‹ Thermidor; drame historique en quatre actesChapitre 35 sur 36 · Scène V · texte numérisé non relu

Scène V

Les MÊMES, puis ri VI ËRE, sortant de la Conciergerie, une lettre et une rose à la main.

Martial. — Ah ! la réponse !

Rivière. — Oui, au crayon, avec ceci qu'elle vous envoie en descendant du tribunal.

Il lui remet avec la lettre la rose blanche que Fabienne avait à son corsage. Martial ouvre le billet.

Labussière. — Du tribunal !

Martial, lisant. — « Adieu, mon bien-aimé Mar* tial, votre amour aura été la seule joie de ma vie, gardez le souvenir de la pauvre Fabienne qui, là-haut» va prier Dieu pour vous. » Condamnée ! ah ! lea monstres !

Les femmes paraissent sur le parapet

Labussière. — Que faire, à présent ?

Martial. — Ameutons la foule pour emp^her le départ.

Labussière. — Dans la rue, peut-être ! Mais ici !

11 désigne le sommet du mur entièrement garni d'hommes et de femmes de la populace, parmi lesquels Françoise, Mariotte» tout cela bavardant, mangeant, buvant, les femmes, debout ou accroupies» assises; les hommes, les jambes pendantes sur U scène, deux gamins grimpés entre les colonnes sur l'entablement Françoise, apercevant le bourreau Sanson qui descend les m«r« ches. suivi de ses trois aides. — Ah ! v'ià Sanson !

Voix. — Vive Sanson !

Ils applaudissent Sansrn va s'asseoir à gauche à l'avant-soène ; les trois aides restent assis stir les marches.

Labussière. — La voilà, tiens, la foule ! les aboyeurs à quarante sous par jour, la claque de la guillotine !... Us applaudissent le bourreau !... Attends !... (Il appelle.) Tavemier !

Tavernier, descendant — Quoi ?

Labussière. — Vous allez faire partir les char» rettes?

Tavernier. — Parbleu !

Labussière, élevant u voix exprts. — Cest insensé ?

Tavernier. — Pourquoi ?

Lécrivain et Simonet écoutent et descendent avec d'autres qui a» groupent autour d'eux.

Labussière. — Vous envoyez au supplice des gens, condamnés par un président que la Convention fait arrêter en plein tribimal ?

Tavernier. — Tiens, je n'ai pas pensé à cela !

Simonet. — C'est vrai, au fait.

Approbations.

Labussière. — Mais c'est monstrueux. Vous avez l'air de la braver, en prenant parti contre elle pour- Dumas.

Approbations.

LÉCRIVAIN. — Mais non !

Voix. — Si ! si ! il a raison.

LÉCRIVAIN, haussant ia voix et s'échauflant. — Ce n'est

pas le président qu'on arrête, c'est l'ami de Robespierre.

LaBUSSIÈRE, de même. — C'est tOUt un.

LÉCRIVAIN. — La Convention n'a pas supprimé le tribunal !... Elle ne lui a pas signifié son congé, n'est-ce pas ?... Eh bien, alors ?

Labussière. — Alors, les modérés qui triomphent ne feront pas grâce aux enragés que vous êtes. Et, si l'exécution a lieu contre le vœu de tout Paris qui croit que c'est fini de l'échafaud, je ne vous donne pas un mois pour monter dans ces mêmes charrettes : président, jury, huissiers, greffiers, Fouquier-Tinville, tous, et toi le premier.

Voix nombreuses, — Oui ! oui ! Il a raison.

Labussière, bas, à Martial. — Courage ! Ils y viennent.

Explosions de rumeurs sur la place au dehors.

LÉCRIVAIN. — Et, s'ils sont les plus forts, on nous condamnera comme indulgents pour n'avoir pas fait partir les condamnés.

Voix. — Oui ! oui ! c'est vrai !

Rumeurs en haut des spectateurs qui s'impatientent.

Labussière. — Vous direz qu'on battait le rappel, qu'on sonnait le tocsin et que ce n'est pas l'heure de s'aventurer dans le faubourg qui ne veut plus d'échafaud ; car on n'en veut plus !

