NÉVRALGIE DENTAIRE
J'ai essayé sur dix personnes de faire disparaître des douleurs causées par la carie d'une dent.
Deux d'entre elles furent influencées par affirmation, à l'état de veille. La soufl*rance de la première disparut sans que je pusse savoir pour combien de temps. Ce qui me porta à traiter la seconde de la môme façon, c'est que celte femme, venue pour se faire arracher une dent, me raconta avoir déjà été débarrassée de sa douleur instaiilanément et pendant 15 jours, grâce à l'intervention d'un guérisseur habitant un village voisin du sien. Cet homme se met à genoux avec ses malades et les invite à prier. Tout ce temps, il se recueille et fait des signes de croix sur la joue où le mal se fait sentir. Puis il annonce la guérison en prescrivant pour remède préventif une aumône à donner aux pauvres. En entendant ce récit, je compris à qui j'avais à faire. J'annonçai à cette personne qu'il était inutile d'arracher sa dent et que j'allais la délivrer des douleurs qu'elle lui causait. Je lui mis un doigt dans la bouche et je lui affirmai la guérison immédiate. Je fus pris au mot ; elle repartit joyeuse, et pendant les deux ans qu'elle vécut encore, elle n'éprouva plus rien. Un fait qui m'a frappé et que je ne puis expliquer par des raisons suffisantes, c'est que, quelque temps après, voulant endormir cette femme, je ne parvins pas même à amener le plus léger engourdissement. Cependant elle se prêta de bonne grâce aux manœuvres que je fis pour l'amener en somnambulisme.
J'ai mis en état de sommeil léger, pour leur faire ensuite l^ suggestion, quatre personnes atteintes de névralgie dentaire. La première n'a été soulagée que quelques instants après l'espèce de réveil qui suit cet état. L'une na
CONTRIBUTIONS AU TRAITEMENT SUGCtESTIF 81
plus souffert pendant vingt heures. Un? autre, au bout de cinq jours, n'avait pas encore vu soa mal reparaître. Une dernière fut débarrassée de ses souffrances deux jours et demi après une première sugge?tion, et après une seconde, au moins un an.
Enfin, sur les quatre que j'ai amenées en somnambulisme, une malade n'a été soulagée que jusqu'au lendemain : près d'une demi -journée; une autre, l'espace d'un jour ; et finalement, une autre, l'espace de quelques heures. Celle-ci était une jeune fille très nerveuse. Le lendemain, décidé à lui extirper sa dent, je voulus produire le sommeil profond pour qu'elle ne ressentît aucune douleur ; je n'y parvins pas. La crainte de subir cette légère opération causa la disparition de son mal. Comment remplacer une idée fixe de frayeur par l'idée fixe et plus calme de reposer ?
Je crois devoir citer l'observation de la dernière personne que j'ai traitée pour une névralgie dentaire.
7® Observation M™® Laurent (la même que celle de l'observation 6') présente, au maxillaire supérieur droit, une grosse molaire cariée qui est le point de départ de douleurs térébrantes s'irradiant dans le cuir chevelu du même côté.
30 août 1861. Je fais disparaître le mal en dix minutes par la fixation des yeux de cette femme sur les miens.
\*' septembre. Gomme la souffrance est revenue, production du somnambulisme et suggestion. Au réveil, plus rien.
4 septembre. La douleur est de retour. — Sommeil et suggestion. Sept heures après, chatouillement, puis peu à peu, sensation pénible, insupportable.
5 septembre, quatre heures et demie du soir. — Sommeil et suggestion. Au réveil, la malade n'a plus conscience de son mal. Pour agir davantage sur son esprit, je m'avise de lui magnétiser une clef qu'elle devra porter sur sa dent, dès qu'elle ressentira des picotements ; j*espère, par ce moyen, tenir plus longtemps son attention révulsée et rendre ainsi la douleur dentaire plus longtemps inconscienle.
6 septembre. Ifbuveaux élaDcements. — Sommeil et suggestion. Tout disparaît.
7 septembre. La névralgie étant revenue hier dans la soirée, production du sommeil et suggestion vers huil heures et demie du soir. Les soiiiïrances reparaissent au milieu de la nuit.
