‹ Thoéphile[!] GautierChapitre 3 sur 12 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

En 1836, Théophile Gautier avait vingt-cinq ans; ce n'était phiç un inconnu pour une certaine élite de lecteurs, et il était célèbre dans le monde des artistes, dans celui des écrivains et dans l'école romantique, qui voyait en lui un de ses plus illustres adeptes. Il n'était pas resté oisif et son bagage littéraire était déjà sérieux. L'insuccès de son volume de poésies, si malencontreusement offert au public pendant que Paris faisait des barricades en criant : « Vive la Charte ! » ne l'avait pas découragé ; successivement, il publia : 1832, Alhertus; 1833, les Jeune- France; 1834, la première partie des Grotesques; 1835, Mademoiselle de Maupi/i; sans compter un nombre api)réciable d'articles sur tout sujet qui parurent dans différents recueils périodiques.

Ces articles, on en trouvera la nomenclature, avec indication d'origine, date, citation, ;q)préciation dans le livre que le vicomte Spoelberch de Lovenjoul a

consacre à l'œuvre de Théophile Gautier. Avec une patience de bénédictin et une persévérance que soutenait l'admiration, l'auteur a rassemblé tous les volumes, tous les articles, toutes les feuilles épaisses de l'énorme labeur de Gautier; il n'a rien omis, rien, pas même les variantes, pas même les errata. C'est l'acte — l'acte mérité — d'un dévot envers son idole. Toute l'œuvre de ce nonchalant, qui fut un des plus rudes ouvriers des lettres françaises, toute cette vaste besogne où sa vie fut occupée, se déroule et se dévoile, jour par jour, heure par heure, pour ainsi dire, depuis le moment où, sortant du collège, Théophile Gautier saisit une plume pour la première fois, jusqu'au moment où elle échappe à sa main glacée. Nul monument plus glorieux, construit de matériaux irrécusables, ne pouvait être élevé à la mémoire du poète et du prosateur. A ceux qui seraient tentés de répéter la calomnie de la banalité oisive : « Gautier est un paresseux », on peut répondre désormais par un démenti irréductible, en montrant les deux énormes volumes où M. Spoelberch de Lovenjoul a condensé le résultat de ses recherches, qui souvent nous serviront de guides *.

1. Histoire des octicres de Théophile Gautier, par le vicomte Spoelberch de Lovenjoul. Paris, Charpentier 1887, 2 vol. in-S", 495 et 602 pag-es, 2370 numéros. J'ai relevé, t.I, de la page 1 à la page 94, le titre des différents journaux et keepsakes où Théophile Gautier a écrit avant d'entrer à ia Presse; il m'a paru intéressant de reproduire cette nomenclature, qui n'éveillera aujourd'hui que bien peu de souvenirs : le Gastronome, le Mercure de France du xix° siècle, le Cabinet de lecture, l'Almanach des Muses, la France littéraire, les Annales

Le premier feuilleton que Gautier écrivit dans la Presse est du 22 août 1836; les typographes le signèrent Gauthier, avec cette // parasite qui devait poursuivre le poète pendant sa vie entière et lui arracher parfois un sourire qui n'était pas sans amertume. Pendant dix-neuf années consécutives, il fut le pourvoyeur attitré des articles d'art et de critique dramatique dans ce que l'on appelait alors : le journal d'Emile de Girardin; il le quitta au mois d'avril 1855 pour entrer au Moniteur imwersel.

Lorsque le Journal officiel {ni créé pour remplacer le Moniteur universel^ Théophile Gautier y passa et y continua, jusqu'à son heure suprême, cette tâche énervante qui depuis longtemps lui était devenue insupportable. Il se vit condamné, durant un laps de trente-six ans, à rendre compte des pièces jouées sur les théâtres de Paris et à disserter sur les tableaux , les statues encombrant les expositions publiques; la mort seule le délivra : en vérité, c'est excessif.

Dans le Stella d'Alfred de Vigny, le lord maire dit à Chatterton : « J'ai retenu ceci de Ben Jonson et je vous le donne comme certain : savoir que la plus

romantiques, le Voleur, le Diamant, le Sélam, l'Amulette, le Journal des gens du monde, la Franec industrielle, la Vieille- Pologne. l'Églantiue. le Monde dramatique. l'Abedle. le Rameau d'or, la Chronique de Paris. l'Ariel. D'après une tradition de famille, le début en prose de Théophile Gautier aurait eu lieu dans le Gastronome, le 24 mars 1831, par un Repas au désert d'Egypte, article anonyme que M. Spoelberch de Lovenjoul reproduit sous bénéfice d'inventaire.

DU Camp. — Théophile Gautier. 4

belle Muse du monde ne peut suffire à nourrir son homme et qu'il faut avoir ces demoiselles pour maîtresse, mais jamais pour femme. » Le pauvre Gautier le sut; sa femme légitime fut la critique — mariage de raison — qui lui apporta en dot le feuilleton dramatique. Il en vécut, tout au moins il en subsista; mais ori peut affirmer que plus d'un poème en mourut, faute d'avoir eu le temps de venir au monde. De ceci il ne se consola jamais et se comparait volontiers à un cheval de course attelé à une charrette de moellons. La charrette c'était cette corvée hebdomadaire chargée de vaudevilles, de pantalonnades, de turlutaines et de drames épais qu'il lui fallait accomplir, à heure fixe, sous peine de jeûner et de faire jeûner les siens. Un jour, il me disait avec la mélancolie souriante qui lui était familière : « Je crois que je suis l'héritier légitime de Gautier-sans-avoir. Il m'a légué sa pauvreté et sa mauvaise fortune. Comme lui je n'ai ni fief ni aumônière pleine; comme lui j'ai guidé la croisade vers la terre sainte de la littérature et comme lui je mourrai en route sans même apercevoir de loin la Jérusalem de mes rêves. »

