‹ Thétre en versChapitre 3 sur 96 · ÉDITEUR · texte numérisé non relu

ÉDITEUR

Mademoiselle et cher Éditeur,

Vous voulez publier Le Roman d'une Suit dans un de ces petits livres exquis, chers aux bibliophiles, et que les eauxfortes de Rops rendent si précieux?

J'y consens volontiers.

Oui, il me plaît qu'elle soit réimprimée, cette épouvantable comédiB qui m'a valu jadis (oh! comme il y a longtemps, longtemps!) les rigueurs de la justice, et grâce à laquelle, à Fâge ingén» où il est si doux d'aller voir se déshabiller sous les branches les bamadryades de Meudon, j'ai passé un mois dans la morne prison de Sainte-Pélagie, sous la surveillance hargneuse d'un guichetier appelé Vert-de-Gris, en compagnie de cochers maraudeurs, de marchands de vin qui avaient mis de l'eau dans leur lait, de marchands de lait qui avaient mis de l'eau dans leur vin, et de jeunes voleurs de souliers. L'un de ceux-ci mangeait de la chandelle avec passion, avait soixiiDtô-quatre dents, et s'appelait Ratier. Qu'es-tu devenu, mon jeune et hideux compagnon de captivité? Je t'en ai longtemps voulu, parce que tu m'avais dérobé dans ma pistole un mouchoir de batiste dont les initiales brodées étaient mon unique et chère consolation. Pendant que je faisais mon chemin à ma façon, — il est des vocations diverses, — tu as persévéré, j'imagine, dans la carrière

duToI, lu as escaladé des murs, enfoncé des portes, vidé des. tiroirs, des caisses, et des juges sévères t'ont sans doute envoyé à la Nouvelle-Calédonie ou dans quelque prison cellulaire. Je les approuve, à cause du mouchoir.

Mais si j'autorise la réimpression de ma comédie, ce n'est pas que je la juge bonne! Parfaitement absurde, voilà ce qu'elle est en effet; et peu originale, dans sa recherche de l'originalité. Le Roman d'une Niiit, c'est Les Marrons du Feu, avec la rime riche en plus, et le génie en moins ; Alfred de Musset avait accroché au balcon l'échelle de corde par où j'ai grimpé jusqu'au boudoir de Bombinella, et mon Antonio a baisé sur les lèvres de cet te folle fille la bouche de la Camargo. Une seule chose dans cette bouffonnerie mérite peut-être quelque estime : l'inquiétude de la forme; j'espère aussi que quelques lecteurs y reconnaîtront, dans le ton et dans l'allure des vers, cette « qualité » spéciale, presque indéfinissable, inhérente aux vers de ceux qui ne cesseront jamais d'en faire.

En somme, l'œuvre, parfois macabre, est frivole et médiocre.

Mais elle n'est pas coupable, et elle n'est pas dangereuse, non, non pas, non, mille fois non! A l'heure actuelle, quand je la relis, je me demande avec stupeur où diantre les juges d'autrefois ont pu trouver un prétexte pour m'envoyer tenir compagnie au jeune Ratier qui avait presque autant de dents que le dieu bleu Chrichna.

Non seulement vous pouvez éditer Le Roman d'une Nuit, Mademoiselle, mais vous pouvez le lire!

Pour ce qui est de moi, je ne parviendrai jamais à me repentir de l'avoir écrit.

Depuis quand, sacrebleu ! n'est-il plus permis, lorsqu'on a dix-huit ans, et que le souper a été gai, et que les femmes ont été clémentes (il leur a suffi, pour être bonnes, de ne pas cacher leurs bras), depuis quand est-il défendu de se divertir après boire, en chantant de folles chansons? La joie, c'est de la vertu ; la mousse du Champagne ne tache pas les consciences. Oui, c'est vrai, j'ai promené dans les tripots, '"î^rmi les filles qu'on embrasse et les brocs que l'on yide, des

moines peu austères; j'ai fait bavarder des bouffons et chanter des étudiants ; j'ai soulevé un peu les rideaux de l'alcôve où soupire un duo d'amour; dans le fantasque emportement d'une nuit de carnaval, j'ai mêlé les Pierrots avinés et les Arlequins ivres ; le sang comme un vin plus rouge a coulé sur la neige ; et peut-être quelques-uns de mes extravagants ivrognes a-t-il lâché, sans y prendre garde, ([uelque cynique parole. Où est le grand crime, s'il vous plaît? C'est rivrognerie de ces fous, et non l'auteur lui-même qui parle. D'ailleurs, épées de bois et blasphèmes pour rire. Est-ce que l'on croit à ces caxiavres? Vous savez bien qu'après la farce jouée, ils vont se lever et rentrer dans la vie réelle; comme les comédiens au dernier acte de L'Illusion comi/ne. Je voudrais que l'on me montrât un seul homme un peu intelligent, capable de prendre au sérieux ce cauchemar funambulesque. Hé I bon Dieu, n'entendez-vous pas que tous les vers de la Comédie chantent, comme l'épigraphe de la farce, sur l'air du Carnaval de Venise: tra la, la. la, la la, la laire ?

