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plus pour eux que brillaient les écailles argentées de son éloquence! Casimir Périer, grand admirateur du mérite de M. Thiers, le chargea d'une mission diplomatique fort délicate et qui ne devait être connue de personne. Justement les vacances approchaient. Le député d'Aix prend un des premiers congé de la chambre, sous prétexte d'une grande fatigue causée par ses luttes parlementaires, e\ se décide à traverser la Provence, pour y recevoir les compliments de ses électeurs.

Il a soin d'écrire à quelques amis afin que l'on sache au juste le jour et l'heure de son arrivée. Sa chaise de poste part ventre à terre. Notre homme se frotte les mains en songeant à l'accueil qui lui est réservé.

On arrive aux portes d'Aix. M. Thiersest fort surpris de ne pas voir une foule enthousiaste se porter à sa rencontre. Toutes les rues sont désertes ; le sous-préfet seul et quelques fonctionnaires se montrent autour de ta voiture du petit dépoté.

Les cloches de h cathédrale ne sont paf

même en branle. Il descend à rhôteU convaincu que la ville est morte ou qu'un démon jaloux de sa gloire en a subitement endormi la population. Cette erreur ne dure pas. Du bruit se fait entendre au dehors ; il regarde et voit une masse considérable d'hommes et de femmes qui se rassemblent sous sa fenêtre.

— Bon! se dit-il, voici la sérénade.

En effet; mais quelle sérénade, juste ciell M. Thiers bondit de surprise et de frayeur au début de cet étrange orchestre.

Les habitants de la ville, armés de pelles et de chaudrons, de casseroles et de pincettes, se mirent à exécuter le plus abominable charivari que jamais oreille humaine puisse entendre. Beaucoup d'entre eux s'étaient munis de cornets à bouquin.

D'autres, après avoir roulé devant la porte de rhôtel d'énormes tonneaux vides, frappaient dessus à tour de bras avec des maillets monstrueux. C'était un orage de cris, de hurlements, de siCQements, aux-

quels Tenaient se joindre des vociférations terribles :

c A bas 1er traître I le traître à la France I le traître a Pltalie 1 le traître à la Pologne I »

Il fallut boire jusqu'à la lie cette coupe amèrede Taffront et de Tinjure. On se demande, après de tels exemples, comment il reste des ambitieux.

« Les cris et le vacarme ne cessèrent que par l'intervention de la force armée.

M. Thiers s'échappa pour se rendre à Marseille; mais le même accueil l'y attendait, et les symphonies reprirent de plus belle. Il ne pouvait paraître sur les places publiques, dans les rues, qu'avec l'escorte de deux ou trois cents soldats.

Le charivari put le saluer encore à Brignolles. Il n'osa point aller à Toulon et dut s'embarquer incognito ^. >

1. Biographie des hommes du jouu tome VI, deuxième partie, page 20i.

Casimir Périer meurt; on rappelle M. Thiers d'Italie, et on lui offre un portefeuille, comme dédommagement de ses tribulations charivariques. Plein de reconnaissance pour la bonté de son roi, le nouveau ministre lui tient à peu près ce discours :

— Sire vous avez, rôdant de par le monde, certaine nièce rebelle et peu respectueuse, qui voudrait arracher la couronne de votre front auguste, sous le frivole prétexte que cette couronne appartient à son fils. Nous devons sans plus de retard mettre fin à une plaisanterie de ce genre.

Donnez-moi carte blanche avec la clef du coffre-fort, et vous me verrez à l'œuvre.

— Bon I dit Louis-Philippe, arrangez cela aux finances, monsieur Thiers. Je compte sur vous.

On sait le reste. Au lieu de faire à l'hé-

roine vendéenne une guerre ouverte,

H-ancbe et Joyale, le m\iû&\x^V\i\ &1>mda

guerre de police, une guerre honteuse : il acheta la fille des rois à un traître indigne, comme autrefois les princes des prêtres achetèrent à Judas le fils de Dieu. Ce nouvel Iscariote s'appelait Simon Deutz.

Son nom, comme celui de l'autre, sera chargé de malédictions jusqu'à la fin des siècles.

Juif, les impurs traitants à qui Ton vend son Âme Attendront bien longtemps avant qu'un plus infâme Vienne réclamer d'eux, dans quelque jour d'effroi, Le fond du sac plein d'or qu'on fit vomir sur toi 1

Nouvellement converti à Rome et recommandé à madame de Berry par le pape lui-même, Deutz gagna la confiance delà duchesse, lapersuadadeson dévouement, et vint dire au ministre :

— Je sais où elle est, que m'offrezvous?

