‹ Theveneau de Morande; étude sur le 18e siècleChapitre 4 sur 55 · La Borde a fait notamment la musique de VAn · texte numérisé non relu

La Borde a fait notamment la musique de VAn

de Louis XV. C'est La Borde, fort bien en cour puisque le maître l'autorisait à faire de la musique dans son propre cabinet, qui désigna Beaumarchais au vieux roi, alors à la recherche d'un

neau perdu et retrouvé, paroles de Sedainc. Cette pièce fut jouée sans succès le 20 août 1764. Avec Chamfort pourcollaborateur,LaBordedonna aussi, le 8 mai 1765, les Ai7iours de Gonesse, autre insuccès, et avec Saint- Marc Adèlede Pontliieu, en décembre 1773. Il était plus heureux avec M"c Guimard qu'avec le public, et faisait la musiquedes pièces de Carmon tel jouées à Pantin dans le petit palais de la danseuse. En 1769, La Borde fut en partie ruiné, ce qui chagrina M"e Guimard, d'autant plus qu'à la même époque le prince de Soubise lui retira ses 2,000 écus par mois.

Mais la danseuse se réconcilia avec le prince, qui exigea, en juin 1773, le renvoi de La Borde dont la présence et la cour assidues avaient été jusque-là tolérées. « A force de rechercher les causes de ce procédé, disent les Mémoires secrets, les gens de Rucl ont trouvé que le sieur La Borde avoit donné ce qu'on appelle en leur langage une galanterie à la demoiselle Guimard; que celle-ci l'avoit procurée au maréchal prince de Soubise, le maréchal àM^e la comtesse de f Hôpital, et la comtesse à... Ici se perd cette généalogie... » La Borde se consola en allant à Genève mettre en musique Pandore, opéra de Voltaire. M""" DuBarry lui avait donné pour mission d'embrasser de sa part le grand homme sur les deux joues. Voltaire répondit à la favorite :

Quoi! deux baisers, sur la fin de ma vie! Quel passeport vous daignez m'envoyer!

Deux, c'en est trop, adorable Egcrie :

Je serois mort de plaisir au premier.

11 y avait un second couplet dans lequel Voltaire,

homme « supérieur dans la négociation ^) pour remplacer les invalides et les policiers et avoir raison du terrible biographe de M""' Du Barry. Beaumarchais accepta la mission délicate qui lui était proposée et se rendit à Londres en mars 1774^ sous le nom de Ronac, anagramme de Caron. Morande ne demandait qu'à se laisser corrompre. Dans les lettres qu'il avait adressées au duc d'Aiguillon et à M. de Sartine,

après avoir dit à la comtesse qu'il avait pris la liberté de rendre les deux baisers à son portrait, concluait avec une exquise galanterie :

Vous ne pouvez empêcher cet hommage, Foihle tribut de quiconque a des yeux : C'est aux mortels d'adorer votre image; L'original étoit fait pour les dieux!

Après la mort de Louis XY, La Borde fut naturellement disgracié, sous rinflucnce des ennemis de M^i' Du Barry. II transmit sa charge de premier valet de chambre du roi à Richard de Livry, fermier général, qui lui céda de son côté moitié de sa charge. Le nouveau financier, qui avait beaucoup voyagé, fit graver, en 1777, les nombreux croquis qu'il avait rapportés de Suisse et d'Italie. Le roi de Prusse lui acheta, diton, les dessins originaux pour i,5oo,ooo livres, ce qui était un joli denier. On voit que La Borde avait plusieurs cordes à son arc, et qu'il cultivait un peu tous les arts d'agrément, depuis la danse, ou plutôt les danseuses, jusqu'à la musique et au dessin. Nous avons un peu insisté sur cet aimable personnage parce qu'il représente l'un des types les plus accomplis de l'homme du monde au wiii" siècle.