Rumeurs de protestations.

LÉCRIVAIN. — Allons donc ! Le peuple grogne làhaut de ce qu'on n'a pas commencé 1 appel.

Voix, du haut du parapet. — Oui, oui ! Commencez !

Labussière. — Ça le peuple, ça ? (Cris d'en haut) Le vrai peuple aurait aéjà crié... grâce !... Demandez à Sanson !

Sanson. — Ça, pour sûr. "

Silence profond de tous. Se tournant vers lui.

Labussière. — Vous l'entendez ?

Sanson. — J'ai vu l'heure, hier, à la place de la Bastille, où nous allions rebrousser chemin. On a failli jeter des pierres à mes hommes.

Il se lève.

Labussière. — Ecoutez cela, écoutez-le !

Sanson. — Sans compter qu'aujourd'hui, où le faubourg est en ébullition, on nous réduit notre escorte !

LÉCRIVAIN. — Qui ça ?

Sanson. — La Convention donc, qui a déjà rappelé la moitié des gendarmes du Palais. Il ne reste plus que Debusne avec douze ou quinze gendarmes pour escorter sept charrettes !... Si l'on nous attaque dans le faubourg, voilà une belle défense !

Debusne, du haut des marches. — Bah ! qu'on s'y frotte !

Sanson. — Tu réponds de ma peau, toi ?

Debusne. — Comme de la mienne.

Sanson. — Oui, mais pas plus ?

LÉCRIVAIN, contrarié. — Ah ! bien ! si le bourreau se met en grève, à présent !

Sanson, écœuré. — Ah ! mais j'en ai assez, moi aussi ! Et je voudrais bien t'y voir, toi, avec le métier que nous faisons cîopirs un mois.

SiMONET. — Enfin, nous ne pouvons pas prendre sur nous de partir ou de ne pas partir, n est-ce pas ?

Tavernier. — Il n'y a qu'un homme qui puisse décider ça.

LÉCRIVAIN. — Four uier.

Tous. — Oui, oui, Fouquier.

Gauthier. — Il est déjà parti pour aller dîner chez son ami Vergne au pont Kouge.

Olivon. — Non ! Je viens de le voir au bas du grand escalier, causant avec le domestique de Fleuriot Lescot.

SiMONET. — J'y cours.

Tous. — Oui, va, va !

Olivon. — Non !... Je lui ai demandé ce qu'il fallait faire.

Rumeurs d'impatience sur le mur.

Françoise, d'en haut. — Ah ! ces limaces !.,. ils n'osent pas commencer ! T'nez !

Rires, huées.

Labussière, anxieux. — Et alors ?...

Olivon. — Fouquier m'a répondu : « Va ton train ! Il faut que la justice ait son cours ! »

LÉCRIVAIN, remontant. — C'est jugé, marchous ! Je fais l'appel.

Cris de joie de la populace. Les gendarmes se réunissent au fend. Sanson et ses aides gravissent les marches et sortent au delà de l'arcade où ils restent en vue.

Gauthier, remonunt. — Il a raison, Fouquier. Olivon, de môme. — La justice avant tout !

Debusne monte en haut des marches soiis l'arcade pour ramener ses hommes.

Martial, hors de lui. — La justice ! c'est l'assassinat !

Labussière, le faisant redescendre et le contenant — Tais-

toi ! Tu vas te faire écharper.

Pendant le dialogue suivant : mouvement général pour la sortie des condamnés. Les gendarmes et quelques gardes nationaux descendent les marches conduits par Debusne et applaudis par la populace. Ils se rangent, faisant la haie sur deux lignes, entre l'escalier et la porte de la Conciergerie de façon à former un couloir pour le passage des condamnés. Tous les personnages en scène, et d'autres sortis du corps de garde ou descendus avec les gardes nationaux, -e massent derrière les deux haies, ceux les plus rapprochés de la rampe lui tournant le dos ainsi que les gendarmes; quelques-uns montent sur les chaises, les bancs, les tables, pour mieux voir, au milieu d'une rumeur sourde de la foule. Emérance, sortie de la Conciergerie avec un jeune garçon, monte avec lui sur le banc — A la hauteur de la première marche, un homme du peuple a mis son enfant à cheval sur son cou. Tous les bancs de gauche entre l'avant-scène et l'escalier sont garnis de curieux, de curieuses surtout.

