MALADIES DE LA PEAU DES PAUPIÈRES
Avant d’aborder le traitement des diverses maladies cutanées dont les paupières peuvent devenir le siège, il sera indispensable d’étudier si, par sa structure anatomique, le derme de la région palpébrale se différencie de celui du reste de la face et de l’enveloppe générale du corps. La peau des paupières est délimitée en haut par le sourcil placé au devant de l’arcade osseuse homonyme, et en bas par le pli palpébro-malaire, qui descend un peu plus bas que le rebord orbitaire. Quoique se continuant directement avec la peau du visage qui lui est contiguë, celle des paupières s’en différencie par ses nombreux plis, résultant du fonctionnement de ces voiles membraneux et en corrélation avec la durée de ce fonctionnement. Joint à une flaccidité remarquable du tissu sous-cutané, ce plissement permet une très-grande extensibilité par soulèvement de cette portion du derme.
Un caractère essentiel de la peau des paupières, c’est que son tissu sous-cutané se montre absolument dépourvu de graisse; en outre, entre la conjonctive, qui est la continuation directe du tégument externe, et la peau mince des paupières,
— fi —
Épanchements
séreux.
il n’existe pas seulement interposée une couche musculaire, mais encore on trouve une plaque de tissu cellulaire enfeutré et condensé à laquelle on a donné improprement le nom de cartilage tarse. La peau des paupières est donc extrêmement fine, ridée, à tissu cellulaire sous-cutané dépourvu de graisse, éminemment extensible et superposée à une trame de tissu cellulaire condensé très-résistante.
Les maladies cutanées dont nous avons à traiter dans cette première leçon sont : 1° les épanchements ; 2° les hyperémies , et 3° les inflammations ; les hypertrophies et les tumeurs , enfin les sécrétions morbides, dont le tégument des paupières peut devenir le siège, feront l’objet de la seconde leçon.
1° Les épanchements des paupières peuvent être à) séreux, b) sanguinolents et c) de nature gazeuse.
a) Un point de prédilection pour les épanchements séreux sous-cutanés nous est fourni par les paupières, et cela est si vrai, que fréquemment l’inspection de cette région engage le praticien à porter son attention de préférence sur le système circulatoire et les fonctions d’excrétion. Mais à part cet œdème symptomatique et celui qui accompagne si souvent le développement d’un petit furoncle ou d’un bouton d’acné occupant le bord palpébral, formes dont le traitement ne réclame aucuns soins particuliers, nous rencontrons chez de trèsjeunes sujets à constitution faible et lymphatique, ou chez des vieillards anémiés, une variété d’œdème qui effleure, par sa persistance et la dilatation des vaisseaux lymphatiques qui l’accompagne, une forme de tuméfaction dont nous aurons à dire un mot plus tard, c’est-à-dire le lymphangiome. Cette sorte d’œdème est très-rebelle au traitement, qui doit consister de préférence dans la compression continue, mais légère, obtenue au moyen d’un bandeau compressif en flanelle qu’on laisse appliqué toute la nuit et qu’on pratique, chez des sujets à imagination inquiète, avec de la ouate aromatisée. Afin d’accélérer la résorption de la sérosité infiltrée, on applique à diverses reprises une couche de collodion riciné
et l’on prescrit des lotions spiritueuses (avec de l’eau de Cologne simplement ou un mélange d’alcoolat de lavande, de romarin et d’alcool à 90°, par parties égales, 50 grammes de chacun par exemple).
Ce n’est que dans le cas où ces moyens seraient restés inefficaces qu’on se déciderait à quelques mouchetures des paupières; ou bien, si les paupières œdématiées recouvraient les yeux comme un voile, on en viendrait à l’excision de quelques plis verticaux qui, en se cicatrisant, attireraient en haut la paupière tombée.
b) Les extravasations sanguines des paupières sont le plus souvent l’effet d’une contusion. Ces épanchements peuvent atteindre des proportions considérables, mais ne réclament le plus souvent aucune intervention, quelque abondants qu’ils puissent être. Ils se résorbent en effet très-rapidement et ne tendent guère à se transformer en abcès phlegmoneux. En Angleterre, cette arène de la boxe, on ne se décide à une évacuation instantanée que pour permettre la continuation de ces luttes sauvages, menacée par la trop grande distension qu’acquièrent parfois les paupières. Si le traitement n’a guère à jouer dans les épanchements sanguins un rôle de quelque importance, ces extravasations ont, comme vous le savez, une valeur considérable au point de vue du diagnostic des fractures crâniennes ; bien moindre est leur signification comme symptôme d’un état morbide général facilitant la diapédèse.
c ) L’ emphysème des paupières , qui peut se produire par suite d’une rupture des voies lacrymales, d’une fracture des parois osseuses des fosses nasales; ou consécutivement à l’établissement d’une communication avec les sinus frontaux et sphénoïdaux, n’oblige guère à un traitement direct. Bénigne dans les deux premiers cas, cette affection ne peut nécessiter que l’emploi, pendant quelques jours, d’une compression méthodique, sans que jamais il soit indiqué de recourir à une évacuation de l’air, à quelque haut degré d’ailleurs que soit portée la distension. Maligne par excellence, lorsqu’elle
Épanchements
sanguins.