C'est pourquoi je vois sans peine la réimpression du Roman (Tune Nuit, Le public sait que j'ai été condamné, je veux qu'il sache pourquoi. 11 est inutile d'épargner un ridicule à des magistrats qui ont poursuivi Théophile Gautier, Gustave Flaubert, Charles Baudelaire, Barbey d'Aurevilly, Léon Cladel et Jean Richepin.

Et puis, malgré moi, je l'aime un peu, cette comédie impertinente, à cause du temps, du beau temps chimérique où elle a été écrite en quelques folles heures...

En ce temps-là, par une belle matinée de juin, — car cette fantasque histoire peut commencer comme un roman, — un être extraordinaire projetait d'interminables jambes sur l'un des grands chemins qui aboutissent à Paris. Si longue que fût la route, ces jambes, certes, en atteindraient le but! Maigre, plus maigre qu'à aucune époque, il n'a été donné à aucun homme de Fètre, transparent même, si son étroite redingote, quoique amincie par l'usage, n'eût offert encore quelque apparence d'opacité, il allait, ses courts cheveux

dressés par le vent qiii rebroussait sa course, sa narine de faune relevée comme si elle eût flairé quelque nymphe prochaine. Parfois, sans s'arrêter, il paraissait écouter le bruit que faisait sur les cailloux le clair ruisseau qui fuit, et souriait avec un air d'attendrissement délicieux. Aux petites hirondelles qui volent, il faisait des signes de menace amicale et arrachait, toujours' courant, des touffes d'herbes fleuries. Aucun bagage, d'ailleurs. Quoi de plus gênant qu'un bagage? Une poche de sa redingote pourtant, — celle sous laquelle le cœur bat, — était renflée comme par quelque paquet. Il marchait toujours avec les allures rectangulaires du Matamore dessiné par Théophile Gautier. « Qu'avez -vous à déclarer? » lui demanda un employé de l'octroi. Le voyageur, fièrement, répondit : « Rien! »

Rien, en effet, voilà ce qu'avait Albert Glatigny.

D'où venait-il? Son père, un honnête gendarme, — de qui plus tard il parlait souvent des larmes pleins les yeux et la voix tremblante d'émoHon, bien qu'il fît peu de vers sur les personnes de sa famille, — son père, un matin, ne le vit pas s'asseoir à la table patriarcale. Que voulez-vous? une troupe de comédiens vagabonds était passée par la bourgade, et Glatigny, qui avait quinze ans alors, s'était féru d'amour pour les cheveux roux de la soubrette. Son cœur, comme une mouche, s'était pris dans cette toile d'araignée en or. Mais il fallait gagner sa vie. « Vous serez souffleur », dit Zerbine. Elle lui expliqua ce que c'est que d'être souffleur; il ne comprit pas bien et répondit : « C'est convenu ». Il rencontra d'abord quelque difficulté dans l'exercice de la pro-"" fession acceptée. Ce n'était pas qu'il ne sût pas souffler, c'était qu'il ne savait pas lire. Huit jours plus tard, il avait appris, en soufflant. Oui, c'est à force d'épeler les mornes phrases de M. Eugène Scribe ou de M. Anicet Rourgeois qu'il retint ses lettres, cet enfant qui plus tard devait égaler en délicatesse et en préciosité les plus subtils ouvriers du style ! L'apprentissage fut amer. Mais du fond de sa niche il voyait flamboyer dans Tapothéose du gaz les cheveux dorés ^erbinette. D'ailleurs, un jour, chez quelque bouquiniste,

dans une ville où l'on coucha, il s'avisa d'acheter L' s Stalacti/e.^ de Théodore de Banville. Dès. lors, il vécut ébloui! Un poète lui avait révélé la poésie; il voulut lire tous les poètes. Il ne s'est jamais rappelé comment il avait fait pour se procurer un Ronsard ; il se le procura. L'ivresse devint iiTémédiable et s'accrut de jour en jour, à mesure qu'il entrait plus intimement dans la connaissance des chefs-d'œuvre. Afin de lire Virgile, dont André Chénier lui avait parlé, il apprit le latin. Entre deux portants de coulisses, il étudiait gravement la grammaire de Lhomond! et un soir qu'il soufflait — car il soufflait toujours, regardant du coin de l'œil un livre chéri ouvert à côté de l'odieuse brochure, — une comédienne en représentation, au lieu de la phrase attendue: « Non, misérable, vous ne m'arracherez paê ma fille! » l'entendit murmurer : « Nos patriam fugimus, nos dulcia linquimus arvai >)