— Un million, répondit Thiers

— Combien âLari\i<^%î

— Deux cent mille francs.

— Tope ! fit Deutz. Je tous la livre.

Le préfet de Nantes fut chargé Am compter les arrhes t. Introduit par Deutz dans l'hôtel où se tenait cachée la duchesse^ il exécuta les ordres impitoyables de M. Thierô. Après seize heures d'agonie et de souCTrances indicibles, la nièce de Louis- Philippe, à demi morte d'inanition et presque brûlée vive, se rendit à ses bour* reaux. Oui, ses bourreaux ! bourreaux de son corps et bourreaux de son honneur! — car la guerre civile était éteinte, car vous n'aviez plus rien à craindre d'une pauvre femme vaincue, dont tous les défenseurs étaient dispersés. Vous deviez la conduire hors de France, en vous inclinant devant elle, comme des valets qui rougissent de leur dévouement soldé, de leur subordination mercenaire. Mais non, la tâche du ministre n'est pas accomplie. Une prison

/. C'éialt M. Maurice Duval.

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s'ouvre; il y jette Marie-Caroline, lui donne pour geôlier un soldat brutal et la rend victime de vexations et de tortures sans nombre. Il pénètre dans les secrets de sa vie, dans le sanctuaire de sa conscience ; il veut provoquer un scandale qui la flétrisse à tout jamais aux yeux de la nation.

Des médecins, envoyés par ses ordres à la citadelle de Blaye, impriment dans les journaux leurs insolents rapports. Bref, il obtient de la prisonnière la déclaration suivante :

« Pressée par. les circonstances et par les mesures ordonnées par le gouvernements,'quoique j'eusse les motifs les plus graves pour tenir mon mariage secret, je crois devoir à moi-même ainsi qu'à mes enfants de déclarer m'étre mariée secrètement pendant mon séjour en Italie.

« Marie-Caroline. »

« De la citadelle de Blaye, ce 22 février 1833. «

Malgré la promesse formelle faite à la duchesse de ne pas publier cette déclaration et de la laisser au dépôt des archives de la chancellerie, M. Thiers ordonne qu^ellesoit insérée au Moniteur. La France entière pousse un cri d'indignation. Tout se comprend enfin* On a soumis une femme, une princesse, une captive au système inquisitorial le plus odieux et le plus cruel, afin de lui briser sur le front la couronne de régente et de rendre le sceptre plus ferme dans la main de la branche cadette. De pareilles actions portent malheur. Où est ^Louis-Philippe ?

Qu'est devenu M. Thiers? Dans quel coin ténébreux est allé se cacher le juif infâme qui leur a vendu la duchesse de Berry ?

Ce n'est pas môme un juif, c'est un'païen immonde, Un renégat, l'opprobre et le rebut du monde, Un fétide apostat, un oblique étranger ', Qui nous donne du moins le bonheur de songer

i Simoa OmIs était natif d« G«Mm\k.

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Qu'après tant de revers et de guerres civiles, n n'est pas un bandit, écume dans nos villes. Pas un forçat hideux blanchi dans les prisons Qui veuille mordre en France au pain des trahisons!

. Mais ne parlons plus de ce Judas. Victor Hugo s'est fait Técho de toutes les âmes honnêtes et l'a marqué du fer rouge de la honte.

Depuis son élévation à la dignité de ministre, M. Thiers prenait goût au maniement des finances. Ne trouvant plus assez d'aubaines à l'Intérieur, il demanda le portefeuille du Commerce et des Travaux Publics, avec un crédit de cent millions pour achever l'Arc de l'Étoile, la Madeleine, le palais du quai d'Orsay, plusieurs autres édifices considérables, et pour replacer sur la colonne la statue de FEmpereur.Alacérémonied'inauguration de cette statue, un des anciens rédacteurs du National se trouva près du ministre &iic la place Vendôme) el dîVt «kwclVwîN.^^^»^

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que ses paroles arrivassent aux oreilles de M. Thiers :

c — Du ridicule au sublime ily a juste cent trente-deux pieds I »