Son premier article fut consacré aux peintures décoratives qu'Eugène Delacroix venait de terminer à la Chambre des Députés. Il continuait ainsi la critique d'art, en laquelle il passa maître, et où il s'était déjà essayé dans quelque* journaux littéraires de ce temps-là. Il y acquit rapidement une notoriété considérable et dans le monde des artistes il eut une autorité que souvent il fallut subir. Dès le Salon

de 1837, avec une vivacité qui démontre la sincérité de ses convictions, il attaqua l'art bourgeois, l'art « pot-au-feu » comme l'on disait alors, où Drolling, avec ses chaudrons bien étamés, INIallebranche avec ses effets de neige, Louis Ducis avec ses troubadours, avaient trouvé quelque renom. Voulant frapper a la tète, il s'en prit à Paul Delaroche, déjà célèbre et fort admiré pour les Enfants cl' Edouard (1831), Richelieu sur le Rliône, Mnzarin mourant, Cromivell (1832), Jane Grey (1834). A propos de Charles P'^ insulté par des soldats dans un corps de garde, il le traita avec une sévérité qui fut excessive. Tout en reconnaissant que les sujets fort habilement choisis par Paul Delaroche déterminaient son succès, bien plus que l'art avec lequel ils étaient traités; tout en admettant que l'aspiration ne s'élève pas au-dessus de terre et que la simple reproduction d'un fait d'histoire ne constitue pas la peinture historique, on peut convenir que les qualités, souvent froides, il est vrai, et parfois un peu ternes de l'artiste, méritaient d'être moins durement appréciées. La chaleur du combat n'était pas éteinte, c'est là une excuse; on se gourmait encore au nom de l'Ecole romantique, repoussée sans réserve par l'Académie des beaux-arts , et qui ne faisait que ])ien difficilement sa trouée aux Salons annuels que l'on semblait vouloir lui fermer de parti pris. Si la critique de Théophile Gautier a dépassé la mesure en cette circonstance, il est juste de rappeler qu'il était le champion d'une cause que l'on combattait à outrance, que ses adversaires étaient

non seulement nombreux, mais puissants, dans la place, et que, malgré son agilité, sa vaillance et sa force, il ne parvenait pas à rendre coup pour coup. Et puis ne pouvait-il pas dire, comme le poète Feuchtersleben : « J'ai toujours détesté la médiocrité; c'est pourquoi, au cours de ma jeunesse, je me suis souvent pris de haine pour la modération. « A cette époque, on assimilait volontiers Paul Delaroche à Casimir Delavigne. Sans être irrespectueux envers leur mémoire, on peut reconnaître qu'ils manquaient, l'un et l'autre, de cette originalité et de cette exagération voulues que le romantisme exigeait de ses disciples. Plus tard, en 1858, deux ans après la mort du peintre, Gautier fit amende honorable : « Autrefois, dit-il, nous avons assez rudement malmené Paul Delaroche. C'était à une époque où la polémique d'art se faisait à fer émoulu et à toute outrance *. »

Les expositions de beaux-arts ne se produisant qu'une seule fois par an, c'était le feuilleton dramatique, toujours alimenté par l'incessante production des théâtres, qui allait être la plus exigeante occupation de Théophile Gautier. Avant de la lui confier, la Presse avait fait diverses tentatives qui ne parurent pas heureuses. Voulant renouveler ce genre de critique fort alourdi par les méthodes, pour ainsi dire pédagogiques, que Geoffroy, Hoffmann,

1. Voir Th. Gautier, Portraits contemporains, 1 toI. in-16, 18SG, Charpentier, p. 291 et suiv.

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Duviquet avaient imposées, elle avait successivement appelé Alexandre Dumas , Frédéric Soulié, Granier de Cassagnac; ])uis Gérard de Xervai en collaboration avec Théophile Gautier; ils signaient G. G. pour parodier le J. J. de Jules Janin, qui restait seul chargé du feuilleton du Journal des Débats qu'il avait d'abord partagé avec Lœve-\'eiraars, après la retraite de Duviquet. Gérard de Nerval était d'es|)rit nomade et d'instincts vagabonds; il ne put s'astreindre à une besogne qui comportait quelque régularité. Théophile Gautier, ])lus sédentaire, demeura seul au rez-de-chaussée du journal la Presse pour édifier le public sur la valeur littéraire de [)ièces qui, le plus souvent, n'en avaient aucune.

Dans ce métier — c'en fut un pour lui, rien de plus — il déploya des qualités de premier ordre, et plusieurs de ses articles, qui sont de véritables chefs-d'œuvre, restent enfouis et comme perdus au milieu de « la copie » hebdomadaire qu'il était obligé de produire. A cet égard, il ne se faisait aucune illusion et disait : « Le livre seul a de l'importance et de la durée; le journal disparaît et s'oublie. Etienne Bequet a fait pendant quinze ans la critique au Journal des Débats : qui s'en doute aujourd'hui ? mais tout le monde a lu, tout le monde lira le Mouchoir bleu, une plaquette qui n'a pas vingt pages. Le feuilleton est un arbuste qui perd ses feuilles tous les soirs et qui ne porte jamais de fruits. » On peut dire, sans exagération, que pendant toute son existence de critique dramatique il a fait ses articles avec découra-

gement sinon avec dégoût. Cela se comprend, il était là comme un rossignol en cage; toutes les fois qu'il voulait prendre son vol pour aller chanter sous le ciel libre, le feuilleton le retenait et le forçait à psalmodier la complainte du cinquième acte ou l'épithalame du jeune premier épousant la jeune première. Plus d'une fois — et je ne l'en puis blâmer — , il s'est déchargé de cette besogne sur quelque ami compatissant qui soulevait ses chaînes de bon cœur, pour l'empêcher d'en sentir le poids.