Souffleur,' comédien, toujours piauvre, jamais triste, combien de temps dura cette vie? quatre ou cinq années, je crois. Elle ne semblait pas près de^s'interrompre, lorsqu'un jour, à Alençon, le vagabond rencontra l'éditeur Poulet-Malassis et Charles Asselineau, l'-aimable et regretté bibliophile. « Il faut aller à Paris », lui dirent-ils, quand ils eurent lu ses premiers vers, «i^ort bien, dit Glatigny, j'y vais « ; et il partit, à pied.

Que Tenait-il faire dans la grand' ville? Eh ^ parbleu, la conquérir !

Alors — c'était Vers le commencement de l'année 1861 — il y avait à Paris quatre poètes : Théophile Gautier, Leconte de Lisle, Charles Baudelaire, Théodore de Banville; car celui devant qui s'inclinent religieusement tous ceux qui pensent et qui rêvent, car le Père était « là-bas, dans l*îlel »

Incontesté, paisible, heureux, Théophile Gautier régnait, regardant fece à face la calme figure de Gœthe, et peu détourné des visions sereines par la nécessité du feuilleton et de .la vaine critique.

Dans la hauteur de ses rêves, Leconte de Lisle, plus illustre que célèbre, s'isolait, n'interrogeant qu'Homère ou Hésiode évoqués sur la beauté de ses poèmes antiques.

Charles Baudelaire, qui déjéi ravissait de rares esprits, étonnait la multitude des sots ; il passait pour quelque peu diabolique, en attendant qu'on le reconnût divin.

Plus imprudent et plus familier, Théodore de Banville jetait isur tous, à pleines mains, ses resplendissantes pierreries. Celui-là, il fallait bien qu'on le vît, car il éblouissait de tout près. Ce rôle de météore à travers la foule obscure l'amusait, et, parmi les auteurs de vaudevilles, d'opérettes et de mélodrames, il laissait la traînée lumineuse d'un dieu qui passe dans le soir. -

Autour de ces poètes, qui faisait de beaux vers? Auguste Vacquerie, en proie au drame et les yeux tournés vers l'île d'où devait revenir le Maître, semblait avoir oublié les --«Ixûphes et les rythmes; il s'en est souvenu depuis. Louis Bouilhet s'éloignait trop rarement du théâtre, Léon Dierx ne s'était pas révélé encore. Sully-Prudhomme était un nom que l'on ne connaissait pas. Ignoré, François Coppée s'ignorait lui-même. Seul, Alphonse Daudet avait publié ses délicates Amoureuses^ mais le roman bientôt devait le prendre, en nous laissant un long regret. Hélas ! la fade romance et l'élégie aux rimes pauvres triomphaient! Faisant voguer des nacelles de papier dans des cuvettes qui croyaient ressembler au lac céleste d'Elvire, repleurant avec des yeux de veau les larmes divines d'Alfred de Musset, quelques hommes— oh! qu'ils soient oubliés! — se croyaient des poètes. De l'art, nul soupçon; de la langue, du rythme, nul souci. Du moins, la tendresse vraie, l'émotion sincère, la passion, en un mot, l'exprimaient-ils parfois? Jamais, et pas un seul d'entre eux ne posséda une seule des qualités auxquelles ils se vantaient de sacrifier toutes les autres.

Enfin Glatigny vint, et le premier parmi les nouveaux, à travers ce concert de) sanglots enroués, fit sonner les belles rimes avec un bruit joyeux de sequins entre-choqués.