Martial, à Labussière. — Mais on part!... Ils vont l'emmener !...

Labussière, le retenant toujours, — Pas encore ! Il nous reste une chance !

Martlal. — De salut ?^

Labussière. — La dernière !

Martlal. — Laquelle ?

Labussière. — Et Tavernier nous y aidera.

Martlal. — Mais laquelle, laquelle ? ?

Labussière. — La seule qui fasse obtenir aux femmes un sursis, pour la constatation légale. Celle qui, en huit jours, a sauvé M«°®* de Saint-Pern, Malicorne et Saint-Aignan, qui a fait ajourner hier l'exécution de la princesse de Monaco.

Martlal. — Ah ! oui, oui ; mais Fabienne ?

Labussière. — Elle n'en saura rien ! Tu es son amant : tu fais la déclaration. Tavernier nous obtient le sursis. Avant qu'on ait avisé la sage-femme et le médecin, les voitures sont loin. Ce soir est à

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nous, et demain c'est le salut ! Ijaisse-raoi faire et contiens-toi ! Tavemier !

Il va vivement à Tavemier, le prend sous le bras et lui parle bas, à l'écart, pendant ce qui suit :

LÉCRIVAIN. — Allons ! en place ! Faites avancer les charrettes !

La Foule, en haut, applaudissant et criant. — Bravo ! Enfin !

liÉCRiVAiN. — Et, vivement, n'attendons pas qu'on se batte dans les rues.

Il entre dans la Conciergerie. On entrevoit, au haut des marches, l'arrière d'une charrette, qui vient en reculant jusqu'à la grille. Les aides de3anson y appliquent un marchepied, puis attendent ; derrière eux, des curieux. Tout cela au milieu des applaudissements de la populace, debout sur le mur et accrochée aux colonnes. On entend confusément à l'intérieur de la Conciergerie la voix de Lécrivain qui appelle successivement les condamnés. On les voit sortir du guichet. Ils ont tous les mains liées et les cheveux coupés, et restent un moment groupés sur le seuil, puis, sur un geste de Simonet et tandis que l'appel continue, ils traversent la scène. Le défilé continue sans arrêt pendant ce qui suit, accueilli par les huées de la populace.

Ta VERNI ER, redescendant à l'avant-scène avec Labusslère où ils sont seuls tous les trois, après avoir causé bas avec Labussière. —

Bah ! Laisse donc ! Elles font toutes la môme déclaration pour gagner du temps.

Labussière. — Pas celle-là... Je te jure que c'est exact. Tavemier, viens-nous en aide, je t'en supplie ; fais cela pour un vieux camarade.

Tavernier. — Allons, vrai ou non, pour toi je veux bien essayer.

Labussière. — Merci !

Tavernier. — C'est la femme, n'est-ce pas, à qui était adressée la lettre ?

Labussière. — Oui.

Tavernier, consultant sa liste. — Une religieuse ?

Labussière. — Oui !

Tavernier. prenant des notes gaiement. — Ça c'est pluS

piquant. Et pour la beauté du fait, vous avez des chances.

Labussière. — N'est-ce pas ?

Tavernier. — Et le père de l'enfant ? C'est ?

IjABUSSière. — Lui !

Martial. — Martial Hugon.

Labussière. — Aide de camp de Jourdan.

Tavernier, môme jeu, il détache de sa ceinture un encrier de corne qu'il pose sur la table, avec une plume courte plantée dans l'en-

crier. — Un militaire ! C'est complet ! Heureusement pour vous, Fouquier n'est plus là.

Il écrit sur la table et passe le papier a Labussière.

Labussière. — Ah ! merci ! merci !

On entend l'appel qui continue à l'intérieur et le nom de fille Lecoulteux I Martial, frémissant et serrant la main de Labussière. —

Elle !... c'est elle !...

Fabienne franchit le seuil, les mains liées, les cheveux coupés, et parait devant le guichet, suivie d'autres condamnés.

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