NOTICE HISTORIQUE
M. DE REMUSÂT
Lue dans la séance publique annuelle de l'Académie des sciences morales et politiques du samedi 11 novembre 1882
Messieurs,
M. de Rémusat est né sous la première République, et il est mort sous la troisième, après avoir travaillé, sous la direction de M. Thiers, à la fonder et à l'organiser. Pendant plus d'un demi-siècle, il a été le familier et l'égal de tous les hommes qui ont dirigé l'opinion et manié les affaires. Il laisse un grand nom en politique, en philosophie et dans les lettres. Il a été souvent méconnu et battu; il a été même proscrit; il a toujours été respecté. Il est peut-être le seul de nos hommes
M 'riilËÉS, GÙIZÔT, RÉMtSAt
d'État contemporains que la calomnie n'ait pas eftleuré.
Le père de M. de Hémusat, ancien avocat général à la Cour des Aides de Provence, avait épousé une petite-nièce de M. de Vergennes, ministre de Louis XVL Madame de Rémusat était presque une enfant, à Fépoque de son mariage; elle n'avait que seize ans. Elle avait perdu son père sur Féchafaud. M. de Rémusat était sans place, presque sans fortune, obligé par nécessité, autant que par prudence, à vivre dans l'obscurité. Après le 18 brumaire, quand le premier consul songea à s'entourer d'une cour, madame de Vergennes, mettant à profit pour son gendre et pour sa fille d'anciennes relations avec madame de Beauharnais, devenue madame Bonaparte, obtint pour madame de Rémusat la place de dame du palais, et pour M. de Rémusat, celle de préfet du palais. Jls quittèrent Sannois, oii ils s'étaient cacliés sous le Directoire, pour aller à Saint-Cloud tenir la première place dans la maison du nouveau sou-
verain, car on pouvait déjà lui donner ce nom, à la veille de l'Empire. On était en 1802. Charles de Rémusat était né à Paris le 14 mars 1797; il avait donc cinq ans au moment de cette petite révolution domestique.
Ses parents auraient peut-être préféré une situation différente ; mais ils n'avaient aucun sacrifice d'opinion à faire pour accepter ce qu'on leur offrait. « Ce fut librement et avec confiance, dit M. de Rémusat, qu'ils s'attachèrent au nouveau régime, et crurent lier leur fortune à la sienne. Si vous y ajoutez tous les agréments d'une position facile et en évidence, au sortir d'un état de gêne et d'obscurité, la curiosité et l'amusement de cette Cour d'une nouvelle sorte, enfin l'intérêt incomparable du spectacle d'un homme comme l'empereur, à une époque où il était irréprochable, jeune et encore aimable, vous comprendrez aisément l'attrait qui leur fit oubher ce que cette nouvelle situation pouvait avoir au fond de peu conforme à leurs goûts,
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à leur raison, et même à leurs vrais intérêts. »
On a publié récemment les Mémoires de Madame de Rèmmai, qui ont obtenu un succès très vif et très mérité ; et l'on y peut voir comment l'approbation sans mélange et l'enthousiasme des premiers jours firent place à un jugement réfléchi, et de plus en plus sévère, à mesure que le caractère de l'homme et celui du règne se développèrent. Le meurtre du duc d'Enghien porta la terreur et la lumière dans l'âme de madame de Rémusat. « Le voilà condamné à éblouir, » lui dit son mari. Ils restaient cependant, et même ils servaient fidèlement, parce qu'en regardant autour de lui, et en se souvenant des excès de la Révolution, ils persistaient à le croire nécessaire. Mais on comprend ce qu'une telle situation et une telle clairvoyance avaient d'embarrassant dans le détail de la vie. L'empereur n'aimait pas à être deviné. A la fin du règne, M. de Rémusat et sa femme , tout en conservant un poste de faveur et d'intimité, étaient
en réalité très loin de la confiance du maître.
Dès les premiers jours du Consulat, madame de Rémusat, qui ne servait à Saint- Cloud, comme plus tard aux Tuileries, que par quartier, avait eu chez elle un salon. C'était, à cette époque, un des très rares salons 011 l'on parlât d'autre chose que de l'armée et de la mode. Sans aucun bruit, sans aucun éclat au dehors, il attira rapidement une élite de femmes d'esprit et d'hommes éclairés. Le salon de madame de Rémusat ne pouvait pas être un salon d'opposition; ce n'était pas non plus un coin de la cour impériale. C'était le salon de Sannois agrandi, le salon de madame de Vergennes tout autant que celui de sa fille. Il rappelait plutôt le souvenir du monde disparu que les splendeurs et les étrangetés du nouveau règne. Les aides de camp et leurs femmes, et tout l'entourage militaire n'y venaient pas ; mais Charles de Rémusat put y entrevoir madame d'Houdetot, Saint-Lambert, l'abbé Morellet, Suard, l'an-
cien évêque d'Alais, qui fut plus tard le cardinal de Bausset, quelques hommes nouveaux destinés à un grand avenir, M. Mole, M. Guizot, Georges Cuvier, M. de Barante, et assez promptement M. de Talleyrand, qu'attiraient l'esprit et les grâces de madame de Rémusat, et le plaisir de causer dans l'intimité avec des savants et des lettrés, et de retrouver les manières et un peu les idées de ce qui avait été la bonne compagnie.
Charles de Rémusat n'avait que dix-sept ans en 1814; mais c'était déjà un esprit observateur et un caractère. Personne n'a mieux décrit que lui cette époque où l'on ne sentait pas le besoin de penser ; où l'on acceptait les idées et les volontés du maître ; où c'était une sorte de témérité d'avoir une autre opinion que la sienne sur Talma ou sur Corneille. « Dans ce temps-là, dit-il, il fallait être soldat ou géomètre. »
S'il a si bien compris ce monde à peine entrevu, c'est qu'il le revit plus tard, et le retrouva vivant et animé dans les entretiens
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de sa mère. Madame de Hémusat était de ces femmes dont l'esprit mûrit vite et dont le cœur reste longtemps jeune. Elle fut d'abord l'institutrice de son fils, puis elle devint son amie et sa confidente, et elle finit, disaitelle, par être son élève. Mais il ne l'entendait pas ainsi ; il a conservé toute sa vie dans la tournure de son esprit, dans ses sentiments et jusque dans ses idées, les traces de l'influence de sa mère.
La chute de l'Empire, le gouvernement éphémère de la Restauration, le retour de l'île d'Elbe et le désastre de Waterloo tinrent tous les esprits dans un état de crise violente pendant une période de quinze mois. Bien peu d'hommes furent assez fermes pour discerner, dans ce conflit d'événements, le véritable intérêt national. Beaucoup se laissèrent aller aux circonstances ou ne songèrent qu'à leurs intérêts privés; d'autres, fatigués du joug et inquiets, dès le premier jour, des tendances de la Restauration, se résignèrent au rôle de spectateurs, le plus douloureux
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de tous dans les grandes crises. De ce nombre fut la famille de Rémusat. L'empereur, en revenant de l'île d'Elbe, avait exilé son ancien chambellan à quarante lieues de Paris. Il se retira à Laffitte, près de Toulouse, dans une propriété de sa femme, et c'est là qu'il apprit, après les Cent-Jours, que la seconde Restauration l'avait nommé préfet de la Haute-Garonne. Charles quitta ses parents pour la première fois et vint faire son droit à Paris. Il y prit place sur-le-champ, et même une grande place dans la jeunesse libérale.
Libre de tout lien envers l'Empire, il se serait peut-être rattaché, quoique sans enthousiasme, à la Restauration, si elle s'était montrée sincèrement hbérale, et si elle avait tenu ses promesses des premiers jours. Mais elle ramena les hommes et les abus de l'ancien régime, et prit en un instant tous les caractères d'une revanche. « Elle nous fit, dit-il, comprendre la Révolution. » Il fit donc de l'opposition à la Restauration, quoique son père fût préfet. Cette opposition fut
ardente et souvent courageuse ; elle fut, dans cette extrême jeunesse, raisonnée et sûre d'elle-même.
