‹ Thétre en versChapitre 50 sur 96 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

ORLANDA, DANIELO

DANIELO timide, qui se tient sur le seuil

Hélénal...

ORLANDA

Danielo !

Mais elle ne bouge pas, elle attend, un peu moqueuse. Un silence. Elle se retourne à demi, souriante.

Venez.

DANIELO

toujours de loin, avec une voix d'èxtaso

Je vous regarde Parmi le songe épars du soir qui tremble et luit. douce jeune feii|me avec la douce nuit Le même enchantement d'ombre pure vous mêle, Elle', jour comme vous, vous, mystère comme elle, Et, charmé, je m'arrête au seuil, et n'ose pas... Tel, enfant, j'avais peur que le vent de mes pas Ou mon souffle, à l'autel fragile et clair des vierges, Ne fanât la candeur liliale des cierges !

JfiO THEATRE EN VERS

ORLANDA

avec une malignité tendre

Les bienheureuses des autels enluminés

Se taisent, or ou marbre, et moi, j'ai dit : venez...

DAMELO s'approchant un peu

O délice ! — J'avais dans Tâme tout à l'heure Un sombre désespoir qui se courrouce et pleure. Mais l'angoisse, le deuil, tout ce qui me troubla, Fait trêve, et je souris, — puisque vous êtes là ! Une fois, dans le cloître où ma ongue prière Va des croix de l'église aux croix du cimetière, Je voyais un cyprès hanté par les corbeaux ; Soudain, comme à l'éveil d'invisibles flambeaux. L'arbre, joyeux, fut plein de soleil sur la tombe ; C'est qu'il avait senti passer une colombe !

ORLANDA

La colombe est bien loin de l'arbre...

DANIELO d'un élan

Mon amour I

Alors, elle s'avance, elle voudrait poser sa tête sur l'épaule de Danielo . Il l'écarté doucement.

ORLANDA câline

Comme on serait bien là ! Je pense tout le jour

Que je mettrai ma tête à côté de la vôtre.

Nous avons une horloge ancienne, où Marc l'apôtre

Montre Theure du doigt. « Bon saint, quelle heure est -il ?

Pas plus tard? » Je voudrais pousser, c'est puéril,

Ce doigt trop lent, et sens prêt à chercher querelle

A rhorloge mon cœur qui bat plus vite qu'elle î

Vous ne m'en voulez pas d'être une enfant ainsi,

Danielo?

Elle le considère.

Mais, monsieur, que veut dire ceci :

La fleur que vous cueillez au ravin, Téglantine Qu'un peu de rose ressemblance me destine, Présent de chaque soir, — hier, quand je la reçus. L'aile d'un papillon tremblait encor dessus, — Où donc est-elle? Hélas I faut-il que je suppose Votre cœur sans amour ou le buisson ëîms rose!

dans une rêverie douloureuse

Ame de grâce, où tout sourit, où rien ne ment. Vous êtes mon extase, et serez mon tourment.

ORLANDA

Votre tourment? Pourquoi?

DANIELO

Je voulais vous le taire, Je ne puis. Je reprends ma route solitaire; Et c'est la fleur Adieu que j'apporle ce soir.

ORLANDA

Je ne veux pas d'adieux!

16fi THEATRE EN VERS

DANIELO

Héléna ! mon devoir Du côté du désastre et de la mort m'entraîne. Oubliez.

ORLANDA

Quel est donc votre devoir?

DANIELO

La haine.

ORLANDA

NonI Famour! Taijiour seiill Vous n'êtes obligé Qu'au bonheur que je donne et qu'au bonheur que j'ai! Puis, qu'il vous plaise ou non de me laisser, n'importe, Je vous garde! Quand on est douce on est très forte.

Elle lui met udo main sur Tépaule, vers le cou, elle regarde, elle lui sourit, de tout près. *

Allons, partez.

DANIELO

Oh! quand sa main frôle mon bras, — Elle fait cela sans péché, ne sachant pas — Je défaille... Adieu! *

ORLANDA

Non!

DANIELO

Téloignant gravement

Sœur des saintes! vous êtes Si pure qu'en suivant tous les pas que vous faites

Votre ange dit : <t Je vins du ciel, mais elle y va ! » Et je suis près de vous un passant qui trouva Sur sa route une perle, et Tadmire, et se penche, Et n'y veut pas toucher parce qu'elle est trop blanche.

ORLANDA

Il est certain qu'il fut toujours très réservé.

DANIELO

Le seul bonheur que mes respects eussent rêvé, C'était sous mon baiser ton front de fiancée. Dans la chapelle en fleurs, où, de jour traversée, La sainte du vitrail qui sourit aux hymens A l'aube dans les yeux et des lys dans les mains. Tu venais d'innocence et de lumière ceinte ; Et l'on s'imaginait que j'épousais la sainte !