Jamais homme n'eut plus d'ennemis et ne fut attaqué plus violemment que celui dont nous écrivons l'histoire. Nous le traitons nous-méme avec assez de sévérité, nous appuyons assez rigoureusement sur ses défauts et sur ses torts pour ne pas être accusé de flatterie, si Ton nous voit écrire quelques lignes à sa louange. Malgré le système paciGque de Tordre de choses, malgré Guizot et malgré le roi, Thiers, à propos de la question hoUando-belge, fit triompher dans le conseil une opinion généreuse. Anvers vit des troupes françaises arriver à son secours; elles prirent la citadelle qui menaçait la ville du feu de ses canons, sans que l'Europe à qui Ion jetait le gant, osât le relever. Ce fut à la même époque, et sous la surveillance immédiate^ du ministre) c\u« \^% ^wkv^% V^^-

Taux d'achèyement s'exécutèrent. S'il y eut des marchés occultes entre l'administration et les architectes, tant pis pour l'administration et pour son honneur ! mais, nous devons le dire, M. Thiers fit renaître la prospérité publique , jusque-lA compromise; le commerce lui dut un développement merveilleux. Use vante, en outre, et il n'a pas tort, d'avoir rendu deux éminents services au pays, en décidant la chambre i maintenir le tarif des douanes, et en lui faisant voter, dans la même session, la loi municipale et départementale. Qu'il ait, en d'autres circonstances, brouillé l'écheveau législatif et soufflé les lumières, il n'en est pas moins vrai que, pendant le cours de l'année 1833, il a été le palladium de l'industrie nationale et de l'unité française.

L'histoire décidera* que le plateau du mal est infiniment plus chargé que le plateau du bien; mais encore doit-on dire que le second n'est pas tout à fait vide.

La loi sur les associations, présentée en 1834, menaçait de faire éclater l'orage de

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la guerre civile. Peut-être n'appartenaitil pas à Pancien boute-feu du Constitutionnel et du National de provoquer des mesures contre lesquelles il eût lancé jadis la foudre de ses articles. Du reste, il paya de sa personne en avril, et s'exposa courageusement aux balles que lui envoyaient ses anciens amis les républicains.

Une fois Tinsurreetion vaincue, les ministres, ne craignant plus de recevoir les coups de personne, se prirent a se battre entre eux. Thiers et Guizot, jaloux l'un de l'autre, se cherchaient noise. Le maréchal Soult, président du conseil, ballotté chaque jour entre ces deux rivalités ambitieuses, perdit patience et se fâcha sérieusement. Il s'en prit à Thiers comme au plus belliqueux; mais l'intrépide petit ministre déclara qu'il n'avait peur ni d'une voix de rogomme ni d'un grand sabre. Il agaça tellement le héros de Toulouse, il sema tant d'épines sur sa route, il le larda d'épigrammes si vives et si piquantes que celui-ci lai jeta son pot\.e&^\\\M<6 v\ Tk»k^

en l'appelant foutriquet» Ce nom pittoresque eut tout le succès désirable. A partir de ce moment chacun l'emprunta sans gêne au maréchal pour qualitier le ministre.

Dans les nombreuses modifications de cabinet qui survinrent, Thiers rejeta constamment la présidence de Guizot, et celuici n'accepta jamais celle de Thiers. On était obligé de leur donner un homme de paille, aux flancs duquel tantôt Pun, tantôt l'autre mettait la torche.

Enfin le roi comprit que ces deux chevaux, attelés ensemble, le jetteraient dans un précipice. Il résolut de ne leur confier qu'alternativement la conduite du char de l'Ktat. De cette façon il arriva plus lentement, mais aussi sûrement à la culbute. Quand Guizot conduisait, Thiers se faisait mouche,* et le temps qu'on employait à le chasser retardait la marche du véhicule.

Quand Thiers était attelé, Guizot se faisait borne, et son rival èlov^tôîv^\'^ ^^^^\s^<bs^

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trayers de la route, caracolait, ruait, voulait franchir l'obstacle, endommageait les roues et brisait Fessieu. Le péril, au sens de Louis-Philippe, devenait alors beaucoup plus grand. Thiers finit par être sacrifié à Guizot. Cormenin dit très-durement à ce sujet : « M. Thiers a cru qu'un parvenu de cour, champignon poussé dans les boues révolutionnaires, arriverait a la hauteur d'un chêne et protégerait éternellement les Tuileries de son ombre; mais, quand l'orage est passé, les champignons rentrent en terre. »

Chose étrange! ces deux hommes si dissemblables de caractère, de qualités et de défauts, avaient une part égale dans les affections de la bourgeoisie, cette reine tant choyée de l'époque. En y réfléchissant bien, cela s'explique. Le pouvoir s'attachait la bourgeoisie par les moyens que vous savez. Or Guizot s'appliquait à rendre la corruption honnête et Thiers s'appliquait à la rendre aimable.