10 septembre. La malade, n'y tenant plus, se décide à faire arracher sa molaire. Comme elle redoutait l'opération, il me fallut une heure dix minutes pour déterminer le somnambulisme ; tandis qu'auparavant, j'y arrivais en 12 minutes au plus.
Le 22 janvier 1862, j'eus occasion de remettre cette femme dans le sommeil profond pour l'exlirpalion d'une aulre dent. €elte femme, convaincue par expérience qu'elle ne souffrirait pas, laissa cette fois son attention suivre le courant que je lui traçais et, en six minutes, elle fut endormie. Elle ne souffrit pas.
De ces expériences, il résulte que, presque toujours, la suggestion n'a fait disparaître la névralgie dentaire que peu de temps et, chose étrange, c'est sur deux des sujets qui ont paru les moins influencés, que le résultat obtenu a été le plus durable. La femme de l'observation 7®, laquelle gardait, pendant plusieurs jours pourtant l'impression suggestive transmise du sommeil à la veille, je m'en étais assuré, vit ses douleurs dentaires récidiver à de courts intervalles après le réveil, malgré le renforcement fait au traitement par l'application d'un objet qui, par l'idée qu'il réveillait, fixait encore plus la pensée négative du mal. Ses rechutes répétées sont explicables.
Ainsi, des battements de cœur, peu perçus, d'habitude, deviennent plutôt inconscients par une idée négative suggérée que des coliques ; aussi par contre, l'attention doit, ensuite, retrouver moins vite la sensation de ces battements, que celle de douleurs intestinales dont l'impression est plus vive dans la mémoire. De môme encore, une simple névralgie disparue et sur laquelle peut agir seulement, comme cause de renouvellement, la tempéra-
ture ou une compression quelconque, reparaîtra moins facilement qu'une névralgie dentaire avec carie, la douleur ayant môme été égale dans les deux cas ; le mal de dents aura toujours plus de chances de récidiver, parce qu'il y aura pour cela plus de causes d'appel de l'attention: le passage de Tair froid, le frottement de la langue, un mouvement de mastication, le contact des aliments, la présence du pus ou de corps étrangers dans la cavité buc- •cale, ne tarderont pas à être le point de départ de sensations accidentelles légèrement douloureuses sur lesquelles l'attention fixée ailleurs reviendra peu à peu ; sensations qui, effacées quelque temps, auraient permis à l'attention distraite de ne plus retrouver son chemin vers elles ^
Il ressort fiussi, de deux faits rapportés plus haut, que si l'attention des sujets est dirigée fortement vers une idée rappelant des émotions, il est très difficile de la ramener vers une autre idée, surtout dès que cette dernière les laisse de sang-froid. J'ai essayé, plusieurs autres fois, d'endormir des personnes impressionnables qui étaient préoccupées de l'opération que je devais leur faire, je ne pus y parvenir. Pour lui extirper une dent, il ne me fut possible de mettre en somnambulisme la malade de la 7® observation, que parce que déjà elle avait acquis l'habitude de s'endormir; et encore, la crainte de sou ff'rir l'obsédait tellement qu'il me fallut, pour y arriver, au moins sept fois plus de temps que d'ordinaire. Les deux seuls faits relatés plus haut prouvent suffisamment qu'une idée, accompagnée d'émotion, est plus puissante sur l'attention
^ Depuis la publication de ces pages, j'ai vu cepeDdant des douleurs dentaires, traitées par la méthode suggestive, ne plus revenir même au bout de plusieurs années. Une de mes somnambules surtout n*a jamais plus soufifert des dents, après la seule suggestion que je lui en fis pendant son sommeil, bien que depuis lors elles se fussent toutes gâtées.
qu'une idée imagée ou pure, et ils me portent à croire que le traitement suggestif, aidé du réveil des sentiments, est de tous, celui qui doit donner les résultats les plus satisfaisants.
NKVRALGIES DIVERSES
J'ai traité aussi, par la méthode suggestive, quelques névralgies de diverses espèces. Je les place ici en bloc.
Une névralgie trifaciale disparue par le toucher et Taffirmation. Quelques jours après, les douleurs sont revenues obscures, puis elles ont cessé.