S'il eût été moins assujetti, s'il eût choisi ses sujets au lieu d'être contraint de les subir, il eût, à son œuvre, pu ajouter des œuvres considérables. Il avait déjà donné la preuve de ce que sa connaissance de l'histoire, son goût pour notre vieille littérature, son esprit perspicace, lui permettaient de faire. Si, au lieu de bâcler deux mille feuilletons, Théophile Gautier, tout en écoutant la Muse qu'il adorait, avait eu le loisir d'écrire une histoire de la littérature française , quel régal pour les raffinés, quel trésor pour les savants, quelle bonne fortune pour tout le monde ! Par ce qu'il avait fait dès l'âge de vingt-trois ans, on peut apprécier ce qu'il aurait pu faire dans la maturité du savoir et de l'intelligence.

Le l*"" décembre 1833, Théophile Gautier signa avec Charles Malo, directeur de la France littéraire, un traité par lequel il s'engageait « à composer une série d'articles, sous le titre à' Exlnimations littéraires. Cette série formera une étude complète des

vieux poètes français... et sera composée de douze articles.... jM. Charles Malo s'engage à lui payer ces douze articles, à mesure que M. Gautier les lui l'vrera, sur le pied de cinquante francs l'article » Ces douze articles réunis en deux volumes in-8° formant ensemble six cent soixante dix-sept pages furent publiés en 1844 sous le titre : les Grotesques On voit qu'en ce temps d'art et de renouveau la littérature était peu rémunératrice, ainsi que disent les économistes. Onze de ces articles jiarurent successivement dans la France littéraire au cours des années 1834 et 1835; le douzième et dernier — Paul Scarron — fut inséré dans la Revue des Deux Mondes du 15 juillet 1844'. Les Grotesques. Te\^résen\eul le début de Théophile Gautier dans la critique sérieuse, et à ce titre ils ont une importance qu'il convient de ne pas dédaigner. J'ai dit : critique sérieuse, et je ne m'en dédis pas, car sérieux ne signifie pas ennuyeux; le savoir n'implique pas le pédantisme; on peut être ingénieux avec humour et grave avec originalité. Je tiens ce livre pour excellent; je viens de le relire, pour la dixième fois peut-être, avec autant de plaisir et d'intérêt que si je ne le connaissais pas.

À moins qu'il ne cherche à dissimuler une ironie, le titre en est déplaisant ; on ne le comprend guère; il ne réj)ond pas à l'ouvrage qu'il indique. Il se ressent trop des opinions littéraires que les

1, Spoclbcrrh de LoTenjoul, loc. cit., numéros 93 à 711.

critiques « autorisés » soutenaient encore au temps de la jeunesse de Gautier, alors qu'il était de mauvaise compagnie de ne pas mettre au rancart les poètes antérieurs à Malherbe, que VArt poétique de Boileau avait vilipendés. Gautier a sans doute subi l'influence des idées ambiantes, qui pourtant n'étaient pas les siennes. Si, malgré leur verve, Georges de Scudéry et Cyrano de Bergerac sont désagréables par leur attitude de matamores de plume et d'épée, si Chapelain est lourd et rocailleux , si Guillaume Colletet est fadasse, si Saint -Amant force trop la note comique, François Villon, Théophile de Viau sont des poètes avec lesquels l'histoire littéraire^ doit compter, et Scarron pousse parfois la scurrilité jusqu'à une vigueur de burlesque inconnue avant lui; je ne vois que Scalion de Virbluneau et Pierre de Saint-Louis qui soient absolument grotesques et dignes de l'épithète qui aurait dû être épargnée aux autres. Le choix de ce titre étonne de la part de Gautier, qui plus d'une fois a dit : « Il faut déjà bien du talent pour écrire un livre médiocre ou peindre un mauvais tableau. »

Au début de l'étude consacrée à François Villon, il ne dissimule cependant pas ses préférences, tout en semblant s'excuser d'y obéir : « Ce n'est guère, dit-il, que dans le fumier que se trouvent les perles, témoin Ennius. Pour moi, je préférerais les perles du vieux Romain à tout l'or de Virgile; il faut un bien gros tas d'or pour valoir une petite poignée de perles. Je trouve un singulier plaisir à déterrer un

beau vers dans un poète méconnu; il me semble que sa pauvre ombre doit être consolée et se réjouir de voir sa pensée enfin comprise; c'est une réhabilitalion que je fais, c'est une justice que je rends ; et si quelquefois mes éloges pour quelques poètes obscurs peuvent paraître exagérés à certains de mes lecteurs, qu'ils se souviennent que je les loue pour tous ceux qui les ont injuriés outre raesui'e, et que les mépris immérités provoquent et justifient les panégyriques excessifs. » Les éloges que Gautier distribue au cours de ses études sur les Grotesques, n'ont rien qui nous choque; ce qui prouve peut-être que les jioètes étudiés par lui sont plus connus de nos jours qu'aux environs de 1834, où bruissait encore l'écho des applaudissements prodigués à Mme Dufresnoy, à Luce de Lancival et où Béranger — le Tyrtée moderne , comme l'on disait — passait pour le plus grand poète qui eût jamais honoré une nation.