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l'auteur des Mémoires secrets d'une Jîlle publique avait lai-même fait son prix. D'après ce que raconte Dutens, dans les Mémoires d'un voyageur qui se repose, il fut convenu entre l'envoyé de Louis XV et le libelliste que ce dernier supprimerait toute rédition, moyennant une somme de 32,ooo livres et une pension de 4,000 livres, dont la moitié serait réversible sur la tête de sa femme '. M. de Loménie dit, nous ne savons sur la foi de quels témoignages, que Morandc ne toucha qu'un capital de 20,000 francs comptant; mais la Police dévoilée et le Diable dans un bénitier donnent le même chiftVc que Dutens, qui tenait ses

I. Dans sa rcponsc, d'ailleurs probablement apocryphe, à MiueCahouet de Villcrs, M"'" Du Barry s'exprime ainsi au sujet de l'achat du libelle de Morandc : « Sans avoir lu cet abominable libelle, je ne me souciois point de l'acheter. Je me suis toujours mise audessus du qu'^H dira-t-on, et je me f... de tout ce qu'on peut écrire de moi. Il a fallu que l'enjôleur Beaumarchais vînt employer toute son éloquence pour me déterminer à acheter un manuscrit que j'avois refusé à meilleur compte par l'entremise de Benaven. Il a prétendu que c'étoit par zèle pour la gloire du roi que je devois empêcher cet ouvrage de paroître, si ce n'étoit pour moi. D'ailleurs le duc d'Aiguillon avoit aussi intérêt d'étoulTer ce libelle; et voilà comme je me suis laissée aller à choisir un pareil négociateur, bien digne au surplus de cette mission et qui s'en est acquitté à merveille. » Espion anf;lais, t. III, p. 5i.

renseignements de Beaumarchais en personne. Quant à la pension de 4,000 livres, d'autres disent 4j8oo francs, c'était un contrat de rente bien authentique. Tous les exemplaires de la biographie de M""= Du Barry furent brûlés dans un four à briques^ aux environs de Londres; on n'épargna qu'un seul exemplaire. Les feuilles furent coupées en deux moitiés : Beaumarchais garda l'une et Morande l'autre. Si l'ouvrage reparaissait^ le contrat serait frappé de nullité. Tel fut l'étrange marché que passa Beaumarchais '. Le duc d'Aguillon aurait bien

1. A côté de la version de Manuel, il est équitable de placer la version donnée parTheveneau de Morande lui-même dans sa Réplique à Brissot. Paris, 1791, page 20.

« M"o d'Eon sait comment je fis les mémoires secrets de M^c du Barry que le Manuel de la Police appelle un libelle effroyable, et pour lequel il i.lit que j'ai été soudoyé par des personnes considérables. C'a été tout uniment, il faut dire la franche vérité lorsqu'on se confesse en public, le dépit tle me voir expatrié qui me fit imprimer cet ouvrage. M"e d'F.on peut mieux que personne rendre compte delà résistance que j'opposai aux etVorts que l'on fit dans les derniers momens pour m'cngagcr à supprimer ces mémoires. M. deLormois, qui était en Angleterre à cette époque, avait été chargé aussi de travailler à cette suppression. Je refusai ses offres et je lui fis même l'injustice de croire qu'il avait des liaisons avec un nommé Bérenger qui fut envoyé exprès pour me faire tomberdansun piège. Il était accompagné par des suppôts de police que je

voulu savoir quelles personnes de la cour renseignaient Morande avec une perfidie et une exactitude si dangereuses pour le repos du roi ; mais le pamphlétaire ne livra pas des secrets qui faisaient sa force; et Beaumarchais affirme dans un mémoire adressé à Louis XV 1 qu'il refusa, de son côté « de jouer le rôle infâme de délateur ».