Une névralgie de la partie postérieure du cou, névralgie ne se faisant pas toujours ressentir et très ancienne. Enlevée en six minutes par le toucher et raffirmation. 5 à 6 ans après, le mal n'avait pas reparu.
Une névralgie du bras et de l'avant-bras très douloureuse et datant de huit jours. Sommeil léger et suggestion. Tout disparaît. Plus eu de nouvelles.
Une névralgie de Tépaule. Sommeil et suggestion. Guéri son.
Une névralgie intercostale. Somnambulisme et suggestion. Guérison.
Une névralgie occupant le jarret gauche et se faisant sentir seulement pendant la marche. Somnambulisme et suggestion. Guérison.
Plusieurs névralgies sciatiques.
La première datait de huit ans et avait résisté à toute les médications employées contre elle. La femme qui en était atteinte la sentait toujours récidiver à la suite d'une fatigue. Cette personne, trois fois mise en sommeil léger, fut chaque fois débarrassée de sa souffrance après la suggestion.
Le plus long espace de temps qu'elle resta alors sans
rien éprouver, fut de dix jours. Je suis disposé à croire qu'elle avait toujours bercé cette névralgie par la pensée. Elle me raconta que, dès qu'elle éprouvait de la fatigue, elle était à peu près sûre du retour de son affection. N'étaitce pas là le signal, pour son attention, de se porter au membre qui avait primitivement souffert et d'y réveiller machinalement la douleur ?
Une autre sciatique, disparue après une suggestion pendant le sommeil léger, ne revint pas.
Une troisième, après la production de deux états de sommeil et deux suggestions, ne fut nullement améliorée.
La plus belle cure, je l'obtins sur une femme qui avait une sciatique dalant de plusieurs années, sciatique combattue par des applications de vésicaloires volants.
Il est bon d'émettre ici, par anticipation, ma manière de voir sur la médication irritante révulsive. Par suite de l'impression très douloureuse déteriliinée sur des tissus éloignés du mal, il arrive, qu'en outre de l'effet local de cette révulsion, la guérison est favorisée parce que l'on perd conscience de la maladie, l'attention se portant avec énergie dans une autre direction. Il y a substitution d'une idée de douleur récente et plus vive à une idée de douleur invétérée, de telle façon que la plus nouvelle, disparaissant à son tour, l'attention ne retrouve plus les traces de celle sur laquelle elle se dirigeait d'ordinaire.
L'amélioration fut si grande chez cette femme, que je fus porté à croire que sans doute l'on n'avait pas employé un système de dérivation suivie pour la traiter; car, après la seule séance où je la mis en sommeil léger et pratiquai la suggestion, elle se trouva tellement soulagée qu'elle put se lever et marcher. Au bout de quelques jours, ce qui restait de son mal s'effaça sans que je fusse dans la nécessité de recommencer d'agir sur elle.
On le voit, sur six névralgies diverses, quatre furent
guéries radicalement ; et, quant aux deux autres disparues après suggestion, je ne sais si elles s*en allèrent définitivement n'en ayant plus entendu parler. Enfin, sur quatre névralgies sciatiques, deux ne reparurent plus.
La part de la médecine morale est assez belle pour les affections nerveuses précédentes; mais on devait, du reste, prévoir un tel résultat, du moment que Ton sait qu il est possible d'être débarrassé de névralgies dentaires, de sciatiques, môme rebelles aux traitements les mieux faits, {)ar une cautérisation révulsive et à peine apparente d'un point de l'oreille externe.
Avant de finir cet article, je dois aussi parler de deux autres cas de maladies à peu près du même genre : d aborâf d'une gastralgie très ancienne cbez une femme de soixante ans. Celte maladie revenait à la fin de chaque printemps pour s'éteindre aux premiers froids. A près sept suggestions faites dans un état de sommeil à peine prononcé, la douleur ne revint plus. Je ne dois pas oublier ensuite une phtisique qui ressentait de vives douleurs dans tout Tabdomen, effets probables d'une tuberculisation des ganglions mésentériques. Cinq séances de sommeil léger avec affirmation, séances répétées à la même heure, amenèrent seulement, pendant le jour, la cessation des souffrances. Le sulfate de quinine me donna raison de l'intermittence établie par ce moyen.
