Scène première JACQUELINE, BÉRILLON
Au lever du rideau, Jacqueline est occupée à épouaseter la table et les sièfes. On entend dehors la voix de Bérillon.
BÉRILLON, appelant — Carmagnolc !
Jacqueline continue sa besogne en chantonnant entre «es dents.
Jacqueline, fredonnant
J'avais égaré mon fuseau.
Je le cherchais sur la fougère...
BÉRILLON, de même, hors de scène. — Cannagnole, Sais-
tu OÙ est ma pipe ?
Jacqueline, gagnant la droite pour épousseter le fauteuil Colin, en ôtant son chapeau.
Me dit : « Que cherchez-vous bergère ? »
Nouvel appel. Même jeu. Bérillon paraît sur le seuil de la porte d'intérieur à gauche de l'alcôve. Il est à demi habillé, en manches de chemise, bretelles tricolores, costume de sans-culotte, pantalon rayé, bonnet phrygien bleu à crête rouge avec une énorme cocarde. Il tient d'une main une brosse, de l'autre, sa carmagnole et, sous le bras, son sabre et le baudrier.
BÉRILLON. — Citoyenne Bérillon, tu es devenue sourde ?
Jacqueline, se retournant et jouant l'étonnée. Pendant toute la soône, elle continue à faire le ménage. — Tu m'as appelée ?...
BÉRILLON. — Non, si peu !... Tu n'as pas entendu, peut-être ?
Jacqueune. — J'ai entendu : « Carmagnole ! »
Elle traverse à l'avant-scène et va à la fenêtre dont elle pousse les volets.
BÉRILLON. — Eh bien ?
Jacqueline. — Eh bien, je m'appelle Jac<]ueline et je vous ai signifié que je ne répondrais jamais qu'à ce nom-là !
BÉRILIX)N, posant son bonnet sur la table avec le sabre et la
carmagnole. — Ah ! l'entêtement des femmes !
Jacqueline. — ... Et la bêtise des hommes ! Cette idée de m'appeler Carmagnole et de débaptiser notre petit Joseph pour l'appeler : « Ça ira !» Je lui ai dit : « Toutes les fois que ton papa t'appeUera : « Ça » ira », tu n'iras pas. »
BÉRILU>N, après avoir brossé son bonnet, endossant la carmagnole tout en parlant et trouvant sa pipe dans sa poche. — Ah !
voilà ma pipe !... (ii la poee sur la table.) Enfin, tu ne veux pas comprendre que c'est une comédie pour les autres, pour le quartier ! Et que ces noms-là nous posent comme solides patriotes ! Ainsi, moi, Hippolyte Bérillon, crois-tu que je n'aie pas im autre air
à m' appeler comme je fais : Casca ? Le citoyen Casca Bérillon ?
Jacqueline, arrangeant les rideaux de TalcÔve. — Qu'est-
ce que c'est encore que cet Iroquois-là ?
BÉRILLON. — Casca ? C'est un ancien qui a immolé César... Une façon de dire que j'immolerais comme lui.
Jacqueline, elledescend et vient lui aider à passer sa carmagnole.
— Toi ?... Non, laisse-moi rire... Si ce César-là te donnait seulement une chiquenaude ! Ah ! mon Dieu ! Quelle course !
Elle le secoue en tirant sur le bas de la carmagnole.
BÉRILLON, protestant — Oh ! mais...
Jacqueline, lul passant son baudrier sur l'épaule. — Mais
laisse-moi donc tranquille ! Tu ne peux seulement graisser ton sabre sans frissonner de le voir tout nu.
(Elle se recule pour le regarder.) Et de quoi encore est-ce
que tu as l'air avec ce bonnet-là ? D'un vieux coq.
BÉRILLON, marchant sur la droite. — Et mon briquet ?
Si tu crois que ça m'amuse de l'avoir tout le temps qui me bat les mollets.
