THliliESE ULXOVEK
(le clirnes verts ; ces fraîches^ oasis rompaient lu monotouie sauvage de landes immenses et désertes qui s'étendaient à perte de vue.
Ewen de Ker-Eilio avait quitté Treff-Hartiog dans la matinée pour faire une excursion en mer avec Mor-Xadcr, le pilote de l'île de Sein. \ous avons vu la funeste issue de cette iiavi[(ation. Mais on l'ignorait au manoir.
On était dans le courant de novembre IS5S; !<• jour sombre , brumeux, commençait à baisser; un grand feu de hêtre flambait dans la haute cheminée de la cuisine du château.
lu peintre flamand aurait trouvé un excellent sujet d'étude dans la scène que nous allons tenter de reproduire.
Une seule croisée , longue , étroite , à petits carreaux verdàtres enchâssés dans du plomb, éclairait cette vaste pièce recrépie à la chaux. Les murailles étaient si épajsses, que, dans la profonde embrasure de la croisée, ou avait pu placer une table, un petit bahut de noyer bien luisant et un vieux fauteuil de cuir à haut dossier.
Assise dans ce fauteuil, la vieille A/ui-J/nui , Jiourricc d'Evien de Ker-Kllio , filait sa quenouille en fumant sa pipe de terre blanche, selon l'habitude (le beaucoup de compatriotes de l'Armorique.
Le jour baissait beaucoup ; excepté la siliiouette lumineuse qui découpait le profd caractérisé d'Ann- .lann sur le fond transparent du vitrail , tout le reste
LE MANOIR DE TREFF- II ARTLOG. 13
(le sa ficjure était dans l'ombre. Ann-Jann portait une coiffe bien blancbe et bien serrée autour de son front ride; la coupe de son corsage de drap bleu à boutons d'argent et de sa jupe de grosse étoffe de laine brune bordée d'écarlate n'aiait pas varié depuis quarante ans.
li'obscurité , envabissant de plus en plus la cuisine, luttait, avec les vives lueurs du foyer qui tremblaient sur les dalles de granit et coloraient de reflets rougeàtres une table de cbène massive , un dressoir rempli de vaisselle de faïence et d'étain tenue avec une scrupuleuse propreté. Quelques naïves gravures sur bois grossièrement enluminées, attachées aux murs par quatre clous, offraient les portraits des saints protecteurs de la Bretagne, saint (luehenoc, saint Hennok, saint Goulvenn. De toutes ces gravures, la plus grande, lapins soigneusemcnl coloriée, représentait la chapelle de Falgoat, si fameuse par l'ermitage de Sale un. Dans une sorte d'auréole , on voyait cet enfant béatifié ; on lisait au-dessous de l'image ces charmantes paroles d'Albert-] c-drand :
a Quand Saléun alloit à l'aumosne en la ville de Lesneven ou ès-environ, il n'importunoit les personnes que de deux ou trois petites paroles ; car aux portes il disait : Ave , Mavia ; avec ces mots en langage breton : Salcun n depri Imra , c'est-à-dire, SaU'un monqcroit hisn du prfin ( s'il en avoit ) ; et puis après il prenoit ce qu'on luy donuoit, et se reliroit tout bellement à son petit ermitage, auprès de
14 THKKKSE DT NOYER.
sa fontaine, où il prenoit sou repas de jpos pain bis trempé dans l'eau froide.
!) Lorsqu'il geloit à pierre fendre , le petit Salëun, n'ayant pour tout vestement qu'une pauvre robe rapetassée , pour s'échauffer un peu et modérer le froid, montoit en un arbre, prenoit en chaque main une branche d'icclui , et il loltigeoit et se berçoit , chantant à haute voix : 0 Maria! ô Maria! Lorsqu'il mourut , on trouva un beau lys frais et odoriférant miraculeusement poussé sur son tombeau , portant escrits sur ses feuilles blanches, en lettres d'or, ces mots que disoit toujours le petit Salëun : 0 Maria ! -^
\ous n'avons pu résister au plaisir de citer ce passage d'une des plus gracieuses légendes de l'antique Armorique ; et puis Ann-Jann avait une dévotion particulière à la chapelle du Falgoat , dédiée au petit Salëun : elle avait fait un vœu à ce saint pendant l'enfance d'Euen de Ker-Ellio.