Emphysème des paupières.
Hypérémie des paupières.
ésulte d’une fracture du crâne qui a déterminé une communication avec les sinus sphénoïdaux, cette sorte d’emphysème ne réclamera dans aucun cas une attention particulière au point de vue du traitement.
2° L’ hypérémie des paupières est susceptible d’occuper la totalité des voiles protecteurs de l’œil ou de ne siéger exclusivement qu’au bord palpébral. Nous ne traiterons pour le moment que de la première forme, nous réservant de parler de la seconde à l’occasion de la blépharite dont elle n’est souvent que le prélude.
La congestion érythémateuse des paupières peut n’être que symptomatique d’une inflammation du voisinage et principalement du périoste orbitaire; elle est alors la conséquence d’un obstacle siégeant du côté de la veine faciale ou de l’ophthalmique supérieure. En fin l’érythème en question se présentera seulement comme symptôme précurseur d’une inflammation généralisée de la peau. Dans tous les cas, l’affection ne saurait devenir le sujet d’un traitement direct.
Il n’en est plus ainsi lorsque l’érythème constitue une entité pathologique. Généralement d’une persistance désespérante, cette forme d’érythème est un sujet de désolation pour les malades et surtout pour les femmes, à cause de la défiguration qui en résulte en faisant apparaître, comme par un dessin, la forme des creux orbitaires. Ce fâcheux aspect des paupières devient d’autant plus accusé que, par suite de la persistance d’une légère tuméfaction et de la rougeur des parties hypérémiées, ainsi que consécutivement au relâchement des fibres musculaires de l’orbiculaire, il se développe une pigmentation d’une teinte plombée pendant que le réseau veineux se dessine d’une façon assez disgracieuse.
C’est surtout cette défiguration qui réclame l’intervention du médecin, car la légère sensation de cuisson et l’augmentation directe de la température ne présente guère d’inconvénients pour le malade. La très-grande persistance que nous avons signalée comme caractère de cette désagréable affection,
doit déjà engager à explorer soigneusement l'état général de santé du sujet, afin de diminuer autant que possible tout trouble provenant directement des organes circulatoires ou d’un fonctionnement irrégulier de la respiration.
Le traitement direct n’offre que de faibles ressources, et consiste à accélérer par une irritation passagère la circulation dans les parties hypérémiées. Nous obtenons ce résultat en passant rapidement sur les parties hypérémiées une légère couche d’une solution de nitrate d’argent (1 gramme pour 30), quoique la teinte plombée se trouve ainsi passagèrement accentuée ; ou bien, ce que les malades préfèrent généralement, en plaçant à plusieurs reprises sur les paupières, pendant cinq à dix minutes, des compresses imbibées d’une solution de sous-acétate de plomb liquide (4 pour 300) ou de sulfate de zinc(l pour 300). La contraction vasculaire peut encore être provoquée par l’emploi répété de lotions avec de l’esprit-de-vin rectifié (eau de Cologne), ou en appliquant avec un pinceau une légère couche d’un mélange d’huile de cade et d’esprit-de-vin (parties égales), en ayant la précaution de se tenir soigneusement éloigné des commissures palpébrales et de se servir du pinceau bien étanché. C’est exceptionnellement que l’on réussira à atteindre le but désiré par l’application d’une couche de collodion, ou par une compression nocturne des paupières avec le bandeau compressif. La métallothérapie pourrait peut-être avoir quelque effet avantageux dans ces cas rebelles. Actuellement le maquillage et le charbonnage du bord des paupières, dans le but d'obtenir plutôt un effet de contraste, arriveront encore mieux, chez bien des femmes, au résultat réclamé que nos moyens thérapeutiques.
3° L 'inflammation nous occupera maintenant, mais autant, toutefois qu’elle a envahi la totalité des paupières, et qu’elle ne s’est pas localisée sur leur bord, sous une des diverses formes de blépharite. Les états morbides dont nous avons à parler d'abord sont l’érysipèle et le phlegmon des pau-
Inflammations des paupières.
