‹ Thérèse DunoyerChapitre 1 sur 71 · Thérèse Dunoyer · texte numérisé non relu

Thérèse Dunoyer

],o vent (l'Iiîver souffle de l'ouest avec fureur; de cjrands nuages noirs s'amoncellent à l'horizon ; le soleil se couche rouge et enflammé, il jette sur les roches granitiques de la cote de Bretagne une paie et dernière lueur, triste comme un adieu.

L'Océan gronde, la nuit approche, les hautes lames vertes perdent leur transparence , elles deviennent somhres, elles se heurtent, elles se hrisent , et leur écume paraît plus blanche à mesure que les ténèbres descendent sur les flots.

Loin, bien loin du rivage, battue des vagues énormes qui la couvrent à chaque instant d'une neige amère, on voit une frèlc chaloupe perdue dans l'immensité de cette mer en furie.

Quelquefois ses voiles , cédant à la violence de l'ouragan, s'inclinent et effleurent le sommet de ces montagnes liquides ; tantôt elle plonge dans l'abîme,

* Dinittiiiii Hiifiii' llliiti I la Viédlctiov ilf Ciivcm' Hlan ), — itii >li'^ cliaiils li's |ilii> |i<iiHihiiri's (il- la l{i'elii;|iip, (tial*'Ck' ili> Cornoiuille. I. 1

•2 THERESE DIXOYER.

tantôt elle s'élance sur le dos d'une va^ofue monstrueuse pour être précipitée dans un nouveau gouffre.

L'obscurité augmente , le vent redouble , la raeise creuse.

A la clarté blafarde du crépuscule , on distingue deux hommes assis dans cette barque , qui semble devoir être vingt fois engloutie avant d'arriver au port.

L'un tient le gouvernail d'une main ferme ; cet homme s'appelle Mor-Xader : c'est un pilote de l'île de Sein.

On dit que ]\Ior-Xader est doué de la seconde vue; on le redoute. Il prédit l'avenir; ses prédictions sont funestes ; presque toujours l'événement les justifie. Son langage est souvent imagé , poétique, comme celui des bardes armoricains qui se sont perpétués jusqu'à nos jours.

Mor-Xader est vieux, ses longs cheveux blancs, fouettés par le vent, semblent hérissés sur sa tête ; la froidure est âpre, sa poitrine et ses bras robustes sont nus ; l'expression de son visage est farouche ; ses yeux ronds et gris étincellent d'un délire sauvage. Sa voix caverneuse , mais retentissante , domine le sifflement de la tempête , domine le fracas des vagues. L'exaltation de son esprit croît avec le |)éril : il chante, dans le dialecte de Gornouaille, avec un accent rauque et guttural , ces paroles d'un sens étrange et sinistre :

• Evid aniin nu- iiam em ket,

nioiiriAX (iv\ Evc iu.ax. ^

Meux krd noiiii (la vui|l la/r-l ; R\ i(l aoun nu* nom euz kol ; Am/cr iivviilcli oz-nnn-nié bel.

( Cl' n'fsl pas que j'aii; |)i'iir, je n'ai pas pctii de iiiouiir ; Ce n't'sl pas ([up j'aie ppiir, asspz lonfjlrnips j'ai vrcn. )

L'autre homme, assis à la prono, est jeuno , il se nomme Ewen de K'er-Ellio.

Eucn de Ker-Ellio est le maître du vieux château de Treff-Hartlog , qui dresse ses toits aigus et ses murailles de granit là-bas, là-bas , à deux lieues dans la brume , sur la cime solitaire des Roc/tes- Xoirc.f.

Ce manoir domine là Baie des Trépassés et le ]\az (les Aijonisants '.

Ewen est jeune ; ses cheveux bruns flottent au gré du vent , ses traits sont mâles et rudes, son regard ne peut se détacher de celui du vieillard.

Ewen écoute les chants bizarres de Mor-\ader avec une curiosité mêlée d'effroi. Quelquefois un triste et doux sourire tempère l'àpreté de sa physionomie.

Le pilote a terminé la première strophe de sa lugubre chanson.

Ewen lui dit, dans le même dialecte de Cornouaillc :

tt Tu m'as annoncé que l'heure approchait où je

' Daiifjrrpiix nVifs siliii'-s à la poinlr nii-iidioiialr dp la Imip de DiMiiirneiiPs,

saurais ma destinée. ^la raison me dit que tu ne sais pas ce que les autres hommes ignorent ; elle me dit que tu te joues de moi ; elle me dit que tu me (rompes, et pourtant je suis assez faible pour attendre les paroles avec angoisse. Pourquoi m'as-tu annoncé qu en mer seulement tu pourrais me prédire l'avenir ? Parle, parle ; la tempête approche ; birntôl nous n'aurons à songer qu'à la manceuvre de cette barque, si nous ne voulons pas périr. »

j\Ior-\ader continua de chanter, comme si son chant devait répondre aux questions d'Kwen de Ker- Ellio.