Le vent sifflait et ébranlait la fenêtre de la cuisine du vieux manoir ; de violentes rafales de pluie et de grêle fouettaient les vitres; on entendait au loin gronder l'Océan.
Ann-Jann avait regardé plusieurs fois par la fenêtre avec inquiétude; elle se leva tout à coup, posa sa quenouille sur la table, et dit en bas-breton à un personnage jusqu'alors invisible :
— Lès-en-Goch , Lès-en-Goch , quel temps pour mon mah-meihrin ^ !
1 Xomrisson : fprnii» (rîiffecliiPuso fainilinnlé, miployé par It's noiirlices Jpvmups \ieilles envers les enfants qu'elles ont élevés.
LK MAXOIR I)K T R F, K F- H A KT LOf., ]:,
— \'ent et pluie !... le peii-kan-gurr i a vu des temps plus mauvais dans la forst du Alenez-Chom , — répondit le mari d'Ann-Jann sans clianf|cr d'attitude.
Lès-en-(ioch était un autre type de cette vieille race hretonne-hretonuanie , forte et dure comme les rochers de l'Armorique ; race loyale et relic^ieuse, opiniâtre et dévouée, fidèle et brave, intelligente ol silencieuse.
Assis sous le manteau de la cheminée , Lès-en- (^loch fumait sa pipe dans une attitude méditative. La lueur du foyer éclairait sa figure hâlée par le soleil, tannée par l'àcreté du vent marin; ses longs cheveux noirs grisonnaient à peine, quoiqu'il eùl cinquante ans passés ; sa taille était moyenne, svelte et vigoureuse ; son front carré , sa mâchoire saillante, ses orbites profondes, son nez un peu recourbé, ses yeux bruns et perçants; sa physionomie grave, pensive, mélancolique, annonçait l'habitude de la réflexion. Sa jambe droite , croisée sur sa jambe gauche , le dos courbé , son coude appuyé sur son genou , son menton posé dans la paume de sa main , il fumait lentement sa pipe. Sa longue veste , ses larges braies , ses grandes guêtres de grosse toile blanc-jaunâtre dessinaient d'une manière pittoresque son attitude sur l'âtre noir de l'immense cheminée.
Un grand chien-loup à pelage fauve , à tète effilée , à oreilles droites et pointues, gravement assis
' Capitaine, chef de bande.
jr, THERKSE DUXO^'ER.
sur sou traiu de derrière, semblait jouir de la chaleur du feu, et de temps à autre balayait les dalles (lu foyer par uue oscillatiou de sa longue queue.
Enfin, pour ne rien oublier dans le portrait du mari d'Ann-Jann, Lès-en-Cioch portait au col plu-r sieurs reliques suspendues ù un lacet de cuir; sa figure était presque imberbe , quoiqu'elle eut un caractère énergique ; une profonde cicatrice sillonnait son front et sa joue. Il portait un grand chapeau de forme basse, ronde, et à larges bords ; une ceinture de laine rouge et des sabots énormes.
it Quelle pluie, quelle pluie! — reprit Ann- Jann. — Pourquoi le maître a-t-il voulu sortir par un temps pareil? Ah! Lès-en-Goch î je ne sais, mais depuis quelque temps, notre Eu en n'est plus comme il était autrefois. \on pas que la bonté , la douceur ou la charité lui manquent, Jésus, mon Dieu ! mais il est si triste ! Qui peut le rendre ainsi Iriste, Lès-cn-Goch ? B
Le vieux Breton ne répondit rien; seulcmenl il attira pins précipitamment la fumée de sa pipe.
u Vous ne me répondez pas, Lès-en-Goch! Hélas! je le vois, cela vous a aussi frappé! Mais, .Jésus! quel temps, quel temps! Entendez-vous la mer, comme elle mugit ! — ajouta Ann-Jann en jetant une grosse bûche au feu. Mon ludh-tne'ihriu est sorti depuis ce matin, et il n'a pas cessé de pleuvoir; (ju'il trouve au moins de quoi se sécher en rentrant.
