VIT
BERNARD, sur le seuil, guettait le retour de Thérèse : « Je n’ai rien! Je n'ai rien! cria-t:il, dès qu’il aperçut sa robe dans l’ombre. Crois-tu que, bâti comme tu me vois, je suis anémique? C’est à ne pas croire et c’est pourtant vrai : il ne faut pas se fier à l’apparence; je vais suivre un traitement... le traitement Fowler : c'est de l’arsenic; l’important est que je retrouve l'appétit. »
Thérèse se souvient que d’abord elle ne sirrita pas : tout ce qui lui venait de Bernard l’atteignait moins que d'habitude (comme si le coup eût été porté de plus loin). Elle ne l’entendait pas, le corps et l’âme orientés vers un autre univers où vivent des êtres avides et qui ne souhaitent que connaître, que comprendre — et, selon un mot qu'avait répété Jean avec un air de satisfaction profonde, « devenir ce qu'ils
sont ». Comme à table, elle parlait enfin de sa : rencontre, Bernard lui cria : « Tu ne me le disais pas?’ quel drôle de type tu es tout de même! Eh bien? Qu'est-ce que vous avez décidé? »
Elle improvisa aussitôt le plan qui devait être en effet suivi : Jean Azévédo acceptait d'écrire une lettre à Anne où il saurait en douceur lui enlever tout espoir. Bernard s'était esclaffé lorsque Thérèse lui avait soutenu que le jeune homme ne tenait pas du tout à ce mariage : un Azévédo ne pas tenir à épouser Anne de la Travel « Ah! çà, tu es folle? Tout simplement, il sait qu’il n’y a rien à faire; ces gens-là ne se risquent pas lorsqu'ils sont sûrs de perdre. Tu es encore naïve, ma petite. »
À cause des moustiques, Bernard n'avait pas voulu que la lampe fût allumée; ainsi ne vit-il pas le regard de Thérèse. « Il avait retrouvé appétit », comme il disait. Déjà le médecin de Bordeaux lui avait rendu la vie.
« Ai-je souvent revu Jean Azévédo? Il a quitté Argelouse vers la fin d'octobre... Peut-être fîimesnous cinq ou six promenades; je n’isole que celle où nous nous occupâmes de rédiger ensemble
la lettre pour Anne. Le naïf garçon s'arrêtait à des formules qu'il croyait apaisantes, et dont je sentais, sans lui en rien dire, toute l'horreur. Mais nos dernières courses, je les confonds dans un souvenir unique. Jean Azévédo me décrivait Paris, ses camaraderies, et j'imaginais un royaume dont la loi eût été de « devenir soimême ». « Ici vous êtes condamnée au men- « songe jusqu’à la mort. » Prononçait-il de telles paroles avec intention? De quoi me soupçonnait-il? C'était impossible, à l'entendre, que je pusse supporter ce climat étouffant : « Regar- « dez, me disait-1l, cette immense et uniforme « surface de gel où toutes les âmes ici sont « prises; parfois une crevasse découvre l’eau « noire : quelqu'un s'est débattu, a disparu; la « croûte se reforme... car chacun, ici comme ail- « leurs, naît avec sa loi propre; 1ci comme ail- « leurs, chaque destinée est particulière; et pour- « tant, il faut se soumettre à ce morne des- « tin commun; quelques-uns résistent : d’où ces « drames sur lesquels les familles font silence. « Comme on dit ici : « Il faut faire le silence... »
« — Ah! oui! m'écriai-je. Parfois je me suis « enquise de tel grand-oncle, de telle aïeule, dont « les photographies ont disparu de tous les
« albums, et je n’ai jamais recueilli de réponse, « sauf, une fois, cet aveu : « Il a disparu... on « l’a fait disparaître. »
« Jean Azévédo redoutait-il pour moi ce destin? Il assurait que l’idée ne lui serait pas venue d'entretenir Anne de ces choses, parce que, en dépit de sa passion, elle était une âme toute simple, à peine rétive, et qui bientôt serait asservie : « Mais vous! Je sens dans toutes vos paroles « une faim et une soif de sincérité. » Faudrat-il rapporter exactement ces propos à Bernard? Folie d'espérer qu'il y puisse rien entendre! Qu'il sache, en tout cas, que je ne me suis pas rendue sans lutte. Je me rappelle avoir opposé au garçon qu'il parait de phrases habiles le plus vil consentement à la déchéance. J'eus même recours à des souvenirs de lectures morales qu’on nous faisait au lycée. « Etre soi-même? répé- « tai-je, mais nous ne sommes que dans la me- « sure où nous nous créons. » (Inutile de développer; mais peut-être faudra-t-1l développer pour Bernard.) Azévédo niait qu'il existât une déchéance pire que celle de se renier. Il prétendait qu'il n’était pas de héros ni de saint qui n’eût fait plus d’une fois le tour de soi-même, qui n’eût d’abord atteint toutes ses limites : « Il
« faut se dépasser pour trouver Dieu », répétait-l. Et encore : « S’accepter, cela oblige les « meilleurs d’entre nous à s'affronter eux-mêmes, « mais à visage découvert et dans un combat « sans ruse. Et c'est pourquoi 1l arrive souvent « que ces affranchis se convertissent à la religion « la plus étroite. »
« Ne pas discuter avec Bernard le bien-fondé de cette morale — lui accorder même que ce sont là sans doute de pauvres sophismes; mais qu'il comprenne, qu'il s'efforce de comprendre jusqu'où une femme de mon espèce en pouvait être atteinte et ce que j'éprouvais, le soir, dans la salle à manger d’Argelouse : Bernard, au fond . de la cuisine proche, enlevait ses bottes, racontait en patois les prises de la journée. Les palombes captives se débattaient, gonflaient le sac jeté sur la table; Bernard mangeait lentement, tout à la joie de l'appétit reconquis — comptait avec amour les gouttes de « Fowler » : « C’est « la santé », répétait-il. Un grand feu brûlait et, au dessert, il n'avait qu'à tourner son fauteuil, pour tendre à la flamme ses pieds chaussés de feutres. Ses yeux se fermaient sur La Petite Gironde. Parfois il ronflait, mais aussi souvent je ne l’entendais même pas respirer. Les savates
de Balionte traînaient encore à la cuisine; puis elle apportait les bougeoirs. Et c'était le silence : le silence d’Argelouse! Les gens qui ne connaissent pas cette lande perdue ne savent pas ce qu'est le silence : 1l cerne la maison, comme solidifié dans cette masse épaisse de forêt où rien ne vit, hors parfois une chouette ululante (nous croyons entendre, dans la nuit, le sanglot que nous retenions). +
« Ce fut surtout après le départ d’Azévédo que je l'ai connu, ce silence. Tant que je savais qu'au jour Jean de nouveau m'apparaîtrait, sa présence rendait inoffensives les ténèbres extérieures; son sommeil proche peuplait les landes et la nuit. Dès qu'il re fut plus à Argelouse, après cette rencontre dernière où 1l me donna rendez-vous dans un an, plein de l'espoir, me disait-il, qu'à cette époque je saurais me délivrer (j'ignore encore aujourd'hui s’il parlait ainsi légèrement ou avec une arrière-pensée. J'incline à croire que ce Parisien n’en pouvait plus de silence, du silence d'Argelouse, et qu’il adorait en moi son unique auditoire), dès que je l’eus quitté, je crus pénétrer dans un tunnel indéfini, m'enfoncer dans une ombre sans cesse accrue; et parfois je me demandais si j'atteindrais enfin
l'air libre avant l’asphyxie. Jusqu'à mes couches. en janvier, rien n’'arriva.… »
Ici, Thérèse hésite; s'efforce de détourner sa pensée de ce qui se passa dans la maison d’Argelouse, le surlendemain du départ de Jean « Non, non, songe-t-elle, cela n’a rien à voir avec ce que je devrai tout à l'heure expliquer à Bernard; je n'ai pas de temps à perdre sur des pistes qui ne mènent à rien. » Mais la pensée est rétive; impossible de l'empêcher de courir où elle veut : Thérèse n’anéantira pas dans son souvenir ce soir d'octobre. Au premier étage, Bernard se déshabillait; Thérèse attendait que la bûche fût tout à fait consumée pour le rejoindre — heureuse de demeurer seule un 1instant : que faisait Jean Azévédo à cette heure Peut-être buvait-il dans ce petit bar dont il lui avait parlé; peut-être (tant la nuit était douce) roulait-il, en auto, avec un ami, dans le bois de Boulogne désert. Peut-être travaillait-1l à sa table, et Paris grondait au loin; le silence, c'était lui qui le créait, qui le conquérait sur le vacarme du monde: il ne lui était pas imposé du dehors comme celui qui étouffait Thérèse; ce silence était son œuvre et ne s'étendait pas plus
loin que la lueur de la lampe, que les rayons chargés de livres. Ainsi songeait Thérèse; et voici que le chien aboya, puis gémit, et une voix connue, une voix exténuée, dans le vestibule, l'apaisait : Anne de la Trave ouvrit la porte; elle arrivait de Saint-Clair à pied, dans la nuit -- les souliers pleins de boue. Dans sa petite figure vieillie, ses yeux brillaient. Elle jeta son chapeau sur un fauteuil; demanda : « Où est-1l? »
Thérèse et Jean, la lettre écrite et mise à la poste, avaient cru cette affaire finie — très loin d'imaginer qu'Anne püût ne pas lâcher prise — comme si un être cédait à des raïsons, à des raisonnements lorsqu'il s’agit de sa vie mêmel Elle avait pu tromper la surveillance de sa mère et monter dans un train. Sur la route ténébreuse d’Argelouse, la coulée de ciel clair entre les cimes l’avait guidée. « Le tout était de le revoir; si elle le revoyait, il serait reconquis; il fallait le revoir. » Elle trébuchaïit, se tordait les pieds dans les ornières, tant elle avait hâte d'atteindre Argelouse. Et maintenant Thérèse lui dit que Jean est parti, qu'il est à Paris. Anne fait non, de la tête, elle ne la croit pas; elle à besoin de ne pas la croire pour ne pas s'effondrer de fatigue et de désespoir :
« Tu mens comme tu as toujours menti. »
Et comme Thérèse protestait, elle ajouta :
« Ah! tu l'as bien, toi, l'esprit de famille! Tu poses pour l’affranchie.. Mais depuis ton mariage, tu es devenue d'emblée une femme de la famille. Oui, oui, c’est entendu : tu as cru bien faire; tu me trahissais pour me sauver, hein? Je te fais grâce de tes explications. »
Comme elle rouvrait la porte, Thérèse lui demanda où elle allait.
« À Vilméja, chez lui.
— Je te répète qu'il n’y est plus depuis deux jours.
— Je ne te crois pas. » |
Elle sortit. Thérèse alors alluma la lanterne accrochée dans le vestibule et la rejoignit :
« Tu t'égares, ma petite Anne : tu suis le chemin de Biourge. Vilméja, c’est par là. »
Elles traversèrent la brume qui débordait d'une prairie. Des chiens s’éveillèrent. Voici les chênes de Vilméja, la maison non pas endormie mais morte. Anne tourne autour de ce sépulcre vide, frappe à la porte des deux poings. Thérèse, immobile, a posé la lanterne dans l'herbe. Elle voit le fantôme léger de son amie se coller à chaque fenêtre du rez-de-chaussée. Sans doute
Anne répète-t-elle un nom, mais sans le crier, sachant que c’est bien inutile. La maison, quelques instants, la cache; elle reparaît, atteint encore la porte, glisse sur le seuil, les bras noués autour des genoux où sa figure se dérobe. Thérèse la relève, l’entraîne. Anne, trébuchant, répète : « Je partirai demain matin pour Paris. Paris n’est pas si grand; je le trouverai dans Paris. » mais du ton d’une enfant à bout de résistance et qui déjà s'abandonne.
Bernard, éveillé par le bruit de leurs voix, les attendait en robe de chambre, dans le salon.
Thérèse a tort de chasser le souvenir de la scène qui éclata entre le frère et la sœur. Cet homme capable de prendre rudement les poignets d’une petite fille exténuée, de la traîner jusqu’à une chambre du deuxième, d’en verrouiller la porte, c'est ton mari, Thérèse : ce Bernard qui, d'ici deux heures, sera ton juge. L'esprit de famille | l'inspire, le sauve de toute hésitation. Il sait toujours, en toute circonstance, ce qu'il convient de faire dans l'intérêt de la famille. Pleine d’angoisse, tu prépares un long plaidoyer; mais seuls les hommes sans principes peuvent céder à une raison étrangère. Bernard se moque bien de tes arguments : « Je sais ce que j'ai à faire. » Il
sait toujours ce qu’il a à faire. Si parfois il hésite, il dit : « Nous en avons parlé en famille et nous avons jugé que. »; comment peux-tu douter qu'il n'ait préparé sa sentence? Ton sort est fixé à jamais : tu ferais aussi bien de dormir.
APRÈS que les La Trave eurent ramené Anne vaincue à Saint-Clair, Thérèse, jusqu'aux approches de sa délivrance, n'avait plus quitté Argelouse. Elle en connut vraiment le silence, durant ces nuits démesurées de novembre. Une lettre adressée à Jean Azévédo était demeurée sans réponse. Sans doute estimait-il que cette provinciale ne valait pas l'ennui d’une correspondance. D'abord, une femme enceinte, cela ne fait jamais un beau souvenir. Peut-être, à distance, jugeait-il Thérèse fade, cet imbécile que de fausses complications, des attitudes eussent retenu! Mais que pouvait-il comprendre à cette simplicité trompeuse, à ce regard direct, à ces gestes jamais hésitants? Au vrai, il la croyait capable, comme la petite Anne, de le prendre au
mot, de quitter tout et de le suivre. Jean Azévédo se méfiait des femmes qui rendent les armes trop tôt pour que l’assaillant ait le loisir de lever le siège. Il ne redoutait rien autant que la victoire, que le fruit de la victoire. Thérèse, pourtant, s’efforçait de vivre dans l'univers de ce garçon; mais des livres que Jean admirait, et qu’elle avait fait venir de Bordeaux, lui parurent incompréhensibles. Quel désœuvrement!