Déjà, sur les bancs du lycée, M. de Rémusat avait fait des chansons politiques. C'est une chose curieuse qu'il ait fait, depuis, des chansons, et de toute sorte, et jusque dans un âge avancé ; qu'elles aient eu beaucoup de succès, qu'elles le méritent, et qu'elles soient à peine connues de quelques initiés. Le recueil en est gros ; il n'a pas voulu qu'elles fussent publiées, et il est probable quelles ne le seront jamais. Celles qu'il fît en 1815 contribuèrent à le rendre populaire et influent dans la jeunesse des écoles. Il augmenta vers le même temps son importance par des écrits d'une nature toute différente.
Sa vie fut particuHèrement active de 1820 à 1824. Il travaillait à la fois à la traduction des Lois^ que son ancien maître, M. J. -Victor Le Clerc, lui avait demandée pour sa grande édition de Cicéron, et à la traduction du théâtre de Gœthe en collaboration avec
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M. de Guizard. C'étaient là ses œuvres de chevet. Il donnait la plus grande partie de son temps à des articles de journaux qui paraissaient dans le Lycée, journal de MM. Villemain et Loyson, et dans les Tablettes universelles , dont il partageait la rédaction politique avec M. Thiers. Il fut, pendant les élections de 1824, secrétaire général du Comité de la gauche, qui menait la campagne contre M. de Villèle. Les Tablettes universelles ayant sombré dans le mouvement de réaction qui suivit les élections, M. de Rémusat entra dans la rédaction du Globe.
Le Globe venait d'être fondé par MM. Dubois et Pierre Leroux, et n'était encore qu'un journal littéraire et philosophique ; il est vrai qu'on mettait alors la Httérature et la philosophie à leur place. C'est le moment de l'éclosion du romantisme , et de la lutte ardente entre les libéraux et les ultramontains. Quoiqu'en général on n'arrive à l'influence et à la renommée, surtout en France, que par des excès, cejournal, dont le directeur, M. Dubois,
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n'avait que trente ans, et dont tous les rédacteurs étaient jeunes, réussit par la justesse des idées et par une résistance courageuse à toutes les exagérations.
En littérature, il contribua à la défaite de ceux qu'on nommait alors les classiques, et ne s'enrôla pas dans la coterie victorieuse. Les classiques auraient eu raison, s'ils avaient défendu leurs modèles ; mais ils défendaient surtout les copies qu'ils en avaient faites. De leur côté, les romantiques ne se contentaient pas de bafouer les copistes; ils allaient jusqu'à manquer de respect aux maîtres. On est surpris, en relisant les articles du Globe ^ de voir avec quelle sagesse et quelle maturité précoce ses rédacteurs prenaient parti pour les innovations vivantes et puissantes, en conservant l'intelligence et le respect des grandes œuvres.
De même en politique ; ces libéraux, mérite rare, entendaient la liberté. Quand tout le parti libéral se prononçait pour la Dénonciation de Montlosier, parce qu'il y trouvait une
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revanche, le Globe^ bravant Timpopularité, maintint fermement qu'il n'y avait de justice qu'à condition d'une règle commune, et qu'on ne pouvait pas refuser la liberté, même à ceux qui la combattaient. Il demandait la liberté d'enseignement, et la voulait égale et entière pour ses adversaires comme pour lui. Ce cénacle de vrais libéraux et de penseurs était heureux de suivre son parti, quand cela se pouvait, et il n'hésitait pas à le combattre, quand cela se devait. C'est un métier auquel on gagne l'estime des honnêtes gens, et le mépris « des autres ».
M. de Rémusat se trouvait là en illustre compagnie. M. Thiers écrivit pour le Globe le Salon de 1824. Auprès de lui, on peut citer Augustin et Amédée Thierry, Jouffroy, Damiron, Yitet, Duchatel. C'est aussi dans le Globe que Sainte-Beuve, Armand Carrel, M. Barthélémy Saint-Hilaire, quoique bien jeunes, firent leurs premières armes. Quel fut le rôle de M. de Rémusat pendant les premières années de sa collaboration?
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A proprement parler, il n'en eut pas. Il était de toutes les catégories et de toutes les spécialités. Sainte-Beuve a dit avec esprit qu'il se plaisait à rassembler en lui plusieurs hommes sans les confondre. Il était du monde, comme Duchatel et Duvergier de Hauranne ; il était savant et homme d'école comme les normaliens. Il avait écrit deux drames, le Fief^ et r Habitation de Saint-Domingue; qui sont restés inédits. Le beau drame de la Saint- Barthélémy, que son fils a publié, a probablement été composé un peu plus tard, vers la fin de la Restauration. C'est une variété d'aptitudes et une abondance de production vraiment admirables. De plus, il faisait des chansons. M. Royer-Collard et M. Cousin, trompés par cette facilité et sa conversation brillante et railleuse, le croyaient alors universel, et superficiel. « Rémusat, disait M. Royer-Collard, est le premier des amateurs en tout. — Charles, disait M. Cousin, est un oiseau sur la branche. » lisse trompaient grandement Tun et l'autre. La forme était
souvent légère, mais le fond était solide; la curiosité était universelle, mais l'esprit était capable de concentration. Il était précisément le contraire d'un esprit superficiel; car, s'il comprenait tout, il adhérait à peu de choses. Ses convictions une fois formées et corroborées par des études profondes, devenaient inébranlables. C'était de ces esprits qu'on aime à première vue, et qu'on admire après examen et réflexion.
Ses premiers travaux dans ie Globe furent des articles de haute littérature où l'esprit politique, l'esprit philosophique se faisaient sentir à chaque page. Il annonça la réforme du théâtre avant qu'elle fût commencée. Son article sur le Cromwell de Victor Hugo contient toute une théorie sur l'esthétique théâtrale ; son article sur La Mennais est une réfutation vigoureuse des doctrines ultramontaines. Enfin, M. Dubois, qui était passé maître pour découvrir les aptitudes, confia la pohtique à M. de Rémusat dès qu'elle fut introduite dans le journal, c'est-à-dire à partir du
mois d'août 1828. C'est seulement à partir de cette époque qu'on peut lui attribuer une solidarité complète dans les doctrines du journal. Il eut pour collaborateurs, dans cette tâche nouvelle, son ami M. Duvergier de Hauranne, qui s'occupait surtout de comparer nos institutions avec celles de l'Angleterre, et M. Dubois lui-même, qui ne cédait à personne les questions d'enseignement et de polémique religieuse.
M. Dubois était en prison, et M. deRémusat dirigeait seul à sa place la politique du Globe, quand se manifestèrent les premiers symptômes de la révolution de 1830. 11 assista, le lundi 26 juillet, à la réunion des journalistes de l'opposition. Il y joua, avec M. Thiers, le principal rôle. « 11 poussa, dit Sainte- Beuve , aux résolutions irrévocables. »
M. Thiers et lui rédigèrent de concert la célèbre protestation qui fut le signal du combat. Il publia, en tête du Globe du 27 juillet, un article qui commençait par ces paroles : « Le crime est consommé ; les ministres ont
conseillé au roi des ordonnances de tyrannie. Nous n'appelons que sur les ministres la responsabilité de pareils actes ; mais nous la demandons mémorable. Le Moniteur, que nous publions, fera connaître à la France son malheur et ses devoirs... Nous ne céderons qu'à la violence, nous en prenons le solennel engagement. Le même sentiment animera tous les bons citoyens. » Par cet article, et par la protestation qu'il avait rédigée et signée, M. de Rémusat jouait deux fois sa tête* Il est donc évident qu'après avoir pris à l'opposition la part la plus active, il fut, au moment décisif, un de ses chefs les plus compromis* Avec la révolution de 1830 se termine la première période de la vie de M. de Rémusat.
n avait trente-trois ans. Il avait perdu sa mère en 1821 et son père quelques années après. Lui-même était veuf sans enfants d'une nièce de Casimir Perier, et il venait d'épouser en secondes noces mademoiselle de Lasleyrie, petite-fdle du général Lafayette. Après la bataille, au moment où le sort de la France
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dépendait des résolutions du général Lafayette, il se rendit auprès de lui à l'hôtel de ville : (( Il n'y a de choix à faire, lui dit-il, qu'entre une république dont vous seriez le président et une monarchie constitutionnelle. Youlez-vous être président de la Répubhque ? — Non, certainement. — Alors la question est jugée. » Ce fut aussi l'avis de Lafayette, dont la résolution fut aussitôt prise. Au mot de roi, il y eut, parmi les vainqueurs, un mouvement de protestation. M. de Rémusat intervint de nouveau. Il proposa et fit adopter, comme transition, la création d'un heutenant général du royaume. Quelques mois après, élu par le département de la Haute- Garonne, il entrait à la Chambre des députés en même temps que Thiers et Odilon Barrot.
