Scène XII
FABIENNE, JACQUELINE, puis GASPARD
Jacqueline, gaiement, à Fabienne. — Ça doit faire plaisir tout de même d'être aimée à ce point-là ?
Gaspard, dehors. — Patronne! Patronne! Où êtesvous ?
JaCQUEUNE, remontant. — Ici! (A Fabienne.) C'est l'apprenti !
Gaspard, ouvrant vivement la porte à gauche de l'alcôve. —
Patronne ! Ah ! la citoyenne est là ?...
Il reste interdit à la vue de Fabienne qui se rapproche de la table.
Jacqueline. — Oui... tu as porté la lettre ?
Gaspard. — Oui... mais...
Jacqueline. — Quoi ? mais...
Gaspard. — C'est que...
JaCQUEUNE. — Va donc !
Gaspard. — Ah ! citoyenne !...
Fabienne, inquiète. — Qu'y a-t-il ?
Jacqueline. — Parle donc !
Gaspard. — Après avoir remis la lettre à la vieille dame, qui m'a bien remercié, je redescendais dans la rue quand j'ai vu venir une patrouille de sectionnaires, précédée de trois membres du comité de la section, Bouchard en tête, avec le patron !
Rumeurs lointaines qui peu à peu se rapprochent
Jacqueline. — Mon mari !
Gaspard. — Ils entrent dans la maison d'où je sortais et j'entends les voisins sur le pas de leurs portes se crier d'ime boutique à l'autre : « C'est des religieuses qu'on arrête ! »
Fabienne. — Ah ! mon Dieu ! mon Dieu !
Gaspard. — Elles disaient la messe en cachette. Et, cinq minutes après, Bouchard, ayant réquisitionné la tapissière d un menuisier, les faisait monter toutes pour les mener à la Force !
Fabienne. — Elles ! Elles !
Jacqueline. — Ah ! ma pauvre demoiselle, quel malheur !
On entend les cris, les huées, plus rapprochés.
Gaspard. — Tenez ! Entendez- vous, elles vont passer rue Antoine, on peut les voir. Oh ! il y a un monde qui leur crie après !
Il va entre-bAillo* le volet. On entend dehors le Ça ira et la Carmagnole.
Fabienne. — Ah ! (Tout à coup, du milieu des huées et des chants de la populace, s'élèvent les voix des ursulines qui entonnent un cantique. Les huées et les chansons révolutionnaires cessent un instant,
comme stupéfaites.) Ah ! écoutez-les ! Ecoutez ! Elles chantent, les vaillantes filles ! Elles chantent !
Jacqueline. — Un cantique !
Fabienne. — Ce n'est pas elles qui trahiraient leur foi !
Les huées reprennent, mais le chant persiste toujours, se rapprochant malgré les "clameurs et les reprises de la Carmagnole.
Gaspard. — Elles vont passer ! 0 patronne, voyez !
Fabienne, eiie court à la fenêtre, — Je veux les voir !
Jacqueline, qui regarde ptk le volet entre-bâiiié. — Prenez garde !
Fabienne. — Les voilà ! mère Angélique, ma chère mère, c'est vous ! Et Marie-Thérèse ! Et sœur
L'ILLUSTRATION THEATRALE
Gabrielle... et ma chère petite Marthe, si douce, si frêle!... Une enfant !...Et toutes, calmes et fières, bravant les bourreaux ! Mes sœurs bien-aimées, priez Dieu qu'il me pardonne de ne pas aller au martyre avec vous !
Elle tombe à genoux, la tète sur le fauteuil, pleurant. Les chants et les clameurs continuent, s'éloignant toujours. On entend des pas précipités et des bruits de voix et des sons de crosses de fusil à la porte du fond, à droite.
Gaspard. — On vient ! par la boutique ! Jacqueline, effrayée. — Ici !... Pourquoi ?...
La porte s'ouvre violemment et Bouchard paraît, avec un autre
membre du comité et Bérillon effaré. Derrière eux, six section-
naires armés et des curieux. La porte d'entrée s'ouvre également
livrant passage à un autre me.mbre de la section. Des section*
naires gso-dent la porto sur le palier. A leur vue, Fabienne s'est
redressée, résolue. Silence pendant lequel on entend les chants
au loin.
Bouchard, après un coup d'œil sur la chambre, va à Fabienne
et, prenant une lettre des mains de Bérillon, se place au-dessus d'elle
et lui présente la lettre par-dessus l'épaule, — C'est toi qui as
écrit cette lettre, où tu te dis réfugiée dans cette maison ?
Fabienne, résolument. — Oui, monsieur, c'est moi !
Bouchard. — C'est signé ! (ii regarde la signature.) Marie- Madeleine. Tu t'appelles ?...
Fabienne. — Fabienne Lecoulteux. En religion, sœur Marie-Madeleine, ursuline comme elles !...
Mouvement. Jacqueline reste saisie.
BÉRILLON, tremblant — Chez moi ?
Fabienne. — Madame ignorait qui je suis ! Qu'elle me pardonne de l'avoir trompée!
Bouchard, à un de ceux qui l'accompagnent — Lecoulteux. . .
c'est celle du citoyen Héron !... va le prévenir ! (A Fabienne.) Allons, ton compte est bon... suis-nous... (Aux curieux.) Au large !... vous autres !...
Il remonte. On n'entend plus que le chant lointain.
Jacqueline, en larmes, descendant vers Fabienne qui gagne lentement la porte, k l'avant-scône. — Ah ! ma pauvre demoiselle !
Fabienne. — Ce n'est plus moi qui suis à plaindre !
(Douloureusement) C'est lui !
Elle se dirige vers la porte. Silence de tous, tandis que le cantique va en mourant au lointain. Les sectionnaires s'écartent pour la laisser sortir. Et Bouchard la suit
rideau
Fabienne Lecoulteux (M°»« Bartet).
Marteau, à Labussiôre : « Ne mile pas ce dossier avec les autres et laisse-le sur le tas. »