Il ne fallait pas lui demander de travailler à la layette : « Ce n'était pas sa partie », répétait Mme de la Trave. Beaucoup de femmes meurent en couches, à la campagne. Thérèse faisait pleurer tante Clara en affirmant qu'elle finirait comme sa mère, qu'elle était sûre de n'en pas réchapper. Elle ne manquait pas d'ajouter que « ça lui était égal de mourir ». Mensonge! Jamais elle n'avait désiré si ardemment de vivre; jamais non plus Bernard ne lui avait montré tant de sollicitude : « 11 se souciait non de moi, mais de ce que je portais dans mes flancs. En vain, de son affreux accent, rabâchait-1l : « Re- « prends de la purée. Ne mange pas de pois- « son. Tu as assez marché aujourd'hui. » Je n’en étais pas plus touchée que ne l’est une nourrice étrangère que l’on étrille pour la qua-
lité de son lait. Les La Trave vénéraient en moi un vase sacré; le réceptacle de leur progéniture; aucun doute que, le cas échéant, ils m'eussent sacrifiée à cet embryon. Je perdais le sentiment de mon existence individuelle. Je n'étais que le sarment; aux yeux de la famille, le fruit attaché
à mes entrailles comptait seul. »
« Jusqu'à la fin de décembre, il fallut vivre dans ces ténèbres. Comme si ce n’eût pas été assez des pins innombrables, la pluie ininterrompue multipliait autour de la sombre maison ses millions de barreaux mouvants. Lorsque l’unique route de Saint-Clair menaça de devenir impraticable, je fus ramenée au bourg, dans la maison à peine moins ténébreuse que celle d’Argelouse. Les vieux platanes de la Place disputaient encore leurs feuilles au vent pluvieux. Incapable de vivre ailleurs qu’à Argelouse, tante Clara ne voulut pas s'établir à mon chevet; mais elle faisait souvent la route, par tous les temps, dans son cabriolet « à la voie »; elle m'apportait ces chatteries que j'avais tant aimées, petite fille, et qu’elle croyait que j'aimais encore, ces boules grises de seigle et de miel, appelées miques; le gâteau dénommé fougasse ou rou-
madjade. Je ne voyais Anne qu'aux repas, et elle ne m'adressait plus la parole; résignée, semblait-1l, réduite, elle avait perdu d'un coup sa fraicheur. Ses cheveux trop tirés découvraient ‘de vilaines oreilles pâles. On ne prononçait pas le nom du fils Deguilhem, mais Mme de la Trave affirmait que si Anne ne disait pas oui encore, elle ne disait plus non. Ah! Jean l'avait bien jugée : 1l n'avait pas fallu longtemps pour lui passer la bride et pour la mettre au pas. Bernard allait moins bien parce qu'il avait recommencé de boire des apéritifs. Quelles paroles échangeaient ces êtres autour de moi? Ils s’entretenaient beaucoup du curé, je me souviens (nous habitions en face du presbytère). On se demandait, par exemple, « pourquoi 1l avait traversé « quatre fois la place dans la journée, et « chaque fois il avait dû rentrer par un autre « chemin... »
Sur quelques propos de Jean Azévédo, Thérèse prêtait plus d'attention à ce prêtre jeune encore, sans communication avec ses paroissiens qui le trouvaient fier : « Ce n'est pas le genre qu'il faut ici. » Durant ses rares visites chez les La Trave, Thérèse observait ses tempes blanches, ce haut front. Aucun ami. Comment passait-1l ses soirées?
Pourquoi avait-il choisi cette vie? « Il est très exact, disait Mme de la Trave; il fait son adoration tous les soirs; mais il manque d’onction, je ne le trouve pas ce qui s'appelle pieux. Et pour les œuvres, il laisse tout tomber. » Elle déplorait qu'il eût supprimé la fanfare du patronage; les parents se plaignaient de ce qu'il n'accompagnait plus les enfants sur le terrain de football : « C'est très joli d’avoir toujours le nez dans ses livres, mais une paroisse est vite perdue. » Thérèse, pour l'entendre, fréquenta l’église. « Vous vous y décidez, ma petite, juste au moment où votre état vous en aurait dispensée. » Les prônes du curé, touchant le dogme ou la morale, étaient impersonnels. Mais Thérèse s’intéressait à une inflexion de voix, à un geste; un mot parfois semblait plus lourd... Ah! lui, peut-être, aurait-il pu l'aider à débrouiller en elle ce monde confus; différent des autres, lui aussi avait pris un parti tragique; à sa solitude intérieure, 1l avait ajouté ce désert que crée la soutane autour de l’homme qui la revêt. Quel réconfort puisait-il dans ces rites quotidiens? Thérèse aurait voulu assister à sa messe dans la semaine, alors que, sans autre témoin que l'enfant de chœur, il murmurait des pa-
roles, courbé sur un morceau de pain. Mais cette démarche eût paru étrange à sa famille et aux gens du bourg, on aurait crié à la conversion. Autant que Thérèse ait souffert à cette époque, ce fut au lendemain de ses couches qu'elle commença vraiment de ne pouvoir plus supporter la vie. Rien n'en paraissait à l’extérieur; aucune scène entre elle et Bernard; et elle montrait plus de déférence envers ses beauxparents que ne le faisait son mari lui-même.
C'était là le tragique; qu’il n’y eût pas une raison de rupture; l'événement était impossible à prévoir qui aurait empêché les choses d’aller leur train jusqu'à la mort. La mésentente suppose un terrain de rencontre où se heurter; mais Thérèse ne rencontrait jamais Bernard, et moins encore ses beaux-parents; leurs paroles ne l’atteignaient guère; l’idée ne lui venait pas qu'il fût nécessaire d'y répondre. Avaient-ils seulement un vocabulaire commun? Ils donnaient aux mots essentiels un sens différent. Si un cri sincère échappait à Thérèse, la famille avait admis, une fois pour toutes, que la jeune femme adorait les boutades. « Je fais semblant de ne pas entendre, disait Mme de la Trave, et si elle insiste, de n’y
pas attacher d'importance; elle sait qu'avec nous ça ne prend pas... »
Pourtant Mme de la ‘Trave supportait mal, chez Thérèse, cette affectation de ne pouvoir souffrir que les gens fissent des cris sur sa ressemblance avec la petite Marie. Les exclamations coutumières : (« Celle-là, vous ne pouvez pas la renier. ») jetaient la jeune femme dans des sentiments extrêmes qu'elle ne savait pas toujours dissimuler. « Cette enfant n’a rien de moi, insistait-elle. Voyez cette peau brune, ces yeux de jais. Regardez mes photos : j'étais une petite hiile blafarde. »
Elle ne voulait pas que Marie lui ressemblât. Avec cette chair détachée de la sienne, elle désirait ne plus rien posséder en commun. Le bruit commençait de courir que le sentiment maternel ne l'étouffait pas. Mais Mme de la Trave assurait qu'elle aimait sa fille à sa manière : « Bien sûr, 1l ne faut pas lui demander de surveiller son bain ou de changer ses couches : ce n'est pas dans ses cordes; mais je l’ai vue demeurer des soirées entières, assise auprès du berceau, se retenant de fumer pour regarder la petite dormir D'ailleurs nous avons une bonne très sérieuse; et puis Anne est là; ah! celle-là, je vous.
THÉRÈSE DESQUEYROUX 1cq
jure que ce sera une fameuse petite maman... » Depuis qu'un enfant respirait dans la maison, c'était vrai qu’'Anne avait recommencé de vivre. Toujours un berceau attire les femmes; mais Anne, plus qu'aucune autre, maniait l'enfant avec une profonde joie. Pour pénétrer plus librement chez la petite, elle avait fait la paix avec Thérèse, sans que rien ne subsistât de leur tendresse ancienne, hors des gestes, des appellations familières. La jeune fille redoutait surtout la jalousie maternelle de Thérèse : « La petite me connaît bien mieux que sa mère. Dès qu’elle me voit, elle rit. L'autre jour, je l'avais dans mes bras; elle s’est mise à hurler lorsque Thérèse a voulu la prendre. Elle me préfère, au point que J'en suis parfois gênée.. » x
Anne avait tort d’être gênée. Thérèse, à ce moment de sa vie, se sentait détachée de sa fille comme de tout le reste. Elle apercevait les êtres et les choses et son propre corps et son esprit même, ainsi qu'un mirage, une vapeur suspendue en dehors d'elle. Seul, dans ce néant, Bernard prenait une réalité affreuse : sa corpulence, sa voix du nez, et ce ton péremptoire, cette satisfaction. Sortir du monde... Mais comment? et où aller? Les premières chaleurs acca-
blaient Thérèse. Rien ne l’avertissait de ce qu'elle était au moment de commettre. Que se passa-t-1] cette année-là? Elle ne se souvient d’aucun incident, d'aucune dispute; elle se rappelle avoir exécré son mari plus que de coutume, le jour de la Fête-Dieu, alors qu'entre les volets mi-clos elle guettait la procession. Bernard était presque le seul homme derrière le dais: Le village, en quelques instants, était devenu désert, comme si c'eût été un lion, et non un agneau, qu'on avait lâché dans les rues... Les gens se terraient pour n'être pas obligés de se découvrir oude se méttre à genoux. “Üneé fois 1e peml passé, les portes se rouvraient une à une. Thérèse dévisagea le curé, qui avançait les yeux presque fermés, portant des deux mains cette chose étrange. Ses lèvres remuaient : à qui parlait-1l avec cet air de douleur? Et tout de suite, derrière lui, Bernard « qui accomplissait son devoir ».
Des semaines se succédèrent sans que tombât une goutte d’eau. Bernard vivait dans la terreur de l'incendie, et de nouveau souffrait de son cœur. Cinq cents hectares avaient brûlé du côté de Louchats : « Si le vent avait soufflé du nord,
mes pins de Balisac étaient perdus. » Thérèse attendait elle ne savait quoi de ce ciel inaltérable. Il ne pleuvrait jamais plus. Un jour toute la forêt crépiterait alentour, et le bourg même ne serait pas épargné. Pourquoi les villages des Landes ne brûlent-ils jamais? Elle trouvait injuste que les flammes choisissent toujours les pins, jamais les hommes. En famille, on discutait indéfiniment sur les causes du sinistre : une cigarette jetée? la malveillance? Thérèse rêvait qu'une nuit elle se levait, sortait de la maison, gagnait la forêt la plus envahie de brandes, jetait sa cigarette, jusqu’à ce qu'une immense fumée ternît le.ciel de l'aube... Mais elle chassait cette pensée, ayant l’amour des pins dans le sang; ce n'était pas aux arbres qu'allait sa haine.
La voici au moment de regarder en face l’acte qu’elle a commis. Quelle explication fournir à Bernard? Rien à faire que de lui rappeler point par point comment la chose arriva. C'était ce jour du grand incendie de Mano. Des hommes entraient dans la salle à manger où la famille déjeunait en hâte. Les uns assuraient que le feu paraissait très éloigné de Saint-Clair; d’autres insistaient pour que sonnât le tocsin. Le parfum
de la résine brûlée imprégnait ce jour torride et le soleil était comme sali. Thérèse revoit Bernard, la tête tournée, écoutant le rapport de Balion, tandis que sa forte main velue s’oublie au-dessus du verre et que les gouttes de Fowler tombent dans l’eau. Il avale d’un coup le remède sans, qu'abrutie de chaleur, Thérèse ait songé à l’avertir qu’il a doublé sa dose habituelle. Tout le monde à quitté la table — sauf elle qui ouvre des amandes fraîches, indifférente, étrangère à cette agitation, désintéressée de ce drame, comme de tout drame autre que le sien. Le tocsin ne sonne pas. Bernard rentre enfin : « Pour une fois, tu as eu raison de ne pas t’agiter : c'est du côté de Mano que ça brûle... » Il demande : « Est-ce que j'ai pris mes gouttes? » et sans attendre la réponse, de nouveau il en fait tomber dans son verre. Elle s'est tue par paresse, sans doute, par fatigue. Qu'espère-t-elle à cette minute? « Impossible que j'aie prémédité de me taire. »
Pourtant, cette nuit-là, lorsqu’au chevet de Bernard vomissant et pleurant, le docteur Pédemay l’interrogea sur les incidents de la journée, elle ne dit rien de ce qu'elle avait vu à table. Il eût été pourtant facile, sans se compromettre,
d'attirer l’attention du docteur sur l’arsenic que prenait Bernard. Klle aurait pu trouver une phrase comme celle-ci : « Je ne m'en suis pas rendu compte au moment même... Nous étions tous affolés par cet incendie. mais je jurerais, maintenant, qu'il a pris une double dose... » Elle demeura muette; éprouva-t-elle seulement la tentation de parler? L'acte qui, durant le déjJeuner, était déjà en elle à son insu, commença alors d’émerger du fond de son être — informe encore, mais à demi baigné de conscience.
