V. De là trois sortes de tumeurs
1° Les tumeurs cancéreuses proprement dites, les seules qu’on doive désormais désigner sous le nom de cancers ;
2° Les tumeurs fibro-plastiques ;
3° Les tumeurs épidermiques ou mieux épithéliales. Je préfère cette dernière dénomination, parce que l’épiderme est une espèce du genre épithélium, et surtout parce que les couches desséchées de l’épiderme, en s’accumulant les unes sur les autres, peuvent donner naissance à des tumeurs inertes (cors, verrues), bien différentes de celles que j’étudie.
VL Les tumeurs fibro-plastiques pures peuvent exister partout où il y a du tissu cellulaire ; elles semblent être le résultat de certaines inflammations chroniques; Quoi'qu'avant de la tendance à s’accroître
et même à s’ulcérer, elles peuvent guérir quelquefois sans opération ; elles guérissent presque toujours par l’opération. Elles doivent être rayées de la classe des tumeurs malignes.
VII. L’élément fibro-plastique pouvant se développer partout où le tissu cellulaire est atteint d’une affection chronique quelconque, on le rencontre fréquemment dans des tumeurs épithéliales ou cancéreuses ; mais il n’v est qu’adventif, il n’en modifie ni la nature ni la marche.
VIII. 11 n’y a pas de tumeurs mixtes composées en partie d’élément épithélial, en partie d’élément cancéreux.
IX. 1 uîs tumeurs épithéliales ne peuvent débuter que par les surfaces recouvertes d’épithélium. Elles sont très-souvent dues à des actions mécaniques ; elles croissent en général plus lentement que les véritables tumeurs cancéreuses; elles s’ulcèrent tôt ou tard, s’accroissent alors plus vite, envahissent les tissus voisins, et peuvent même pénétrer dans les os ; mais les ulcères auxquels elles donnent lieu ne deviennent pas le siège d’hémorrhagies ; l’engorgement des ganglions lymphatiques correspondants ne survient que dans des exceptions infiniment rares; il ne se produit jamais d’infection générale, et la mort ne survient que par l’épuisement inséparable des longues suppurations. En un mot, ces tumeurs sont essentiellement locales ; élles ne récidivent jamais quand on les enlève complètement. Lorsqu’elles se produisent après l’ablation, c’est toujours sur place, parce qu’on ne les a pas enlevées en totalité ; elles ne récidivent pas , elles continuent.
La presque totalité des affections dites cancers de la peau, notamment le no U me tangeré, et le prétendu cancer des ramoneurs, presque toutes les tumeurs de la lèvre, beaucoup de tumeurs de la langue, du voile du palais, de la verge , de la vulve, du vagin , du col utérin , prises trop longtemps pour des cancers, ne sont autre chose
que des tumeurs épithéliales. J’ai une fois rencontré cette affection au pylore; M. Lebert l’a trouvée dans l’arachnoïde pariétale de l’homme, et M. Robin dans la membrane interne des veines iliaques du cheval.
X. Une tumeur qui actuellement ne renferme aucune cellule cancéreuse n’a pas plus de chances de devenir cancéreuse que n’importe quelle autre partie du corps de l’individu qui en est atteint. La théorie de la dégénération et de la transformation des tumeurs est une hypothèse sans fondement. Il n’y a pas à la réfuter; elle est réfutée par cela seul que rien ne l’établit. Or, jusqu’ici rien ne prouve qu’une tumeur puisse passer de l’état de bénignité à l’état de malignité.
XI. Les hypertrophies glandulaires, déjà distinguées des cancers par A. Cooper, ont été de nouveau confondues avec eux par des observateurs inattentifs. On a pris pour des cellules cancéreuses les cellules épithéliales qui payent les cul-de-sacs glandulaires. C’est encore M. Lebert qui a renversé cette erreur. La distinction entre le cancer proprement dit et l’hypertrophie glandulaire est toujours possible pour ceux qui connaissent la structure intime des glandes.