Erysipèle.
pières. Nous traiterons ensuite des inflammations circonscrites, de l’orgelet, de l’anthrax, etc.
a) L’ érysipèle qui, au point de vue anatomique, n’est constitué que par une dissémination de petits abcès microscopiques, avec transsudation séreuse généralisée du derme, n’est le plus souvent que symptomatique d’une semblable inflammation du tégument de la face, et se rattache toujours à une lésion du derme (écorchure, furoncle, etc.). Pour le médecin, l’érysipèle palpébral a une importance particulière en ce sens que, tout en restant localisé aux voiles palpébraux, la confluence de ces innombrables abcès microscopiques peut donner lieu à la formation d’un abcès ou d’un phlegmon diffus. En outre, on ne doit pas oublier à quel danger l’œil est exposé ou, pour mieux dire, le nerf optique, par suite de la propagation de la phlegmasie au tissu de l’orbite et principalement à la capsule de Tenon. Ayons aussi présent à l’esprit que, dans certains cas, l’inflammation, portant surtout sur les veines, peut se propager aux sinus veineux et déterminer des accidents rapidement mortels.
Toutes ces considérations font que le traitement doit être dirigé avec la plus grande attention, quoi qu’il ne diffère pas essentiellement de celui de l’érysipèle des autres régions. Après avoir débarrassé le malade, au moyen de purgations salines, de toute constipation, on pourra recourir, si la température est très-augmentée, à l’emploi des compresses froides et même glacées qui amènent souvent beaucoup de soulagement, sans que l’on ait à redouter de prétendues métastases. L’emploi du froid ne sera cependant pas poussé au point de déterminer une anesthésie cutanée qui, de son côté, est fort pénible pour le malade. Si l’on constate que l’érysipèle a la moindre tendance à se propager, il faudra encadrer toutes les parties tuméfiées avec des bandelettes de taffetas de Vigo qui seront renouvelées tous les jours.
Une exploration des plus attentives par le palper, devra nous rassurer sur ce point, qu’il n’existe pas une confluence
en masse de leucocythes tendant à la formation d’un abcès ou d’un phlegmon diffus. En pareil cas on s’empresserait de recourir aux compresses émollientes, afin de localiser autant que possible la suppuration à laquelle on fournira une issue par une ouverture pratiquée promptement, principalement si l’on remarque la moindre tendance au développement d’une phlébite.
b) Le phlegmon des paupières peut donner lieu à des distensions énormes par l’accumulation du pus qui, ordinairement, s’entasse d’une manière circonscrite dans le tissu cellulaire lâche et dépourvu de graisse de la peau située en deçà du rebord orbitaire. Le plus souvent ce sont de fortes contusions qui provoquent ces phlegmons, s’ils ne sont pas partis d’un sac lacrymal enflammé ou du périoste malade, circonstances qu’il est de toute nécessité d’éclaircir préalablement. En règle générale, l’ouverture des abcès des paupières doit être précoce, et, s’il n’existe pas une tendance marquée à ce que l’abcès fuse vers la conjonctive, l’incision doit être faite en longeant le bord ciliaire. Tl est surtout important de suivre ce conseil pour la paupière supérieure^ afin de ne pas voir le pus s’y accumuler comme dans une sorte de poche. Dans les cas où le pus a très-largement décollé la peau, il ne faut ménager ni l’étendue, ni le nombre des sections ; en outre, on appliquera, immédiatement après l’évacuation du pus, le bandeau que l’on renouvellera souvent, en ayant soin de laver chaque fois avec de l’eau phéniquée (5 grammes pour un litre) et de tenir ainsi les plaies aussi propres que possible. La guérison, dans le cas de simple phlegmon, s’effectue de cette manière très-rapidement et, vu la multiplicité des plis de la paupière, il n’y a aucune crainte à avoir qu’une cicatrice ne persiste, même quand on a largement débridé la peau .
c ) Furoncle, orgelet ( hordeolum ), anthrax des paupières, bouton d'Alep, pustule maligne [œdème charbonneux), pustule variolique. Nous avons vu, messieurs, que l’inflamma-
Phlegmon
Furoncle
Furonculose
palbébrale.