Après le départ du docteur, elle avait regardé Bernard endormi enfin; elle songeait : « Rien ne prouve que ce soit cela; ce peut être une crise d’appendicite, bien qu'il n’y ait aucun autre symptôme... ou un cas de grippe infectieuse. » Mais Bernard, le surlendemain, était sur pied. « Il y avait des chances pour que ce fût cela. » Thérèse ne l’aurait pas juré; elle aurait aimé à en être sûre. « Oui, je n'avais pas du tout le sentiment d'être la proie d’une tentation horrible; il s'agissait d’une curiosité un peu dangereuse à satisfaire. Le premier jour où, avant que Bernard entrât dans la salle, je fis tomber des gouttes de Fowler dans son verre, je me souviens d’avoir répété : « Une seule fois, pour en
« avoir le cœur net... je saurai si c'est cela qui l’a « rendu malade. Une seule fois, et ce sera fini. »
Le train ralentit, siffle longuement, repart. Deux ou trois feux dans l’ombre : la gare de Saint-Clair. Mais Thérèse n’a plus rien à examiner; elle s’est engouffrée dans le crime béant; elle a été aspirée par le crime; ce qui a suivi, Bernard le connaît aussi bien qu’elle-même cette soudaine reprise de son mal, et Thérèse le veillant nuit et jour, quoiqu'elle parût à bout de forces et qu’elle fût incapable de rien avaler (au point qu'il la persuada d'essayer du traitement Fowler et qu'elle obtint du docteur Péde-
may une ordonnance). Pauvre docteur! Il s’étonnait de ce liquide verdâtre que vomissait Bernard; il n'aurait jamais cru qu’un tel désaccord pût exister entre le pouls d’un malade et sa température; 1l avait maintes fois constaté dans la paratyphoïde un pouls calme en dépit d’une forte fièvre — mais que pouvaient signifier ces pulsations précipitées et cette température audessous de la normale? Grippe infectieuse, sans doute : la grippe, cela dit tout.
Mme de la Trave songeait à faire venir un grand médecin consultant, mais ne voulait pas
froisser le docteur, ce vieil ami; et puis Thérèse craignait de frapper Bernard. Pourtant, vers la mi-août, après une crise plus alarmante, Pédemay, de lui-même, souhaita l'avis d'un de ses confrères; heureusement, dès le lendemain, l’état de Bernard s’améliorait; trois semaines plus tard, on parlait de convalescence. « Je lai échappé ‘belle, disait Pédemay. Si le grand homme avait eu le temps de venir, il aurait obtenu toute la gloire de cette cure. »
Bernard se fit transporter à Argelouse, comptant bien être guéri pour la chasse à la palombe. Thérèse se fatigua beaucoup à cette époque une crise-aiguëé de rhumatismes retenait au lit tante Clara; tout retombait sur la jeune femme : deux malades, un enfant; sans compter les besognes que tante Clara avait laissées en suspens. Thérèse mit beaucoup de bonne volonté à la relayer auprès des pauvres gens d’Argelouse.
Elle fit le tour des métairies, s’occupa, comme sa tante, de faire exécuter les ordonnances, paya de sa bourse les remèdes. Elle ne songea pas à s’attrister de ce que la métairie de Vilméja demeurait close. Elle ne pensait plus à Jean Azévédo, ni à personne au monde. Elle traversait, seule, un tunnel, vertigineusement; elle en était
au plus obscur; 1l fallait, sans réfléchir, comme une brute, sortir de ces ténèbres, de cette fumée, atteindre l'air libre, vite! vite!
Au début de décembre, une reprise de son mal terrassa Bernard : un matin, il s'était réveillé grelottant, les jambes inertes et insensibles. Et ce qui suivit! Le médecin consultant amené un soir de Bordeaux par M. de la Trave; son long silence, après qu’il eut examiné le malade (Thérèse tenait la lampe et Balionte se souvient encore qu’elle était plus blanche que les draps); sur le palier mal éclairé, Pédemay, baïissant la voix à cause de Thérèse aux écoutes, explique à son confrère que Darquey, le pharmacien, lui avait montré deux de ses ordonnances falsifiées : à la première une main criminelle avait ajouté : Liqueur de Fowler; sur l’autre figuraient d’assez fortes doses de chloroforme, de digitaline, d’aconitine. Balion les avait apportées à la pharmacie, en même temps que beaucoup d’autres.
Darquey, tourmenté d’avoir livré ces toxiques, avait couru, le lendemain, chez Pédemay.. Oui, Bernard connaît toutes ces choses aussi bien que Thérèse elle-même. Une voiture sanitaire l'avait transporté, d'urgence, à Bordeaux, dans une clinique; et dès ce jour-là il commenca
d'aller mieux. Thérèse était demeurée seule à Argelouse; mais quelle que fût sa solitude, elle percevait autour d'elle une immense rumeur; bête tapie qui entend se rapprocher la meute; accablée comme après une course forcenée — comme si, tout près du but, la main tendue déjà, elle avait été soudain précipitée à terre, les jambes rompues. Son père était venu un soir, à la fin de l'hiver, l'avait conjurée de se disculper. Tout pouvait être sauvé encore. Pédemay avait consenti à retirer sa plainte, prétendait n'être plus sûr qu'une de ses ordonnances ne fût pas tout entière de sa main. Pour l’aconitine, le chloroforme et la digitaline, il ne pourvait en avoir prescrit d'aussi fortes doses; mais puisque aucune trace n'en avait été relevée dans le sang du malade...
Thérèse se souvient de cette scène avec son père, au chevet de tante Clara. Un feu de bois éclairait la chambre; aucun d’eux ne désirait la lampe. Elle expliquait de sa voix monotone d’enfant qui récite une leçon (cette leçon qu'elle repassait durant sès nuits sans sommeil) : « J'ai rencontré sur la route un homme qui n'était pas d'Argelouse, et qui m'a dit que puisque j'envoyais quelqu'un chez Darquey, il espérait que
118 THÉRÉESE DESQUEYROUX
je voudrais bien me charger de son ordonnance; il devait de l'argent à Darquey et aimait mieux ne pas se montrer à la pharmacie. Il promettait de venir chercher les remèdes à la maison, mais ne m'a laissé ni son nom ni son adresse.
— Trouve autre chose, Thérèse, je t'en supplie au nom de la famille. Trouve autre chose, malheureuse! »
Le père Larroque répétait ses objurgations, avec entêtement; la sourde, à demi soulevée sur ses oreillers, sentant peser sur Thérèse une menace mortelle, gémissait : « Que te dit-1l? Qu'estce qu'on te veut? Pourquoi te fait-on du mal? »
Elle avait trouvé la force de sourire à sa tante, de lui tenir la main, tandis que comme une petite fille au catéchisme elle récitait : « C'était un homme sur la route; il faisait trop noir pour que j'aie vu sa figure; il ne m'a pas dit quelle métairie il habitait. » Un autre soir, il était venu chercher les remèdes. Par malheur, personne, dans la maison, ne l’avait aperçu.
SAINT-CLAIR, enfin. À la descente du wagon, Thérèse ne fut pas reconnue. Pendant que Balion remettait son billet, elle avait contourné la gare et, à travers les planches empilées, rejoint la route où stationnait la carriole.
Cette carriole, maintenant, lui est un refuge; sur le chemin défoncé, elle ne redoute plus de rencontrer personne. Toute son histoire, péniblement reconstruite, s'effondre : rien ne reste de cette confession préparée. Non : rien à dire pour sa défense; pas même une raison à fournir; le plus simple sera de se taire, ou de répondre seulement aux questions. Que peut-elle redouter? Cette nuit passera, comme toutes les nuits; le soleil se lèvera demain : elle est assurée d’en sortir, quoi qu'il arrive. Et rien ne peut arriver
de pire que cette indifférence, que ce détachement total qui la sépare du monde et de son être même. Oui, la mort dans la vie : elle goûte la mort autant que la peut goûter une vivante.
Ses yeux accoutumés à l'ombre reconnaissaient, au tournant de la route, cette métairie où quelques maisons basses ressemblent à des bêtes couchées et endormies. Ici Anne, autrefois, avait peur d’un chien qui se jetait toujours dans les roues de sa bicyclette. Plus loin, des aulnes décelaient un bas-fond; dans les jours les plus torrides, une fraîcheur fugitive, à cet endroit, se posait sur les joues en feu des jeunes filles. Un enfant à bicyclette, dont les dents luisent sous un chapeau de soleil, le son d’un grelot, une voix qui crie : « Regardez! je lâche les deux mains! » cette image confuse retient Thérèse, tout ce qu’elle trouve, dans ces jours finis, pour y reposer un cœur à bout de forces. Elle répète machinalement des mots rythmés sur le trot du cheval : « Inutilité de ma vie —— néant de ma vie — solitude sans bornes —— destinée sans issue. » Ah! le seul geste possible, Bernard ne le fera pas. S'il ouvrait les bras pourtant, sans
F THÉRÉSE DESQUEYROUX 121
rien demander! Si elle pouvait appuyer sa tête sur une poitrine humaine, si elle pouvait pleurer contre un corps vivant! :
Elle aperçoit le talus du champ où Jean Azévédo, un jour de chaleur, s’est assis. Dire qu’elle a cru qu'il existait un endroit du monde où elle aurait pu s'épanouir au milieu d'êtres qui l'eussent comprise, peut-être admirée, aimée! Mais sa solitude lui est attachée plus étroitement qu'au lépreux son ulcère : « Nul ne peut rien pour moi; nul ne peut rien contre moi. »
« Voici monsieur et Mlle Clara. »
Balion tire sur les rênes. Deux ombres s'avancent. Bernard, si faible encore, était donc venu au-devant d'elle — impatient d’être rassuré. Elle se lève à demi, annonce de loin « Non-lieu! » Sans aucune autre réponse que : « C'était couru! » Bernard aida la tante à grimper dans la carriole, et prit les rênes. Balion rentrerait à pied. Tante Clara s’assit entre les époux. Il fallut lui crier dans l'oreille que tout était arrangé (elle n'avait d’ailleurs du drame qu'une connaissance confuse). À son habitude, la sourde commença de parler à perdre haleine; elle disait qu’ils avaient toujours eu la même tactique et que c'était l'affaire Dreyfus qui re-
commençait : « Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose. Jls étaient rudement forts et les républicains avaient tort de ne plus se tenir sur leurs gardes. Dès qu'on leur laisse le moindre répit, à ces bêtes puantes, elles vous sautent dessus... » Ces jacassements dispensaient les époux d'échanger aucune parole.
Tante Clara, soufflant, gravit l'escalier un bougeoir à la main :
« Vous ne vous couchez pas? Thérèse doit être fourbue. Tu trouveras dans la chambre une tasse de bouillon, du poulet froid. »
Mais le couple demeurait debout dans le vestibule. La vieille vit Bernard ouvrir la porte du salon, s’effacer devant Thérèse, disparaître à sa suite. Si elle n'avait pas été sourde, elle aurait collé son oreille... mais on n'avait pas à se méfier d'elle, emmurée vivante. Elle éteignit sa bougie, pourtant redescendit à tâtons, mit un œil à la serrure : Bernard déplaçait une lampe; son visage vivement éclairé paraissait à la fois intimidé .et solennel. La tante aperçut de dos Thérèse assise, elle avait jeté son manteau et sa toque sur un fauteuil; le feu faisait fumer ses souliers mouillés. Un instant, elle
tourna la tête vers son mari et la vieille femme se réjouit de voir que Thérèse souriait.
Thérèse souriait. Dans le bref intervalle d’espace et de temps, entre l'écurie et la maison, marchant aux côtés de Bernard, soudain elle avait vu, elle avait cru voir ce qu'il importait qu'elle fît. La seule approche de cet homme avait réduit à néant son espoir de s'expliquer, de se confier. Les êtres que nous connaissons le mieux, comme nous les déformons dès qu'ils ne sont plus là! Durant tout ce voyage, elle s'était efforcée, à son insu, de recréer un Bernard capable de la comprendre, d’essayer de la comprendre — mais, du premier coup d'œil, il lui apparaissait tel qu'il était réellement, celui qui ne s’est jamais mis, fût-ce une fois dans sa vie, à la place d'autrui; qui ignore cet effort pour sortir de soi-même, pour voir ce que l’adversaire voit. Au vrai, Bernard l’écouterait-il seulement? Il arpentait la grande pièce humide et basse, et le plancher pourri par endroits craquait sous ses pas. Il ne regardait pas sa femme —— tout plein des paroles qu'il avait dès longtemps préméditées. Et Thérèse, elle aussi, savait ce qu'elle allait dire. La solution la plus simple, c’est
toujours à celle-là que nous ne pensons jamais. Elle allait dire : « Je disparais, Bernard. Ne vous inquiétez pas de moi. Tout de suite, si vous voulez, je m’enfonce dans la nuit. La forêt ne me fait pas peur, ni les ténèbres. Elles me connaissent; nous nous connaissons. J'ai été créée à l’image de ce pays aride et où rien n’est vivant, hors les oiseaux qui passent, les sangliers nomades. Je consens à être rejetée; brûlez toutes mes photographies; que ma fille même ne sache plus mon nom, que je sois aux yeux de la famille comme si je n'avais jamais été. »
Et déjà Thérèse ouvre la bouche; elle dit :
« Laissez-moi disparaître, Bernard. »
Au son de cette voix, Bernard s’est retourné. Du fond de la pièce, il se précipite, les veines de la face gonflées; balbutie :
« Quoi? Vous osez avoir un avis’ émettre un.
vœu? Assez. Pas un mot de plus. Vous n'avez qu'à écouter, qu’à recevoir mes ordres — à vous conformer à mes décisions irrévocables. »
Il ne bégaie plus, rejoint maintenant les phrases préparées avec soin. Appuyé à la cheminée, 1l s'exprime d’un ton grave, tire un papier de sa poche, le consulte. Thérèse n’a plus peur; elle a envie de rire; il est grotesque; c’est
un grotesque. Peu importe ce qu'il dit avec cet accent ignoble et qui fait rire partout ailleurs qu’à Saint-Clair, elle partira. Pourquoi tout ce drame? Cela n'aurait eu aucune importance que cet imbécile disparût du nombre des vivants. . Elle remarque, sur le papier qui tremble, ses ongles mal tenus; il n’a pas de manchettes, il est de ces campagnards ridicules hors de leur trou, et dont la vie n'importe à aucune cause, à aucune idée, à aucun être. C’est par habitude que l’on donne une importance infinie à l’existence d’un homme. Robespierre avait raison; et Napoléon, et Lénine. Il la voit sourire; s’exaspère, hausse le ton, elle est obligée d'écouter :
« Moi, je vous tiens; comprenez-vous? Vous obéirez aux décisions arrêtées en famille, sinon...