XII. I ,es tumeurs glandulaires hypertrophiques peuvent avoir l’air de récidiver après l’ablation, parce qu’une partie encore saine de la glande, respectée par l’opération, peut s’hypertrophier à son tour; mais quel que soit le nombre des récidives, le mal reste toujours local, et guérit tôt ou tard par une dernière opération.
XIII. On n’a pas le droit de dire qu’une tumeur est cancéreuse par cela seul qu’elle a récidivé. Il n’est permis d’appeler cancéreuses que les tumeurs dans lesquelles le microscope a démontré l’existence de l’élément cancéreux.
XIV. L’élément cancéreux se compose de noyaux libres et de cellules pourvues de noyaux semblables aux noyaux libres. L’uniformité et Ta régularité des noyaux contrastent avec les variations de forme et de volume que présentent les cellules. Tantôt le nombre des noyaux libres l’emporte sur celui des cellules, et tantôt c’est le contraire. Les cellules peuvent manquer, les noyaux libres ne manquent jamais. J’ai remarqué que, dans les cancers récidivés, les cellules étaient fort petites et fort peu nombreuses ; plusieurs fois même je n’en ai pas trouvé du tout.
XV. Les véritables cancers peuvent se produire partout où il y a des vaisseaux. Ces tumeurs se développent sans cause connue; l’influence de l’hérédité est même loin d’être démontrée. Elles s’accroissent ordinairement plus vite que les tumeurs épithéliales ; elles déterminent toujours, tôt ou tard, dans les ganglions lymphatiques correspondants, des engorgements qui revêtent le caractère des cancers; elles déterminent toujours , postérieurement à l’engorgement des ganglions, une infection générale de l’économie connue sous le nom de cachexie cancéreuse. Plus tard , enfin, elles déterminent souvent la production d’un grand nombre de cancers secondaires dits métastatiques ; ceux-ci peuvent se manifester partout, mais ils ont une prédilection marquée pour les glandes et les ganglions. Cet accident est fréquent, je l’ai vu neuf fois. 11 se produirait probablement toujours, si les malades vivaient assez longtemps.
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XVI. Ce n’est qu’après avoir mûrement réfléchi , qu’après avoir recueilli de nombreuses observations et suivi* longtemps les maîades, que je me hasarde à émettre la proposition suivante :
Lorsque, à la suite d’une opération, le microscope a montré que la tumeur enlevée était réellement cancéreuse , la tumeur récidive toujours au bout d'un temps plus ou moins long, soit dans la cicatrice, soit autour de la cicatrice , soit dans les ganglions correspondants , soit , plus rarement , dans quelque autre point de l’économie.
1849. — Broca. 8
XVII. Les tumeurs récidivées marchent localement et généralement d’une manière plus rapide que les tumeurs primitives ; si on les enlève, la repullulation se fait plus promptement que la première fois.
La récidive a lieu le plus souvent dans les six mois qui suivent l’opération , mais elle n’a lieu quelquefois que beaucoup plus tard. Je ne l’ai jamais vu se faire attendre plus de deux ans.
La plupart des idées qui précèdent sont partagées aujourd’hui par les hommes qui s’occupent à la fois d’anatomie générale et d’études cliniques : elles sont presque toutes développées dans l’ouvrage de M. Lebert. C’est cet auteur, je le répète , qui a accompli la révolution dont je viens de me montrer partisan. Ayant eu le bonheur d’être averti à temps de la structure des tumeurs dites cancéreuses , j’ai pu en étudier un grand nombre pendant ipon internat dans les hôpitaux ; j’ai pu suivre longtemps les malades qui les présentaient, observer avec fruit le mal et ses terminaisons diverses. C’est ainsi que je suis arrivé à cette conclusion désespérante : le véritable cancer ne pardonne jamais. A part quelques détails d’une importance bien moindre , cette proposition est , parmi celles que je viens de formuler, la seule qui m’appartienne; mais elle m’a paru être assez grave pour être citée ici. Afin de la justifier, il a bien fallu commencer par une exposition aussi rapide que possible des découvertes micrographiques.