tion généralisée de la peau n’empruntait guère de particularités, au point de vue de son traitement, à la conformation anatomique et histologique de la région qu’elle occupait. Il en est à peu de chose près ainsi pour les inflammations localisées et circonscrites d’une partie du tégument, dont je viens de vous donner l’énumération. Le furoncle qui se développe près d’un follicule pileux du bord palpébral, et qui est connu sous le nom vulgaire d’orgelet, est susceptible, tout en étant une chose insignifiante, de compromettre parfois la considération du praticien. L’extensibilité considérable du tissu souscutané de cette région, la facilité à s’imbiber de sérosité au moindre flux inflammatoire, font que la paupière, surtout la supérieure, se gonfle souvent d’une manière démesurée et acquiert une teinte violacée ; cette paupière recouvrant une conjonctive bulbaire soulevée par un chémosis gélatineux qui se presse près de l’angle externe et fait saillie en dehors de la fente palpébrale, en même temps qu’une légère sécrétion muco-purulente agglutine les cils, il en résulte que l’œil prend un aspect rappelant le début d’une ophthalmie purulente intense. Dans de grandes familles, on voit quelquefois le médecin de la maison effrayé demander une consultation pour un pareil cas. Cependant, s’il avait soigneusement palpé la paupière, il aurait trouvé qu’en pressant le long du bord palpébral, le malade accusait une vive douleur sur le point occupé par le corps du délit ; en outre, l’absence d’une sécrétion véritablement purulente, de larmoiement, ainsi que de tout gonflement de la conjonctive tarsienne, révélant le début d’une ophthalmie purulente, devaient amplement le rassurer. L’emploi de cataplasmes et, chez les personnes résolues, une petite incision de la partie indurée avec le bistouri auront bien vite dissipé l’inquiétude répandue dans l’entourage du malade, par la méprise du médecin.
Quelque insignifiante et inoffensive que semble l’apparition d’un furoncle de la paupière, la répétition de cette maladie, autrement dit la furonculose palpébrale , peut créer au
médecin le plus expérimenté de grandes difficultés. L’irritation qui est la cause de ces inflammations localisées autour des follicules pileux et sébacés, peut provenir d’un séjour trop prolongé du cil dans la gaine que vient déjà d’occuper un nouvel hôte ; l’épilation doit donc être recommandée tous les deux ou trois jours, mais on doit l’exécuter simplement à l’aide d’une légère traction exercée sur la rangée des cils. Cette même irritation résulte encore de ce que, chez certaines personnes, il se fait une condensation anormale dans le produit des glandes sébacées, soit du revêtement palpébral même, soit des glandes tarsiennes. Afin d’obvier à cet inconvénient, on recommande d’enduire, avant le coucher, le bord palpébral avec un corps gras le moins irritant possible, et à cet effet se place en première ligne la pommade à l’oxyde de zinc prescrite d’après la formule suivante :
Oxyde de zinc 0,50 centigr.
Cold cream non parfumé. 10 grammes.
L’action si favorable de l’oxyde de zinc ( niliilum album ) est attestée, comme vous le savez, par un proverbe qui existe en bien des langues et d’après lequel il est dit que •« rien n’est bon pour les yeux » . Évidemment c’est encore une fois faire allusion à la question de l’opportunité en thérapeutique oculaire de l’intervention d’un médecin peu expert.
Il faut en outre éloigner toute cause d’irritation directe du tégument des paupières, recommander les lotions, le matin, avec de l’eau très-chaude* afin d’obtenir un nettoyage exact et une propreté absolue de cette région si exposée à être souillée, s’opposer au froissement répété des paupières par les massages intempestifs auxquels nombre de personnes se livrent au réveil, exercer une surveillance sur la monture de lunettes ou autres instruments optiques, loupes, microscopes, etc., afin que les paupières ne se trouvent pas fréquemment heurtées.
Anthrax, bouton d'Alep, de Biskara.
Pustule maligne, œdème charbonneux.
Pendant tonte la durée du traitement on relèvera la nutrition au moyen des préparations ferrugineuses ou arsénieales, et Ton aromatisera ( sit venia verbo ) l’excrétion cutanée par un abondant usage de l’eau goudronnée.
Vous excuserez, messieurs, la longueur de cet exposé, en considérant que la furonculose palpébrale a créé, surtout chez de jeunes sujets, un état tellement désespérant que l’on en est venu à l’emploi des dérivatifs les plus barbares (et aussi absolument inutiles), comme les sétons, les larges vésicatoires à la nuque, etc., en même temps que l’on faisait voyager les malades au loin et séjourner dans les stations thermales.
Sous l’influence de conditions nutritives et climatériques spéciales, le furoncle peut acquérir les proportions d’un anthrax et en Orient prendre les caractères du bouton d'Alep, de Biskara, de Bagdad , etc. « Car chaque pays, dit le regretté Godard, a sa variété de bouton.» Le point essentiel pour le médecin est, dans la majorité de ces cas, d’arriver par des incisions à débrider rapidement et largement, afin que la compression et l’étranglement des vaisseaux n’amènent pas, dans les tissus, le sphacèle qui caractérise ces affections. Une propreté extrême est ici de rigueur et s’obtient surtout au moyen de jets pulvérisés d’eau phéniquée ou d’acide salicylique en solution.