— Sinon... quoi? »
Elle ne songeait plus à feindre l'indifférence; elle prenait un ton de bravade et de moquerie; elle criait :
« Trop tard! Vous avez témoigné en ma faveur; vous ne pouvez plus vous déjuger. Vous seriez convaincu de faux témoignage...
— On peut toujours découvrir un fait nouveau. Je la détiens dans mon secrétaire, cette
preuve inédite. Il n’y a pas prescription, Dieu merci! »
Elle tressaillit, demanda :
« Que voulez-vous de moi? »
Il consulte ses notes et, durant quelques secondes, Thérèse demeure attentive au silence prodigieux d’Argelouse. L'heure des coqs est encore éloignée; aucune eau vive ne court dans ce désert, aucun vent n’émeut les cimes innombrables.
« Je ne cède pas à des considérations personnelles. Moi, je m’efface : la famille compte seule. L'intérêt de la famille a toujours dicté toutes mes décisions. J'ai consenti, pour l'honneur de la famille, à tromper la justice de mon pays. Dieu me jugera. »
Ce ton pompeux faisait mal à Thérèse. Elle aurait voulu le supplier de s'exprimer plus simplement.
« Il importe, pour la famille, que le monde nous croile unis et qu'à ses yeux je n'aie pas l'air de mettre en doute votre innocence. D'autre part, je veux me garder le mieux possible...
— Je vous fais peur, Bernard? »
Il murmura : « Peur? Non : horreur. » Puis :
« Faisons vite et que tout soit dit une fois
pour toutes : demain, nous quitterons cette maison pour nous établir à côté, dans la ma:ison Desqueyroux; je ne veux pas de votre tante chez moi. Vos repas- vous seront servis par Balionte dans votre chambre. L'accès de toutes les autres pièces vous demeure interdit; mais je ne vous empêcherai pas de courir les bois. Le dimanche, nous assisterons ensemble à la grandmesse, dans l’église de Saint-Clair. Il faut qu'on vous voie à mon bras; et le premier jeudi du mois nous irons, en voiture ouverte, à la foire de B., chez votre père, comme nous avons toujours fait.
— Et Marie?
— Marie part demain avec sa bonne pour Saint-Clair, puis ma mère l’amènera dans le Midi. Nous trouverons une raison de santé.
Vous n'espériez tout de même pas qu’on allait vous la laisser? Il faut la mettre à l'abri, elle aussi! Moi disparu, c’est elle qui, à vingt et un ans, aurait eu la propriété. Après le mari, l’entant. pourquoi pas ». À
Thérèse s’est levée; elle retient un cri
« Alors vous croyez que c'est à cause des pins que j'ai... » ;
Entre les mille sources secrètes de son acte,
cet imbécile n’a donc su en découvrir aucune; et il invente la cause la plus basse :
« Naturellement : à cause des pins. Pourquoi serait-ce? Il suffit de procéder par élimination. Je vous défie de m'indiquer un autre mobile. Au reste, c’est sans importance et cela ne m'intéresse plus; je ne me pose plus de questions; vous n'êtes plus rien; ce qui existe, c'est le nom que vous portez, hélas! Dans quelques mois, lorsque le monde sera convaincu de notre entente, qu'Anne aura épousé le fils Degurlhem... Vous savez que les Deguilhem exigent un délai, qu'ils demandent à réfléchir... à ce moment-là, je pourrai enfin m'établir à Saint-Clair; vous, vous resterez ici. Vous serez neurasthénique, ou autre chose.
— La folie, par exemple?
— Non, ça porterait tort à Marie. Mais les raisons plausibles ne manqueront pas.
Voilà. »
Thérèse murmure : « À Argelouse.. jusqu’à la mort... » Elle s’approcha de la fenêtre, l’ouvrit. Bernard, à cet instant, connut une vraie joie; cette femme qui toujours l'avait intimidé et humilié, comme 1l la domine, ce soir! comme elle doit se sentir mépriséel Il éprouvait l’orgueil
de sa modération. Mme de la Trave lui répétait qu'il était un saint; toute la famille le louait de sa grandeur d'âme : il avait, pour la première fois, le sentiment de cette grandeur.
Lorsque avec mille précautions, à la maison de santé, l'attentat de Thérèse lui avait été découvert, son sang-froid, qui lui attira tant de louanges, ne lui avait guère coûté d’efforts. Rien n'est vraiment grave pour les êtres incapables d’aimer; parce qu'il était sans amour, Bernard n'avait éprouvé que cette sorte de joie tremblante, après un grand péril écarté : ce que peut ressentir un homme à qui l’on révèle qu'il a vécu, durant des années, et à son insu, dans l'intimité d’un fou furieux. Mais, ce soir, Bernard avait le sentiment de sa force; il dominait la vie. Il admirait qu'aucune difficulté ne résiste à un esprit droit et qui raisonne juste; même au lendemain d'une telle tourmente, il était prêt ‘à soutenir que l’on n’est jamais malheureux, sinon par sa faute. Le pire des drames, voilà qu'il l'avait réglé comme n'importe quelle autre affaire. Ça ne se saurait presque pas; il sauverait la face; on ne le plaindrait plus; il ne voulait pas être plaint. Qu’y a-t-il d’humiliant à avoir épousé un monstre, lorsque l’on a le der-
nier mot? La vie de garçon a du bon, d’ailleurs, et l'approche de la mort avait accru merveilleusement le goût qu'il avait des propriétés, de la chasse, de l’automobile, de ce qui se mange et de ce qui se boit : la vie, enfin!
Thérèse demeurait debout devant la fenêtre; elle voyait un peu de gravier blanc, sentait les chrysanthèmes qu'un grillage défend contre les troupeaux. Au-delà, une masse noire de chênes cachait les pins; mais leur odeur résineuse emplissait la nuit; pareils à l’armée ennemie, invisible mais toute. proche, Thérèse savait qu'ils cernaient la maison. Ces gardiens, dont elle écoute la plainte sourde, la verraient languir au long des hivers, haleter durant les jours torrides; ils seraient les témoins de cet étouffement lent. Elle referme la fenêtre et s'approche de Bernard :
« Croyez-vous donc que vous me retiendrez de force?
— À votre aise. mais sachez-le bien : vous ne sortirez d'ici que les poings liés.
— Quelle exagération! Je vous connais : ne vous faites pas plus méchant que nature. Vous n'exposerez pas la famille à cette honte! Je suis bien tranquille. »
Alors, en homme qui a tout bien pesé, il lui expliqua que partir, c'était se reconnaître coupable. L’opprobre, dans ce cas, ne pouvait être évitée par la famille, qu'en s'amputant du membre gangrené, en le rejetant, en le reniant à la face des hommes.
« C'était même le parti auquel d’abord ma mère aurait voulu que nous nous arrêtions, figurez-vous! Nous avons été au moment de laisser la justice suivre son cours; et si ce n'avait été d'Anne et de Marie... Mais il est temps encore. Ne vous pressez pas de répondre. Je vous laisse jusqu’au jour. »
Thérèse dit à m1-voix :
« Mon père me reste.
— Votre père? mais nous sommes entièrement d'accord. Il à sa carrière, son parti, les idées qu'il représente : 1l ne pense qu’à étouffer le scandale, coûte que coûte. Reconnaissez au moins ce qu'il a fait pour vous. Si l'instruction a été bâclée, c’est bien grâce à lui... D'ailleurs, il a dû vous exprimer sa volonté formelle.
Non? » |
Bernard n'élevait plus le ton, redevenait presque courtois. Ce n'était pas qu'il éprouvât la moindre compassion. Mais cette femme, qu'il
n’entendait même plus respirer, gisait enfin; elle avait trouvé sa vraie place. Tout rentrait dans l’ordre. Le bonheur d'un autre homme n'eût pas résisté à un tel coup : Bernard était fier d’avoir réussi ce redressement; tout le monde peut se tromper; tout le monde d’ailleurs, à propos de Thérèse, s'était trompé — jusqu'à Mme de la Trave qui, d'habitude, avait si vite fait de juger son monde. C’est que les gens, maintenant, ne tiennent plus assez compte des principes; 1ls ne croient plus au péril d’une éducation comme celle qu'a reçue Thérèse; un.
monstre, sans doute; tout de même on a beau dire : si elle avait cru en Dieu... la peur est le commencement de la sagesse. Ainsi songeait Bernard. Et 1l se disait encore que tout le bourg, impatient de savourer leur honte, serait bien déçu, chaque dimanche, à la vue d’un ménage aussi uni! Il lui tardait presque d’être à dimanche, pour voir la tête des gens! D'ailleurs, la justice n’y perdrait rien. Il prit la lampe, son bras levé éclairait la nuque de Thérèse :
« Vous ne montez pas encore? »
Elle ne parut pas l'entendre. Il sortit, la laissant dans le noir. Au bas de l'escalier, tante
Clara était accroupie sur la première marche. Comme la vieille le dévisageait, il sourit avec effort, lui prit le bras pour qu’elle se levât. Mais elle résistait — vieux chien contre le lit de son maître qui agonise. Bernard posa la lampe sur le carreau, et cria dans l'oreille de la vieille que Thérèse déjà se sentait beaucoup mieux, mais qu'elle voulait demeurer seule quelques instants, avant d'aller dormir :
« Vous savez que c'est une de ses lubies! »
Oui, la tante le savait : ce fut toujours sa malchance d’entrer chez Thérèse au moment où la jeune femme souhaitait d’être seule. Souvent il avait suffi à la vieille d’entrouvrir la porte, pour se sentir importune.
Elle se mit debout avec effort, et, appuyée au bras de Bernard, gagna la pièce qu’elle occupait au-dessus du grand salon. Bernard y pénétra derrière-elle, prit soin d'allumer une bougie sur la table, puis, l’ayant baisée au front, s’éloigna. La tante ne l'avait pas quitté des yeux. Que ne déchiffrait-elle sur les figures des hommes qu'elle n'entendait pas? Elle laisse à Bernard le temps de regagner sa chambre, rouvre doucement la porte. mais il est encore sur le palier, appuyé à la rampe : 1l roule une cigarette; elle rentre
en hâte, les jambes tremblantes, à bout de souffle, au point de n'avoir pas la force de se déshabiller. Elle demeure couchée sur son lit, les yeux ouverts.
Au salon, Thérèse était assise dans le noir. Des tisons vivaient encore sous la cendre. Elle ne bougeait pas. Du fond de sa mémoire, surgissaient, maintenant qu'il était trop tard, des lambeaux de cette confession préparée durant le voyage; mais pourquoi se reprocher de ne s’en être pas servie? Au vrai, cette histoire trop bien construite demeurait sans lien avec la réalité. Cette importance qu'il lui avait plu d'attribuer aux discours du jeune Azévédo, quelle bêtisel Comme si cela avait pu compter le moins du monde! Non, non : elle avait obéi à une profonde loi, à une loi inexorable; elle n'avait pas détruit cette famille, c'était elle qui serait donc détruite; ils avaient raison de la considérer comme un monstre, mais elle aussi les jugeait monstrueux. Sans que rien ne parût au-dehors,
ils allaient, avec une lente méthode, l’anéantir. « Contre moi, désormais, cette puissante mécanique familiale sera montée — faute de n'avoir su ni l’enrayer ni sortir à temps des rouages. Inutile de chercher d’autres raisons que celle-ci « parce que c'étaient eux, parce que c'était mo... » Me masquer, sauver la face, donner le change, cet effort que je pus accomplir moins de deux années, j'imagine que d’autres êtres (qui sont mes semblables) y persévèrent souvent jusqu'à la mort, sauvés par l’accoutumance peut-être, chloroformés par l'habitude, abrutis, endormis contre le sein de la famille maternelle et toutepuissante. Mais moi, mais moi, mais moI.. »
Elle se leva, ouvrit la fenêtre, sentit le froid de l'aube. Pourquoi ne pas fuir? Cette fenêtre seulement à enjamber. La poursuivraient-1ls?
La livreraient-ils de nouveau à la justice? C'était une chance à courir. Tout, plutôt que cette agonie interminable. Déjà Thérèse traîne un fauteuil, l’appuie à la croisée. Mais elle n’a pas d'argent; des milliers de pins lui appartiennent en vain : sans l’entremise de Bernard, elle ne peut toucher un sou. Autant vaudrait s'enfoncer à travers la lande, comme avait fait Daguerre, cet assassin traqué pour qui Thérèse en-
fant avait éprouvé tant de pitié (elle se souvient des gendarmes auxquels Balionte versait du vin dans la cuisine d’Argelouse) — et c'était le chien des Desqueyroux qui avait découvert la piste du misérable. On l'avait ramassé à demi mort de faim dans la brande. Thérèse l’avait vu ligoté sur une charrette de paille. On disait qu’il était mort sur le bateau avant d'arriver à Cayenne. Un bateau... le bagne… Ne sont-ils pas capables de la livrer comme ils l’ont dit?’ Cette preuve que Bernard prétendait tenir. mensonge, sans doute; à moins qu'il n’ait découvert, dans la poche de la vieille pèlerine, ce paquet de poisons.