Ces découvertes sont en opposition avec les théories classiques ; elles font table rase de tout ce qu’ont dit jusqu’ici les chirurgiens les plus justement célèbres, et cependant, après les avoir vérifiées, il m’a semblé qu’on pourrait les adopter sans être accusé de présomption et sans manquer de respect à ses maîtres. Certes, je suis heureux de le reconnaître, ce n’est ni le talent, ni la persévérance, ni l’idée philosophique qui a fait faute à nos devanciers ; les lacunes
qu’ils ont laissées et les erreurs qu’ils ont commises sont dues uniquement à l’insuffisance de leurs moyens d’investigation.
C’est qu’en effet, depuis quelques années, le microcospe a ouvert une ère toute nouvelle à la science de l’organisation. Ce merveilleux instrument, longtemps banni des études sérieuses et relégué dans le cabinet des curieux , est devenu aujourd’hui l’une des bases les plus solides de l’anatomie. Il nous a révélé les mystères des formations embryonnaires et l’admirable texture des tissus parvenus à leur entier développement : lui seul pouvait nous servir d’appui dans l’étude plus épineuse encore des altérations innombrables dont ces tissus peuvent être atteints.
En lisant la préface du premier livre de Morgagni, on es’t frappé de l’analogie qui existe entre son époque et la nôtre ; alors l'anatomie pathologique , encore au berceau , vint se heurter contre les théories humorales et les doctrines empiriques. En présence de la révolution imminente dont la médecine était menacée , une réaction violente s’alluma contre la jeune science, qui attaquait deux puissances également redoutables : la tradition et la routine. La lutte fut longue et passionnée ; mais il faut bien toujours que la vérité triomphe : la victoire resta à l’anatomie pathologique.
De même aujourd’hui , l’étude des derniers éléments qui composent les tissus malades vient d’agrandir subitement le domaine de la physiologie pathologique. La micrographie a déjà froissé plus d’une théorie et ruiné plus d’une hypothèse, mais aussi elle a soulevé des résistances opiniâtres.
On n’a donc épargné au microscope ni les calomnies ni les injures : on a dit que c’était un instrument infidèle, source d’illusions et d’erreurs; que, dans ses images confuses, chacun pouvait à son gré trouver les formes les plus diverses ; on a mis en opposition quelques résultats contradictoires qu’on a trouvés dans les auteurs , et rejetant dédaigneusement toutes les idées nouvelles , on a cru pouvoir passer outre.
Le microsôope, si injustement repoussé, a bien le droit de se dé-
fendre. Il faut en finir une fois pour toutes avec ces accusations banales que chacun répète sans y avoir réfléchi.
Le microscope , a-t-on dit, donne des images fausses. Cette objection malencontreuse retombe lourdement sur ceux qui la font. Qu’ils suivent un cours de physique, ris apprendront la marche des rayons lumineux à travers les lentilles. superposées. Il est bien clair que le microscope montre ce qui existe ; rien de plus , rien de moins.
Le microscope, dit-on encore, est une source fréquente d’illusions. À mesure que les grossissements deviennent plus considérables , à mesure aussi les images deviennent plus sombres, les contours plus indécis. Les illusions d’optique se produisent à la faveur de cette espèce de crépuscule, comme elles se produisent réellement à la nuit tombante, dans le tableau des objets éloignés. Chacun peut dessiner à volonté dans ces ombres mal limitées les formes que cherche son imagination.
Cette objection est fondée , mais que prouve-t-elle ? Que jamais les observateurs sérieux ne doivent employer les grossissements capables de rendre les images confuses par défaut de lumière. Dans l’état actuel de l’art des opticiens , tout grossissement qui dépasse 1200 diamètres (800 diamètres d’après les nouveaux calculs deM. Robin ) est une source de confusion. Au-dessous de cette limite , les images sont suffisamment claires ; étant donnée une préparation, chacun doit y trouver les mêmes éléments.
Mais alors d’où viennent ces contradictions innombrables dont tout le monde parle tant ?