Ce qui frappe dans ce livre, c'est sa modération, qui paraît presque extraordinaire lorsque l'on se reporte à ces années de luttes où les romantiques et les classiques s'injuriaient à plume cjue veux-tu, en se prenant à la perruque et à la barbiche. On dirait que Gautier est déjà en ]>ossession d'une sorte de sérénité supérieure qui lui permet de s'abstraire des passions transitoires pour mieux comprendre et signaler le beau, d'où qu'il vienne et là où il le découvre. Le style est net, d'une correction déjà irréprochable, sans rien d'alambiqué, comme celui

OÙ Sainte-Beuve devait se complaire plus tard, sans aucun de ces sous-entendus, de ces pensées à demi exprimées dont les écrivains, qui font œuvre habituelle de critique, aiment à envelopper et souvent à obscurcir leurs jugements. Pas un instant sa franchise n'est en défaut, il ne trompe personne, ni lui ni les autres; il est absolument sincère, aussi bien quand il se raille des balourdises du sieur de Virbluneau, que lorsqu'il met en lumière les hautes qualités de Théophile de Viau et qu'à propos de la Pucelle de Chapelain, il s'étonne qu'un tel sujet, si complet et si prodigieux, n'ait produit que des œuvres dune déplorable infériorité, ou une polissonnerie indigne d un auteur et dune langue respectables. « Que de merveilles, dit-il, dans cette vie si courte et si pleine; on croirait plutôt lire une légende qu'une chronique. Il y a là dedans la matière d'un romancero. Eh bien ! avec un si magnifique sujet, une héroïne véritable qui laisse de bien loin derrière elle la Camille de Virgile, les Bradaraante, les Marphise, les Clorinde et toutes les belles guerrières des épopées italiennes. Chapelain n'a pu faire qu'une lourde gazette rimée, ennuyeuse comme la vie; Voltaire qu'une infâme priapée , abominable comme intention et d'une médiocrité singulière, même dans ce misérable genre. Pauvre Jeanne d'Arc ! Les Anglais t'ont fait brûler seulement et ne t'ont pas violée. » Un mot est à retenir dans le passage que je viens de citer, car il renferme un conseil, un conseil précieux, que feront bien de méditer les futurs

poètes de Jeanne d'Arc : « il y a là dedans la matière d'un romancero ».

Cette étude sur des poètes dédaignés et trop longtemps laissés en oubli offre cette particularité quelle est faite d'une façon impersonnelle et aA'ec une très sereine intelligence historique. Gei'tes, Théophile Gautier est de son temps, il n'a ni coujié sa chevelure, ni dépouillé le fameux gilet rouge; à certaines allusions, à quelques ironies, on reconnaît l'adepte convaincu des théories nouvelles; mais ce n'est pas en vertu de ces théories qu'il juge les auteurs dont il parle, car elles n'existaient point au jour de leur célébrité. Dans Molière il ne voit pas un prédécesseur de la Révolution française, et Malherbe ne lui apparaît point comme un défenseur du « trône et de l'autel ». Il apprécie leurs œuvres selon les idées — erreurs ou vérités — qui avaient cours à leur époque; il est sobre de commentaires, il bafoue la sottise, fait valoir le talent et ne s'ingénie pas, comme tant de critiques l'ont fait, à découvrir sous ce que le poète a dit ce que le poète n'a pas voulu dire. En un mot, il ne tombe jamais dans cette absurdité de juger des ancêtres d'après les tendances et les aptitudes de leurs arrière-petits-neveux. En revanche, il tient grand compte du milieu social, de l'histoire et même de l'historiette; il sait que l'écrivain et le public agissent l'un sur l'autre, il ne nie pas la puissance souvent tyrannique de la mode et constate, avec sa sagacité ordinaire, l'influence exercée par les littératures étrangères sur la littérature fran-

çaise, qui devient espagnole ou italienne, selon les jours, avant d'entrer dans la fausse tradition grecque et latine dont le romantisme l'a en(in délivrée.

Non seulement il fait une analyse, rapide quoique complète, des œuvres principales de ses poètes, mais il dessine ceux-ci de pied en cap, et d'un trait si net qu'on le croirait tracé d'après nature : François Villon, avec ses allures d'un truand de la petite flambe, sans souci pourvu que son verre soit plein et pensant parfois avec mélancolie à la corde qui saura ce qu'il pèse; Cyrano, la moustache en croc, sous son énorme nez, et la flamberge au vent; Chapelain montrant « sa tête austère, sobre, avec cjuelques grandes rides scientifiques pleines de grec et de latin, des rides qui ressemblent à des feuillets de livre )) ; Scarron ratatiné, replié sur lui-même, riant quand la souffrance ne lui arrache pas des gémissements, soigné par sa femme, la belle Françoise d'Aubigné, qui sera reine de France et regrettera « sa bourbe » au milieu des splendeurs de Versailles; tous ânonnant leurs poèmes, récitant leurs bouquets à Cliloris, déclamant leurs tirades, grimaçant leurs parodies, défilent devant le lecteur, qui est étonné de leur ressemblance, quoiqu'il ne les ait jamais vus, tant ils sont vivants sous la plume dont l'art les a ressuscites.