Enfin, sous forme d'épisode, je ne dois pas passer sous silence une névropathie hypocondriaque, qu'un grand nombre de médecins et moi, avons prise pour une né- Tralgie suite d'affection syphilitique. Que de maladies du •même genre n'y a t-il pas qui, de même, sont entretenues par la pensée ?En constater une seule, c'est mettre sur la voie d'en découvrir d'autres et c'est éclaircir, indirectement, et le diagnostic de ces maladies et leur thérapeutique.
L'homme en proie à cette affeclion a consulté toutes sortes de pnédecins, à Paris où lia habité la plus grande partie de sa vie, et en province où il demeure actuellement. Il a subi les traitements les plus actifs et les plus gênants, tant il avait le désir d'être délivré d'un tourment qui empoisonne son existence. Tous les médecins ont attribué ses douleurs aiguës, pongitives, occupant tantôt un point du corps et tantôt un autre, mais surtout les mollets et les cuisses, à une syphilis ancienne non encore éteinte. Et moi-même, de prime abord, parce que ces douleurs vinrent à la suite d'une affeclion chancreuse, je crus aussi à une névralgie greffée sur un vieil élément syphilique. Il n'en était rien. Ce fut seulement au mois de septembre 1864, douze ans après avoir soigné une première fois ce malade, que j'eus l'occasion de bien l'entendre de nouveau. En le laissant s'expliquer, je fis une découverte que je n'aurais pas pu faire en l'interrogeant.
Il me raconta que ses douleurs apparaissent partout et commencent presque toujours à se faire sentir aux mollets; elles reviennent à chaque changement de lune, ce dont rient les médecins ; mais lui, il en est sûr. Dès qu'il songe qu'elles vont renaître, elles reviennent au galop. S'il se dit, dès qu'elle se font sentir violemment quelque part : pourvu que je ne souffre pas au bras dont je me sers ou ailleurs ; sa pensée est trahie, le mal y court. Ainsi, chose singulière, il devine souvent d'avance la marche de ses souffrances. Enfin, il a remarqué que si, au plus fort de ses maux, une nouvelle vient le réjouir ou l'affecter, tout d'un coup ses symptômes morbides s'évanouissent. Quand cet incident brusque arrive, il est sûr d'être tranquille pour quelque temps.
L'exposition que cet homme me fit de ce qu'il éprouvait, rend transparente une véritable névralgie hypocondriaque ou par cause morale. On y retrouve un des carac-
tères bizarres des maladies par affirmation, lorsque, à, chaque mouvf^ment de la lune, il est souffrant. Derrière la lune, je reconnais la pensée créant le mal, lors des indications de changement de quartier de cet astre. C'est encore la pensée créatrice de la souffrance qui la devine d'avance ; vi c'est, enfin, la pensée fortement révulsée qui en amène la disparition. Telle est la nature réelle d'une maladie remontant à une syphilis guérie depuis longtemps et qui a fait, plus de vingt-cinq ans, gorger de sudorifiques et de mercuriaux un malheureux auquel il ne fallait qu'un traitement moral au début !
Voici comment les choses s'étaient passées. A la suite de son affection vénérienne, la constitution de cet homme fut affaiblie et son esprit, moins ferme, se frappa alors de certaines douleurs, les alimenta et en devint insciemment | le continuateur. Ce malade parla de ses symptômes à des j médecins, lesquels le déclarèrent encore infecté et le con- : firmèrent dans l'idée qu'il était sous le coup invisible d'un vieux ferment vénérien ; aussi, ne se débarrassa-t-il jamais de cette idée préconçue, chaque docteur venant tour à tour consolider sa croyance. Et comme ils finirent tous par le déclarer inguérissable : à l'idée du mal, dont il était à la fois et l'auteur et la victime, il joignit celle de son incurabilité. C'est ainsi que tout s'enchaîne et fait la boule de neige, en matière de maladies par causes morales. Je doute qu'il soit maintenant possible de donner un autre pli à la pensée de cet homme, âgé maintenant de plus de soixante ans ; les quelques moyens que je lui ai indiqués pour révulser son attention n'ayant absolument servi à rien.