Il n'y fut ni grand drateur ni chef de parti. Instruit plus que personne, non seulement dans les lettres et dans la philosophie, mais encore, et surtout, dans la poh tique, journa- Hste, et par conséquent rompu aux improvi-
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satioiis, lecteur habile, causeur incomparable, dialecticien puissant, mis au-dessus d'une timidité puérile par l'usage ancien et constant du grand monde, dans une société très éclairée, entouré, dans la Chambre, d'amis et de compagnons dont il avait été un des chefs les plus vaillants, et, malgré sa jeunesse, les plus expérimentés, il sentit tout à coup qu'il n'était pas maître de la tribune. Elle ne l'attira pas ; il ne fit pas d'effort pour s'y étabhr. C'est seulement dans les dernières années de sa vie que sa grande renommée comme écrivain et homme d'Etat, sa supériorité de vues et sa connaissance des affaires lui valurent quelques grands succès oratoires. Tandis que M. Thiers conquérait sa place, qui fut bientôt une des premières places, parmi les orateurs de la Chambre, M. de Rémusat.
établit son influence par la sagesse et la fermeté de ses conseils, par la dignité de sa conduite, par l'activité qu'il déploya dans les occasions difficiles, et par l'étendue de ses connaissances. S'il ne fut pas un grand ora-
teur, il fut un grand et influent député. M. Duvergier de Hauranne, dans la notice très intéressante qu'il lui a consacrée, se demande ce qui l'empêcha de prendre h la tribune un rang qui, pour tant de raisons, semblait devoir lui appartenir, et la raison qu'il en donne, c'est qu'il avait au plus haut degré l'horreur des Heux communs. Cette opinion de M. Duvergier de Hauranne n'est pas très favorable aux orateurs, et il s'y mêle peut-être un peu de rancune, de la part d'un homme qui a été si longtemps député, et qui a entendu tant d'orateurs médiocres. Un lieu commun, bien développé, réussit malheureusement quelquefois ; mais M. Duvergier de Hauranne n'irait pas jusqu'à regarder comme une des conditions dii talent oratoire le triste courage de débiter des banalités. Je crois plutôt que l'appréhension éprouvée par M. de Rémusat pour la tribune tenait à l'habitude qu'il avait d'envisager, dans une question, le pour et le contre, et de suspendre très souvent son jugement par excès de clairvoyance
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et de droiture. Les juges superficiels en concluaient qu'il y avait en lui un peu de scepticisme, et Cousin lui-même s'y laissa prendre longtemps. Personne ne fut jamais plus amoureux de la vérité que M. de Rémusat, personne ne la chercha avec plus d'ardeur, n'y adhéra plus fermement après l'avoir trouvée, et ne dédaigna plus fièrement de feindre la conviction en conservant des hésitations. Il parvenait bien à rendre toutes les délicates nuances de cette situation dans sa conversation et ses écrits ; mais il savait qu'à la tribune il faut par-dessus tout être décisif. L'autorité est la qualité maîtresse de l'orateur, et, pour avoir de l'autorité, il faut avoir un parti pris, ou feindre qu'on en a un. Celui qui voit à la fois tous les côtés d'un sujet, en philosophe, et qui ne sait pas sacrifier et dédaigner ce qui le gêne, est bon pour la chaire ; la tribune n'est pas son fait. Il faut le prendre de très haut avec les hommes assemblés pour discuter des intérêts. Il n'y a pas de milieu : on est leur jouet ou leur
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maître. Ce n'est pas l'horreur du lieu commun, c'est une qualité bien plus élevée et bien plus rare de M. de Rémusat, qui l'a écarté presque constamment de la tribune. Dans les occasions où il se décida à parler, il le fît avec un très grand succès. Il en était de même dans les réunions de députés, où l'influence de sa parole était considérable. C'est qu'il n'y parlait jamais que pour exprimer une résolution arrêtée, et il était rare qu'il ne la fît pas prévaloir. Ces mêmes raisons expliquent comment il ne prit jamais le premier rôle, quoiqu'il fût incontestablement un des membres les plus influents de la Chambre. Il faisait des cabinets et n'y entrait pas. Il fut, sans aucun titre officiel, le confident, le conseiller et l'auxiliaire de Casimir Perier. Plus tard, il accepta les fonctions de sous-secrétaire d'État, sous M. de Gasparin. En 1840, M. Thiers l'appela à faire partie du cabinet du 1" mars, comme ministre de l'intérieur. Après la chute de ce cabinet, il appartint jusqu'à la fin du règne à l'opposi-
tion constitutionnelle. Après avoir contribué, avec Casimir Perier et M. Guizot, à contenir la Révolution, il lutta avec M. Thiers contre l'esprit de conservation exagérée. L'extrême justesse de ses appréciations et la complète indépendance de son caractère faisaient sa force. Ceux mêmes qu'il abandonnait avaient la secrète conviction qu'il se séparait d'eux par fidélité à des opinions qui leur avaient été longtemps communes.
Je ne dirai que ce peu de mots sur le rôle politique de M. de Rémusat. Les luttes de la Révolution contre le gouvernement, et, dans le gouvernement, celles des libéraux contre les conservateurs, roulèrent très souvent sur les questions les plus graves -d'ordre politique et social; souvent aussi, elles eurent pour cause principale des ambitions personnelles, et pour prétexte des incidents sans aucune valeur, que l'opinion grossissait. Ce qui paraissait aux contemporains des dissentiments profonds, constitue k peine des nuances, à la distance où nous sommes. C'est
l'histoire de toutes les époques. La gravité des événements n'est exactement mesurée que par la postérité, qui en aperçoit les conséquences. On s'étonne souvent, en se rapportant aux années écoulées, de s'être passionné pour si peu. Un jour, survient l'ennemi véritable, qui profite de ces sottes querelles et met les contendants d'accord en leur infligeant une défaite commune. La passion est pourtant une grande et puissante chose, qu'il ne faudrait pas dépenser ainsi en pure perte ! En devenant un homme d'État, M. de Rémusat avait cessé d'être journahste, mais il n'avait pas cessé d'écrire. Il avait commencé, en 1836, le drame à'Ahélard, qu'il acheva seulement en 1838. Il donnait, assez fréquemment, des articles très importants et très remarqués à la Revue des Deux Mondes, En 1842, à la mort de Jouffroy, il fut question de l'appeler en sa place à l'Académie des sciences morales et politiques. La résolution fut prise sur-le-champ dans l'Académie ; il s'inquiétait de l'effet que son élection ferait
dans le public. « Je ne suis pas relié en veau, » disait-il. On lui conseilla de réunir quelquesuns de ses articles de philosophie. Le choix lui était facile ; il en fît un excellent. Les Essais de p/iilosophie parurent en deux volumes, quelques jours avant l'élection. « L'auteur n'écrit, dit-il dans Y Avertissement, que pour ceux qui ont à faire connaissance avec la philosophie ; car il faut bien peu savoir pour apprendre de lui quelque chose. »
Le pubHc n'en jugea pas ainsi. La jeune génération de philosophes qui sortait de l'École normale était plus famihère avec Aristote, Leibniz et Descartes, qu'avec les publications contemporaines. L'enseignement de M. Cousin à l'École roulait uniquement sur la philosophie grecque, et ses principaux élèves s'y confinèrent pendant plusieurs années. Lui-même, dans son enseignement pubhc et dans ses livres, n'était pas allé, pour les temps modernes, au delà de la réfutation de Locke ; ce n'est que plus tard qu'il publia son volume sur Rant, et quelques
aperçus sur la philosophie allemande. Nous lisions les Leçoiis de La Romiguière, celles de Royer-Collard, les écrits de nos maîtres, JoufTroy, Damiron, Reid et Dugald-Stewart, qui étaient nos maîtres aussi ; et tout de suite nous remontions aux grandes Écoles du XYu' siècle, et presque sans transition, sans regarder le moyen âge ou en n'y regardant que les commentateurs d'Aristote, à la Grèce, dont nous nous étions fait comme une patrie. Il faut bien avouer que nous étions en Grèce comme chez nous, et en France comme en visite. Ces deux volumes de M. de Rémusat nous apprirent tout à coup qu'il était un véritable maître, et qu'il y avait eu en France, sous la Restauration, en dehors même des Écoles, un pubhc pour la métaphysique.