Thérèse en aura le cœur net. Elle s'engage à tâtons dans l'escalier. À mesure qu'elle monte, elle y voit plus clair à cause de l’aube qui, làhaut, éclaire les vitres. Voici, sur le palier du grenier, l'armoire où pendent les vieux vêtements — ceux qu'on ne donne jamais, parce qu'ils servent durant la chasse. Cette pèlerine délavée a une poche profonde : tante Clara y rangeait son tricot, du temps qu'elle aussi, dans un « jouquet » solitaire, guettait les palombes. Thérèse y glisse la main, en retire le paquet
cacheté de cire :
Chloroforme : 80 grammes.
Acontine : granules n° 20.
Digitaline sol. : 20 grammes.
Elle relit ces mots, ces chiffres. Mourir. Elle a toujours eu la terreur de mourir. L'essentiel est de ne pas regarder la mort en face — de prévoir seulement les gestes indispensables verser l’eau, diluer la poudre, boire d’un trait, s'étendre sur le lit, fermer les yeux. Ne chercher à rien voir au-delà. Pourquoi redouter ce sommeil plus que tout autre sommeil? Si elle frissonne, c'est que le petit matin est froid. Elle descend, s'arrête devant la chambre où dort Marie. La bonne y ronfle comme une bête grogne. Thérèse pousse la porte. Les volets filtrent le jour naissant. L'étroit lit de fer est blanc dans l'ombre. Deux poings minuscules sont posés sur le drap. L’oreiller noie un profil encore informe. Thérèse reconnaît cette oreille trop grande : son oreille. Les gens ont raison; une réplique d'elle-même est là, engourdie, endormie. « Je m'en vais — mais cette part de moimême demeure et tout ce destin à remplir jusqu'au bout, dont pas un iota ne sera omis. »
Tendances, inclinations, lois du sang, lois inéluctables. Thérèse a lu que des désespérés emportent avec eux leurs enfants dans la mort; les bonnes gens laissent choir le journal : « Comment des choses pareilles sont-elles possibles? » Parce qu'elle est un monstre, Thérèse sent profondément que cela est possible et que pour un rien. Elle s'agenouille, touche à peine de ses lèvres une petite main gisante; elle s’étonne de ce qui sourd du plus profond de son être, monte à ses yeux, brûle ses joues : quelques pauvres larmes, elle qui ne pleure jamais!
Thérèse se lève, regarde encore l'enfant, passe enfin dans sa chambre, emplit d’eau le verre, rompt le cachet de cire, hésite entre les trois boîtes de poison.
La fenêtre était ouverte; les coqs semblaient déchirer le brouillard dont les pins retenaient entre leurs branches des lambeaux diaphanes.
Campagne trempée d’aurore. Comment renoncer à tant de lumière? Qu'est-ce que la mort? On ne sait pas ce qu'est la mort. Thérèse n’est pas assurée du néant. Thérèse n’est pas absolument sûre qu'il n’y ait personne. Thérèse se haït de ressentir une telle terreur. Elle, qui n’hésitait pas à y précipiter autrui, se cabre devant le néant.
Que sa lâcheté l’humilie! S'il existe cet Etre (et elle revoit, en un bref instant, la Fête-Dieu accablante, l'homme solitaire écrasé sous une chape d’or, et cette chose qu’il porte des deux mains, et ces lèvres qui remuent, et cet air de douleur); puisqu'il existe, qu’il détourne la main criminelle avant que ce soit trop tard — et si c’est sa volonté qu’une pauvre âme aveugle franchisse le passage, puisse-t-Il, du moins, accueillir avec amour ce monstre, sa créature. Thérèse verse dans l’eau le chloroforme dont le nom, plus familier, lui fait moins peur parce qu'il suscite des images de sommeil. Qu'elle se hâte! La maison s’éveille : Balionte à rabattu les volets dans la chambre de tante Clara. Que crie-t-elle à la sourde? D'habitude, la servante sait se faire comprendre au mouvement des lèvres. Un bruit de portes et de pas précipités. Thérèse n’a que le temps de jeter un châle sur la table pour cacher les poisons. Balionte entre sans frapper :
« Mamiselle est morte! Je l'ai trouvée morte, sur son lit, tout habillée. Elle est déjà froide. »
On a tout de même mis un chapelet entre les doigts de la vieille impie, une crucifix sur sa poi-
trine. Des métayers entrent, s’agenouillent, sortent, non sans avoir longuement dévisagé Thérèse debout au pied du lit : (« Et qui sait si ce n’est pas elle encore qui a fait le coup? ») Bernard est allé à Saint-Clair pour avertir la famille et pour toutes les démarches. Il a dû se dire que cet accident venait à point, ferait diversion. Thérèse regarde ce corps, ce vieux corps fidèle qui s’est couché sous ses pas au moment où elle allait se jeter dans la mort. Hasard; coïncidence. Si on lui parlait d’une volonté particulière, elle hausserait les épaules. Les gens se disent les uns aux autres : « Vous avez vu? Elle ne fait même pas semblant de pleurer! » Thérèse parle dans son cœur à celle qui n’est plus là : vivre, mais comme un cadavre entre les mains de ceux qui la haïssent. N'essayer de rien voir au-delà.
Aux funérailles, Thérèse occupa son rang.
Le dimanche qui suivit, elle pénétra dans l’église avec Bernard qui, au lieu de passer par le bascôté, selon son habitude, traversa ostensiblement la nef. Thérèse ne releva son voile de crêpe que lorsqu'elle eut pris place entre sa belle-mère et son mari. Un pilier la rendait invisible à l'assistance; en face d’elle, il n’y avait rien que
le chœur. Cernée de toutes parts : la foule derrière, Bernard à droite, Mme de la Trave à gauche, et cela seulement lui est ouvert, comme l’arène au taureau qui sort de la nuit : cet espace vide, où, entre deux enfants, un homme déguisé est debout, chuchotant, les bras un peu écartés.
BERNARD et Thérèse rentrèrent le soir à Argelouse dans la maison Desqueyroux à peu près inhabitée depuis des années. Les cheminées fumaient, les fenêtres fermaient mal, et le vent passait sous les portes que les rats avaient rongées. Mais l’automne fut si beau, cette année-là, que d’abord Thérèse ne souffrit pas de ces incommodités. La chasse retenait Bernard jusqu’au soir. À peine rentré, il s'installait à la cuisine, dinait avec les Balion : Thérèse entendait le bruit des fourchettes, les voix monotones. La nuit tombe vite en octobre. Les quelques livres qu'elle avait fait venir de la maison voisine lui étaient trop connus. Bernard laissa sans réponse la demande qu’elle lui fit de transmettre une commande à son libraire de Bordeaux; il permit seulement à Thérèse de renouveler sa provision
de cigarettes. Tisonner... mais la fumée résineuse et refoulée brüûlait ses yeux, irritait sa gorge déjà malade à cause du tabac. A peine Balionte avaitelle emporté les restes d’un repas rapide, que Thérèse éteignait la lampe, se couchait. Combien d'heures demeurait-elle étendue, sans que la délivrât le sommeil! Le silence d’Argelouse l’'empêchait de dormir : elle préférait les nuits de vent — cette plainte indéfinie des cimes recèle une douceur humaine. Thérèse s’abandonnait à ce bercement. Les nuits troublées de l’'équinoxe l’endormaient mieux que les nuits calmes.
Aussi interminables que lui parussent les soirées, 1l lui arrivait pourtant de rentrer avant le crépuscule — soit qu’à sa vue une mère ait pris son enfant par la main, et l'ait ramené rudement à l’intérieur de la métairie — soit qu'un bouvier, dont elle connaissait le nom, n'ait pas répondu à son bonjour. Ah! qu'il eñt été bon de se perdre, de se noyer au plus profond d’une ville populeuse! A Argelouse, pas un berger qui ne connût sa légende (la mort même de tante Clara lui était imputée). Elle n'aurait osé franchir aucun seuil; elle sortait de chez elle par une porte dérobée, évitait les maisons;
un cahot lointain de charrette suffisait pour qu'elle se jetât dans un chemin de traverse. Elle marchait vite, avec un cœur angoissé de gibier, se couchait dans la brande pour attendre que fût passée une bicyclette.
Le dimanche, à la messe de Saint-Clair, elle n'éprouvait pas cette terreur et goûtait quelque relâche. L'opinion du bourg lui paraissait plus favorable. Elle ne savait pas que son père, les La Trave la peignaient sous les traits d’une victime innocente et frappée à mort : « Nous craignons que la pauvre petite ne s’en relève pas; elle ne veut voir personne et le médecin dit qu’il ne faut pas la contrarier. Bernard l'entoure beaucoup, mais le moral est atteint. »
La dernière nuit d'octobre, un vent furieux, venu de l’Atlantique, tourmenta longuement les cimes, et Thérèse, dans un demi-sommeil, demeurait attentive à ce bruit de l'Océan. Mais au petit jour, ce ne fut pas la même plainte qui l'éveilla. Elle poussa les volets, et la chambre demeura sombre; une pluie menue, serrée, ruisselait sur les tuiles des communs, sur les feuilles encore épaisses des chênes. Bernard ne sortit pas, ce jour-là. Thérèse fumait, jetait sa ciga-
rette, allait sur le palier, et entendait son mari errer d'une pièce à l’autre au rez-de-chaussée; une odeur de pipe s’insinua jusque dans la chambre, domina celle du tabac blond de Thérèse, et elle reconnut l'odeur de son ancienne vie. Le premier jour de mauvais temps. Combien devrait-elle en vivre au coin de cette cheminée où le feu mourait? Dans les angles la moisissure détachait le papier. Aux murs, la trace demeurait encore des portraits anciens qu'avait pris Bernard pour en orner le salon de Saint-Clair — et les clous rouillés qui ne soutenaient plus rien. Sur la cheminée, dans un triple cadre de fausse écaille, des photographies étaient pâles comme si les morts qu’elles représentaient y fussent morts une seconde fois : le père de Bernard, sa grand-mère, Bernard lui-même coiffé « en enfant d'Edouard ». Tout ce jour à vivre encore, dans cette chambre; et puis ces semaines, : ces mois...
Comme la nuit venait, Thérèse n’y tint plus, ouvrit doucement la porte, descendit, pénétra dans la cuisine. Klle vit Bernard assis sur une chaise basse, devant le feu, et qui soudain se mit debout. Balion interrompit le nettoyage d’un fusil; Balionte laissa choir son tricot. Tous trois
la regardaient avec une telle expression qu’elle leur demanda :
« Je vous fais peur?
— L'accès de la cuisine vous est interdit. Ne le savez-vous pas? »
Elle ne répondit rien, recula vers la porte.
Bernard la rappela :
« Puisque je vous vois. je tiens à vous dire que ma présence ici n’est plus nécessaire. Nous avons su créer à Saint-Clair un courant de sympathie; on vous croit, ou l’on fait semblant de vous croire un peu neurasthénique. Il est entendu que vous aimez mieux vivre seule et que je viens souvent vous voir. Désormais, je vous dispense de la messe... »
Elle balbutia que « ça ne l’ennuyait pas du tout d'y aller ». Il répondit que ce n'était pas son amusement qui importait. Le résultat cherché était acquis :
« Et puisque la messe, pour vous, ne signifie Tin)
Elle ouvrit la bouche, parut au moment de parler, demeura silencieuse. Il insista pour que d'aucune parole, d'aucun geste, elle ne compromît un succès si rapide, si inespéré. Elle demanda comment allait Marie. Il dit qu'elle allait
bien, et qu’elle partait le lendemain avec Anne et Mme de la Trave pour Beaulieu. Lui-même irait y passer quelques semaines : deux mois au plus. Il ouvrit la porte, s'effaça devant Thérèse.
Au petit jour sombre, elle entendit Balion atteler. Encore la voix de Bernard, des piaffements, les cahots de la carriole qui s’éloignait. Enfin la pluie sur les tuiles, sur les vitres brouillées, sur le champ désert, sur cent kilomètres de landes et de marais, sur les dernières dunes mouvantes, sur l'Océan.
Thérèse allumait sa cigarette à celle qu’elle achevait de fumer. Vers quatre heures, elle mit un « ciré », s'enfonça dans la pluie. Elle eut peur de la nuit, revint à sa chambre. Le feu était éteint, et comme elle grelottait, elle se coucha. Vers sept heures, Balionte lui ayant monté un œuf frit sur du jambon, elle refusa d'en manger; ce goût de graisse l’écœurait à la fin! Toujours du confit ou du jambon. Balionte disait qu'elle n'avait pas mieux à lui offrir M. Bernard lui avait interdit la volaille. Elle se plaignait de ce que Thérèse la faisait monter et descendre inutilement (elle avait une maladie de cœur, les jambes enflées). Ce service était
déjà trop lourd pour elle; ce qu’elle en faisait, c'était bien pour M. Bernard.
Thérèse eut la fièvre cette nuit-là; et son esprit étrangement lucide construisait toute une vie à Paris : elle revoyait ce restaurant du Bois où elle avait été, mais sans Bernard, avec Jean Azévédo et des jeunes femmes. Elle posait son étui d’écaille sur la table, allumait une Abdullah. Elle parlait, expliquait son cœur, et l'orchestre jouait en sourdine. Elle enchantait un cercle de visages attentifs, mais nullement étonnés. Une femme disait : « C'est comme moi. j'ai éprouvé cela, moi aussi. » Un homme de lettres la prenait à part : « Vous devriez écrire tout ce qui se passe en vous. Nous publierons ce journal d'une femme d'aujourd'hui dans notre revue. » Un jeune homme qui souffrait à cause d’elle la ramenait dans son auto. Ils remontaient l'avenue du Bois; elle n’était pas troublée mais jouissait de ce jeune corps bouleversé, assis à sa gauche. « Non, pas ce soir, lui disait-elle. Ce soir, je dîne avec une amie. — Et demain soir? —— Non plus. — Vos soirées ne sont jamais libres? — Presque jamais. pour ainsi dire jamais... »
Un être était dans sa vie grâce auquel tout le reste du monde lui paraissait insignifiant; quel-
qu'un que personne de son cercle ne connaissait; une créature très humble, très obscure; mais toute l'existence de Thérèse tournait autour de ce soleil visible pour son seul regard, et dont sa chair seule connaissait la chaleur. Paris grondait comme le vent dans les pins. Ce corps contre son corps, aussi léger qu'il fût, l'empêchait de respirer; mais elle aimait mieux perdre le souffle que l’éloigner. (Et Thérèse fait le geste d’étreindre, et de sa main droite serre son épaule gauche — et les ongles de sa main gauche s’enfoncent dans son épaule droite.)