ORLANDA

Ce cher bonheur^ que vous rêviez, et que j'attends, Nous l'aurons. Ma famille...

DANIELO

violent

Est-ce que j'ai le temps D'attendre le bonheur?. L'impitoyable urgence De mon destin joindra la peine à la vengeance; Et tout mon avenir tient en l'instant qu'il faut Pour qu'un oiseau blessé s'abatte d'un peu hauti

ORLANDA d'une murmurante voix, perceptible à peine

Eh bien, n'attendez plus. Quelque aveu qu'il m'en coûte...

Il» THEATRE EN VERS

DAXIELO

Qucdis-to? -

0RLA5DA

Que je raime! et tn sais bien que, toute.

Je suis à toi!

DA5IELO

Grand Dieu !

0RLA5DA

-Mais pourquoi donc m*avoir Parlé de mort, de fuite el d horrible devoir? Cette histoire, j ai cru d'abord qu'elle était vraie; Et, tu comprends, je suis une enfant qui s'effraie. La prière eût suffi de votre cœur au mien ; Même, à quoi bon prier, quand la sainte veut bien? On ne demande pas les choses qu'on possède.

Je vous laisse ordonner, parfois, sans que je cède, Mais c'est pour le bonheur d'entendre votre voix! Il n'était pas besoin de m'effrayer, tu vois? Que je doive être ou non votre femme, n'importe, Je suis depuis longtemps votre servante, en sorte , Que je fais, simplement, sans peur ni désaveux. Tout ce que vous voulez, non, tout ce que tu veux!

DANIELO

Est-ce que j'entends bien? Vous, passante céleste, Vous, rôve, à moi! J'aurais avant l'heure funeste L'heure exquise! une aurore au couchant de mon sort! Il «c pourrait qu'en la minute avant la mort Un inefl'ablc don fît tenir une vie Entière de délice et d'amour assouvie,

Et que votre baiser divinisant ma chair Mît tout le paradis au seuil de mon enfer?

ORLANDA

Il pourrait rendre grâce en un discours moins sombre.

DANIELO

Mais noni sur vos lueurs vierges mettre de l'ombre!

Prendre le cygne au bleu du ciel pour lui flétrir

L'aile, et la déchirer! Pis encore, t'offrir,

En présent de matin d'amour, l'infâme épreuve

De n'avoir pas été l'épouse, étant la veuve,

Et, pour draps, mettre au lit nuptial mon linceul.

Oh! ce serait hideux, et lâche! Je pars seul.

ORLANDA

Non ! avec moi.

DANIELO

Le sort me tient en sa puissance.

ORLANDA

Je vous tiens njieux.

DANIELO

Gardez la paix et l'innoeence Et laissez-moi ma part entière de tourments !

ORLANDA

Je fuirai dans tes bras.

DANIELO

Je ne veux pas.

ORLANDA

caressante

DANIELO

Tu mens!

Héléna !

ORLANDA ouvrant vivement l'autre battant du vitrail

L'ombre est claire et tu conijais la route, Partons.

Alors, sous le magnifique ciel de lune et d'étoiles, apparaît toute la terrasse de marbre et la cime des arbres du jardin. Sur la terrasse, une allée de lauriers-roses, assez espacés, qui continue l'escalier invisible, s'élargit jusqu'à l'écartement de tout le vitrail grand ouvert.

Tu dois rester.

DANIELO ORLANDA

Si tu restes !

DANIELO

Écoute I

ORLANDA

l'entraînant vers la terrasse

Non ! viens !

DANIELO

Je suis maudit.

ORLANDA

Non! car je t'aime!

DANIELO

Enfant I C'est le désastre, — et le péché, que Dieu défend 1

ORLANDA

Je t'aime!

DANIELO

Il faut...

ORLANDA

Je t'aime I

DANIELO

Ah ! l'ivresse terrasse Mes forces. Si j'allais l'emmener I Fais-toi grâce! Songe aux sombres remords...

ORLANDA

J'en veux I s'ils sont les tiens I

Et sauve-toi de mon horrible bonheur!

ORLANDA

Tiens!

Elle lai a dit ce mot en un baiser aux lèvres, sous son grand voile blanc dont elle a soudainement enveloppé Danielo. Ils restent un instant immobiles. Ils marchent, ils s'éloignent vers le jardin, entre les lauriers-roses de la terrasso. Il s'arrête, il hésite encore. Elle lui met le bras au cou. Ils sont tous deux rayonnants de lune parmi les fleurs.

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