Les Essais qui remplissent ces deux volumes sont au nombre de dix. M. de Rémusat les avait fait précéder par une introduction éloquente, où il montrait la nécessité des études philosophiques dans une société éclairée, libre d'esprit, ayant en aversion les
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préjugés et les hypothèses, trop portée à confondre les principes avec les préjugés, et à considérer toutes les croyances comme hypothétiques, préoccupée avant tout des intérêts et des affaires, se vengeant de ne pas comprendre la philosophie en la dédaignant et en passant outre, comme s'il suffisait de railler la raison pour lui échapper. Il y avait quatre Essais historiques : sur l'état de la philosophie en France au xix*" siècle, sur Descartes, sur Reid, et sur Kant. Les autres roulaient sur la physiologie, sur le jugement, sur les causes du scepticisme. Enfin, un Essai très étendu avait pour objel la matière; un autre avait pour objet l'esprit. Ces deux Essais auraient pu être pubhés séparément comme une sorte de traité de métaphysique. Si M. Royer-Collard les lut, il dut renoncer à voir dans M. de Rémusat le premier des amateurs.
M. de Rémusat, plein d'un respect fihal pour ce grand et sévère génie de Descartes, tout en voyant en lui, à juste titre, le régéné-
mteur de la philosophie, attribue à son influence quelques conséquences fâcheuses : le mépris de l'histoire, l'habitude de concentrer toute la science dans l'étude des facultés intellectuelles, et ce préjugé, que le principe de la science doit être unique. Descartes ne méprisait pas l'histoire, et même il la connaissait; il est facile, en l'étudiant, de constater qu'il est fort au courant des systèmes des philosophes. Si, chez lui, l'érudition se cache au lieu de se montrer, c'est qu'il réagit, on sait avec quelle puissance et quel succès, contre le principe d'autorité. La grandeur de Leibniz est d'être complet, et celle de Descartes, auteur d'une révolution, est d'être simple. On ne s'exphque pas bien cet autre reproche, fait à Fauteur du Discours de la Méthode et des MéditafÀons, de concentrer toute la science dans l'étude des facultés intellectuelles. Descartes prend la pensée pour point de départ; mais il est beaucoup plus un métaphysicien qu'un psychologue.
Sans examiner ici, ce qui serait d'ailleurs
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impossible à moins d'entrer dans de longs développements, si les reproches adressés à Descartes sont fondés, je me borne à constater dans M. de Rémusat cette tendance vers les recherches historiques, cette préoccupation de la métaphysique et de la physiologie, opposée à la méthode un peu exclusive de l'École écossaise, et ce désir d'étendre les bases de la philosophie au heu de les restreindre à un principe unique. Ces caractères se retrouvent dans toute son œuvre philosophique, dans ses Essais d'abord, et plus tard dans ses belles études sur les philosophes anglais du xvf et du xvn° siècle. L'Essai sur Reid et l'Essai sur Kant annonçaient déjà un esprit très au courant du mouvement des idées en Allemagne et en Angleterre, et de force à se mesurer avec les analystes les plus pénétrants. L'exposition est tout à fait supérieure. Jamais aucun résumé fait dans notre langue n'avait donné tant de précision aux doctrines de Reid ni tant de clarté à celles de Kant.
Les Essais sur la physiologie, sur la matière, sur l'esprit, sur le jugement, ont pour but commun de démontrer la légitimité des doctrines rationalistes et d'en déterminer la méthode. C'est moins une philosophie rationahste qu'il nous donne que la philosophie d'une philosophie rationaliste. Ainsi Dieu et la morale n'y sont pas étudiés directement, et ne paraissent par intervalles que quand l'auteur les rencontre sur son chemin. Il a même écarté la critique de la raison pratique dans son analyse du kantisme, et c'est la grande lacune de cette belle étude. 11 semble qu'il ait voulu surtout combattre le sensualisme, sous la forme idéaliste qu'il revêt dans Condillac, et sous la forme physiologique que Broussais lui avait donnée.
La doctrine de la sensation fait fausse route quand elle aboutit à l'idéalisme. La vraie philosophie sensuahste est celle que nous montre M. de Rémusat dans l'école de Broussais, philosophie de chair et de sang, qui ne sait que manipuler des cadavres, qui
juge la vie intellectuelle par les pulsations du cœur, et qui tient sous son scalpel une cervelle qui pense, et un esprit qui végète. Le sensualiste, qui sait l'être, est ouvertement matérialiste. Il tient au moins, à ce titre, un côté de la réalité, tandis que l'idéologue, avec ses abstractions vides, connaît mal le monde des corps et blasphème celui de l'esprit. Insensés les uns elles autres, qui croient avoir le sens commun pour eux, parce qu'ils répondent aux sympathies des cœurs flétris et des intelligences corrompues ; qui se vantent de posséder une doctrine positive et dogmatique, parce qu'ils admettent le phénomène aux dépens de la substance, et qu'ils sacrifient l'esprit au corps, et le plus au moins. Us ont cela d'original dans leur commune misère, qu'ils la prennent de bonne foi pour de l'opulence, et qu'emportés dans ce torrent du monde sensible, ils se sentent heureux, pourvu qu'ils se soulèvent un instant au milieu des autres flots, pour affirmer leur néant et le néant de toutes choses.
A peine M. de Rémusat fut-il membre de notre Académie, qu'il s'en montra un des membres les plus compétents et les plus actifs.
Nous pouvons citer, parmi les travaux composés spécialement pour l'Académie, un fragment plein d'éclat sur l'histoire philosophique de la littérature française ; un autre plus remarquable encore par la parfaite connaissance du sujet, la nouveauté et la finesse des aperçus, oii il recherche quelle a été l'inQuence de la scolastique sur la formation de notre langue; une étude psychologique sur les limites de la conscience ; un rapport très étendu, et qui aurait pu être publié à part, sur la philosophie de saint Thomas.
Ce rapport sur un des concours de l'Académie est un véritable modèle du genre.
M. de Rémusat expose le contenu de chaque mémoire, il en montre les défauts, il en fait ressortir les qualités avec une clarté et une précision merveilleuses. On oublie, en le lisant, qu'il s'agit des problèmes les plus ardus
de la métaphysique. Le concours était brillant; c'est celui oh fut couronné notre cher et savant confrère M. Ch. Jourdain. M. de Rémusat, après avoir discuté le mérite des concurrents, donne à son tour son jugement sur saint Thomas. On sait que l'ange de l'École pousse sa fidélité aux doctrines d'Aristote jusqu'à répéter après lui que, si l'âme n'est pas le corps, elle est quelque chose du corps, alïquid corporis. Les historiens de la philosophie, qui trouvent du scepticisme dans Pascal, et, dans Malebranche, du panthéisme, ne s'étonnent pas trop de trouver, dans saint Thomas, une définition bien voisine du matériahsme. Ils se contentent de dire que ces grands chrétiens se renferment, comme philosophes, dans les limites de la raison, et soumettent, comme théologiens, leur raison à la foi .