Elle se lève, pieds nus; ouvre la fenêtre; les ténèbres ne sont pas froides; mais comment imaginer qu'il puisse un jour ne plus pleuvoir? Il pleuvra jusqu'à la fin du monde. Si elle avait de l'argent, elle se sauverait à Paris, irait droit chez Jean Azévédo, se confierait à lui; 1l saurait lui procurer du travail. Etre une femme seule dans Paris, qui gagne sa vie, qui ne dépend de personne. Etre sans famille! Ne laisser qu’à son cœur le soin de choisir les siens — non selon le sang, mais selon l'esprit, et selon la chair aussi; découvrir ses vrais parents, aussi rares, aussi disséminés fussent-ils. Elle s’endormit enfin, la fenêtre ouverte. L’aube froide et mouillée
l'éveilla : elle claquait des dents, sans courage pour se lever et fermer la fenêtre — incapable même d'étendre le bras, de tirer la couverture.
Elle ne se leva pas, ce jour-là, ni ne fit sa toilette. Elle avala quelques bouchées de confit et but du café pour pouvoir fumer (à jeun, son estomac ne supportait plus le tabac). Elle essayait de retrouver ses imaginations nocturnes; au reste 11 n’y avait guère plus de bruit dans Argelouse, et l'après-midi n'était guère moins sombre que la nuit. En ces jours les plus courts de l’année, la pluie épaisse unifie le temps, confond les heures; un crépuscule rejoint l’autre dans le silence immuable. Mais Thérèse était sans désir de sommeil et ses songes en devenaient plus précis; avec méthode, elle cherchait, dans son passé, des visages oubliés, des bouches qu’elle avait chéries de loin, des corps indistincts que des rencontres fortuites, des hasards nocturnes avaient rapprochés de son corps innocent. Elle composait un bonheur, elle inventait une joie, elle créait de toutes pièces un impossible amour.
« Elle ne quitte plus son lit, elle laisse son confit et son pain — disait, à quelque temps de là, Balionte à Balion. Mais je te jure qu'elle
vide bien toute sa bouteille. Autant qu'on lui en donnerait, à cette garce, autant qu'elle en boirait. Et après ça, elle brûle les draps avec sa cigarette. Elle finira par nous mettre le feu. Elle fume tant qu'elle a ses doigts et ses ongles jaunes, comme si elle les avait trempés dans de l’arnica : si ce n’est pas malheureux! des draps qui ont été tissés sur la propriété... Attends un peu que je te les change souvent! »
Elle disait encore qu'elle ne refusait pas de balayer la chambre ni de faire le lit. Mais c'était cette feignantasse qui ne voulait pas sortir des draps. Et ce n’était pas la peine que Balionte, avec ses jambes enflées, montât des brocs d’eau chaude: elle les retrouvait, le soir, à la porte de la chambre où elle les avait posés le matin.
La pensée de Thérèse se détachait du corps inconnu qu'elle avait suscité pour sa joie, elle se lassait de son bonheur, éprouvait la satiété de l'imaginaire plaisir — inventait une autre évasion. On s’agenouillait autour de son grabat. Un enfant d’Argelouse (un de ceux qui fuyaient à son approche) était apporté mourant dans la chambre de Thérèse; elle posait sur lui sa main toute jaunie de nicotine, et il se relevait guéri. Elle inventait d’autres rêves plus humbles : elle
arrangeait une maison au bord de la mer, voyait en esprit le jardin, la terrasse, disposait les pièces, choisissait un à un chaque meuble, cherchait la place pour ceux qu’elle possédait à Saint- Clair, se disputait avec elle-même pour le choix des étoffes. Puis le décor se défaisait, devenait moins précis, et il ne restait qu'une charmille, un banc devant la mer. Thérèse, assise, reposait sa tête contre une épaule, se levait à l’appel de la cloche pour le repas, entrait dans la charmille noire et quelqu'un marchait à ses côtés qui soudain l’entourait des deux bras, l’attirait. Un baiser, songe-t-elle, doit arrêter le temps; elle imagine qu'il existe dans l’amour des secondes infinies. Elle l’imagine; elle ne le saura jamais. Elle voit la maison blanche encore, le puits; une pompe grince; des héliotropes arrosés parfument la cour; le dîner sera un repos avant ce bonheur du soir et de la nuit qu’il doit être impossible de regarder en face, tant 1l dépasse la puissance de notre cœur : ainsi l’amour dont Thérèse a été plus sevrée qu'aucune créature, elle en est possédée, pénétrée. À peine entend-elle les criailleries de Balionte. Que crie la vieille Que M. Bernard rentrera du Midi, un jour ou l’autre, sans avertir : « et que dira-t-il quand il verra
cette chambre? Un vrai parc à cochons! Il faut que Madame se lève de gré ou de force. » Assise sur son lit, Thérèse regarde avec stupeur ses jambes squelettiques, et ses pieds lui paraissent énormes. Balionte l'enveloppe d’une robe de chambre, la pousse dans un fauteuil. Elle cherche à côté d’elle les cigarettes, mais sa main retombe dans le vide. Un soleil froid entre par la fenêtre ouverte. Balionte s’'agite, un balai à la main, s’essouffle, marmonne des injures — Balionte qui est bonne pourtant, puisqu'on raconte en famille qu’à chaque Noël la mort du cochon qu'elle a fini d’engraisser lui arrache des larmes. Elle en veut à Thérèse de ne pas lui répondre : le silence est à ses yeux une injure, un signe de mépris.
Mais il ne dépendait pas de Thérèse qu'elle parlât. Quand elle ressentit dans son corps la fraicheur des draps propres, elle crut avoir dit merci; en vérité, aucun son n'était sorti de ses lèvres. Balionte lui jeta, en s’en allant : « Ceuxlà, vous ne les brûlerez pas! » Thérèse eut peur qu'elle ait enlevé les cigarettes, avança la main vers la table : les cigarettes n’y étaient plus. Comment vivre sans fumer? Il fallait que ses doigts pussent sans cesse toucher cette petite
chose sèche et chaude; il fallait qu'elle pût ensuite les flairer indéfiniment et que la chambre baignât dans une brume qu'avait aspirée et rejetée sa bouche. Balionte ne remonterait que le soir; tout un après-midi sans tabac! Elle ferma les yeux, et ses doigts jaunes faisaient encore le mouvement accoutumé autour d'une cigarette.
A sept heures Balionte entra avec une bougie, posa sur la table le plateau : du lait, du café, un morceau de pain. « Alors, vous n’avez pas besoin d'autre chose? » Elle attendit malignement que Thérèse réclamât ses cigarettes; mais Thérèse ne détourna pas sa face collée au mur.
Balionte avait sans doute négligé de bien fermer la fenêtre : un coup de vent l’ouvrit, et le froid de la nuit emplit la chambre. Thérèse se sentait sans courage pour rejeter les couvertures, pour se lever, pour courir pieds nus jusqu’à la croisée. Le corps ramassé, le drap tiré jusqu'aux yeux, elle demeurait immobile, ne recevant que sur ses paupières et sur son front le souffle glacé. L’immense rumeur des pins emplissait Argelouse, mais en dépit de ce bruit d’océan, c'était tout de même le silence d’Arge- Jlouse. Thérèse songeait que si elle eût aimé souffrir, elle ne se fût pas si profondément en-
foncée sous ses couvertures. Elle essaya de les repousser un peu, ne put demeurer que quelques secondes exposée au froid. Puis, elle y réussit plus longtemps, comme par jeu. Sans que ce fût selon une volonté délibérée, sa douleur devenait ainsi son occupation et — qui sait? — sa raison d'être au monde.
XIH
« UXE lettre de Monsieur. »
Comme Thérèse ne prenait pas l'enveloppe qu'elle lui tendait, Balionte insista : sûrement, Monsieur disait quand il rentrait; il fallait pourtant qu’elle le sût pour tout préparer.
« Si Madame veut que je lise » | Thérèse dit : « Lisez! lisez! » Et, comme elle faisait toujours en présence de Balionte, se tourna du côté du mur. Pourtant, ce que dé-
chiffrait Balionte la tira de sa torpeur :
J'ai été heureux d'apprendre, par les ratports de Balion, que tout va bien à Argelouse…..
Bernard annonçait qu'il rentrerait par la route, mais que comme il comptait s'arrêter dans
plusieurs villes, 1l ne pouvait fixer la date exacte de son retour.
Ce ne sera sûrement pas après le 20 décembre. Ne vous étonnez pas de me voir arriver avec Anne et le fils Deguilhem. Ils se sont fiancés à Beaulieu; mais ce n’est pas encore officiel; le fils Deguilhem tient beaucoup à vous voir d’abord. Question de convenance, assure-t-1l; pour moi, j'ai le sentiment qu'il veut se faire une opinion sur vous savez quoi. Vous êtes trop intelligente pour ne pas vous tirer de cette épreuve. Rappelez-vous que vous êtes souffrante, que le moral est atteint. Enfin, je m'en rapporte à vous. Je saurai reconnaître votre effort pour ne pas nuire au bonheur d'Anne, n1 compromettre l’heureuse issue de ce projet si satisfaisant pour la famille, à tous. égards — comme je n’hésiterais pas non plus, le cas échéant, à vous faire payer cher toute tentative de sabotage; mais je suis sûr que ce n’est pas à redouter.
C'était un beau jour clair et froid. Thérèse se leva, docile aux injonctions de Balionte, et fit à son bras quelques pas dans le jardin, maïs eut bien de la peine à finir son blanc de poulet.
Il restait dix jours avant le 20 décembre. Si Madame consentait à se secouer un peu, c'était plus qu'il n’en fallait pour être sur pied.
«On ne peut pas dire qu'elle y mette de la mauvaise volonté, disait Balionte à Balion. Elle fait ce qu’elle peut. M. Bernard s'y connaît pour dresser les mauvais chiens. Tu sais, quand il leur met le « collier de force »? Celle-là ça n'a pas été long de la rendre comme une chienne couchante. Mais il ferait aussi bien de ne pas s’y fier. »
Thérèse, en effet, mettait tout'son effort dans le renoncement au songe, au sommeil, à l’anéantissement. Elle s’obligeait à marcher, à manger, mais surtout à redevenir lucide, à voir avec ses yeux de chair les choses, les êtres — et comme elle fût revenue dans une lande incendiée par elle, qu’elle eût foulé cette cendre, qu'elle se fût promenée à travers les pins brûlés et noirs, elle essaierait aussi de parler, de sourire au milieu de cette famille — de sa famille.
Le 18, vers trois heures, par un temps couvert mais sans pluie, Thérèse était assise devant le feu de sa chambre, la tête appuyée au dossier, les yeux fermés. Une trépidation de moteur l’éveilla. Elle
reconnut la voix de Bernard dans le vestibule: elle entendit aussi Mme de la Trave. Lorsque Balionte, à bout de souffle, eut poussé la porte sans avoir frappé, Thérèse était debout déjà, devant la glace. Elle mettait du rouge à ses joues, à ses lèvres. Elle disait : « Il ne faut pas que je lui fasse peur, à ce garçon. »
Mais Bernard avait commis une faute en ne montant pas d’abord chez sa femme. Le fils Deguilhem, qui avait promis à sa famille « de ne pas garder les yeux dans sa poche », se disait « que c'était à tout le moins un manque d’empressement et qui donnait à penser ». Il s’écarta un peu d'Anne, releva son col de fourrure, en remarquant que « ces salons de campagne, 1l ne faut pas essayer de les chauffer ». Il demanda à Bernard : « Vous n’avez pas de cave en dessous? Alors votre plancher pourrira toujours, à moins que vous ne fassiez mettre une couche de ciment... » (
Anne de la Trave avait un manteau de petitgris, un chapeau de feutre sans ruban ni cocarde (« mais, disait Mme de la Trave, il coûte plus cher, sans la moindre fourniture, que nos chapeaux d'autrefois avec leurs plumes et leurs aigrettes. C’est vrai que le feutre est de toute beauté.
Il vient de chez Laïlhaca, mais c’est le modèle de Reboux »). Mme de la Trave tendait ses bottines au feu, sa figure à la fois impérieuse et molle était tournée vers la porte. Elle avait promis à Bernard d’être à la hauteur des circonstances. Par exemple, elle l'avait averti : « Ne me demande pas de l’embrasser. On ne peut pas demander ça à ta mère. Ce sera déjà pour moi bien assez terrible de toucher sa main. Tu vois : Dieu sait que c'est épouvantable ce qu'elle a fait; eh bien, ce n'est pas ce qui me révolte le plus. On savait déjà qu'il y avait des gens capables d’assassiner.. mais c’est son hypocrisiel Ça, c'est épouvantable! Tu te rappelles : « Mère, prenez « donc ce fauteuil, vous serez mieux. » Et tu te souviens quand elle avait tellement peur de te frapper? « Le pauvre chéri a horreur de la « mort, une consultation l’achèvera... » Dieu sait que je ne me doutais de rien; mais « pauvre « chéri » dans sa bouche m'avait surprise. »
Maintenant, dans le salon d’Argelouse, Mme de la Trave n’est plus sensible qu'à la gêne que chacun éprouve; elle observe les yeux de pie du fils Deguilhem fixés sur Bernard.
