ACTE II, SCENE I
Ce mortel vertueux, pour nous si secourable, Aux autels de nos dieux lève d'heureuses mains, Que son amour consacre au salut des Romains. Pressé des flots nombreux d'une assemblée immense, Il y reçoit les vœux d'un peuple qui l'encense. Leur voix a jusqu'à moi porté ce cri vainqueur , Ce nom sacré de père et de libérateur, Dont s'acquitte envers lui l'amour de Rome entière. Lorsqu'il n'a plus d'enfant, ah ! qu'il en soit le père ! Où fuir? où me cacher l'éternel repentir Du cruel déshonneur dont je le vais couvrir?
junie.
De votre piété quelle injuste faiblesse î Réunie à l'époux cher à votre tendresse , Ne voyez que l'hymen dont la sévérité Vous fait de son amour un bonheur mérité.
TULLIE
Ah ! je n'en jouis plus î et bientôt délaissée , J'ai vu par d'autres soins sa tendresse effacée. L'amour est sans pouvoir sur des cœurs endurcis ; Il me laisse aux regrets dont ses feux sont suivis 5 Il me fuit, ou vers moi ne revient moins coupable Que pour me montrer mieux ma perte irréparable , Et me rendre témoin des funestes complots Où le démon de Rome expose son repos.
Le seul Catilina le gouverne, l'inspire , Et lui souffle à la fin le mépris qu'il respire. Le cruel, que jamais je ne vis qu'en tremblant, Venge ainsi de ses feux l'affront toujours sanglant-,
,8 CATILINA
Et me punit du tort de n'avoir pu me plaire , En m'enlevant l'époux que mon cœur lui préfère. Hélas ! l'ingrat ! après ce que j'ai fait pour lui I En sa fidélité quand j'ai mis mon appui, Et que de cet hymen , dont j'ai fait mon partage , Je n'ai sans son amour que la honte et l'outrage ! Tu sais, sans écouter le devoir ni ses droits, Que j'ai pour être à lui bravé jusqu'à nos lois ; Et que, sans regarder la gloire ou l'infamie , A la honte, aux regrets, j'ai condamné ma vie. Dans la sévérité de nos antiques mœurs, Bornant nos seuls désirs à plaire à nos vainqueurs , Et sous la sainteté de nos dieux domestiques Du bonheur d'un époux gardiennes uniques, Leur gloire peut du moins, de leur célébrité, Couvrir l'éclat des torts qu'elle nous a coûté; Mais quand de cet époux la dureté cruelle Repousse encor de lui l'épouse criminelle, Et ne la soutient plus quand tout vient l'accabler, Alors de ses mépris qui peut la consoler ? Et que lui reste-t-il , à soi-même rendue, Que la honte et l'opprobre où je suis descendue ? Ne pense pas pourtant que, prête à pardonner, Des horreurs de mon sort je me laisse étonner. Tyrans qui sous vos lois prétendant nous réduire, D'un sexe dédaigné vous disputez l'empire , Tremblez I sous tant d'affronts ce courage abaltu, Peut, dans son désespoir, retrouver sa vertu. Sous quelque indignité que le sort m'humilie, C'est d'une esclave enfin que le ciel fit Clélie!