Mais les sequins de ces rimes, Albert Glatigny ne les avait pas dans sa poche, même en menue monnaie. Le poète parisien fut aussi pauvre que le comédien de province. Vainement, quelques amis — parmi lesquels, au premier rang,

LE ROMAN DT^'E NUIT i3

Théodore de Banville qui a toujours ranimé ceux qui défaillaient #— l'encourageaient et tentaient de le secourir. Il souffrait. Mais il ne le disait pas. Pour un dîner de moins dans son sobre estomac, pour une déchirure de plus au coude de son habit, il se fût plaint, lui qui, en plein hiver, sous les froides étoiles, après avoir soupe d'une carotte arrachée dans un champ voisin, n'avait eu un soir d'autre vêtement qu'un étrange costume de théâtre, fait avec de vieux journaux peints de couleurs brillantes? Allons donc! il en avait vu bien d'autres, ^t il espérait certes en voir d'autres encore. Sans soucis apparents, il arpentait le grand Paris avec ses ^ jambes de sept lieues. Pluie ou beau temps, n'importe, il allait et, toujours, quelle que fût peut-être l'anxiété intime de son âme, c'était le même Albert Glatigny, joyeux, familier, conteur de bouffonnes histoires, faisant sauter, à force de rire, les boutons de son gilet, — quand il restait à son gilet des boutons, — fou de passion pour son art et d'enthousiasme pour ses maîtres, amoureux de toutes les femmes, même des moins cruelles, content de tous les hommes, même des plus mauvais, empruntant quelquefois cent sous, espérant rendre des trésors; probe d'ailleurs, hautain parfois et n'entendant pas raillerie sur certaines choses, et brave au point que. le jour de son premier duel, se souvenant de ses mésaventures de comédien quand il créait en province quelque rôle nouveau, il s'écria, comme la balle de son adversaire lui passait près de l'oreille avec un petit bruit vif : « Je serai donc sifflé à toutes mes premières! »

Une joie le soutint dans ces pénibles jours; grâce à la générosité d'un ami, — je remercie ici M. Ernest Rasetti au nom de tous ceux qui ont aimé Albert Glatigny, — il put enfin voir imprimé le manuscrit qui lui gonfTait la poche — celle sous laquelle le cœur bat, — le jour de son arrivée à Paris; il publia Les, Vignes folles.

Certainement, ce premier recueil, fantasque, violent, en désordre, où se montrent trop visiblement l'influence directe de Théodore de Banville et parfois celle de Charles Baudelaire, ne saurait être comparé aux vers achevés plus tard par

14 THEATUE EJ^ VERS

Glatigny lorsque, viril et devenu grave, moins peut-être à 4cause de ses longues souffrances qu'à cause du bonjieur de s'en voir consolé par une aimante et dévouée épouse, il put recueillir son copur et son esprit dans des poèmes plus proches de la. sorte de perfection à laquelle il lui était permis d'aspirer. Mais, "à Tépoque où il lut publié, ce livre, dépourvu de la niaise sensiblerie qui déshonorait -alors la poésie et révélant un artiste sou<^ieux des nobles formes, dut paraître remarquable et l'était en effet. 11 conserve l'honneur de marquer une date heureuse dans l'histoire poétique de ces dernières années.

Or, vers le même temps, — c'est du plus loin qu'on se souvienne, — un autre jeune homme, appelé Catulle Mendès, tout frais débarqué de sa province ef que n'avaient pas fait connaître quelques vers publiés çà et là, venait de fonder une revue littéraire: La Revue fantaisiste. Albert Glaiiigny s' scvisa de l'aller voir et de lui apporter Les Vignes folles. Une dédicace au crayon disait :

Voici les vers que dans mes courses ' J'ai faits au hasard du chemin, Ainsi que l'on boit l'eau des sources Dans le creux brûlant de sa main.

Le jeune homme de province lut le livre et fut émerveillé.

— Vous êtes un poète! dit-il le lendemain, quand il revit Glatigny.

Celui-ci répliqua: .

— Vous en êtes un autre!

Ces injures échangées, les deux jeunes gens se serrèrent la main, et ce fut le commencement du groupe qui devait se former; du groupe — non pas de l'école, entendez-vous' bien! — que Ton a tour à tour appelé les « Fantaisistes », les (( Impassibles », — oh! dites-moi pourquoi? — que l'on a nommé plus tard les u Parnassiens »; de ce groupe si longtemps repoussé, raillé, bafoué, qui a exercé cependant une si manifeste et ?xi profonde influence, non seulement sur la

poésie, mais sur toute la littérature de ce temps! Et ceux^à même qui disent non, en se fâchant, savent bien que je dis vrçii.