« Bernard, tu devrais aller voir ce que fait Thérèse Elle est peut-être plus souffrante. »
Anne (indifférente, comme détachée de ce qui peut survenir) reconnaît la première un pas familier, dit : « Je l'entends qui descend. » Bernard, une main appuyée à son cœur, souffre d’une palpitation. C'était idiot de n'être pas arrivé la veille, il aurait réglé la scène d’avance avec Thérèse. Qu’allait-elle dire? Elle était de force à tout compromettre, sans rien faire précisément qu'on lui pût reprocher. Comme elle descend lentement l’escalier! Ils sont tous debout,
tournés vers la porte que Thérèse ouvre enfin.
Bernard devait se rappeler, bien des années après, qu’à l’approche de ce corps détruit, de cette petite figure blanche et fardée, il pensa d’abord : cour d’assises. Mais ce n'était pas à cause du crime de Thérèse. En une seconde, il revit cette image coloriée du Petit Parisien qui, parmi beaucoup d’autres, ornait les cabinets en planches du jardin d’Argelouse — et tandis que bourdonnaient les mouches, qu’au-dehors grinçaient les cigales d’un jour de feu, ses yeux d’enfant scrutaient ce dessin rouge et vert qui représentait La Séquestrée de Poitiers. |
Ainsi contemplait-il, maintenant, Thérèse, exsangue, décharnée, et mesurait-1il sa folie de
n'avoir pas coûte que coûte RARE cette femme terrible — comme on va Jeter à l’eau un engin qui, d'une seconde à l’autre, peut éclater. Que ce fût ou non à son insu, Thérèse suscitait le drame — pire que le drame : le fait divers; il fallait qu'elle fût criminelle ou victime... Il y eut, du côté de la famille, une rumeur d’étonnement et de pitié si peu feinte, que le fils Deguilhem hésita dans ses conclusions, ne sut plus que penser. Thérèse disait :
« Mais c'est très simple, le mauvais temps m'empêchait de sortir, alors j'avais perdu l’appétit. Je ne mangeais presque plus. Mieux vaut maigrir qu'engraisser… Mais parlons de toi, Anne, je suis heureuse. »
Elle lui prit les mains (elle était assise, Anne debout). Elle la contemplait. Dans cette figure, qu’on eût cru rongée, Anne reconnaissait bien ce regard dont l’insistance naguère l’irritait. Elle se souvient qu’elle lui disait : « Quand tu auras fini de me regarder comme çal »
« Je me réjouis de ton bonheur, ma petite Anne. »
Elle sourit brièvement au « bonheur d'Anne », au fils Deguilhem — à ce crâne, à ces moustaches de gendarme, à ces épaules tom-
164 THÉRÈESE DESQUEYROUX
bantes, à cette jaquette, à ces petites cuisses grasses sous un pantalon rayé gris et noir (mais quoi! c'était un homme comme tous les hommes — enfin, un mari). Puis de nouveau elle posa les yeux sur Anne, lui dit :
« Enlève ton chapeau. Ah! comme ça, je te reconnais, ma chérie. »
Anne, maintenant, voyait de tout près une bouche un peu grimaçante, ces yeux toujours secs, ces yeux sans larmes; mais elle ne savait pas ce que pensait Thérèse. Le fils Deguilhem disait que l'hiver à la campagne n'est pas si terrible pour une femme qui aime son intérieur : « Il y à toujours tant de choses à faire dans une maison. »
« Tu ne me demandes pas des nouvelles de Marie? |
— C'est vrai. Parle-moi de Marie... »
Anne parut de nouveau méfiante, hostile; depuis des mois, elle répétait souvent, avec les mêmes intonations que sa mère : « Je lui aurais tout pardonné, parce que enfin c'est une malade; mais son indifférence pour Marie, je ne peux pas la digérer. Une mère qui ne s'intéresse pas à son enfant, vous pouvez inventer toutes les excuses que vous voudrez, je trouve ça ignoble. »
THÉRÉÈSE DESQUEYROUX 165
Thérèse lisait dans la pensée de la jeune fille : « Elle me méprise parce que je ne lui ai pas d’abord parlé de Marie. Comment lui expliquer? Elle ne comprendrait pas que je suis remplie de ‘ moi-même, que je m'occupe tout entière. Anne, elle, n'attend que d’avoir des enfants pour s’anéantir en eux, comme a fait sa mère, comme font toutes les femmes de la famille. Moi, il faut toujours que je me retrouve; je m’efforce de me rejoindre. Anne oubliera son adolescence contre la mienne, les caresses de Jean Azévédo, dès le premier vagissement du marmot que va lui faire ce gnome, sans même enlever sa Jjaquette. Les femmes de la famille aspirent à perdre toute existence individuelle. C'est beau, ce don total à l'espèce; je sens la beauté de cet effacement, de cet anéantissement.. Mais moi, mais MOI... »
Elle essaya de ne pas écouter ce qu'on disait, de penser à Marie; la petite devait parler, maintenant : « Cela m'amuserait quelques secondes, peut-être, de l'entendre, mais tout de suite elle m'ennuierait, je serais impatiente de me retrouver seule avec moi-même. » Elle interroge Anne :
« Elle doit bien parler, Marie?
— Elle répète tout ce qu'on veut. C'est tordant. Il suffit d’un coq ou d’une trompe d'auto, pour qu’elle lève son petit doigt et dise : « T’en- « tends la sisique? » C’est un amour, c'est un chou. »
Thérèse songe : « Il faut que j'écoute ce qu'on dit. J'ai la tête vide; que raconte le fils Deguilhem? » Elle fait un grand effort, prête l'oreille.
« Dans ma propriété de Balisac, 1 les résiniers ne sont pas Vaillants comme ici : quatre amasses de gemme, lorsque les paysans d’Argelouse en font sept ou huit.
— Au prix où est la gemme, faut-il qu'ils soient fainéants!
— Savez-vous qu’un résinier, aujourd'hui, se fait des journées de cent francs. Mais je crois que nous fatiguons Mme Desqueyroux.. »
Thérèse appuyait au dossier sa nuque. Tout le monde se leva. Bernard décida qu'il ne rentrerait pas à Saint-Clair. Le fils Deguilhem acceptait de conduire l’auto que le chauffeur ramènerait à Argelouse, le lendemain, avec le bagage de Bernard. Thérèse fit un effort pour se lever, mais sa belle-mère l’en empêcha.
Elle ferme les yeux, elle entend Bernard dire
à Mme de la Trave : « Ces Balion, tout de même! ce que je vais leur laver la tête Ils le sentiront passer. — Fais attention, ne va pas trop fort, 1l ne faut pas qu'ils s’en aillent; d’abord ils en savent trop long; et puis, pour les propriétés Balion est seul à bien connaître toutes les limites. »
Mme de la Trave répond à une réflexion de Bernard que Thérèse n’a pas entendue : « Tout de même, sois prudent, ne te fie pas trop à elle, surveille ses gestes, ne la laisse jamais entrer seule à la cuisine ou à la salle à manger. mais non : elle n’est pas évanouie; elle dort ou elle fait semblant. »
Thérèse rouvre les yeux : Bernard est devant elle; 1l tient un verre et dit : « Avalez ça; c’est du vin d'Espagne; c’est très remontant. » Et comme 1l fait toujours ce qu'il a décidé de faire, il entre à la cuisine, se met en colère. Thérèse entend le patois glapissant de Balionte et songe : « Bernard a eu peur, c'est évident; peur de quoi? » Il rentre:
« Je pense que vous mangerez avec plus d’appétit à la salle à manger que dans votre chambre. J'ai donné des ordres pour que le couvert soit mis comme autrefois. »
Thérèse retrouvait le Bernard du temps de l'instruction : l’allié qui voulait à tout prix la tirer d’affaire. Il désire qu'elle guérisse, coûte que coûte. Oui, c’est évident qu'il a eu peur. Thérèse l’observe, assis en face d'elle et tisonnant, mais ne devine pas l’image que contemplent ses gros yeux dans la flamme; ce dessin rouge et vert du Petit Parisien : La Séquestrée de Poitiers.
Autant qu’il ait plu, le sable d’Argelouse ne retient aucune flaque. Au cœur de l'hiver, il suffit d’une heure de soleil pour impunément fouler, en espadrilles, les chemins feutrés d’aiguilles, élastiques et secs. Bernard chassait tout le jour, mais rentrait pour les repas, s'inquiétait de Thérèse, la soignait comme il n'avait jamais fait. Très peu de contrainte dans leurs rapports. Il l'obligeait à se peser tous les trois jours, à ne fumer que deux cigarettes après chaque repas. Thérèse, sur le conseil de Bernard, marchait beaucoup : « L'exercice est le meilleur apéritif. »
Elle n'avait plus peur d’Argelouse; il lui semblait que les pins s’écartaient, ouvraient leurs rangs, lui faisaient signe de prendre le large. Un soir, Bernard lui avait dit : « Je vous demande d'attendre jusqu’au mariage d'Anne; il
faut que tout le pays nous voie, une fois encore, ensemble; après, vous serez libre. » Elle n'avait pu dormir, durant la nuit qui suivit. Une inquiète Joie lui tenait les yeux ouverts. Elle entendit à l'aube les coqs innombrables qui ne semblaient pas se répondre : ils chantaient tous ensemble, emplissaient la terre et le ciel d’une seule clameur. Bernard la lâcherait dans le monde, comme autrefois dans la lande cette laie qu’il n'avait pas su apprivoiser. Anne enfin mariée, les gens diraient ce qu'ils voudraient : Bernard immergerait Thérèse au plus profond de Paris et prendrait la fuite. C'était entendu entre eux. Pas de divorce ni de séparation officielle; on inventerait, pour le monde, une raison de santé (« elle ne se porte bien qu’en voyage »). I1 lui réglerait fidèlement ses gemmes, à chaque Toussaint.
Bernard n'interrogeait pas Thérèse sur ses projets : qu’elle aille se faire pendre ailleurs. « Je ne serai tranquille, disait-1l à sa mère, que lorsqu'elle aura débarrassé le plancher. — J'entends bien qu’elle reprendra son nom de jeune fille... N'empêche que si elle fait des siennes, on saura bien te retrouver. » Mais Thérèse, affirmait-il, ne ruait que dans les brancards. Libre, peut-
être, n'y aurait-il pas plus raisonnable. Il fallait, en tout cas, en courir la chance. C'était aussi l'opinion de M. Larroque. Tout compte fait, mieux valait que Thérèse disparût; on l’oublierait plus vite, les gens perdraient l'habitude d'en parler. Il importait de faire le silence. Cette idée avait pris racine en eux et rien ne les en eût fait démordre : il fallait que Thérèse sortît des brancards. Qu'ils en étaient impatients!.
Thérèse aimait ce dépouillement que l'hiver finissant impose à une terre déjà si nue; pourtant la bure tenace des feuilles mortes demeurait attachée aux chênes. Elle découvrait que le silence d’Argelouse n'existe pas. Par les temps les plus calmes, la forêt se plaint comme on pleure sur soi-même, se berce, s'endort et les nuits ne sont qu'un indéfini chuchotement. Il y aurait des aubes de sa future vie, de cette inimaginable vie, des aubes si désertes qu'elle regretterait peut-être l'heure du réveil à Argelouse, l'unique clameur des coqs sans nombre. Elle se souviendra, dans les étés qui vont venir, des cigales du jour et des grillons de la nuit. Paris : non plus les pins déchirés, mais les êtres redoutables; la foule des hommes après la foule des arbres.
Les époux s'étonnaient de ce qu'entre eux subsistait si peu de gêne. Thérèse songeait que les êtres nous deviennent supportables dès que nous sommes sûrs de pouvoir les quitter. Bernard s’intéressait au poids de Thérèse — mais aussi à ses propos : elle parlait devant lui plus librement qu’elle n'avait jamais fait : « A Paris... quand Jje serai à Paris. » Elle habiterait l'hôtel, chercherait peut-être un appartement. Elle comptait suivre des cours, des conférences, des concerts, « reprendre son éducation par la base ». Bernard ne songeait pas à la surveiller; et, sans arrière-pensée, mangeait sa soupe, vidait son verre. Le docteur Pédemay, qui parfois les rencontrait sur la route d’Argelouse, disait à sa femme : « Ce qu’il y a d'étonnant, c’est qu'ils n'ont pas du tout l'air de jouer la comédie. »
UN matin chaud de mars, vers dix heures, le flot humain coulait déjà, battait la terrasse du café de la Paix où étaient assis Bernard et Thérèse. Elle jeta sa cigarette et, comme font les Landais, l’écrasa avec soin.