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Guîzot développait les instincts hypocrites, Thiers flattait les instincts sensuels, et tout s'arrangeait le mieux du monde, car la bourgeoisie, malgré ses débordements, tenait à passer pour une femme vertueuse.

Un jour néanmoins elle oublia les sages préceptes de Guizot, lança son bonnet pardessus les moulins, et suivit Thiers à Grandvaux, terre appartenant au comte Vigier. Jamais nous n'oserions reproduire les détails de cette orgie historique, si la Quotidienne^ sage et dévole personne, honorée de son vivant et canonisée après sa mort, ne nous tendait, du fond de la tombe, sa vieille plume encore humide.

C'était trois mois après l'attenlat de Fieschi. Ecoutez 1 c'est la Quotidienne qui parle :

« Il y a là trois ou quatre ministres, le chef de la police du royaume, des administrateurs et des députés. L'ordre de choses est en goguette, il a mis son chapeau sur l'oreille. Vivent les plaisirs 1 A

demain les afi'aires. C'est la folle journée de Fi^jaro, et le Chérubin de cette folle journée, c'estM.Thiers, Chérubin à barbe grise, petit page d'un demi-siècle^ et qui n'en est pas moins folâtre. On dîne d'abord, mais ce que Brillât-Savarin appelle bien dîner, c'est à dire qu'on dîne trop.

A la Gn du banquet tous les convives sont ivres, mais ivres d'une ivresse brutale, en un mot, soûls somme des cochers. C'est une orgie d'antichambre. Au lieu d'eflBeurer le scandale, on va droit à l'ordure. De lubriques déGs provoquent des réponses plus lubriques encore. On voit la vieillesse se parer publiquement de la verdeur de ses vices et l'on assiste à des scènes dignes de l'Arétin. Les invités de Grandvaux ont disposé sous la table une petite machine infernale, les satanés farceurs qu'ils sont!

La détonation se fait entendre. M. Thiers ne bouge pas, il est averti. Mais ce pauvre

i. La Quotidienne fait etTôMt, M., Ttvlera a'avait que trente-neuf ans.

M. Ducbatel ! On vit bien alors que le dieu du conamerce n'est pas le dieu de la {{uerre. Vous savez les premiers effets du coup de feu, et vous avez vu, j'imagine, la caricature du conscrit entendant pour la première fois le bruit du canon? — Quoi!

M. Duchatel ! — Oui, M. Duchatel! — Fi ! quelle saleté nous dites- vous là ! — Je vous le dis parce que c'est vrai. Le pauvre homme s'en va partout racontant qu'il ne s'est pas trouvé à pareille fête depuis qu'il est sevré. On devait pendant la nuit chasser le lapin aux flambeaux, mais la joyeuse bande de polissons officiels aima mieux s'occup(^r à composer un nouvel acte de cette comédie grivoise.

« — Un charivari àThiers! un charivari à Thiers! > C'est le mot d'ordre qui circule.

«c Déjà les casseroles retentissent, les pincettes tintent, les flambeaux crient, les cloches carillonnent, Ves ft\SXfc\s»^^«^gv^'«>««î^" les marmites éclaleni. G e^V \xv!k\>àK»x^oi».

faire peur au diable. Thiers se lève en sursaut. Il se croit à Aix ou à Marseille; mais c'est un gaillard imperturbable et qui a toujours la répartie..., je ne dirai pas sur les lèvres, vous allez savoir pourquoi. Il s'approche de la fenêtre dans le plus simple des appareils, écarte brusquement les rideaux et fait voir aux mystificateurs stupéfaits son... (la Quotidienne n'sii^Bs écrit visage) entre deux bougies. »

Tel fut le dénoûment de Porgie de Grandvaux. Dupin aîné s'écria, lorsqu'il apprit cette honnête farce de t}on ami Thiers :

— Cela vous étonne? J'avais toujours dit que le gaillard en viendrait là !

Quand on songe que la France a été gouvernée par de tels hommes, on se demande comment le tocsin révolutionnaire n'a pas retenti plus tôt. Vous souvient-il que tous ces nobles convives ont vengé la morale, un beau jour, k Ybl ^\^\à^%\.\^^-

faction de Martin du Nord. Ils étaient sans péché, rien ne s'opposait à ce qu'ils jetassent le premier caillou.