Mais M. de Rémusat n'a jamais rencontré, dans les écrits de saint Thomas, le grand cri de Pascal : « Taisez-vous, raison imbécile ! » Au contraire, il y voit, pour ainsi dire, dans
chaque proposition, la volonté d'établir la foi sur le fondement de la science : cet ange de l'École, ce disciple fervent de saint Augustin est un disciple non moins fervent d'Aristote. Il s'épuise en efforts pour concilier son orthodoxie chrétienne avec son orthodoxie péripatéticienne. M. de Rémusat démontre impitoyablement que la conciliation n'est pas faite : il va plus loin : il prouve qu'elle est impossible. Dans tous les sujets qu'il traite, il apporte la même sévérité. Jamais il ne passe à côté de la difficulté, jamais il ne l'atténue; jamais il n'accepte ces formules prétentieuses et vides, qui ont cours dans la plupart des écoles, et qui échappent à la difficulté par l'obscurité. M. Paul Janet a dit de lui qu'il appartenait à l'école de M. Cousin, mais qu'il était, dans l'école, un mécontent. Je dirais plutôt qu'il était, dans l'école, un indépendant, et, dans la philosophie, un mécontent. Il n'était pas assez systématique pour être le chef : il était trop grand pour être un disciple. Mais surtout il était trop phi-
losophe pour reculer devant aucune vérité. Il avait au plus haut degré les deux grandes qualités philosophiques : la curiosité, la loyauté.
Un autre de ses rapports, dont il a fait un volume, est un des meilleurs écrits que nous ayons sur la doctrine de Kant.
L'Académie avait mis au concours, en 1838, l'examen critique de la philosophie allemande. Le concours fut prorogé deux fois, et ne fut jugé définitivement qu'en 1844. Cette fois, M. de Rémusat était au nombre des juges, et il fut chargé d'écrire le rapport. Le prix fut donné à M. Wilm, dont le mémoire ne forme pas moins de quatre volumes ; M. Guiran obtint une mention très honorable. Le sujet était immense. En tout temps, il eût été difficile; il l'était surtout alors, par la disette de documents dans notre langue.
Les excellentes traductions de Barni ont commencé à paraître en 1846, deux ans après la clôture du concours. Jusque-là, on n'avait que le très insuffisant résumé de Ch. Villers
et quelques traductions de M. Tissot pour étudier la philosophie de Kant. Nous n'avions sur Fichte et Schelling que des considérations générales, presque rien sur Hegel. Un seul de ses ouvrages, le Cours d'esthétique^ avait été analysé et traduit par M. Bénard. Il se trouva que M. de Rémusat était familier avec la philosophie allemande à une époque oii personne en France ne la connaissait. Son rapport déploie une connaissance approfondie des sources, en même temps qu'une sûreté de jugement et une hauteur de vues dont M. Cousin particulièrement se montra frappé. (( C'est un esprit essentiellement français, disait-il; il va jusqu'à donner de la clarté aux Allemands. » Le rapport fut publié l'année suivante, avec une introduction très étendue, où l'auteur, reprenant pour son propre compte la matière du concours, la traitait en maître.
Il publia la même année son grand ouvrage sur Abélard.
Un soir de Tété de 1836, il était entré au
théâtre de l'Ambigu-Comique, et il avait vu représenter un drame d'Anicet Bourgeois et Francis Cornu, \niiiu\é H éloïse etAbélard. En revenant à pied, par les boulevards, jusqu'au faubourg Saint-Honoré, il rêvait non pas au drame qu'il venait de voir, mais à cet amant d'Héloïse, et à ce précurseur de la liberté de penser, qui paraît si bien fait pour le roman, et presque déplacé dans l'histoire. Dès le lendemain, il demanda à la Bibliothèque de la Chambre les Lettres d'Héloïse et d'Abélard que madame Guizot venait justement de traduire. Il les emporta à Laffite, et le sujet s'emparant de lui de plus en plus, il écrivit rapidement les premières scènes d'un drame. On l'appela à Paris, dans la première ferveur de son travail, pour être sous-secrétaire d'État de l'intérieur. Moins d'un an après, le ministère était renversé, il pouvait revenir à son œuvre, qu'il, acheva dans l'été de 1838.
Il fit pour ce drame ce qu'il avait fait pour d'autres ouvrages de sa jeunesse. Il en donna
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des lectures chez lui et chez quelques amis privilégiés. Il lisait admirablement, et même, ce qui n'étonnera pas d'un homme qui avait fait des chansons, il chantait. Son héros, Abélard, avait eu, comme lui, ce double talent. Le succès, dans ce cercle restreint, fut immense ; il en perça bien quelque chose au dehors. M. de Rémusat commençait par une sorte de leçon ou de conférence, et ensuite il lisait son drame. Les spectateurs, comme on le pense bien, étaient une élite. Il avait lu autrefois la Saint-Barthélémy devant le duc d'Orléans. Le succès de cette pièce avait été grand; mais celui à' Abélard eut des proportions tout autres. « Le succès fut grand, prodigieux, dit Sainte-Beuve. Durant deux hivers, l'intérêt se soutint, et la conversation roula presque exclusivement là-dessus. Le sérieux du fond, l'amusant du détail, l'ampleur et la variété du développement, le caractère passionné et dramatique qui pénétrait jusque dans les portions les plus élevées du sujet, tout attestait une œuvre durable. » C'était
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aussi, et ce fut, jusqu'à la fin, l'œuvre de prédilection de l'auteur. « Il ne peut ignorer que c'est ce qu'il a fait de mieux, dit encore Sainte-Beuve, et il a raison s'il le pense. »
Le drame d' A M«/y/ n'a pourtant été publié qu'après sa mort. Il écouta les conseils d'amis rigides qui craignirent de compromettre sa carrière d'homme d'État par une publication qui avait l'attrait et la liberté d'allure d'un rgman . Il tira au moins de ses travaux sur Abélard la matière d'une grande étude philosophique, qui forma deux volumes et parut en 1845.
Il se trouve ainsi qu'Abélard est un des auteurs qu'il a le plus approfondis. Ce n'était pas la dispute du réalisme et du nominalisme qui l'attirait, malgré son importance ; encore moins, la doctrine du conceptualisme. Ce n'était pas non plus cette touchante histoire d'amour, dont le récit, qui remplit la moitié du premier volume, est de tout point un chefd'œuvre. Il voyait dans Abélard ce que saint Bernard y vit lui-même : un précurseur de la liberté philosophique.