.. Ueuz fors jx'lra a chaonézo ; Poz a zo (lléel, a vézo ; Red è d'aun holl ineivol tai {\\\e*, Kcnl L'v'ul arzao cun-divez. •

( Peu impolie ce qui arrivera,

Ce qui doit être sera;

Il fanf que tous meurent trois fois avant de se reposer enfin.

te KsI-ce donc une mort prochaine que tu m'anlumces ? — s'écria Evven.

— Que t'importe ? ne suis-je pas un fourbe ? — • )-eprit le vieillard avec une sombre ironie.

— Pai'le, parle !

— Xon , non , je suis nu menteur ; non , non , je ne sais pas voir sur le front d'un homme le signe de sa mort prochaine !

— Parleras-tu !

— Quand je te dirais; Evven de Ker-Ellio, fais (a

DIOIGA.X (iVVEXC HL.AX.

prière , dans un instant la mer t'aura englouti , à quoi bon ? tu ne me croirais pas ! J'aime mieux te dire : Euen, tu auras une longue, une heureuse vie ; tu auras une femme douce et bonne comme une colombe, tu verras les jeux des enfants de tes enfants... •"

Et le vieillard poussa un éclat de rire sauvage.

Le jeune homme commença de regardei- le pilote avec effroi ; il le crut sous l'influence d'un moment de folie : il regretta trop fard de s'être mis à la merci de cet homme.

<c Que veux-tu dire, Mor-Xader ? Si quelque danger me menace, explique-toi !

— Dans quel mois est mort ton grand-père, Euen de Ker-Ellio ? — s'écria tout à coup le vieillard d'une voix terrible.

— Dans le mois iioii'\ — reprit Euen.

— Dans quel mois est mort ton père, Eu en de Ker-Ellio t

— Dans le mois /loir, dans le mois noir. — dit Evven, tremblant malgré lui.

— Et dans quel mois sommes-nous, Euen de Ker-Ellio ?

— Dans le mois noir, — répondit Euen à voix basse. Puis il s'écria : — Pilote, pilote, prends garde, évite cette lame ! ]\Ialédiction ! tu veux donc nous faire noyer ? Tu veux donc. . . »

Euen ne put achever; une lame jnonstrueuse

I Le mois (le iiiui'iiiluc, mois fiil.il, sclmi l.i siiporslitioii ImtIoiiiic.

(i THERESE DU.VOVEU.

coiitha la chaloupe presque sur le flanc, et la remplit d'eau presque entièrement.

Mor-Xader n'avait pas quitté le gouvernail ; le front haut, l'œil ardent, insouciant du danger, il était en proie à une terrible hallucination.

a Encore une lame pareille , — s'écria Eu en , — et demain on retrouvera nos corps sur la grève.

— Oui, oui, on retrouvera ton corps glacé sur !;>. grève ; de pâles varechs ceindront tes cheveux humides. Ce sera ta couronne funéraire ! — dit le vieillard. — Si tu dois mourir tout à l'heure , tu mourras tout à l'heure ; le inoi.s noir est le mois uoir. t

Et Aior-Xader continua son chant d'une voix plus éclatante encore :

. Me- vxfl as luor Viiiili ùufp (oui, Ken a greii aot guiit ar sponi.

Heu ken gwpnn euid and erc'li gaiiii, Eiiu hé hpiiii kerno a argant. -^

iv \ois Ir clK'val de mer iciiir à nui roiudiilii', Il fail Iremblt-r k- rivajji- dc'|iou\aiilf. Il est aussi blaur (|uc la neige brillante, Il piirte au froii! des cornes d'aijjcnt. >

Mor-\ader avait presque abandonné le gouvernail.

Une seconde lame, plus furieuse que la première, faillit faire chavirer la chaloupe.

Eu en, à demi renversé ])ar le choc, sereleia, et , menaçant le vieillard :

* Veux -tu donc me faire périr ici, misérable ?

1) 1 U i: (i A \ G VI K X C H L A X. 7

Oh ! malheur, malheur ! Pourquoi suis-je \eim avec cet insensé ?