Sa probité littéraire est égale à son exactitude; malgré sa déférence pour les maîtres, pour ceux mêmes dont le génie s'est imposé à l'admiration des siècles, il n'hésite pas à les dépouiller de certains larcins auxquels ils se sont laissés entraîner et qu'il

restitue n ceux qui en ont été les victimes. A ce sujet il fait une sorte de profession de foi qu'il est bon de rappeler. Comme s'il eût voulu lui donner plus de force, il s'adresse directement à ses lecteurs : « Vous avez sans doute entendu dire que la scène de la galère, dans les Fourberies de Scapin, était imitée de Cyrano de Bergerac, mais il est peu probable que vous l'ayez été déterrer où elle est, dans le Pédant joué , lisez ceci, et, malgré tout le respect c[ue l'on doit au grand ^Molière, dites si ce n'est pas le plus effronté plagiat qu'il se puisse voir; ce plagiat, d'ailleurs, n'est pas le seul que Molière ait à se reprocher; si l'on consultait les anciens canevas et les nouvellistes italiens, tels que, par exemple, les Nuits facétieuses du seigneur Straparole, il resterait au maître de' la langue française bien peu de chose du côté de l'invention; il n'en resterait pas davantage à Shakespeare. Une chose très singulière et qui devient plus notoire de jour en jour par les investigations de la science, c'est que les hommes que l'on est convenu d'appeler des génies n'ont rien inventé à proprement parler, et que toutes leurs imaginations et leurs données se trouvent le plus souvent dans des auteurs ou médiocres, ou obscurs, ou détestables. Qui en fait donc la différence? Le style et le caractère, qui, au bout du compte, sont les seules choses qui constituent le grand artiste, tout le monde ])ouvant trouver un incident ou une idée poétique, mais bien peu étant en état de la réaliser et de la rendre de façon à se faire comprendre des autres. »

Ceci dit, il cite la scène du Pédant joué dont il est incontestable que Molière s'est inspiré pour écrire la scène des Fourberies de Scapin. En ies comparant l'une à l'autre , on peut constater ce qu'une idée comique trouvée par un homme d'esprit devient sous la plume d'un homme de génie. Donc Théo])hile Gautier a raison : la scène est immortelle, non point parce qu'elle est inventée par Cyrano de Bergerac, mais parce qu'elle a été arrangée, développée et mise en vraie place par Molière. La donnée est la même, la phrase essentielle, si souvent répétée : « Qu'allait-il faire dans cette galère?» est la même; mais, en vérité, les deux scènes ne se ressemblent pas plus que le Pédant joué ne ressemble aux Fourberies de Scapin.

Molière ramasse une idée dans le fatras de Cyrano de Bergerac et en tire un chef-d'œuvre; Scarron prend une légende passée à l'état de fable, et en fait une farce. Le vague souvenir d'une sorte de Jacquerie préhistorique, transmis de génération en génération, demeure une tradition orale, jusqu'au jour oii Hésiode le recueille et lui donne l'immortalité dans sa Théogonie, dont Evhéraère a dû sourire. Plus tard, lorsque la langue latine est déjà décadente, Claudien sera tenté par ce sujet et lui consacrera son poème de la Gigantomachie, dont il ne reste que quelques fragments. A son tour Paul Scarron s'empare de la guerre des géants, et avec son esprit aussi biscornu que sa personne, en compose, sous le titre de Typhon, une pantalonnade digne des ti'éteaux de la foire, d'où

elle est tombée pour ne se relever jamais. Théophile Gautier a fait l'analyse de cette bouffonnerie, et cette analyse est un modèle de sans façon, de verve et d'enjouement. On peut être surpris que Scarron, dont les soulf'rances étaient telles,

Qu'il pleurait comme un veau, bien souvent comme deux, Quelquefois comme quatre,

ait pu s'oublier assez pour abonder ainsi « en vers plaisants, en manières de dire originales, en idiotismes qui sentent bien leur terroir » ; mais, tout en étant assez amoureux de son poème, il eût envié la prose alerte, la belle humeur, la gaieté de bon aloi avec lesquelles Gautier a traité les « fils de la teiTe » que ses vers ont ridiculisés. Les chapitres des Grotesques sont, du reste, pleins d'aperçus ingénieux, de morceaux lestement enlevés et de petits tableaux historiques peints de main de maître. La bonhomie est parfois un peu narquoise, mais on y trouve toujours le témoignage du respect dû aux tentatives élevées de l'esprit. Plus d'un de « ces placards », comme eût dit Estienne Pasquier, devraient être donnés, dans un cours de littérature, comme exemple de critique intelligente, faite en connaissance de cause, courtoise par façon d'être, juste sans morgue et savante sans cuistrerie.

Quelques années après avoir publié les Grotesques en librairie, il eut l'intention de leur donner une suite en faisant une série d'études détachées sur les prédécesseurs de Corneille, sur Desmazures, Grévin,

Jean de La Taille, sur Robert Garnier, dont il aimait à citer un vers emprunté à la Bradainante :

Roulant mes libres jours en libre pauvreté,

et principalement sur Montchrétien, qu'il admirait en le plaignant de l'oubli immérité où ses œuvres sont ensevelies. La vie de l'bomme le stimulait; il eût voulu l'écrire, car il y eût trouvé matière à la reconstitution de ces mœurs bardies du xvi® siècle qui lui plaisaient entre toutes.