Vous en souvenez-vous, mes camarades de jadis, mes amis de maintenant, — car la vie, qui sépare les autres hommes» n'a fait qiie mieux nous unir^ nous, poètes ! — vous en souvenez-vous, de la petite Revue fraîche, téméraire, jolie, à la couverture piïfipahte. dont nous étions les impertinents Buloz, dans Fâge invraisemblable où- Chérubin se borne encore à embrasser Técopce des arbres? La Rente fantaisiste était la revue bien nommée ; toutes les jeunes et folles aadaces, elle les avait, narguant les pédanlismes et les sottisjes, pouffant de rirfc au nez des Philistins, bafouant les railleurs, ces bourgeois plus méchants, et ne comprenant icibas que deux choses, -qui sont tout à la vérité : la Poésie et la Joie ! Pour moi, lorsque je songe à elle, c'est toujours avec un doux tremblement au cœur, et avec un sourire de tendresse, comrne un homme qui, au milieu des angoisses, et même du bonheur, se souvient de sa première amourette.

J'y pense aussi avec fierté.

Car elle eut, cette folle, le courage magnanime, et qui parut étrange, de faire l'émeute des vers, des véritables vers, contre ce roi, le sentimentalisme élégiaque, et cette reine, la Faute-de-Français; car, adoratrice effrénée du Génie et delà Passion^ elle célébra de toutes ses chansons déjeune oiseau le Maître suprême alors exilé, et dél'emlit, elle seule, de. toutes ses petites griffes, l'œuvre de Richard Wagner, alors incomprise ; car elle eut la gloire d'être ai)prouvée et patronnée par ces hauts et purs esprits: Théophile Gautier, Charles Baudelaire, Tliéodore de Banville, et l'honneur de rechercher ou.d'îjiccueillir, de révéler à ce petit nombre qui est bientôt le grand nombre, la plupart des jeunes talents que la France admire aujourd'hui; pour ne point parler des poètes -^ elle eut tous les poètes! — c'est sous la couverture satinée et couleur d'or de la petite Revue qu'Alphonse Daudet, peu iliustre encore malgré Les Amowrewses, publia

quelques-unes de ses exquises fantaisies, que Jules Claretie — vous rappelez-vous, mon cher confrère, Les Amours d'une Céioine? — glissa, presque hésitant, ses toutes premières lignes, que Léon Cladel, farouche improvisateur, mais quel artiste à présent! enferma, ainsi qu'on met des tigres en cage, ses plus formidables nouvelles, qui mordaient et déchiraient les feuillets. Ah ' comme nous sommes vieux déjà ; mais comme nous sommes jeunes encore !

C'est dans le bureau de La Revue fantaisiste que j'ai vu Sully- Prudhomme pour la première fois.

Un lieu passablement extraordinaire, ce bureau. Des tentures de Perse, vertes et roses, qui riaient à l'œil avec un air de prairie, s'étonnaient de l'acajou des armoires et des tables; une chaise-longue, au fond, qui ne s'ennuyait pas toujours, boudait le fauteuil de cuir et le cartonnier plein de poèmes. Presque un salon, qui aurait bien voulu être un boudoir.

C'était là que tous les jours, l'après-midi, vers trois heures venaient Théodore de Banville, nous offrant, dans sa bont.é de jeune maître, les éblouissements de sa verve lyrique et parisienne, — Orphée et Balzac mêlés; Charles Asselineau, aux cheveux doux, longs, déjà gris, ayant aux lèvres ce sourire ironique et tendre, que Nodier seul, avant lui, avait eu ; et Charles Baudelaire, svelte, élégant, un peu furtif, presque effrayant à cause de son attitude vaguement effrayée, hautain, d'ailleurs, mais avec grâce, ayant le charme attirant du joli dans l'épouvante, — l'air d'un très délicat évèque, un peu damné, qui aurait mis, pour un voyage, d'exquis habits de laïque; son Éminence Monseie:neur Brummel. Là aussi, Albert Glatigny, avec sa vagabonde faconde, un poing sur la hanche, la cravate défaite, le gilet trop court, — ô ignorance entêtée des bretelles! — nous récitait, ayant aux lèvres son rire de jeune faune amaigri parles tendresses de nymphes, ses amoureuses strophes aux rimes retentissantes comme des bruits de baisers! Mais ce n'était pas toujours de littérature que l'on s'inquiétait au bureau de La Revue fantaisiste: plus d'une fois, le soir venu, après les graves maîtres partis,

il arriva aux très jeunes poètes, — ne ris pas, public, tu les envies ! ^- d'entrer dans le salon de perse rose et verte, accompagnés de muses qui peut-être ne savaient pas l'orthographe, mais qui riaient bien aux bouches diseuses de vers avec les rimes de neige de leurs trente-deux dents I