— Le y;^;/-/ir^//-«///^>' est endiu'ci ; quand il couchait sur la terre, dans les bois, il ne s'('veillail pas
l.F, MANOIR I)F TRFKF-HARTLOG. H
loujoiirs à la première décharge des soldats qui nous traquaient comme une bande de loups des montagnes d'Arrèz. Alors il n'était pas triste.
— Parlerez-vous donc toujours de ce temps , Lèsen-(îoch ? — dit Ann-.Iann d'un ton de reproche. — Xotre Eu en n'a-t-il pas été blessé dans cette guerre ! Ne l'avez-vous pas été , et , comme lui , condamne à mourir ; et heureusement, comme lui, pardonné il y a deux ans! Pendant quinze mois qu'a duré la chouannerie, chaque jour, après avoir été prier Dieu et nos bons saints de Bretagne à l'église de Saintilichel , je revenais ici , à cette place où je suis , je m'enveloppais la tête dans mon tablier et je pleurais sur mon mab-meibrin et sur vous , Lès-en-Goch.
— Alors le pen-kan-guer était plus heureux que maintenant; il n'avait d'autre abri que les forets, il fallait se battre chaque jour ; et le pen-kan-guer allait gaiement le premier à l'attaque.
— Pourquoi donc toujours dire le pen-kan-auer eu pai-lant d'Eu en , puisque la guerre est finie, grâce au bon Dieu? » dit Ann-Jann en allumant une lampe de cuivre.
Le Breton montra à sa femme un long fusil de fort calibre accroché au-dessus du manteau de la cheminée , et dit :
«1 En paix ou en guerre , ce fusil s'appelle toujours un fusil. 1)
Jusqu'alors la pluie avait été battante, le vent violent, bientôt la tempête éclata. Le grondement de l'Océan, d'abord sourd, lointain , sembla se rap- I. 2
proclier ; on entendit au loin la mer tonner comme la foudre. Les portes, les fenêtres de la maison tremblaient sous les efforts de la tourmente.
c Jésus-Marie, Xotre-Dame du Falgoat! — s'écria Ann-Jann en joignant les mains , — pourvu que notre Ewen ne soit pa.s descendu sur la grève ! la mer et la marée doivent être affreuses !
— Il n'est pas allé sur la grève , — dit flegmatiquement son mari.
— V^ous en êtes bien sûr, Lès-en-Gocli ? «
. Le Breton décroisa ses jambes , ne répondit pas , se leva brusquement et éteignit sa pipe.
Wagw, son grand cbien-loup, se leva comme son maître.
ft Allez-vous à la recberche de notre Kwen? ^ dit la nourrice.
Son mari , sans lui répondre , baissa la tête sur sa poitrine , croisa ses bras et se mit à marcher précipitamment en long et en large dans la cuisine.
Wagw le suivait pas à pas avec une sorte d'anxiété. tt Que Dieu nous aide ! — s'écria Anu-Jann effrayée, car elle connaissait depuis longtemps la signification du moindre geste de sou mari. — \'ous éteignez votre pipe, vous marchez avec agitation, [,ès-en-Gocli , mou mab-meïbfin court un danger !
— La tempête est grande, et il est en mer avec ^lor-Xader ! — répondit le Breton d'une voix sombre.
— .Jésus-^Iarie , ayez pitié de celui que j'ai nourri comme mon enfant 1 v s'écria Ann-.Iaiin en tombant à genoux.
LE MANOIR DE T RE F F - H A R TLOG. Ht
Lès-en-Goch ota son chapeau, le mit sous son bras, s'agenouilla à côté de sa femme, baisa dévotement une des reliques qu'il portait à son cou, joignit les mains et commença à prier intérieurement ; car ses lèvres s'agitaient comme s'il eût parlé.
.\'était-ce pas un touchant , un noble spectacle , que de voir de notre temps, en l'an de grâce J858, deux fidèles serviteurs prier ainsi pieusement pour leur maître?
Iiès-en-(îoch fit un vœu à Xotre-Dame d'Aurav eu la suppliant de sauver du péril Evven de K'er-Ellio, le jeune maître de Ïreff-Hartlog.
Le Breton se releva presque rassuré, il espérait en la ferveur de sa prière. Il recommença de marcher, s' arrêtant quelquefois pour écouter le bruit de la tempête; elle red'^ublait de fureur...