Acide salicylique o grammes.
Borate de soude 1 gramme.
Eau distillée 1 litre.
Dans le cas où, indépendamment de l’affection locale, on soupçonne une tendance à l’infection virulente, il faut toujours rechercher par quel moyen le virus a pu être colporté, pour déterminer les formes si funestes de la pustule maligne ou de Y œdème charbonneux. La situation sociale et la profession du malade peuvent déjà fournir de précieux renseignements. surtout si l’on considère combien fréquemment
s’opère le frottement des paupières avec des mains maculées.
J’aurais pu vous présenter, messieurs, il y a quelques mois, une bouchère qui, ne se faisant pas scrupule de débiter à ses clients de la viande charbonneuse, passa par distraction ses mains sur son œil droit ; le charbon dépouilla complètement cet œil de ses paupières.
Toutes les fois que l’on redoute une infection charbonneuse, il faut tâcher de localiser le mal par une cautérisation facile à diriger et à limiter. Sous ce rapport, le galvano et le thermo-cautère sont des moyens souverains. Cette cautérisation est une sauvegardent pour le sujet même, en empêchant l’absorption du virus, et pour son entourage en prévenant la contagion. Lorsqu’on a ainsi agrandi, par la brûlure, la destruction du tégument des paupières, il ne faut jamais oublier de recourir à une réparation par la greffe dermique, dès que les plaies deviennent bourgeonnantes, sujet sur lequel nous reviendrons d’ailleurs à l’occasion des brûlures.
L 'éruption variolique des paupières réclame une attention Éruption variolique, particulière afin d’éviter que la rangée de pustules, qui longe dans bien des cas le bord ciliaire, ne vienne à amener une destrpction profonde du derme, suivie de l’oblitération de tout l’appareil glandulaire et des follicules pileux de cette région, en déterminant une calvitie et une rougeur du bord des paupières, désignées sous le nom de madarosis . Dès le début du développement des pustules, on recouvrira les paupières de bandelettes imbriquées de taffetas de Vigo qui longeront exactement le bord ciliaire, et on prescrira un repos absolu, difficile à obtenir, il est vrai, chez les enfants. Comme pendant cette période il existe toujours une sécrétion conjonctivale exagérée, on écartera de temps en temps les paupières et on lavera l’œil avec de l’eau carbolisée chaude (au centième). Les paupières bien séchées, on les saupoudrera soigneusement avec un mélange de poudre de riz et d’oxyde de zinc. A-t-on à donner des soins dans un cas où une érup-
Eczéma.
tion pustuleuse s’est effectuée (ce qui arrive d’ailleurs parfois, en dépit de l’imbrication avec les bandelettes), on s’efforcera de s’opposer au bourgeonnement du derme par des cautérisations avec le nitrate d’argent, dont les effets seront circonscrits avec un pinceau trempé dans de l’eau salée. Au moment de la rétraction cutanée, on surveillera surtout 1’emplacement des points lacrymaux inférieurs, afin qu’un larmoiement ne s’établisse pas et n’éternise pas l’irritation conjonctivale.
d) Eczéma. Nous nous occuperons de l’eczéma des paupières, surtout à l’occasion de la blépharite, actuellement nous dirons quelques mots de cette affection lorsqu’elle occupe la totalité des paupi^es et qu’elle s’y est spontanément développée, comme ^ \^rrive''êur des enfants à peau délicate, blonds, chez lesquels l’eczéma se localise de préférence dans des régions à peau fine et fréquemment humectée. Il est vrai que le traitement ne nécessite pas en pareil cas de modifications particulières à celui généralement employé pour cette dermatose. Rappelons seulement que les compresses avec le nitrate d’argent ou le sulfate de zinc (1 pour 300) agissent merveilleusement lorsqu’il s’agit d’un eczéma rubrum et à sécrétion abondante ; on s’oppose en outre à une humectation continuelle en saupoudrant la région avec un mélange d’amidon et d’oxyde de zinc (parties égales). En général les corps gras sont mal supportés par ces enfants à peau fine, aussi les évitera-t-on autant que possible, et lorsqu’après l’emploi des compresses astringentes, l’épiderme se sera raffermi, on aura immédiatement recours aux préparations goudronnées (huile de cade et alcool, parties
Herpès palpébral
égales).