Le tour était Joué; l'audacieuse tentative de chantage avait réussi au delà de toute espé-

fis repartir, en prenant de? warra)it (ordre d'arrêter) contre toute la bande. Ce furent MM. de Lauraguais et de Beaumarchais qui parvinrent à arrêter la publication des mémoires secrets, en achetant l'édition entière. Ce marché se rit comme s'ils eussent été des libraires. Les caisses d'envoi étaient faites, et elles allaient partir lorsqu'ils arrivèrent à Londres. Mais Michel Rey, d'Amsterdam, le libraire Hirchmann, plusieurs libraires de Bruxelles, quelques-uns de Rouen et de Paris attendaient leurs envois; mais l'édition et le droit de propriété ayant été vendus en gros, les envois n'eurent pas lieu. Au lieu d'avoir moi-même proposé de vendre, des offres spontanées (.Vaclieter me furent faites; et le marché fut conclu. Je donnerais aujourd'hui la moitié de mon sang pour que Tépître dédicatoireau roi d'Aquitaine et l'introduction aux mémoires secrets eussent été publiés. Ces prétendus philosophes, qui ne sont tout au plus que des aboyeurs de Hollande, auraient vu si je savais juger les événements qui devaient résulter de l'oppression. Les pesans volumes, les plats ouvrages qu'ont écrits et qu'écriront tous les Brissot nés et à naître ne valent pas dix pages de l'introduction des mémoires secrets. »

rance et voilà Morande devenu capitaliste et pensionnaire de la cour de France. Il avait choisi le moment psychologique pour spéculer sur la réputation de M™" Du Barry. A peine le négociateur Beaumarchais ' touchait-il la terre

I. Les relations ne furent pas rompues entre Beaumarchais et Morande à la suite du traité qui assurait une fortune au pamphlétaire. Loin de là; l'intimité des deux personnages devint plus étroite, lorsque Beaumarchais, après la mort de Louis XV, fut envoyé en Angleterre par M. de Vergennes pour obtenir du chevalier d'Eon la remise de la correspondance secrète du feu roi. Plusieurs publications ont fourni assez d'éclaircissements sur le rôle du chevalier d'Eon pour qu'il soil inutile de rappeler ici les circonstances qui ont précédé la mission de Beaumarchais. Nous sortirions de notre sujet en traçant à notre tour la biographie de l'étrange personnalité dont le véritable sexe a donné lieu aux discussions passionnées des contemporains; et nous renvoyons, à cet égard, au livre très intéressant de M. Gaillardet : Mémoires sur la chevalière d'Eon. Dentu, i vol. in-8". L'auteur de la Tour de A^esle a fait disparaître dans l'édition de 1866 les fantaisies romanesques qui gâtaient la première, publiée en i83G et objet d'un plagiat en 1861. Ce que nous devons préciser, c'est le rôle de Theveneau de Morande et l'étendue du concours qu'il prêta au spirituel envoyé de M. de Vergennes. D'Éon avait refusé de rendre la correspondance secrète qu'il avait reçue de Louis XV, à moins d'être complètement justifié des accusations dirigées contre lui par le comte de Guerchy et le duc de Praslin. Il demandait en outre une indemnité de plus de 3oo,ooo livres. Le marquis de Prunevaux et M. de Pumezeux avaient essayé vainement d'amadouer l'obstiné sous-ordre du comte de

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de France et arrivait-il à Versailles pour recevoir la récompense de ses succès diplomatiques

Broglie, l'ancien directeur de la diplomatie secrète de Louis XV. C'est alors que le comte de Vergennes envoya Beaumarchais en Angleterre. On sait que, moyennant la promesse d'une pension de 12,000 livres, Beaumarchais obtint la remise du coffre de fer qui renfermait les papiers déposés chez lord Ferrers.Mais le négociateur, d'accord avec Morande, ayant spéculé dans les paris énormes auxquels se livraient les Anglais sur le sexe du chevalier d'Éon, ce dernier rompit brusquement avec Beaumarchais et adressa, le 27 mai 1776, une longue et curieuse lettre à M. de Vergennes dans laquelle Morande est traité avec la dernière violence :