De temps à autre on entendait un bruit retentissant , prolongé comme une décharge d'artillerie. C'était quelque énorme avalanche d'eau qui s'abattait sur les récifs de la baie des Trépassés.
La pluie tombait à torrents, ses larges gouttes arrivaient jusque sur le foyer par le tuyau de la cheminée ; la nuit était profonde ; le vent apporta le tintement éloigné de l'horloge de l'église Saint- Michel , sept heures sonnèrent.
Les deux Bretons aimaient Evven comme l'enfant le plus cher: leur angoisse était cruelle; elle ne se manifesta par aucune démonstration bruyante, stérile; leur résignation fut muette, calme et forte: ils avaient prié...
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Anii-.Iann , pour s'étourdir, pour tromper son in- (juiétude, fit les préparatifs ordinaires du souper de son cher mal)-mcïl)rin. Elle plaça près du feu une table de noyer bien cirée, y étendit une nappe de toile filée à Treff-Hartlog, pendant les longues veillées d'hiver, et blanchie à la rosée des nuits de mai. Sur cette nappe elle plaça avec symétrie , mais presque machinalement, deux antiques salières d'argent massif, d'un assez riche travail, et les autres accessoires du couvert de son maître.
Peut-être trouvera- 1 -on plus que patriarcale cette habitude du jeune baron de Ker-Ellio de prendre ses repas dans sa cuisine ; mais , insoucieux de l'étiquette, il trouvait plus gai de manger auprès de cette grande cheminée, au coin de laquelle il avait, dans son enfance , avidement écouté les légendes merveilleuses de sa nourrice, Ann-Jann, ou le récit des exploits des \'endéens contre les Bleus : récits que lui faisait le père de ï.ès-en-Goch, vieux chouan indomptable surnommé BraZ-Kitefll-e (le Blaireau).
Durant ces modestes repas , Euen causait avec Ann-Jann, sa ménagère, et avec Lès-en-Goch, qui remplissait à la fois les fonctions de palefrenier, de jardiuier, de piqueur et de valet de chambre.
Comme son père, feu Tremadeur de l'Escoet, baron de Ker-Ellio, c'est au coin de son foyer qu'Eu en donnait le soir audience à ses nu'tayers. Jamais il ne repoussait une réclamation, jamais il ne refusait un service ou une demande raisonnable et fondée. A cette heui'e encore , les pécheurs , à lem* retour
l.K MAXUIK Uli TIlEKl'-HARTLOf^. 21
«le la mer, apportaient au inauoir leurs plus beaux poissons, qu'Kuen payait toujours au-delà de leur valeur , inaltéré les observations ména<]cres d'Ann- Janu. Enfin, après souper, le jeune gentilhomme s'étendait dans son grand fauteuil pendant que sa vieille nourrice et son m a lire Jacques prenaient ù leur tour leur repas sur la grande table de la cuisine.
Alors Euen allumait sa pipe , et , les yeux fixés sur le brasier, il se laissait emporter à toutes sortes de rêveries ; car son caractère était singulier , ainsi «|ue nous le dirons plus tard ; vers les neuf heures il remontait dans sa chambre , se couchait dans le lit oîi étaient morts son père , son grand-père , sou aïeul, et il s'endormait d'un paisible sommeil.
A l'exception de quinze mois, pendant lesquels il avait fait la guerre en Vendée à la ièie d'une bande de quarante paysans de sa terre Hors de la levée d'armes de madame la duchesse de Berry), telle avait été la vie paisible du maître de Treff- Hartlog.
Huit heures sonnaient ; l'ouragan augmentait de violence ; Evven n'avait pas paru.
« Wor-Xader avait-il raison? — se dit Lès-en- (loch en se parlant à lui-même, — serait-il dioïKjcm^?
— Ce n'est jamais le bon Dieu qui vous rend diougan, — dit Ann-Jann.
— On ne sait pas , on ne sait pas , femme. Mais,
' Doué lit' lii sfcoinle vue, dt'uii.
21 THEUKSE ULXOVER.
que sa science vienne de Dieu ou du mauvais esprit, maudite soit sa prédiction si elle s'accomplit !
— Quelle prédiction?