é) Herpès palpébral. Nous avons deux formes d’herpès à signaler ici : une absolument bénigne, analogue à l’hydroa fébrile, qui apparaît avec une légère brûlure, sans douleurs véritables, sous forme de plaques, souvent assez symétriquement superposées sur les deux paupières et ne réclamant
d’autre traitement que l’emploi de poudres desséchantes (amidon); l’autre, l’herpès ophthalmique ou zona, qui est une affection grave se développant sous l’influence d’une altération morbide des branches de la cinquième paire, et se compliquant ordinairement d’inflammation du côté du globe oculaire. Les vives douleurs qui accompagnent cette éruption peuvent nécessiter l’emploi des injections de morphine, de liniments avec le chloroforme, et surtout l’usage des courants continus, lorsque la névralgie péri-orbitaire persiste. L’éruption herpétique elle-même ne devient pas non plus le sujet d'un traitement, à part peut-être l’usage d’une poudre desséchante.
Nous arrivons maintenant aux affections inflammatoires du bord palpébral même.
f) Hyperémie du bord palpébral et blépharite . Le bord des paupières peut devenir le siège d’une congestion chronique, à la suite d’une élimination tardive des- cils, consécutivement à une excrétion lente des produits des glandes tarsiennes et cutanées ; cet état congestif se montre aisément par le fait de légères irritations conjonctivales résultant d’une évacuation irrégulière des larmes, ou d’un excès dans l’afflux de celles-ci qu'un effort trop soutenu dans T application des yeux provoque, ainsi qu’il arrive lorsque les personnes atteintes d’un vice de réfraction exercent la vue d’une manière continue. Cette hypérémie du bord ciliaire, à part qu’elle menace de se transformer en véritable inflammation ou blépharite, offre déjà par elle-même le grave inconvéniept de rendre les yeux, comme on dit vulgairement, très-tendres ou sensibles, et d’interdire aux personnes ainsi atteintes un travail nocturne prolongé, de leur rendre insupportable le séjour dans un air confiné, vicié par la fumée de tabac, et de les exposer, si elles veulent résister à la gêne (picotements, difficulté de tenir les yeux ouverts) qu’elles éprouvent, à de fréquents accès de catarrhe conjonctival. Le traitement de cette affection si répandue rentre dans celui de la blépharite,
Hypérémie
palpébrale.
Blépharite.
disons seulement que si certaines pommades, dans la composition desquelles entre comme principe actif le précipité rouge, ont pu, à l’instar des pommades de la Poste, de la veuve Farnier, de Montebello, etc., acquérir une réputation populaire, c’est parce qu’on en a fait, dans cette maladie Si commune, un usage prolongé et méthodique, et que nombre de personnes en ont ainsi retiré un véritable bénéfice, en employant ces remèdes avec bien plus de ténacité et de persévérance que si elles en avaient reçu la prescription d’un médecin.
La blépharite , qui le plus souvent dérive des mêmes causes que la simple hypérémie, n’est le plus ordinairement rien autre chose qu’une des diverses formes d'eczéma qu’on peut, lorsqu’il a été provoqué par une cause émanant directement de l’œil, appeler traumatique , tandis qu’on désignera comme spontanés les cas où le rôle prédominant reviendra à la constitution générale du sujet, à des dispositions diathésiques. Disons tout de suite que les blépharites unilatérales sont constamment de nature traumatique et provoquées par une humectation excessive et prolongée, résultant de la stagnation des larmes.
Parmi la diversité des formes d’eczéma dont le bord palpébral peut devenir le siège, nous avons à distinguer une blépharite simple (eczéma furfuracé, rubrum), une blépharite hypertrophique (eczéma chronique avec induration du derme) et une blépharite exulcéreuse (les diverses variétés d’eczéma sycomateux). De même que les formes variées de pityriasis, et d’eczéma peuvent, dans d’autres régions (sur le cuir chevelu, par exemple), laisser des traces ineffaçables, de même aussi nous voyons, à la suite de ces affections, apparaître sur le bord des paupières une calvitie très-disgracieuse , une destruction suppurative d’une multitude de glandes (tarsiennes et cutanées), un épaississement souvent très-inégalement réparti, laissant des vestiges indélébiles.
La chronicité de l’ affection eczémateuse peut donc entraîner des désordres irréparables constituant une véritable
infirmité pour ceux qui en sont victimes . Gela est (fautant plus vrai que l’arrondissement du bord palpébral, le défaut de coaptation exacte des paupières, la déviation des cils, par suite d’une rétraction cicatricielle des parties circonvoisines ou des follicules suppurés, engendrent un cercle vicieux en provoquant des larmoiements, des irritations conjonctivales, dont il est fort difficile de délivrer le malade. Disons en passant que les maladies parasitaires et la production de champignons dans les follicules sont, dans nos contrées occidentales, tout à fait exceptionnelles.