Ane considérer que le caractère d'Abélard, malgré sa soumission sincère à la foi, à l'ordre établi, on ne peut méconnaître en lui un esprit d'aventure, un besoin d'indépendance qui fut la source de tous ses malheurs et de toute sa gloire. Presque enfant, les luttes de la pensée l'appellent; prompt à concevoir, habile à la réplique, fécond en ressources, capable d'embrasser d'un même coup d'œil toutes les divisions d'un problème, et de suivre sans hésiter, sans se troubler, un long enchaînement de syllogismes, dès qu'il s'aperçoit que peu de dialecticiens peuvent lutter contre lui dans la dispute, il se croit maître de la science universelle, et commence à abonder dans son propre sens et à se fier uniquement à ses lumières. Il laisse à son frère cadet le fief paternel, et se met à courir pour argumenter, pour disputer, d'école en école, c'est-à-dire de triomphe en triomphe. Plus tard, dans tout l'éclat de sa célébrité, l'amour du bruit et de la dispute, le goût et la facilité de l'impro-
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visation ne le quittent pas ; et non content de briller dans les écoles, il s'arrête dans les bourgs, sur les places publiques, comme un novateur et un révolutionnaire, et, à défaut de docteurs pour l'écouter, il suspend à sa parole les femmes et les enfants. A peine entré dans les écoles de Paris, son ascendant se fait sentir. Il provoque ses condisciples et les réduit au silence. 11 embarrasse jusqu'au maître. Le maître s'écarte, et lui laisse la parole. Élevé sur la première chaire du monde, qu'il occupe pourtant de fait et non pas de droit, un concours inouï d'auditeurs se presse autour de lui, prêt à jurer sur sa parole. Que fait-il? Des deux doctrines qui divisent les esprits, celle de Roscelin, son premier maître, doctrine condamnée, proscrite, celle de Guillaume de Champeaux acceptée, triomphante, c'est la doctrine proscrite qu'il choisit et qu'il relève, un peu parce qu'elle est proscrite, et peut-être parce qu'il sent vaguement que le nominaHsme s'éloigne plus que le réalisme de la doctrine catho-
lique. Il ne renie pas sa foi, cependant. Il n'en conçoit même pas la pensée. Il ne veut pas mettre la philosophie à côté de la théologie et sur le même rang. Mais il l'introduit dans la théologie, et aspire à tout comprendre et à tout expliquer. Cette seule aspiration est déjà un crime contre l'orthodoxie aux yeux de saint Bernard, qui accepte pour l'Église la formule à la fois si humble et si hautaine de Tertullien : Credo, quia absurdum. Non seulement Abélard veut comprendre et exphquer, mais en expliquant, il dénature ; « il parle de la Trinité comme Arius, de Jésus-Christ comme Nestorius, et de la grâce comme Pelage » . Le premier appel de saint Bernard aux cardinaux est significatif : « L'esprit humain usurpe tout, dit-il, ne laissant plus rien à la foi. Il touche à ce qui est plus haut, fouille ce qui est plus fort que lui; il se jette sur les choses divines; il force plutôt qu'il n'ouvre les lieux saints ; » et il ajoute : (( Lisez le livre de Pierre Abélard, qu'il appelle Théolof/ie. »
En 1846, M. de Rémusat était tout à fait en première ligne, comme homme politique, comme écrivain, et comme philosophe. A la mort de M. Royer-Collard, qui eut lieu à cette date, et quoiqu'il fût déjà membre de l'Académie des Sciences morales et politiques, il fut désigné tout d'une voix pour remplacer à l'Académie française le noble et puissant esprit qui avait enseigné le libéralisme à la Restauration et la sagesse à la Révolution. Son discours de réception fut un des plus. beaux qu'on ait entendus. Il y fit, en homme convaincu, l'éloge de la philosophie spiritualiste. « Oui, disait-il, la philosophie doit régner. Eh ! de quoi serviraient ces révolutions douloureuses qui bouleversent les sociétés au nom des idées, si elles ne rendaient au droit un peu d'empire sur le fait, et si elles ne constituaient avec le temps un nouveau progrès de la philosophie sur la pohtique! »
Il passa cette année à recueillir en deux volumes quelques-uns de ses plus beaux ar-
ticles sur la politique, la littérature et l'histoire. Il appela ce recueil Passé et Présent. Le passé, c'étaient les œuvres de sa jeunesse, pour lesquelles il avait une prédilection secrète, parce que son esprit, en se mûrissant, en se fortifiant, était resté jeune, curieux et alerte. « Quelques-uns de ces écrits pourraient bien avoir trente ans, » disait-il dans sa préface. En effet, on y trouve son article sur la Jeunesse^ qui date de 1817. On y trouve aussi son discours sur Royer-Collard.
Les journées de Février le frappèrent en pleine maturité, en pleine possession de son talent et de son influence. Il put croire que sa carrière politique était terminée. Il fit encore partie de l'Assemblée constituante et de l'Assemblée législative. Il se tint, dans la première, un peu à l'écart. Il se compta toujours parmi les vaincus; mais il ne suivit jamais ses amis quand ils se laissaient emporter vers la réaction. Il avait été libéral sous la Restauration, dans l'opposition agressive : il le fut après la Révolution de Février,
dans Topposition défensive. Le Prince-Président se souvint que M. de Rémusat, ministre, avait fait rapporter en France les cendres de Napoléon. Il lui offrit le ministère ; il lui demanda des ministres. M. de Rémusat n'eut aucun effort à faire sur lui-même pour refuser. Il avait voté ostensiblement pour le général Cavaignac. Au coup d'État, il fut un moment emprisonné. Exilé quelque temps après, il partit avec M. Duvergier de Hauranne, son ami et son compagnon, depuis le Globe ^ dans toutes ses fortunes. Avec l'Empire commence une troisième partie de la vie de M. de Rémusat, bien diff'érente de la première, qui est une époque de lutte, et de la seconde, qui est une époque d'autorité. La troisième, qui dura autant que l'Empire et même plus que TEmpire, appartient tout entière aux lettres et à la philosophie.
Il séjourna d'abord à Bruxelles, puis en Angleterre, où l'attirait son penchant pour la philosophie anglaise, que nous connaissons surtout par lui. Il apprit en Suisse que la
France lui était ouverte. Il revint aussitôt au milieu de ses amis, qu'il encouragea et aida de ses conseils. En 1863, on lui imposa une candidature dans la Haute-Garonne. Son nom était le seul qui pût donner quelque espoir à l'opposition libérale; mais le candidat officiel l'emporta sur lui de 6,000 voix. La vie de M. de Rémusat pendant ces dix-huit années ne renferme pas d'autres événements que son retour en France après l'exil, et la publication de ses nouveaux ouvrages.
Je ne sais s'il avait cessé un instant de travailler et de produire après le coup d'État; il est évident qu'au milieu de tous ses chagrins, son esprit n'avait rien perdu de son activité et de sa force. Il publia sous l'Empire cinq grands ouvrages. Le premier en date est Saint Anselme, qui parut en 1852. En 1856, il nous donna les deux volumes intitulés F Angleterre au xvm° siècle. Bacon est de 1857. Puis vinrent, en 1860 et 1867, la Politique libérale et la Philosophie religieuse. On peut remarquer que les trois premiers ouvrages
supposent un esprit uniquement occupé de philosophie et d'histoire, et qu'il rentre par les deux derniers dans la politique et dans la préoccupation du temps présent.
Avec Saint Anselme, il revenait au moyen âge, à une époque antérieure à celle d'Abélard; \oisine cependant, et qui lui donnait l'occasion d'étudier la lutte de l'Église contre la royauté, comme il avait étudié, dans Abélard^ la lutte de la liberté contre rÉgHse. Il passa ensuite du xn° siècle au xvi° siècle. Bacon n'est pas le seul auteur de cette époque dont il fit une étude sérieuse. Il découvrit presque, ou, du moins, il raconta le premier dans notre langue, la vie et les œuvres de lord Herbert de Cherbury. Si je mentionne ici ce dernier livre qui ne fut publié qu'en 1874, c'est que ces quatre ouvrages, Abélard, Saint Anselme, Bacon ^V Lord Herbert de Cherbury^ renferment chacun, outre la partie philosophique, otiFon retrouve tous les mérites de M. de Rémusat comme penseur, une partie historique très étendue, qui lui donne, par
l'heureux enchaînement du récit, la clarté et la grâce du style, la justesse et très souvent la nouveauté des vues, des titres très sérieux à la gloire de l'historien. M. de Rémusat n'a jamais écrit un livre d'histoire proprement dite ; il n'a fait que des biographies et des portraits ; mais il y a de ces biographies qui sont de véritables chefs-d'œuvre. Sainte- Beuve donne ce nom à la biographie d'Abéiard, qui remplit toute la moitié du premier volume. « M. de Rémusat n'a rien travaillé autant que cette Vie, dit-il; la rigueur érudite s'y combine avec la pensée, avec l'imagination, avec l'émotion même, et le style, expression et résultat de tant d'alliances, forme une sorte de métal de Corinthe dans lequel on n'est guère habitué à voir resplendir les statues redressées du moyen âge. » La Vie de Bacon n'a pas le même attrait romanesque; mais M. de Rémusat a décrit avec une vérité saisissante cet esprit qui domine la science , ce caractère que l'ambition asservit. Plus le récit est simple, et ne semble