Nous ne ferons pas ici 1 histoire de cette grande bascule ministérielle, qui manœuvra dix-huit ans, de haut en bas et de bas en haut, pour s'arrêter ensuite, et laisser M. Guizot seul auprès du trône. Voyant son rival lui escamoter définitivement la présidence du conseil, Thiers enfourche de nouveau le bidet révolutionnaire. Il commande tous les feux de peloton dirigés contre la dynastie par le centre gauche.

Son Histoire du Consulat, annoncée, dès lors, à grand orchestre, est la bombe victorieuse qu'il bourre de poudre, afin de l'envoyer directement sur les Tuileries.

Les deux premiers volumes paraissent en 1845, et les autres, jusqu'au onzième, suivent à des distances assez courtes. Aujourd'hui M. Thiers a terminé le chefd'œuvre, après s'être aperçu, mais trop tard, qu'il avait battu Louis-Philippe au profit de l'empire.

Il se venge de ce désappointement par une alliance on ne peut plus directe avec les ennemis de Napoléon lïl, et joue le rôle d'une machine de guerre au profit de nos démagogues, qui le portent aux nues, et ne lui accordent aucune estime.

S'il croit à l'importance que lui donnent, à rheure qu'il est, tous les adversaires de la dynastie impériale, il doit être a ses propres yeux complèteïnent réhabilité.

Depuis trente ans il habite un délicieux petit hôtel, situé place Saint-Georges. Des grilles dorées et de beaux ombrages entourent cet édifice, que son maître, par reconnaissance, aurait dû faire construire dans le voisinage de la Bourse. Les enfants ne sont jamais trop près de leur mère ^.

1. Tous les journaux de l'époque dénonçaient le ministre comme jouant à la Bourse, ajoutant qu'il ne s'abstenait pas, non plus que M. Dosne, son beaupère, de consulter le télégraphe, dont les confldences se trouvaient par hasard entre leurs mains. (Biographie Germain Sarrut et SainÉ-Edme, t.VI, deuxième partie, page 22 1 .)

Il s'en fallut bien peu que ce charmant Eldorado ne fût saccagé en 1848. Certains démocrates peu traitables prétendaient que les électeurs de la Seine souffletaient la République, en donnant à M. Thiers un mandat de représentant. Les ennemis de L'ancien ministre réveillaient toutes les neilles histoires endormies dans la poudre lu passé. Plusieurs théâtres parlaient de reprendre deux pièces t, qui renfermaient, disait-on, l'histoire exacte du mariage de M. Thiers, On racontait la dureté de ce fils du peuple pour les membres de sa famille restés dans l'indigence , et nous avons tous reçu, au coin des passages, sur le boulevard, ces cartes curieuses, distribuées en plein soleil, où on lisait :

« Madame Ripert y sœur de m. thiers, ancien ministre président du conseil^ représentant du peuple^ etc^ etc.j — TABLE d'hôte à 2 fr. 50 c, par tête, »

1. La Mère et la fille et Un Secret de famille^ l'une jouée à rodéon à la fin de l&^<\^^\.\^^»\x'ïk'«2^ Vaudeville, en 1834.

Suivait Tadresse. Tous les flâneurs de la capitale allèrent, pendant un mois, dîner au quartier de la Madeleine, chea la sœur de Topulent propriétaire de la vilU Saint -Georges. M. Thiers n'a jamais ei peur du scandale ; il Taffronte, il en rit. Si poitrine a une triple cuirasse de millions qui le rend parfaitement insensible. Il i voulu la fortune , elle est dans ses mains, que lui importe le reste? Lorsque Toccasion s'en présente, il s'amuse à traiter les autres absolunientcomme on le traite, et leur distribue la monnaie de sa pièce avec une libéralité comique. M. Véron, rédacteur en chef du Constitutionnel en 1840, mettait fort dévotement son journal au service de M. Thiers, alors ministre. Cela valait quelque chose. Notr^e bon docteur, abordant un jour Mirabeau-mouche, lui dit d'un air câlin :

— Vous voyez comme je suis à vous.

GratiGez -moi d'une place convenable et qui donne de la considération.

— Oh I oh ! mon cher, vous nie demandez rimpossible ! répondit le petit homme en faisait une pirouette.