Evidemment il est nécessaire de bien reconnaître l’étiologie de chaque cas (ce qui est fort difficile dans les blépharites anciennes), afin de pouvoir instituer un traitement rationnel ; en outre, il faut se bien pénétrer de l’idée qu’une guérison complète n’est possible que pour les cas simples, tandis que dans les formes hypertrophique et ulcéreuse on se voit ordinairement réduit à pallier les désordres. Quoique le traitement des variétés d’eczéma joue ici un rôle capital, la région où l'eczéma s’est localisé, les désordres qu’il peut déjà avoir amenés, fournissent, pour les soins à donner, des indications particulières. Dans toutes les variétés de blépharite, la 'propreté des paupières a une importance considérable. Donc, chez tous les malades, il faut recommander des lotions chaudes avec de l’eau simple ou additionnée de quelques gouttes d’extrait de saturne si la peau est faiblement excoriée, ou conseiller des lotions d’eau savonneuse chaude si le sujet est enclin à la séborrhée. Les personnes soigneuses feront usage d’une petite pince à curette (fig. 1), avec laquelle elles débarrasseront le bord palpébral de toutes les pellicules ou croûtes. Une épilation des cils n’est nécessaire que dans les cas où il s’agit d’une forme sycomateuse d’eczéma, lorsque l’on voit qu’autour de la racine épaissie des cils il se forme de
petits abcès ou que les cils mal formés, sur des points devenus le siège de cicatrices, se dirigent contre le globe oculaire. Toutes les autres variétés d’eczéma peuvent être traitées sans recourir à une épilation toujours pénible pour le malade et fort disgracieuse.
Dans tous les cas où il s’agit de blépharite par eczéma furfuracé, rubrum, sans excoriations, sans formation de croûtes, on fait bien de recourir simplement à l’emploi de l’huile de cade qu’on applique journellement ou tous les deux jours avec un pinceau à aquarelle bien étanché, en se gardant de se trop rapprocher des commissures. Après avoir, par l’usage des préparations goudronnées, bien raffermi le derme, on peut recourir à l’emploi d’une pommade au précipité rouge que le malade, au moment de se coucher, applique lui-même, à l’aide d’un petit pinceau, sur l’emplacement des cils, avec la précaution de n'en déposer qu’une très-mince couche. La formule que nous employons le plus ordinairement est la suivante :
Précipité rouge obtenu par voie humide. o centigrammes.
Sous-acétate de plomb liquide 10 gouttes.
Cold-cream non parfumé et très-frais . . 5 grammes.
L’usage prolongé de cette pommade doit surtout être recommandé aux personnes prédisposées à l’acné et à la séborrhée.
Dans tous les cas de blépharite à forme d’eczéma impétigineux, où des croûtes plus ou moins épaisses se sont formées, où le bord palpébral se montre épaissi, l’usage des cataplasmes joue un rôle principal, et, comme tel, on peut recourir à l’emploi d’une pommade de plomb que nous avons baptisée du nom de pommade antiblépharitique , et qui se rapproche, comme composition, de celle que Hebra emploie
dans les cas d’eczéma impétigineux. Voici sa composition :
Emplâtre de plomb.
Huile de lin
Baume du Pérou . .
ââ. .
30 grammes.
1 gr. 50.
L’emplâtre doit autant que possible être frais et exactement débarrassé de la glycérine. On le fait fondre au bainmarie avec rtiuile et on ajoute le baume, en remuant jusqu'à complet refroidissement. Une bonne confection de cette pommade ne s’obtient qu’à condition d’opérer sur une assez grande quantité et de la renouveler souvent. On enduit avec cette pommade de petits ronds de toile (en forme de lunettes) avec lesquels on recouvre les yeux, que l’on tient fermés pendant toute la durée de la nuit. Le matin, on enlève soigneusement avec de l’eau chaude ce qui peut rester de pommade attachée aux cils. Un emploi prolongé de cette pommade, à l’usage nocturne de laquelle on s’habitue fort bien dans le cas de non- cohabitation, doit toujours être recommandé dans les blépharites hypertrophiques.
Dans ces circonstances , on peut aussi avec avantage recourir à une ancienne formule connue sous le nom de baume de Saint-Yves.
Beurre très-frais 90 grammes.
Cire blanche 15 »
Oxyde rouge de mercure. 10 »
Tuthie préparée. ..... 4 »
Camphre trituré 2 gr. 25
Huile d’œufs 2 grammes.
On passe tous les soirs une couche de ce baume sur les paupières , en évitant autant que possible sa pénétration dans le cul-de-sac conjonctival.