Lorsque Sully-Prudhomme se présenta, — un matin, — je pris un air très grave et presque magistral. Je dus lui sembler d'autant plus ridicule qu'il avait, je pense, quatre ou cinq années de plus que moi. Mais quoi ! n'étais-je point, malgré mon menton imberbe et mes cheveux d'enfant, — je les ai expiés, ces cheveux ! — n'étais-je point un directeur de Revue? tandis que le visiteur n'était, en somme, qu'un «jeune poète » venant offrir des vers au recueil que je dirigeais. Ah ! qu'on était gamin ! Le souvenir de ces enfantillages-là, aujourd'hui, nous amuse.

Mais SuUy-Prudhompie m'étonna. Doux, calme, grave, vêtu avec une correction qui, pour un observateur subtil, aurait dû être le pronostic déjà du futur habit à palmes vertes, il parlait d'une voix lente, lointainement sonore, comme si on l'eût entendue d'une chambre voisine, ne faisait guère de mouvements, — seulement des gestes de politesse, qui saluent, tendent la main un peu, ne se rétractent pas, mais se restreignent, — n'était pas timide, mais modéré, mais paisible, avait dans toute son attitude comme un ennui d'être vu, comme une rechefche de solitude, et, dans sa parole parlée presque à regret, un infini désir de silence I Dans ses yeux, presque tristes, purs comme des yeux de jeune fille, se peignait tout le rêve des aspirations sacrées et des mourantes tendresses.

Tel je l'avais vu autrefois, tel, à peu près, je l'ai revu, non pas vieilli, virilisé, il y a peu de mois, chez Victor Hugo.

Toujours cette paix, cette calme réserve, ce charme poli, qui a des reculs de sensitive; toujours dans les regards, ce rêve qui s'isole.

Et qui sait si ce n'est point à cet éloignement instinctif de l'éclat, à cet amour du silence et de la bonne solitude, que

la *' THÉÂTRE EN VERS

Sully-Prudhomme a dû en grande partie sa belle renommée? Pour se faire distinguer parmi la foule, le meilleiM" moyen n'est pas de faire de grands gestes ni de mener plus grand fracas que le vulgaire des passants; on est tenté, parmi les pèles-mèles et les brouhahas, de suivre de plus près celui qui marche à pas sourds et d'écouter, eo tendant l'oreille, celui qui parle à voix basse.

Hélas 1 la Revue fantaisiste où Le Roman .d*ime Nuit avait été publié, ne survécut pas longtemps à la condamnation de son directeur. Malgré la très spirituelle et très généreuse plaidoirie de M^ Lachaud, elle dut payer l'amende ; et comme elle était peu riche...

, Mais elle eut de joyeuses funérailles. C'est mon procès que je veux dire.

Comme nous étions assez fantasques, nous, les néo-romantiques, le..ju?étoire, ce jour-là, présenta un aspect qui ne manquait pas de pittoresque. Certes les maîtres — Méry, Léon Gozlaa, Gustave Flaubert, Charles Baudelaire, Théodore de Banville, Philoxène Boyer — qui étaient venus à l'audience pour mé donner un témoignage de sympathie dont je serai éternellement fier et pour me défendre par l'autorité de leur présence, portaient des habits d'une convenance irréprochable et gardaient un maintien parfait. Mais les nouveaux Jeune^France, hardis et fougueux, se gardaient bien d'avoir de ces modesties ; beaucoup de tètes défiaient les Philistins chauves par l'abondance effrénée des chevelures, beaucoup de cravates violentes éclataient sur la blancheur des che~ mises, beaucoup de gilets offensaient les yeux bourgeois par des flamboiements écarlates ; et c'était, k la g"" chambre, comme un coin du foyer de la Comédie-Française le premier • soir de Hernani.

D'ailleurs, si je fus condamné, je ne fus pas sifflé.

Quand le substitut du procureur impérial eut achevé de lire d'une voix retentissante — en accompagnant les vers de commentaires furibonds — l'un des trente -six passages incriminés de l'ouvrage, des applaudissements éclatèrent..

L'orateur leva la tète, triomphant.

Mais il comprit vite son erreur eb sa joie fut de peu de durée. i

Ce n'était pas sa harangue que l'on applaudissait: c'étaient mes vers ! -,

Veuillez agréer^ Mademoiselle, l'expression de ma respectueuse sympathie.

Catulle Mendès.

PERSONNAGES

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