chercher que l'exactitude, plus on est frappé des lumières qu'il répand, non seulement sur Bacon, et sur cette époque de l'histoire d'Angleterre toute pleine de splendeurs et d'horreurs, mais sur les plus secrets replis de l'âme humaine. Rapprochez de ce récit et de la Vie cFAbélard l'histoire de Saint Ansehve, qui à beaucoup d'égards est une légende de moine, et celle de Lord Herbert de Cherbiiry^ qui est une légende de chevaher; ces quatre portraits : ce docteur en philosophie scolastique qui, au fond, est un libre penseur; ce doux moine au cœur si humble et si tendre, qui lutte, à armes presque égales, contre le roi d'Angleterre; ce grand esprit, l'égal des plus profonds penseurs, qui, pour gagner de l'or et un titre, se change en plat courtisan; ce don Quichotte du xvi' siècle, qui voit clair dans la science et marche en aveugle dans la vie, m'autorisent à dire que, parmi les personnages que M, de Rémusat se plaisait à assembler en lui sans les confondre, celui qui a approché le
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plus de la perfection est l'historien. Les deux volumes sur F Angleterre au xviii^ siècle renferment aussi de très belles études. On lira avec grand profit les chapitres sur Bolingbroke, Horace Walpole, le chapitre sur Fox. L'auteur est familier avec les détails de la vie anglaise, et même des généalogies anglaises; il a étudié aux meilleures sources; il doit à sa longue habitude des affaires une finesse d'appréciation, une sûreté de jugement que M. Duvergier de Hauranne admire avec raison. C'est pourtant le seul livre de M. de Rémusat qui me semble donner raison à Sainte-Beuve quand il dit « qu'il lui a manqué la nécessité, cette mère des talents ». Je ne sais pas si son érudition ne le rend pas, dans quelques passages, un peu confus et presque obscur, pour des lecteurs moins au courant que lui du pays et de l'époque. Il y a dans cet ouvrage des matériaux très nombreux qu'un effort de plus aurait transformés en un beau livre. « Études et portraits pour servir à l'histoire, » dit l'auteur. Mais il était fait
pour écrire l'histoire, et non pas pour se mettre au service des historiens en leur amassant des matériaux,
La Politique libérale et la Philosophie religieuse sont des recueils d'articles publiés pour la plupart dans la Revue des Deux Mondes. L'histoire y tient une très grande place : c'est en racontant et en expliquant le passé que M. de Rémusat aimait à développer ses doctrines. Il est rare qu'il fasse un traité en règle sur un sujet de philosophie ; il en a fait cependant quelques-uns, et avec supériorité, dans les Essais; partout ailleurs, il prend pour thème un livre, un homme, un événement; mais, quand on l'a suivi jusqu'au bout, on s'aperçoit que, tout en racontant, il a enseigné. Ces deux volumes, outre leur intérêt scientifique, ont le charme et l'intérêt de Mémoires personnels. C'est son temps, sa pensée et presque sa propre histoire. On y retrouve sa revendication ardente et persistante de la liberté politique et de la liberté philosophique. C'était là sa cause; il lui ap-
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partenaii, et elle lui appartenait. Il nous apprenait à tous à l'aimer et à la défendre. Il avait combattu pour elle sous tous les gouvernements qui l'exaltaient dans leur programme et la supprimaient dans leur pratique . La Restauration, disait-il, lui avait appris la Révolution; et le second Empire lui aurait appris la liberté, s'il n'avait constamment vécu pour elle et par elle. En revenant de l'exil, il avait trouvé la France impériale affamée d'argent et de servitude, dégoûtée de la liberté et des idées, se soumettant à la religion sans y croire, et ne songeant plus qu'à se faire pardonner, par les vieilles monarchies de l'Europe, d'avoir un peu troublé leur repos en 1789. La Politique libérale et la Philosophie religieuse furent la protestation éloquente et indignée de ce noble esprit contre ces conversions scandaleuses.
Il avait éprouvé, après son retour en France, la plus grande douleur qui puisse atteindre un homme. Son fds aîné, Pierre de Rémusat,
était mort en 1862, d'une chute de cheval. Il apprit l'accident à Laffitte, et n'arriva à Paris que pour y trouver un cadavre. Quelques jours après, il appela un ami, et s'enferma avec lui plusieurs heures pour parler de philosophie religieuse. Si ces sortes de confidences n'étaient pas sacrées, cet ami pourrait dire ici ce qui se passait alors dans cette âme désolée. Il s'était, après la catastrophe, à peu près retiré de tout, pour souffrir et penser. Il vit de loin l'effondrement de l'Empire, suivi, à si bref intervalle, de la ruine de la France. Quand M. Thiers partit pour demander à l'Europe un secours que l'Europe nous refusa, il lui donna son fils; et quand, trois mois plus tard, M. Thiers se trouva chargé de gouverner et de refaire le pays, il accourut auprès de lui à Bordeaux; mais il refusa obstinément tout emploi. Il ne voulut pas, comme on l'en suppliait, aller en ambassade dans une cour étrangère pour y porter son cœur accablé par ses douleurs privées et par les douleurs de la patrie. Ce ne fut que plus tard qu'il renonça
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à sa retraite attristée et se décida à accepter le ministère des affaires étrangères que lui offrit avec instance l'amitié et la confiance de M. Thiers, après la retraite volontaire de Jules Favre. Personne ne pouvait y rendre plus de services, par l'autorité de son nom, de sa parole et de son talent. M. de Rémusat ne résista plus, et, sacrifiant l'intérêt de son repos à l'intérêt de la France, il se donna tout entier à son pays et à son ami.
Ce fut pour M. Thiers une joie profonde. 11 ne pouvait pas trouver, pour la grande œuvre de la libération du territoire, un auxiliaire qui lui fût plus tendrement attaché, un confident plus sûr, un patriote plus éprouvé, un négociateur plus prudent, plus pénétrant et plus ferme. Notre situation était déplorable. La Commune était vaincue ; mais près de quarante mille insurgés, pris les armes à la main, encombraient les prisons. Notre armée avait combattu et vaincu, avant d'être reconstituée. Elle était troublée à la fois par sa
défaite et par sa victoire. Ses cadres étaient désorganisés; les magasins et les arsenaux étaient vides. Paris présentait le spectacle d'une ville prise d'assaut après un long siège ; on y marchait sur des ruines, entre des brasiers à peine éteints. On se demandait si les impôts seraient payés, si les ateliers seraient ouverts, si les commandes viendraient du dehors, si les importations seraient suffisantes pour nos besoins, si la circulation pourrait être rétablie sur nos chemins de fer, si notre commerce retrouverait son crédit, si l'État n'avait pas perdu le sien. On savait le chiffre de la rançon; on ne savait pas celui des pertes, ni des dépenses extraordinaires résultant de la guerre étrangère et de la guerre civile. Les ennemis, nous croyant aux abois, redoublaient de hauteur et d'exigences. Ils interprétaient dans le sens le plus dur les stipulations provisoires, et répondaient aux plaintes des populations par des menaces adressées au gouvernement. L'Assemblée, comme c'est le droit et l'habitude des Assemblées, voulait
tout savoir. Le gouvernement s'efforçait de cacher ce qui aurait été trop désespérant. 11 poursuivait, au milieu de ces angoisses, la conclusion du traité définitif, et obtenait de temps en temps la libération anticipée d'un département. M. Thiers réalisait ses emprunts etopérait sesversements en financier de génie. Plus on connaîtra les détails de cette œuvre gigantesque, plus on comprendra ce qu'on doit d'admiration et de reconnaissance à celui qui l'a accomplie. Il fallait créer de nouveaux impôts, et accabler de charges une population accablée déjà de ses pertes. Quels jours d'effroi et de misère î Ceux qui ont tout vu et tout su n'y reportent pas leur pensée sans frémir.
. . . Animus meminisse horret, luctuque refugit.
Voilà dans quelles conditions M. de Rémusat redevenait ministre après un intervalle de trente années. Le poste qu'on lui donnait était le plus douloureux de tous. C'est lui qui allait traiter avec nos vainqueurs, nos maîtres,
foulant notre sol; lui qui allait converser avec l'Europe au nom de la France abattue, mutilée, envahie. Nous n'avions pas même un gouvernement légal; pas un nom pour notre gouvernement; pas une constitution. Nous vivions sur la nécessité, qui était notre seule raison d'être, et notre seul argument contre tout le monde. M. Thiers, M. de Rémusat, M. Dufaure, nous couvraient de l'éclat de leur vie et de leurs services. Nous profitions largement du respect que l'Europe avait pour eux. L'ennemi même comprenait que ces noms-là nous constituaient une force, au milieu de notre abaissement.