— Xon , non ! — roprit le pilote avec la même ironie , — je suis un fourbe ! Xon , je n'entends pas sonner dans les airs les funérailles mystérieuses de ceux qui vont mourir ! Xon , je ne vois pas la main (le la mort s'abaisser, s'abaisser sur leurs fronts ! Eiven de Ker-EUio , diras-tu que je suis un fourbe lorsqu'en t'engouffrant dans la profondeur des vagues tu les entendras tonner en se refermant sur toi ? Eu en de Ker-EUio , vois-tu , aux dernières lueurs du crépuscule, là-bas, là-bas, cette énorme lame noire qui accourt en mugissant, en secouant sa crinière d'écume ? elle vient , elle approche , elle rugit, elle menace, elle dit : Xon, Mor-Xader n'est pas un fourbe, il m'a appelé pour emporter un corps dans mes tlancs glacés. Où est ce corps ? Me voilà, me voilà ! »

La folie du pilote atteignit son paroxysme : exalté jusqu'au délire par le majestueux et terrible spectacle de la tempête , aveuglé par un orgueil stupide et féroce , capable de sacrifier sa vie pour se venger de l'incrédulité d'Ewen et pour justifier sa funèbre prédiction , il abandonna le gouvernail et se dressa debout à l'arrière de la chaloupe.

Là , les bras croisés sur sa poitrine nue , le regard inspiré , le front menaçant , il semblait le mauvais esprit de cette mer en furie.

La frêle embarcation , n'étant plus gouvernée , tournoya deux fois sur l'abîme ; on entendit un bruit

s THEUKSE DLNOVER.

sourd, quelque chose de blanc voltigea et disparut dans l'ombre , la voile venait d'être enlevée par le vent.

a Xous sommes perdus ! n s'écria Ewen.

Et dans sa rage il se précipita sur le vieillard poui' se saisir du gouvernail.

Alor-Xader le repoussa violemment.

Une lutte s'engagea entre ces deux hommes audessus de l'abîme qui allait peut-être les engloutir.

liC vieillard fut blessé au front, son sang coula. V.v: en reçut un coup de barre sur la tête ; à moitié étourdi, il retomba étendu au fond de la chaloupe, (rut sa dernière heure arrivée : il recommanda son âme à Dieu, ferma les yeux et attendit la mort.

La chaloupe, abandonnée à elle-même, bondissait çà et là au-dessus des vagues...

Alor-Xader, le front sanglant, l'œil hagard, entonna un chant de mort.

Ewen, revenant à lui , se crut sous l'obsession d'un songe infernal en entendant ces paroles effrayantes :

i- Moivaiifjroz — Ir la» ai, di-iuc,

l't'tra c'iioiiri gau — ou amc .'

— Tall anii piPiin — lu clmaii <;aii-iii

Hé zaouliigad ru a fi'l d'iu.

Hé zaoulagad a grapaiiii np(.

Abek da ce cnu douz tennol. :•

1 Viru\ corbeau de mer, dis-moi, (jue licus-îu ici .''

— Je liens la fèlc du chef d'armée , ]<• \eu\ avoir ses deux

jpu\ rouges.

Je lui arrache le* yeu\ parce f|u'il a arrache les liens.

DIOLG.AX (iVlKNC HLAX. ;•

>. Pilote, pilote du démon! me coiiduis-Ui donc aux enfers ? — murmura Evvcn, que le sombre délire de AIor-\ader commençait à gagner. — Je vais donc mourir ?

— Ktais-je donc un fourbe ? élais-je un fourbe ? — dit le vieillard en pencbant son front ensanglanté sur Euen toujours étendu au fond de la barque.

— \on, non, grâce ! tu n'es pas un fourbe, mais, avant que je meure, toi qui sais tout, prouve-moi ta science infernale ; dis-moi quel est ce portrait mystérieux , cette figure aux yeux noirs et au front pair qui m'est apparue comme un spectre, et dont le souvenir me suit comme un- remords ?

— • C'est une fleur du mois noir, c'est une fleur des tombeaux ! s répondit le pilote.

Une nouvelle lame remplit presque la clialoupe.

Euen, accablé sous le cboc de cette pesante masse d'eau , ne put faire un mouvement ; l'embarcation était presque submergée.

La voix deMor-Xader retentit plus éclatante encore.

Le vieillard chantait d'une \ oix lugubre :

« \a lé, louaiiio Ia\ar, tli-iiu', Pclra c'hoaii «jand-oud a me ?

— Hé galon a choari gau-i, Oa ki'ii d'gwir vel ma liaui.

• — \a té, laiar, di-iiié, louii'k Pctra lez azé koin liévek ?

— Mé, a zo aina'ncni-lak«'l (l'iioiloz ho cné da zonri. "

I ^ Kl foi, loup, ijuf (i('iis-(u ici .■"

— Je lions mui ou-iir, ((ni ('tail aussi crui'l i|iii- le iiiioii.

THERESE DIXOVEH.

— El lui, dis-moi, \ipèie, que fais-tu lii lacliée dan» le coin

de ses lè\res ?

— Moi , je me suis cachée là pour altcudre (uu àine au pas-

sage.

l ne montagne d'eau , s'éleiant avec un bruit fortuidable, fondit sur la clialoupe et la submergea.

Eu en se sentit tournoyer cl descendre dans l'abîme.

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