Jacqueline, reprenant sa besogne. — Alors, ôte-le, nigaud ! Un brave homme de mari, de père, de commerçant ! Le premier lampiste du quartier ; qui n'a pas son pareil pour les quinquets et qui est tout le temps hors de sa boutique pour aller vociférer avec les autres, au comité de sa section!
BÉRILLON. — Oh ! ma bonne Jacqueline, si tu savais comme ils sont mauvais ! Ah ! les gredins ! Mais tant plus qu'ils sont enragés, tant plus que je dis comme eux pour ne pas avoir l'air d'un suspect !
Jacqueline, remontant vers lui. — C'est ça, la peur !
BÉRILLON, effrayé, à mi-voix, allant au secrétaire. — VeUX-
tu pas crier comme ça !
Jacqueline. — Eh ! je veux crier, moi ! C'est révoltant à la fin ! Je ne suis qu'une femme, mais c'est moi qui leur dirais leur fait.
BÉRILLON, il s'assied sur le siège devant le bureau et tire son
trousseau de clefs pour l'ouvrir. — Tu n'entends rien à la politique !
Jacqueline. — Et qu'est-ce que vous allez encore fricoter là-bas, dès le potron-minet ?
Elle ouvre la porte à droite de l'alcôve et secoue le torchon au dehors.
BÉRILLON. — Le comité est convoqué d'urgence.
Il ouvre un tiroir et y prend de l'argent
Jacqueline, refermant la porte. — Parce que ?
BÉRILLON. — Paraît qu'il y a eu du grabuge hier à la Convention et que la journée sera chaude.
Jacqueline. — Et vous allez en profiter pour boire?
BÉRILLON, refermant le tiroir. — Ça, OU boira ferme. Jacqueline, elle descend avec le torohon prendre la brosse sur la table ainsi que le plumeau qu'elle va déposer dans la pièce à gauche
de l'alcôve. — A tes frais ?
BÉRILLON, il remet le trousseau de clefs dans sa poche. —
C'est probable.
Jacqueune. — Cest ça... et, quand vous aurez bien bu...
Elle disparaît un instant
BÉRILLON, debout — Nous prendrons les mesures patriotiques propres à déjouer les projets liberticides des factieux qui, sous le masque du modérantisme, sèment parmi nous les ferments de la discorde !
Jacqueline, rentrant et fermant la porte. — Oui, va,
charabia... Tu as appris ça par cœur ?
BÉRILLON. — Tu peux le croire ? Est-ce que ma soupe n'est pas prête ?
Jacqueline. — Ah ! ta soupe ! c'est bon pour le lampiste, la soupe. A présent que te v'ià déguisé en tigre, j'oserais jamais t' offrir de la soupe !
BÉRILLON, piteusement — Alors, il ne faut plus quc je mange ?
Jacqueline. — Non ! Allons, file et va hurler avec les loups... poltron !
BÉRILLON, prtt à pleurer. — Mais ce n'est pas une raison pour me traiter comme un ci-devant nègre !
Jacqueline, le repoussant — Va !... Va !...
BÉRILLON, piteux. — Quand on a pour mari un pauvre sans-culotte comme moi !...
Jacqueline, elle prend la pipe sur la table et la lui donne. —
On les porte !... V'ià ta pipe, allons, détale !
BÉRILLON, avançant la main pour lui prendre la taille. —
Alors, tu ne veux pas m' embrasser ?
Jacqueline, lui tapant sur les mains. — Non !
BÉRILLON. — Ma chère petite femme, si tu savais comme j'ai peur, vrai, tu aurais pitié de moi.
Jacqueline, lui tendant la joue. — Allons, va, grosse bête... Et tâche de ne pas faire trop de mal.
BÉRILLON. — Ah ! Dieu de Dieu ! Quand est-ce donc que ça finira? Quand est-ce donc ?
Il sort par la porte du fond, à droite de l'alcôve.