Il avait apprécié le poète tragique ; les vers des Lécènes ne l'avaient point laissé indifférent; f Ecossaise rétonnait par la hardiesse de l'auteur, qui dix-buit ans après l'exécution du 18 février 1587 ose mettre au tbéâtre la mort de Marie Stuart; Aman l'intéressait, peut-être à cause des emprunts que Racine y avait faits pour Esther, avec peu de discrétion et jusqu'à y copier textuellement un vers :

L'insolent devant moi ne se courba jamais.

Cependant ce qui l'attirait le plus vivement vers Montcbrétien, c'était l'aventurier, l'assassin, le fugitif, le cbef de bande qui devait mourir, au bourg des Tourailles, à l'âge de quarante-six ans, tué à coups de hallebarde et de mousquet par le seigneur Claude Turgot, un des ancêtres du ministre trop éphémère de Louis XVL Gautier se promettait quelque plaisir et éprouvait quelque (ierté à démontrer, pièces en main, que le sieur Antoine Mont-

chrétien de Vatteville était le premier auteur qui eût écrit un Traicté de Vœconoinie politique, créant ainsi ce mot, dont on devait tant aljuser plus tard. C'était un point de départ qui eût permis de faire des incursions parmi les nouvelles théories sociales : Gautier n'y eût pas manqué, car, par curiosité, il avait non pas étudié, mais feuilleté les œuvres de ceux (|ue l'on avait appelés : les dieux modernes. Bien souvent nous dissertâmes ensemble de cette série de sujets (pii, traités par lui, eussent été d'un haut intérêt et qui devaient former une suite d'articles destinés à la nouvelle Revue de Paris (1851). Ce projet ne fut point mis à exécution. En 1852, Théophile Gautier partit pour Constantinople, et les prédécesseurs de Corneille s'en allèrent rejoindre tant de rêves qui jamais ne furent réalisés.

C'eût été une œuvre magistrale, écrite avec un soin particulier, comme s'il eût voulu se consoler des tristesses de son feuilleton hebdomadaire. Autant il se sentait énervé, comme diminué, par cette besogne c[ue la médiocrité des thèmes sur lesquels il était contraint de broder rendait insi})ide, autant il lui eût été doux de saisir toute une époque littéraire, de l'expliquer dans l'ensemble aussi bien que dans les détails et d'en faire une de ces études vigoureuses auxquelles il excellait. La tâche eût été digne de son talent, comme celle qu'un lui odril rn 1867 et qu'il accepta avecjoic, (juoiqu'ellf fût |)lu!- restreinte (ju'il ne l'aurait désiré. C'était au début de l'Exposition universelle; chacune des sections dont elle était compo-

DU Camp. — Théophile Oauticr 5

sée, et où resplendissaient les oeuvres de l'art et de l'industrie, devait adresser au ministre compétent un rapport faisant connaître les progrès accomplis depuis un nombre d'années déterminé. On estima qu'il était équitable de ne point tenir les belles-lettres hors de toute manifestation attestant leur vitalité, etThéo|)hile Gautier fut chargé par le Ministre de l'instruction publique de rédiger un mémoire sur la poésie en France depuis 1848 '.

En deux mots, le gouvernement voulait avoir un rapport sur la poésie française depuis l'élection du prince Louis-Xapoléon Bonaparte à la première magistrature de la république. On n'eût pas été fâché de pouvoir démontrer que les lettres françaises s'étaient glorieusement développées sous la présidence de Louis Bonaparte et pendant les quinze premières années du règne de Napoléon III. Si tel fut l'espoir des maîtres du jour, cet espoir fut déçu; car Théophile Gautier, tout en usant de sa bienveillance habituelle, fut très loyal et très net. 11 ne transigea ni avec ses convictions littéraires, ni contre les renommées acquises, ni au profit de ses propres intérêts. Peut-être n'était-ce pas sans péril pour lui. Il avait en quelque sorte une situation de critique patenté au Journal officiel; cette situation pouvait lui être enlevée

1. Ce mémoii'e est intitulé ; les Progrès de la poésie française depuis ÎS30. mais il ne détermine que le rôle joué par la poésie dans la littérature française depuis iu résolution de 18k8. Il contient cent six pages d'impression, qui ont été jointes à l'Histoire du romantisme, 1 vol. in-16. Charpentier, Paris, 1854.

par un acte de bon plaisir ou de mauva vouloir; il n'en tint compte et parla avec autant de sincérité que si son rapport eût été destiné à ne paraître qu'après sa mort.

Ce mémoire, qui fut joint à la collection des rapports sur l'Exposition universelle de 1867, est un résumé des tentatives ])oétiques faites en France depuis que le trône du roi Louis-Philippe a été déclaré vacant par la seconde république. Nomenclature des auteurs et des œuvres, analyse succincte, courte appréciation et parfois conseils excellents. La mansuétude ne se dément pas, elle est constante; elle a quelque chose de paternel, comme il convient à un maître qui parle. Il ne faudrait cependant pas s'y tromper et y voir une preuve de banalité ou d'indifférence; sous la forme toujours courtoise, volontairement adoucie par la crainte de blesser, l'opinion reste entière ; elle apparaît entre les lignes , se montre assez pour se faire reconnaître et laisser intacte l'impartialité du critique, qui n'hésite pas à blâmer lorsqu'il croit devoir le faire, mais avec tant de délicatesse, tant de prudence habile et de si touchantes précautions, que ses restrictions n'en sont que plus éloquentes. 11 connaissait, de longue expérience, le geiius irrltabile vatiim, et il le traitait, par intelligence autant que par bonté, comme un malade à qui toute secousse est douloureuse.