M. de Rémusat était du même âge que M. Thiers; il était peut-être plus robuste. Il paraissait plus jeune; il était, et c'est là un grand éloge, presque aussi laborieux. Jamais ceux qui le voyaient de plus près n'ont aperçu sa fatigue ; jamais ils ne l'ont vu se reposer. Sans qu'il parût affairé, tout était toujours fait, à l'heure dite, par lui ou sous sa direction immédiate. Avoir la liberté d'esprit
qu'il apportait dans la discussion des affaires qui ne relevaient pas de son département, on n'aurait pas cru qu'il portât la plus lourde part du fardeau. Il n'avait pas, même dans les grandes crises, un air abattu. Il fallait le connaître à fond pour deviner ce qu'il souffrait. A la surface, les manières du plus grand monde, un calme poli, souriant : s'il avait à s'expliquer sur les affaires, la clarté la plus complète, la fermeté la plus inébranlable. Mêmes qualités dans son style, où le grand écrivain se laissait voir sans se montrer. Deux ou trois fois seulement, il fut obligé de monter à la tribune. Il y parla en orateur. La force de sa situation, la grandeur de ses vues le portaient. Ilacerlainement mérité, comme son prédécesseur Jules Favre, et pour des qualités toutes différentes, d'être associé à la gloire du libérateur du territoire. Aucun ministre des affaires étrangères à aucune époque n'a montré plus de talent, ni traversé des crises aussi difficiles, ni rendu au pays un service aussi décisif.
Il n'était pas député. Un siège devint vacant à. Paris pendant son ministère. Ses amis lui imposèrent une candidature. Un seul fît de vains efforts pour l'empêcher de l'accepter. M. de Rémusat était de son avis sur la convenance et sur les chances; mais il ne voulut pas, dans une affaire toute personnelle, résister aux instances de son parti, à celles de M. Thiers. Il fut battu. Paris lui préféra M. Barodet. Quelque temps après, il suivit M. Thiers dans sa retraite. Le territoire était délivré, l'armée, les finances, le travail national étaient en bonne voie : on pouvait renverser M. Thiers; on le renversa. L'échec de M. de Rémusat contribua pour bien peu au 24 mai. Il n'en fut ni la cause ni le prétexte ; il donna seulement lieu de penser que M. Thiers pouvait être renversé sans qu'il s'ensuivît un trop grand ébranlement. En octobre de la même année, M. de Rémusat fut élu député presque malgré lui par les électeurs de la Haute-Garonne.
A peine délivré des affaires, il revint à la
philosophie. Il pubha, en 1874, Lord Herbert de Cherbury. Lord Herbert n'est rien de moins que le fondateur en Angleterre, et au commencement du xvif siècle, de la Religion naturelle. L'idée d'une Religion naturelle n'avait pas été inconnue au moyen âge ; Bacon lui faisait une place dans la « Mappemonde du globe intellectuel ». Lord Herbert, s'appuyant sur les idées fondamentales qui se retrouvent à toutes les époques, parce qu'elles sont les formes nécessaires de la pensée, tenta hardiment la démonstration d'une rehgion universelle née, vivant et grandissant avec l'esprit humain. C'est dans l'avant-dernière année de sa vie, à l'âge de soixante-dix-sept ans, que M. de Rémusat a exposé cette doctrine dans un ouvrage à la fois agréable et savant, oii sa pensée a toute sa force, son style une perfection rare dans un naturel exquis, et où il conte avec un entrain spirituel et un charme infini les aventures de cet intrépide gentilhomme, qui débute en courtisan à la cour d'Éhsabeth,
combat en chevalier dans les guerres du continent, négocie en ambassadeur à la cour de Louis XIII, délibère en politique dans les conseils de gouvernement de Jacques I", et construit en philosophe un systè:ne de théodicée. Dans ce hvre curieux, M. de Rémusat expose avec une prédilection manifeste cette première et originale ébauche de la Religion naturelle. Il soutient le droit de philosopher librement sur ce qui dépasse « le jeu fortuit d'organes périssables », et, répondant en métaphysicien résolu aux négations des positivistes : a C'erit me dénier ma liberté, s'écriet-il, que de me contester la faculté de réQéchir aux questions mystérieuses qui s'élèvent à l'origine et au terme de la vie humaine. C'est outrager la raison, source de tout vrai savoir, que de lui disputer l'usage le plus noble et le plus constant qu'elle ait fait d'ellemême. »
Un an après, en 1875, il fît paraître les deux volumes sur f Histoire de la philosophie en Angleterre depuis Bacon jusqu'à Locke. 11
avait eu d'abord le projet d'écrire une histoire générale de la philosophie en Angleterre; mais, le temps lui ayant manqué pour cette œuvre considérable, il n'en publia que ces extraits qui embrassent un siècle et demi, et forment un tout bien coordonné. C'est son dernier hvre, et l'un de ses meilleurs. Il avait près de soixante-dix-huit ans quand il Tacheva. On n'y sent, ni dans le style, ni dans la pensée, aucune trace de vieillesse. Le morceau sur Hobbes est parfait. La biographie de Locke a été évidemment composée avec prédilection. Elle a rectifié certaines idées. Les leçons de M. Cousin nous avaient habitués à voir surtout dans Locke le chef de l'école sensualiste. On peut dire au moins que, si Condillac et les autres sensualistes du xvni° siècle viennent de lui, c'est comme Spinoza vient de Descartes, en exagérant singulièrement ses tendances. M. de Rémusat le met mieux à sa place en nous le représentant comme le précurseur de l'école écossaise. Locke est,
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comme Reid et Dugald-Stewart, un observateur sagace, et quelquefois profond, de la nature humaine. Il appartient à la philosophie du sens commun, moins prétentieuse et plus solide que bien d'autres. Son Essai sur r entendement a servi de modèle à Reid ; J.-J. Rousseau s'est souvent inspiré de ses idées sur l'éducation, et son plan de législation avait été médité par les philosophes de notre assemblée constituante. M. de Rémusat assista au succès de son livre. Il était en pleine possession de toutes ses facultés, exempt même des infirmités de la vieillesse. Une maladie de quelques jours l'emporta. Il est mort à Paris le 6 juin 1875.
Depuis cette date funeste, la France a encore perdu Thiers et Dufaure. Ils sont morts debout, comme lui. Thiers écrivait, la veille de sa mort, une de ses plus fortes pages de philosophie politique; Dufaure commençait son rapport sur la liberté d'association. Ces trois hommes, d'ailleurs si divers, ont ce trait commun, qu'ils ont constamment travaillé
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et constamment étudié. Thiers et Rémusat particulièrement auraient ime vie très glorieusement remplie, s'ils n'avaient été qu'écrivains, ou s'ils n'avaient été qu'hommes politiques. Ils ont suffi à deux tâches immenses, et rendu leurs noms éclatants par l'une comme par l'autre. Ils ont aussi.de commun, ces trois hommes, de n'avoir jamais cherché, dans l'exercice du pouvoir, d'autre satisfaction que celle de servir leur pays. La France qui, depuis un siècle, a été élevée si haut et jetée si bas, qui a traversé tant de guerrres civiles et de guerres étrangères, tant de crises morales, philosophiques, rehgieuses, plus redoutables pour elle que la guerre, avait besoin de trouver, dans ses périls extrêmes, des hommes tels que ceuxlà, infatigables au travail, voyant de très haut l'ensemble des affaires, et ne méprisant, n'ignorant aucun détail, nourris de philosophie, d'histoire, de jurisprudence, impassibles et clairvoyants au milieu de la tempête, et d'une telle élévation morale qu'ils
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pouvaieut être à la fois et nos guides par leur génie et nos modèles par leurs vertus. Elle reçoit un grand coup en les perdant. Où trouvera-t-elle à présent des hommes aussi capables de diriger sa pensée qui chancelle et de rélabhr ses affaires?
Faut-il dire, comme Rémusat, en commençant son article sur Washington : « Le monde manque de grands hommes. Le blé pousse encore sur notre sol; mais le chêne n'y croîtra plus. »