Dans les formes où l’hypertrophie est très-accusée, on tirera de bons effets du moyen, récemment employé, suivant : après avoir saisi la paupière dans la pince de Desmares ou
de Snellen afin d’éviter l’écoulement du sang, on procédera avec l’aiguille à tatouage à un piquetage profond et serré des parties hypertrophiées, puis on imprégnera, à l’aide d’un pinceau, les piqûres d’une solution concentrée de nitrate d’argent qui sera immédiatement neutralisé par le sel marin. Ces petites plaies, ainsi cautérisées en l’absence de l’écoulement du sang, deviennent le centre d’une rétraction qui s’étend par la multiplicité des piqûres a toute la paupière.
Le moyen souverain, dans toutes les variétés de blépharite ulcéreuse (acné mentagra), consiste dans l’emploi des caustiques, soit sous forme de compresses (1 gramme de nitrate d’argent, de sulfate de zinc ou de cuivre pour 300 grammes d’eau), soit, lorsque les petits ulcères se tiennent circonscrits aux follicules pileux, au moyen d’une cautérisation directe avec un crayon de nitrate d’argent mitigé, suivie d’une neutralisation avec du sel marin. L’épilation des cils malades précédera cette cautérisation , qui ne sera répétée que lorsque les croûtes des précédentes cautérisations se trouveront détachées. En pareil cas, on peut, dans les intervalles des cautérisations, passer chaque jour, sur le bord des paupières, un pinceau trempé dans une solution de nitrate d’argent (1 gramme pour 20), et neutraliser immédiatement, afin d’empêcher que cette solution concentrée ne s’insinue dans le cul-de-sac conjonctival.
Il est presque inutile d’ajouter que l’on devra surveiller attentivement l’évacuation régulière des larmes, la sécrétion conjonctivale, et qu’on tâchera de régulariser le fonctionnement de la peau par des ablutions généralisées avec de l’eau salée ou de l’eau de mer.
La santé générale deviendra le sujet d’une préoccupation constante ; on prescrira l’emploi des préparations arsenicales et ferrugineuses aux sujets faibles et diathésiques, et on surveillera soigneusement le fonctionnement des yeux (correction de toute amétropie) ; on évitera la tension prolongée de l’accommodation et surtout les veilles, ainsi que tout ce qui
peut congestionner la face (repas trop copieux, boissons alcooliques).
Je terminerai les affections inflammatoires du tégument des paupières par quelques mots sur les affections syphilitiques dont il peut devenir le siège. Les ulcérations primitives et secondaires, les éruptions pustuleuses et papuleuses, enfin les productions gommeuses peuvent se montrer sur les paupières. On ne s’étonnera pas de voir apparaître des accidents primitifs sur cette région de la face, si l’on songe combien est répandue l’habitude d’embrasser sur les yeux. Le développement de gommes est aussi bien plus fréquent qu’on ne le croit généralement. On sait que dans les cas où une éruption gommeuse envahit la face, elle choisit comme point de prédilection les sourcils. En outre, le bord palpébral est aisément occupé par une série de petites gommes qui, s’exulcérant, constituent une variété de blépharite fort rebelle désignée sous le nom de gommeuse . Cette affection nécessite un traitement particulier, consistant dans l’emploi de compresses imbibées d’une solution de sublimé (1 gramme pour 500) et l’application, la nuit, de bandelettes de taffetas de Vigo imbriquées.
Il est bien entendu que toutes les affections syphilitiques des paupières, menaçant de laisser des désordres graves du côté de ces voiles protecteurs, exigent l’usage des mercuriaux, et on ne cédera pas sans un sérieux danger à l’entêtement et aux ridicules préjugés des anti-mercurialistes. La cure d’inonction fera la base de ce traitement et, comme moyen topique, à part les compresses de sublimé, on aura recours, dans les cas où il s'agit de déterger de vastes gommes ulcérées, à des nettoyages avec le pulvérisateur, en employant de faibles solutions de sublimé (0,50 centigrammes pour 1000). Le calomel à la vapeur projeté avec le pinceau, en très-légère couche, peut aussi être utilement employé.
Dans les anciennes ulcérations secondaires, qui présentent parfois autour des paupières détruites une persistance éton-
Affections
syphilitique?.
Hypertrophies.
Verrues.
Télangiectasies.
nante, on joindra à la cure d’inonction, des lavements d’iodure de potassium (2 lavements par jour, à 2 grammes pour 60 d’eau), ainsi que des transpirations prolongées obtenues, soit par des tisanes sudorifiques, soit par des injections souscutanées de pilocarpine (5 gouttes d’une solution de chlorhydrate de pilocarpine à 0,20 centigrammes pour 2 grammes d’eau). Dès que les plaies commencent à se réparer et à bourgeonner, on se hâtera de recourir à . la greffe, sans se préoccuper de la diathèse, qui n’empêche nullement ces sortes de transplantations.