Et d’abord ces contradictions sont plus apparentes que réelles : elles portent sur l’interprétation plutôt que sur la forme des éléments histologiques ; de plus elles sont rares, et n’existent que dans quelques détails accessoires. Est-il un observateur, même médiocre, qui nie aujourd’hui l’existence des globules de sang, de lymphe, de pus, celle des animalcules spermatiques , celle des corpuscules osseux ? Non. Seulement on a pu se demander si les spermatozoaires sont ou ne sont pas des animaux, si les globules de lymphe se changent ou
non en globules de sang, si les corpuscules osseux sont ou non en communication avec les grands canalicules vasculaires par l’intermédiaire des petits canalicules calcaires. Mais, je le demande, est-il un point de la plus grossière anatomie sur lequel on n’ait discuté plus longuement encore ?
Sans parler des luttes entre Vésale et les galénistes ; sans rappeler le canal de la moelle , les glandes articulaires , les conduits hépalocystiques, le canal de Cochwitz, et tant d’autres mystifications anatomiques ; sans opposer Sabatier, qui donne à l’urèthre un pied de longueur, à M. Malgaigne , qui ne lui accorde pas 6 pouces; trouveronsnous seulement deux anatomistes qui s’entendent sur les aponévroses de l’aine et du périnée? Peut-on exiger des études microscopiques une précision supérieure à celle de l’anatomie visible à l’œil nu ? N’est-il pas plus qu’évident que le microscope est aussi innocent des erreurs des micrographes, que le scalpel de celles des anatomistes? C’est une réflexion qu’on ne fait pas généralement, surtout lorsqu’on acquiert la preuve qu’on s’est trompé, parce qu’on aime mieux accuser un instrument que de s’accuser soi-même.
Mais la cause du microscope est assez bonne pour triompher en faisant des concessions. Eh bien! soit, je veux bien l’admettre; il y a dans la micrographie une foule de faits inexacts ou controuvés. Qu’est-ce que cela prouve? Qu’il y a de bons et de mauvais observateurs, qu’on se hâte trop de publier le résultat de ses recherches, et surtout qu’on se croit compétent en microscopie, à une époque où on devrait se contenter d’apprendre et de vérifier ce que les autres ont dit. Lorsqu’on a jeté trois fois les yeux dans un microscope, ou voit les images aussi nettes qu’après des études prolongées ; on les décrit, on les dessine même, puis on dit : Voilà ce que j’ai vu, mes yeux sont aussi bons que ceux d’un autre ; si quelqu’un voit autrement que moi, c’est que le microscope est trompeur. Eh bien! non.
Le monde des infiniment petits est un monde à part; la plupart des couleurs y ont disparu, la perspective y est toute nouvelle; les objets vus par transparence semblent réduits à deux dimensions, et
tous les éléments compris dans leur épaisseur paraissent situés sur le même plan. Quelle habitude, quelle éducation ne faut-il pas pour plier le sens de la vue à ces observations entièrement neuves! Le nourrisson, qui a pourtant le toucher pour rectifier ses erreurs, tend les bras pour prendre la lune ; les notions de la perspective ne lui viennent que peu à peu. Il en est de même dans les premières tentatives de l’élève en microscopie. Puis, que de précautions il faut prendre pour ne pas introduire dans une préparation quelque élément étranger. Un brin de chanvre , un grain de poussière , une bulle d’air, ont bien des fois trompé les commençants.
Dans les tissus les plus simples, on peut trouver des globules de sang, de lymphe, de graisse, des fibres de tissu cellulaire. C’est donc une étude à faire de longue main, sous la direction d’un maître, en procédant du simple au composé, et on ne doit jamais se hasarder à porter un jugement sur un tissu morbide avant de connaître à fond l’histologie normale. Ordinairement on suit une marche précisément inverse ; c’est sur les tissus malades qu’on fait ses premiers essais, avant même d’avoir lu un traité d’anatomie générale. Est-il étonnant que tant de gens rejettent leur microscope, désenchantés par l’insuccès de leurs débuts ; que tant d’autres, bien plus blâmables, refusant de redevenir apprentis, accumulent erreurs sur erreurs, contradictions sur contradictions ?
Par une initiative heureuse, dont doivent se féliciter tous les amis du progrès, la Faculté a senti que les études histologiques devaient commencer de bonne heure et marcher de front avec les autres études médicales. L’institution du laboratoire de microscopie nous promet de beaux résultats pour l’avenir.