1867! Il me semble que c'est hier, et que je vois encore défder ce cortège impérial qui maintenant s'est évanoui dans le royaume des ombres ! En lisant

le rapport de Théophile Gautier, j'ai cru assister à une revue funèbre; à l'appel de bien des noms, l'écho répond : mort! La vieille INIob n'a pas chôme de besogne depuis cette époque; elle a fait des choix d'élite, elle n'a respecté personne, ni ceux qui avaient la gloire, ni ceux qui n'avaient que l'espérance, personne, pas même le poète qui avait accepté de parler des poètes de son temps. Passons ! sans oublier, sans récuser les regrets, mais passons! ce n'est pas un de profundis qu'il convient de psalmodier ici.

Pour apprécier le mérite des œuvres qui ont paru pendant quinze ans, nées de tendances diverses et de tempéraments souvent opposés, Théophile Gautier ne fait appel à aucune esthétique, à aucune théorie; il laisse de côté toute idée préconçue, rejette ce cpii serait a priori et reste abstrait, c'est-à-dire dégagé de toute influence d'école; il est toujours romantique, mais il juge la poésie d'après le poète, s'en pénètre, l'explique et lui assigne son caractère particulier. En un mot, et pour me servir d'une expression de l'argot des coulisses de théâtre, il entre dans la peau du bonhomme. Il fait pour ses contemporains ce qu'il a fait pour ses grotesques, il se garde de les affubler de ses idées et les respecte jusque dans ce qui lui semble des erreurs. Si parfois il jjèche un peu par indulgence, c'est en faveur de quelque compagnon de sa jeunesse, d'un combattant des luttes oubliées, auquel il accorde un éloge qui n'est qu'un souvenir du « bon temps )). Sainte-Beuve, doat l'in-

fériorité, en tant que poète, est ])eu contestable, a profité de cet attendrissement naturel entre anciens amis qui se retrouvent après une longue absence. Si Théoj)hile Gautiei- a l'épandii quelques fleurs de trop sur la tombe oii dorment les Poésies de Joseph Delorme, lés Consolations, les Pensées d août, il ne huit pas l'en blâmer, car elles étaient dues à l'auteur des Portraits littéraires, des Causeries du Lundi et à l'historien de Port-Royal.

C'est à André Chénier que Théophile Gautier fait remonter le point de départ de la poésie moderne en France. Sans discuter cette o])inion qui pourrait être sujette à controverse, il est certain que les œuvres posthumes de celui qui a dit :

Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques,

eurent un retentissement considérable lorsque en 1819 elles furent publiées par H. de la Touche : « Toute la fausse poésie se décolora et tomba en poussière. L'ombre se lit rapixlement sur des noms l'ayonnants naguère et les yeux se tournèrent vers l'aurore qui se levait. De Vigny faisait paraître les Poèmes antiques et modernes; Lamartine, les Méditations; Victor Hugo, les Odes et Ballades, et bientôt venaient se joindre au groupe Sainte-Beuve avec les Poésies de Joseph Delormc, Alfred de Musset avec les Contes d' Espagne et d'Italie. « J'ai cité ce passage parce qu'il est explicite et renfeinne tout le système de Gautier sur la rénovation de la poésie française.

Je me permettrai néanmoins une seule observation : Lamartine a composé le Lac en 1817, à Aix-les-Balns, deux années avant la mise au jour du volume contenant les vers d'André Chénier, par ccr.séquent en dehors de toute l'influence qu'ils auraient pu exercer sur son inspiration et sur son talent.

Après un rapide coup d'œil jeté sur les origines de la poésie dont la floraison s'épanouit après la convi 1 -ion de février 1848, Théophile Gautier aborde l'époque spéciale oii il doit se limiter, et cite, avec juste appréciation, les auteurs qui l'ont honorée. Constatant leur mérite individuel, il en fait remonter la source aux grands fleuves dont leurs ascendants du romantisme ont fécondé les champs épuisés où la poésie française ne trouvait plus à récolter que des fruits sans saveur et des fleurs sans parfum. Ce n'est pas un reproche qu'il leur adresse, car, dit-il, « l'originalité n'est que la note personnelle ajoutée au fonds commun préparé par les contemporains ou les prédécesseurs immédiats ». Ces poètes, presque tous de la génération à laquelle j'a]ipartiens et qui étaient encore dans la première jeunesse, au moment où la monarchie de Juillet s'écroula, ces derniers venus de l'école de 1830 déjà tenue en échec ])ar l'école dite du bon sens, ces adorateurs de la INIuse moderne qui ne juraient que par Hugo, par Byron, par Goethe, par Alfretl de Musset, je les ai connus ])Our la plupart, aimés, admirés, lorsqu'ils débutaient dans la vie, pleins d'illusions et brillants d'espoirs qui n'ont pas toujours été réalisés. Plus d'un s'en

est allé avant d'avoir donné ce qu'il avait promis, d'autres se cachent derrière les plis dun voile qui ressemble à un linceul; au-dessus de quelques-uns je vois encore l'auréole dont ils étaient environnés aux premiers jours de leur renommée. Le trait dont Gautier les marque fait saillir leur effigie et dégage, avec une rare sagacité, le caractère propre de leur talent. Je les reconnais; ils sont bien tels que je les ai vus jadis : voilà Théodore de Banville, dont « les idées, comme les princesses des féeries, se promènent dans des prairies d'émeraude, avec des robes couleur du temps, couleur du 'soleil et couleur de la lune »; voilà le marquis de Belloy, de forme élégante, mais quelque peu nuageuse, comme si sa pensée s'amincissait sous le tissu des mots choisis; et son frère de lettres, le comte de Gramont, qui dans ses Chonis du passé allie la tenue correcte du gentilhomme à la hauteur des convictions inébranlées j et Pierre Dupont, dont les couplets furent célèbres lorsqu'il chantait les Bœufs et dont les refrains furent insupportables lorsque les voix avinées braillaient : Les peuples sont pour nous des frères. Il fut applaudi, il fut illustre, il put se croire, comme on le lui disait, « le Béranger de son temps » ; hélas!