— L'autre jour, sur la grève, j'ai rencontré Alor- Xader. Il était assis sur un rocher ; le soleil se couchait tout rouge, le temps menaçait; le pilote chantait :
l'ii ijiu iiMii Ht'ol, pa giKïiiv ur inor, Mi; war kiiiia uar trenz ma dur. -^
Ouaiul le soleil se couclir, quand l.i iiicr s'eiillc, Jf cliaiid' sur le seuil de ma jioitc. )
— C'est une sinistre chanson que celle-là, l.èsen-Goch. On dit que, lorsque ^lor-Xader lâchante, les nuages deviennent plus somhres , les vagues plus furieuses.
— Aussi , ce soir-là , les nuages devinrent plus somhres , les lames plus furieuses. Je dis à Mor- \ader : u Pilote , la nuit sera mauvaise, r Sans me répondre, il m'a montré au loin la tour de Treff- Hartlog, qu'on voyait au haut des rochers de la côte.
- Que voulez-vous dire, Mor-\ader? cette maison est la demeure du pcn-kan-guer. v Le pilote, après un moment de silence, a repris : a Le vent du mois noir a toujours apporté la mort sur cette maison. « Je n'ai pu tirer d'autres paroles de Mor-\ader. Cela m'('pouvante.
— Pourquoi, Lès-en-Goch? •:•>
LE M A VOIR DE T l\ E t'F-H A RT LO (J. -23
.4près quelques moments d'hésitanon , celui-ci (lit à voix basse :
'i Femme, dans quel mois sommes-nous?
— Dans le mois noir, Lès-en-Gocli. »
Ann-Jann n'avait pas d'abord songé au triste rapprochement que voulait faire son mari en rappelant les paroles de Mor-Xader à propos de la fatale influence du mois noir sur la famille de Ker- Ellio, mais la vieille nourrice s'écria tout à coup :
« Ah ! je vous comprends , Lès-en-Goch ! ce mois funeste dure encore 1 »
JiC vieux Breton baissa la tète et recommença à marcher avec agitation.
« Le mois noir dure encore, — répéta Ann-Jann avec effroi , — et Evven est en mer par cette horrible tempête, en mer avec Mor-Xader! Oîi ! Mor- Xader ^ est bien nommé ; il est fourbe et méchant, tout le monde le fuit : M. le recteur de Saint-Michel , l'abbé de Kéroucllan , l'a déjà menacé de lui interdire l'église s'il continuait ses sortilèges.
— Ah ! c'est un grand malheur que M. le recteur soit à Paris depuis trois mois ; depuis trois mois le pen-kan-guer est triste, et M. l'abbé lui aurait dit ce que nous ne pouvons lui dire.
— Et c'est surtout depuis qu'il nous a parlé de ce mystérieux portra't, Lès-en-Goch, que la tristesse d'Ev\ en a augmenté ; vous ne l'aviez jamais vu durant la vie de feu M. le baron, ce portrait de femme?
24 THKKKSK DLXOVElî.
— Jamais.
— Pourtant ce tableau est bien ancien. ■"
Le Breton secoua la tète d'un air de doute, et dit à voix basse :
u II y a peut-être un sortilège sur cette figure pâle.
— Hélas, Lès-en-Goch! lorsque notre jeune maître nous a demandé si nous savions comment ce portrait se trouvait dans la chambre, et que nous n'avons pas pu répondre , vous souvenez-vous de son air surpris et effrayé?
— Oui, il faut qu'il y ait un sortilège sur ce- tableau , — répéta Lès-en-Goch. — L'autre jour, à la brune, je suis monté dans la chambre du penkan-guer, . .
— Hé bien , Lès-en-Goch?
— Il m'a semblé voir les yeux de cette pâle figure remuer et briller.
— Jésus-Maria ! cela annoncerait un grand malheur sur cette maison. Oh ! mon Dieu ! la tempête redouble. C'est fini , c'est fini de notre enfant 1 — s'écria la nourrice avec un cri déchirant.
— Le Seigneur fasse que le Mor-Xader n'ait pas lu dans la destinée du pen-kan-guer.
— Xon , non , le Seigneur ne l'a pas voulu , — s'écria tout à coup Ann-Jann en baissant sa tète pour écouter et en étendant une main vers la porte. — J'entends son pas, c'est lui! Sainte Mère du Sauveur , Xotre-Dame du Falgoat , soyez bénie ; vous