« Vous avez peur de mettre le feu au trottoir? » |
Bernard se força pour rire. Il se reprochait d’avoir accompagné Thérèse jusqu’à Paris. Sans doute au lendemain du mariage d'Anne, l’avait-il fait à cause de l'opinion publique — mais surtout il avait obéi au désir de la jeune femme. Il se disait qu’elle avait le génie des situations fausses : tant qu'elle demeurerait dans sa vie, il risquait de condescendre ainsi à des gestes déraisonnables; même sur un esprit aussi équilibré, aussi solide que le sien, cette folle gar-
dait un semblant d'influence. Au moment de se séparer d'elle, il ne pouvait se défendre d’une tristesse dont il n’eût jamais convenu; rien qui lui fût plus étranger qu’un sentiment de cette sorte, provoqué par autrui (mais surtout par Thérèse. cela était impossible à imaginer). Qu'il se sentait impatient d'échapper à ce trouble! Il ne respirerait librement que dans le train de midi. L’auto l’attendrait ce soir à Langon. Très vite, au sortir de la gare, sur la route de Villandraut, les pins commencent. Il observait le profil de Thérèse, ses prunelles qui parfois s'attachaient dans la foule à une figure, la suivaient jusqu’à ce qu’elle ait disparu, et soudain : « Thérèse. je voulais vous demander... »
Il détourna les yeux, n'ayant jamais pu soutenir le regard de cette femme, puis très vite : « Je voudrais savoir... C'était parce que vous me détestiez? Parce que je vous faisais horreur? » Il écoutait ses propres paroles avec étonnement, avec agacement. Thérèse sourit, puis le fixa d’un air grave : Enfin! Bernard lui posait une question, celle même qui fût d'abord venue à l'esprit de Thérèse si elle avait été à sa place. Cette confession longuement préparée, dans la victoria, au long de la route du Nizan, puis dans
le petit train de Saint-Clair, cette nuit de recherches, cette quête patiente, cet effort pour remonter à la source de son acte — enfin ce retour épuisant sur soi-même était peut-être au moment d'obtenir son prix. Elle avait, à son insu, troublé Bernard. Elle l'avait compliqué; et voici qu'il l’interrogeait comme quelqu'un qui ne voit pas clair, qui hésite. Moins simple... donc, moins implacable. Thérèse jeta sur cet homme nouveau un regard complaisant, presque maternel. Pourtant, elle lui répondit, d’un ton de moquerie :
« Ne savez-vous pas que c’est à cause de vos pins? Oui, j'ai voulu posséder seule vos pins. »
Il haussa les épaules :
« Je ne le crois plus si je l’ai jamais cru. Pourquoi avez-vous fait cela? Vous pouvez bien me le dire, maintenant. »
Elle regardait dans le vide : sur ce trottoir, au bord d’un fleuve de boue et de corps pressés, au moment de s’y jeter, de s’y débattre, ou de consentir à l’enlisement, elle percevait une lueur, une aube : elle imaginait un retour au pays secret et triste — toute une vie de méditation, de perfectionnement, dans le silence d’Argelouse : l’aventure intérieure, la recherche de
THÉRÈSE DESQUEYROUX 175 Dieu. Un Marocain qui vendait des tapis et des colliers de verre crut qu’elle lui souriait, s’approcha d’eux. File dit, avec le même air de se moquer :
« J'allais vous répondre : « Je ne sais pas « pourquoi j'ai fait cela »; mais maintenant, peut-être le sais-je, figurez-vous! Il se pourrait que ce fût pour voir dans vos yeux une inquiétude, une curiosité —— du trouble enfin : tout ce que depuis une seconde j'y découvre. »
Il gronda, d’un ton qui rappelait à Thérèse leur voyage de noces :
« Vous aurez donc de l'esprit jusqu’à la fin. Sérieusement : pourquoi? »
Elle ne riait plus; elle demanda à son tour :
« Un homme comme vous, Bernard, connaît toujours toutes les raisons de ses actes, n'est-ce pas?
— Sûrement.. sans doute. Du moins il me semble.
— Moi, j'aurais tant voulu que rien ne vous demeurât caché. Si vous saviez à quelle torture je me suis soumise, pour voir clair Mais toutes les raisons que j'aurais pu vous donner, comprenez-vous, à peine les eussé-je énoncées, elles m'auraient paru menteuses… »)
Bernard s’impatienta :
« Enfin, il y a eu tout de même un jour où vous vous êtes décidée où vous avez fait le geste?
— Oui, le jour du grand incendie de Mano. »
Ils s'étaient rapprochés, parlaient à mi-voix. A ce carrefour de Paris, sous ce soleil léger, dans ce vent un peu trop frais qui sentait le tabac d'outre-mer et agitait les stores jaunes et rouges, Thérèse trouvait étrange d'évoquer l'après-midi accablant, le ciel gorgé de fumée, le fuligineux azur, cette pénétrante odeur de torche qu'épan- : dent les pignades consumées — et son propre cœur ensommeillé où prenait forme lentement le crime.
« Voici comment cela est venu : c'était dans la salle à manger, obscure comme toujours à midi; vous parliez, la tête un peu tournée vers Balion, oubliant de compter les gouttes que tombaient dans votre verre. »
Thérèse ne regardait pas Bernard, toute au soin de ne pas omettre la plus menue circonstance: mais elle l’entendit rire et alors le dévisagea : oui, 1l riait de son stupide rire; il disait : « Non! mais pour qui me prenez-vous! » Il ne la croyait pas (mais, au vrai, ce qu’elle
disait, était-ce croyabler) Il ricanait et elle reconnaissait le Bernard sûr de soi et qui ne sen laisse pas conter. Il avait reconquis son assiette; elle se sentait de nouveau perdue; :il gouaillait :
« Alors, l’idée vous est venue, comme cela, tout d'un coup, par l'opération du Saint- Esprit? » |
Qu'il se haïssait d’avoir interrogé Thérèsel C'était perdre tout le bénéfice du mépris dont il avait accablé cette folle : elle relevait la tête, parbleu! Pourquoi avait-il cédé à ce brusque désir de comprendre? Comme s’il y avait quoi que ce fût à comprendre, avec ces détraquées! Mais cela lui avait échappé; il n'avait pas réfléchi..
« Ecoutez, Bernard, ce que je vous en dis, ce n’est pas pour vous persuader de mon innocence, bien loin de là! »
Elle mit une passion étrange à se charger :
pour avoir agi ainsi en somnambule, il fallait, à l’entendre, que depuis des mois elle eût accueilli dans son cœur, qu'elle eût nourri des pensées criminelles. D'ailleurs, le premier geste accompli, avec quelle fureur lucide elle avait poursuivi son dessein! avec quelle ténacité!
« Je ne me sentais cruelle que lorsque ma main hésitait. Je m'en voulais de prolonger vos souffrances. Il fallait aller jusqu’au bout, et vitel Je cédais à un affreux devoir. Oui, c'était comme un devoir. »
Bernard l'interrompit :
« En voilà des phrases! Essayez donc de me dire, une bonne fois, ce que vous vouliez! Je vous en défie.
— Ce que je voulais? Sans doute serait-il plus aisé de dire ce que je ne voulais pas; je ne voulais pas jouer un personnage, faire des gestes, prononcer des formules, renier enfin à chaque instant une Thérèse qui. Mais non, Bernard; voyez, je ne cherche qu'à être véridique; comment se fait-1l que tout ce que je vous raconte là rende un son si faux? :
— Parlez plus bas : le monsieur qui est devant nous s'est retourné. »
Bernard ne souhaitait plus rien que d’en finir. Mais il connaissait cette maniaque : elle s'en donnerait à cœur joie de couper les cheveux en quatre. Thérèse comprenait aussi que cet homme, une seconde rapproché, s'était de nouveau éloigné à l'infini. Elle insistait pourtant, essayait de son beau sourire, donnait à sa voix
certaines inflexions basses et rauques qu'il avait aimées.
« Mais maintenant, Bernard, je sens bien que la Thérèse qui, d’instinct, écrase sa cigarette parce qu'un rien suffit à mettre le feu aux brandes —— la Thérèse qui aimait compter ses . pins elle-même, régler ses gemmes — la Thérèse qui était fière d'épouser un Desqueyroux, de tenir son rang au sein d’une bonne famille de la lande, contente enfin de se caser, comme on dit, cette Thérèse-là est aussi réelle que l’autre, aussi vivante; non, non : il n’y avait aucune raison de la sacrifier à l’autre.
— Quelle autre? »
Elle ne sut que répondre, et il regarda sa montre. Elle dit : « Il faudra pourtant que je revienne quelquefois, pour mes affaires. et pour Marie.
— Quelles affaires’ C'est moi qui gère les biens de la communauté. Nous ne revenons pas sur ce qui est entendu, n'est-ce pas? Vous aurez votre place à toutes les cérémonies officielles où il importe, pour l'honneur du nom et dans l’intérêt de Marie, que l'on nous voie ensemble.
Dans une famille aussi nombreuse que la nôtre, les mariages ne manquent pas, Dieu merci! ni
les enterrements. Pour commencer, ça m'’étonnerait que l'oncle Martin dure jusquà l'automne : ce vous sera une occasion, puisqu'il paraît que vous en avez déjà assez... »
Un agent à cheval approchait un sifflet de ses lèvres, ouvrait d’invisibles écluses, une armée de piétons se hâtait de traverser la chaussée noire avant que l'ait recouverte la vague des taxis : « J'aurais dû partir, une nuit, vers la lande du Midi, comme Daguerre. J'aurais dû marcher à travers les pins rachitiques de cette terre maurvaise — marcher jusqu'à épuisement. Je n'aurais pas eu le courage de tenir ma tête enfoncée dans l'eau d'une lagune (ainsi qu'a fait ce berger d’Argelouse, l’année dernière, parce que sa bru ne lui donnait pas à manger). Mais j'aurais pu me coucher dans le sable, fermer les yeux... C’est vrai qu'il y a les corbeaux, les fourmis qui n'attendent pas... »
Elle contempla le fleuve humain, cette masse vivante qui allait s’ouvrir sous son corps, la rouler, l’entraîner. Plus rien à faire. Bernard tire encore sa montre.
« Onze heures moins le quart : le temps de passer à l’hôtel..
— Vous n'aurez pas trop chaud pour voyager.
— Il faudra même que je me couvre, ce soir, dans l'auto. »
Elle vit en esprit la route où il roulerait, crut que le vent froid baignait sa face, ce vent qui sent le marécage, les copeaux résineux, les feux d'herbes, la menthe, la brume. Elle regarda Bernard, eut ce sourire qui autrefois faisait dire aux dames de la lande : « On ne peut pas prétendre qu’elle soit jolie, mais elle est le charme même. » Si Bernard lui avait dit : « Je te pardonne; viens. » Elle se serait levée, l’aurait suivi. Mais Bernard, un instant irrité de se sentir ému, n'éprouvait plus que l’horreur des gestes inaccoutumés, des paroles différentes de celles qu'il est d'usage d'échanger chaque jour. Bernard était « à la voie », comme ses carrioles : il avait besoin de ses ornières; quand il les aura retrouvées, ce soir même, dans la salle à manger de Saint-Clair, il goûtera le calme, la paix. |
« Je veux une dernière fois vous demander pardon, Bernard. »
Elle prononce ces mots avec trop de solennité et sans espoir — dernier effort pour que re-
prenne la conversation. Mais lui proteste :
« N'en parlons plus...
— Vous allez vous sentir bien seul : sans être là, j'occupe une place; mieux vaudrait pour vous que Jje fusse morte. »
Il haussa un peu les épaules et, presque jovial, la pria « de ne pas s’en faire pour lui ».
« Chaque génération de Desqueyroux a eu son vieux garçon! il fallait bien que ce fût moi. J'ai toutes les qualités requises (ce n'est pas vous qui direz le contraire’). Je regrette seulement que nous ayons eu une fille; à cause du nom qui va finir. Il est vrai que, même si nous étions demeurés ensemble, nous n’aurions pas voulu d'autre enfant... alors, en somme, tout va bien... Ne vous dérangez pas; restez là. »
Il fit signe à un taxi, revint sur ses pas pour rappeler à Thérèse que les consommations étaient payées.
Elle regarda longtemps la goutte de porto au fond du verre de Bernard; puis de nouveau dévisagea les passants. Certains semblaient attendre, allaient et venaient. Une femme se retourna deux fois, sourit à Thérèse (ouvrière, ou déguisée en ouvrière?). C'était l'heure où se vident les
ateliers de couture. Thérèse ne songeait pas à quitter la place; elle ne s'ennuyait ni n'éprouvait de tristesse. Elle décida de ne pas aller voir, cet après-midi, Jean Azévédo — et poussa un soupir de délivrance : elle n'avait pas envie de le voir : causer encore! chercher des formules! Elle connaissait Jean Azévédo; mais les êtres dont elle souhaitait l’approche, elle ne les connaissait pas; elle savait d'eux seulement qu’ils n'exigeraient guère de paroles. Thérèse ne redoutait plus la solitude. Il suffisait qu’elle demeurât immobile : comme son corps, étendu dans la lande du Midi, eût attiré les fourmis, les chiens, ici elle pressentait déjà autour de sa chair une agitation obscure, un remous. Elle eut faim, se leva, vit dans une glace d'Old England la jeune femme qu'elle était : ce costume de voyage très ajusté lui allait bien. Mais de son temps d’Argelouse, elle gardait une figure comme rongée : ses pommettes trop saillantes, ce nez court. Elle songea : « Je n'ai pas d'âge. » Elle déjeuna (comme souvent dans ses rêves) rue Royale. Pourquoi rentrer à l'hôtel puisqu'elle n’en avait pas envie? Un chaud contentement lui venait, grâce à cette demi-bouteille de Pouilly. Elle demanda des cigarettes. Un jeune homme, d’une table voi-
sine, lui tendit son briquet allumé, et elle sourit. La route de Villandraut, le soir, entre ces pins sinistres, dire qu'il y a une heure à peine, elle souhaitait de s’y enfoncer aux côtés de Bernard! Qu'importe d'aimer tel pays ou tel autre, les pins ou les érables, l'Océan ou la plaine? Rien ne l’intéressait de ce qui vit, que les êtres de sang et de chair. « Ce n’est pas la ville de pierres que je chéris, n1 les conférences, n1 les musées, c'est la forêt vivante qui s’y agite, et que creusent des passions plus forcenées qu'aucune tempête. Le gémissement des pins d’Argelouse, la nuit, n'était émouvant que parce qu'on l’eût dit humain. » |
Thérèse avait un peu bu et beaucoup fumé.
Elle riait seule comme une bienheureuse. Elle farda ses joues et ses lèvres, avec minutie; puis, ayant gagné la rue, marcha au hasard.