Jamais le docteur ne lui a pardonné ce mot plein d'insolence. Le jour où le prince Louis-Bonaparte fut nommé président de la république, Véron se redressa de toute la hauteurdesa rancune. Il força M. Thiers à reprendre l'argent que ce dernier avait versé dans la caisse, et le chassa du Constitutionnely sans la moindre considération. Ce bon docteur comptait sur une grande fortune politique, hélas ! On s'est réconcilié depuis, en apparence du moins, et les Mémoires iVun Bourgeois de Paris caressent assez agréablement l'ancien ministre. Deux renards dans le même piège ne se mordent jamais.

Le 25 juillet 1848, M. Thiers, effrayé pour son caslel de la rue Saint-Georges, et prenant les intérêts de tous les propriétaires de France, combattit courageusement à la tribune l'ogre Proudhon , qui

ouvrait sa large bouche pour engloutir fermages , loyers et rentes , en attendant que les immeubles et les capitaux eussent leur tour.

Mais pourquoi M. Thiers, à deux années de là et au grand scandale de la rue de Poitiers, a-t-il oublié ses nobles doctrines au point de faire une avance aux socialistes? Il pensait peut-être qu'ils allaient vaincre. Heureusement il ne tarda pas à être rassuré à cet égard de la façon la plus complète. Nous laisserons parler ici M. Granier de Cassagnac.

« Le commissaire de police Hubaut pénétra, le matin du 2 décembre, dans la chambre à coucher de M. Thiers, place Saint-Georges, n^ 1. M. Thiers dormait profondément. Le commissaire de police écarta les rideaux en damas cramoisi, doublés en mousseline blanche , réveilla le dormeur et lui notifia sa qualité et son mandat. M. Thiers se mit vivement sur son 8é$ntf porta les ma\us à^^s^eux, sur

lesquels s'abaissait un bonnet de coton, et dit :

« — De quoi s'agit-il ?

a — Je viens faire une perquisition chez vous. On ne vous fera pas de mal, on n'en veut pas à vos jours.

« — Savez- vous que je suis représentant?

« — Je ne puis discuter sur ce point, je dois exécuter les ordres que j'ai.

« — Mais c'est un coup d'État que vous faites là !

« — Je ne puis répondre à vos interpellations. Veuillez vous lever, je vous prie. »

« — M. Thiers se leva et s'habilla lentement, refusant les services des afjents.

Tout à coup il dit au commissaire :

» — Si je vous brûlais la cervelle?

« — Je vous crois incapable d'un pareil acte, monsieur ThVer^. ^w VsvsX ^tas^^

et les vieux systèmes accolés aux destinées de la France. En politique comme en littérature, le talent qui n^a pas la dignité pour guide et pour appui se montre toujours dangereux, rarement utile. Certes, jM. Thiers a un talent réel, incontestable; mais il ne Ta mis en œuvre que pour son intérêt propre. L'intérêt de la société , comme l'intérêt du pays, s'effaça constamment à ses yeux. Pour se venger de la perte d'un portefeuille, il eût porté le fer et la flamme aux quatre coins de Paris et de l'Europe. On le vit assister, en se frottant les mains, au sac de l'Archevêché, ce que ne savent probablement pas les cléricaux, qu'il caresse de temps à autre, quand il croit jouer un tour à l'Empire, et qu'il égralignera sans gêne, de sa griffe voltairienne, le jour où son opposition systématique et rancunière aura besoin d'une volte-face.

Son éloquence est aussi déloyale qu'elle est brillante. Jamais esi^rit i^lus fin^ çlus déJié, plus chatoyanl uamÀ\^\^w^v\&

française pour opérer avec elle des tours plus complets d'escamotage politique, — les fortiGcations de Paris, par exemple. Il manie le raisonnement comme un prestidigitateur manie ses muscades; il le fait passer d'une main dans Tautre, le couvre (lu gobelet, et le montre ensuite où personne ne s'attend à le voir. Pour lui la phrase est une cire molle qui se prête à toutes les logiques, un creuset où For se change en plomb, où le plomb se change en or. Les paroles sortent de sa bouche comme les chandelles romaines s'échappent des baguettes d'un artificier, follement, en désordre, avec mille écarts; mais elles rayonnent, étincellent, s'épandent en gerbes lumineuses, en étoiles, en pluie d'azur. On est séduit, on admire.

£t de tout ce bruit, de tout cet éclat, de toute cette lumière il ne reste que de la fumée.

644 — Paris — Imp. H. Cxi^ioi*, t. ^QVi3K^«x\^, ^\'

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