« La véritable raison secrète de la mauvaise humeur de M. de Beaumarchais envers moi dans cette affaire provient du refus constant que je lui ai fait, ainsi qu'à son intime ami M. de Morande, de les laisser avec leurs associés gagner tout l'argent des polices scandaleuses qui se sont élevées sur mon sexe, sans qu'ils aient pu même m'ébranler par leur promesse de mettre dans ma poche sept ou huit mille louis, si je voulais avoir pour eux cette infâme complaisance... 11 semble qu'il soit venu à Londres plutôt pour ses plaisirs que pour ses affaires, plutôt pour négocier avec Morandequ'avec moi... Lorsque vous avez eu la bonté, Monseigneur, d'envoyer ici M. de Beaumarchais, je croyais n'avoir à traiter qu'avec lui seul. Quel a été mon étonncmcnt, lorsque je me suis vu avoir plus à négocier avec son favori Morande, auteur duGa:^etier cuirassé, c'est-à-dire avec un homme qui n'a ni mœurs ni fortune, ni réputation à perdre, et qui est l'àmc de tous les plaisirset detouslesconseils du sieur Garon !... Ce n'est qu'avec répugnance que je prononce le nom

5o THEVENEAU DE MORANDE.

que Louis XV rendait le dernier soupir, sans avoir acquitté sa dette. Cette catastrophe était

de cet associé : il est au-dessous de mon mépris. Je vous supplie donc, Monseigneur, de ne pas prendre comme un manque de respect envers vous, ni une mauvaise volonté de ma part, la résolution sage et constante où . je suis de n'avoir plus aucune négociation à faire avec deux pareils sujets. Je ne vous dirai pas que le sieur Caron a communiqué au sieur de Morande ce que j'ai écrit à son sujet au feu roi et à M. le comte de Broglie, en 1774, par rapport à son ouvrage sur M™" Du Barry; que de pareilles infidélités et tant d'autres sont bien désagréables dans mon état; mais je me plaindrai de ce qu'il lui communique presque toutes mes alfaires avec la cour, et que celui-ci s'en va par la ville, les distribuant de café en café, de maison en maison. Est-ce ainsi que vous prétendiez être servi, Monseigneur, dans une affaire, sur laquelle vous me faisiez imposer un silence profond? Cette imprudence est une des moindres qu'on ait commises. A quel risque, en effet, M. de Beaumarchais ne s'est-il pas exposé en faisant, à mon insu, retirer de l'hôtel de lord Ferrers le coffre de mes papiers ministériels par son ami Morande qui, peu de temps après, a témoigné le regret qu'il avoit de n'avoir pas retenu ce coffre pour mettre M. de Beaumarchais ou la cour de France à contribution ! » Comme M. dePomereux, Beaumarchais avait pris sérieusement d'Éonpour une femme et lui avait offert de l'épouser. D'Éon, dans la même lettre, se moque agréablement de la méprise du négociateur: « Comme il s'était mis en tête qu'en m'épousant il deviendrait bientôt ambassadeur extraordinaire, et Morande son secrétaire d'ambassade, ils peuvent prendre en passant cette leçon politique de M''^ de Beaumont. » \'. aussi l'Espion anglais t. IX, p. i à 23.

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bien faite pour décourager Beaumarchais; et il ne put s'empêcher, dans une lettre adressée à Morande, de faire ressortir ce contraste entre la bonne aubaine échue au pamphlétaire et la déception éprouvée par l'agent secret du roi : « Je travaille nuit et jour pendant six semaines ; je fais près de sept cents lieues, je dépense près de 5oo louis pour empêcher des maux sans nombre. Vous gagnez à ce travail 100,000 francs et votre tranquillité; et moi, je ne sais plus même si je serai jamais remboursé de mes frais de voyages. »

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