Je n'ai lait que passer, il n'était déjà plus.

« L'ombre, dit Théophile Gautier, descendit sur le front où la popularité semblait avoir posé un laurier éternel, n

En parlant de Leconte de Lisle et en louant, ainsi qu'il convient, ces vers coulés dans le plus pur métal, en le considérant <' comme une des plus fortes individualités poétl(pies qui'se soient produites dans cette dernière période », il approuve ceux qui s'ingénient à l'imiter, « car, dit-il, celui qui n'a pas été disciple ne sera jamais maître et , quoi qu'on en puisse dire, la poésie est un art qui s'apprend, (jui a ses méthodes, ses fornmles, ses arcanes, son contrepoint et son travail harmonique « . C'est , en d'autres termes , l'opinion que Gautier a souvent exprimée en ma présence : « Quiconque n'a |jas commencé par imiter ne sera jamais original. » Cette opinion absolument sincère, émise par un homme dont l'originalité n'est |)as discutable, m'a toujours étonné.

Les Poèmes antiques de Leconte de Lisle appellent, ])ar une transition naturelle, la pensée de Théophile Gautier sur Melxnis, poème dont le sujet est emprunté à la Rome des Césars et qui est digne des éloges qu'il lui décerne. Louis Bouilhet fut un poète, en effet, un poète dans la forte acception du mot, à ce point que la prose lui répugnait et que \e vers était pour lui une sorte de contrainte à laquelle il ne pouvait se soustraire. Toute sa vie, il fut tiraillé entre deux penchants qui se contredisaient en lui et que jamais il ne parvint à mettre d'accord. Son goût, je dirai même sa passion, l'entraînait vers l'école romantique et l'y maintenait, tandis que son instruction était essentiellement classique. J'ai été inti-

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mement lié avec lui et bien souvent je fus témoin du combat que les deux Muses adverses se livraient dans son esprit. C'est l'humaniste le plus fort que j'aie connu; je ne fais même pas exception de ceux qui ;qjprennent pour enseigner. Les belles-lettres grecques et hitines ne lui avaient rien caché de leur grandeur; il les comprenait avec une intelligence que je n'ai jamais renccmtrée à un degré si profond. C'est toujours vers Homère, vers Aristophane, vers Plaute, vers Horace, qu'il était ramené par ses aptitudes, et lorsqu'il se mettait au travail, — poème, poésies détachées, pièces de théâtre, — c'est toujours vers l'imitation d'Hugo qu'il se sentait attiré. Parfois il en est résulté quelque dissonance que la beauté du vers et l'ampleur des images font promi)tement oublier. 11 a fait un chef-d'œuvre, Mehe/iis, qui date de sa vingt-sixième année et qui seul suffirait à glorifier sa mémoire. Malheureusement le poème est écrit « dans cette stance de six vers à rime triplée qu a employée souvent l'auteur de Nainouna, et nous le regrettons, dit Gautier, car cette ressemblance purement métrique a fait supposer chez Bouilhet riiiiitation volontaire ou involontaire d'Alfred de Musset, et jamais poètes ne se ressemblèrent moins. La manière de Bouilhet est robuste et imagée, pittoresque, amoureuse de couleur locale; elle abonde en vers pleins, drus, spacieux, soufflés d'un seul jet. » Louis Bouilhet est mort à l'Age de quarante-sept ans, à l'heure où la maturité de son talent et le repos de son existence le conviaient à des œuvres

nouvelles; il est parti comme une étoile qui disparaît avant d'avoir épanoui tous ses rayons.

C'est ainsi que tous les poètes défilent devant nous, l'un après l'autre, ])lutôt selon la fantaisie de l'écrivain que par ordre chronologique, tous désignés par leur œuvre maîtresse et marqués d'un mot juste qui a la valeur d'un signalement : les satiriques, comme Amédée Pommier, qui fut un versificateur singulièrement vigoureux; les macabres, comme Baudelaire, qui anticipe sur le pessimisme à la mode aujourd'hui et qui forge d'admirables vers pour célébrer les laideurs morales de l'humanité; les précieux, comme Joséphin Soulary, qui sculpte ses sonnets dans la transparence des sardoines; les nostalgiques, comme Lacaussade, qui regrette le pays créole où s'est écoulée son enfance, et tant d'autres qui ont essayé «l'oublier les choses de la terre en écoutant, en répétant les voix d'en haut. Il n'oublie personne, pas même l'auteur des Chants modernes, à qui sa bienveillance et son amitié donnent, avec douceur, une leçon méritée.

Au cours de cette rapide histoire de la poésie moderne, la justesse de son esprit se double de jierspicacité : il devient prophète. Que l'on n'oublie pas que ce qui suit a été écrit en 1807, c'est-à-dire il y a vingt-trois ans: « Quoique Sully Prudhomme, dit-il, restreigne hal)ituellement ses sujets en des cadres assez étroits, son pinceau est assez large pour entreprendre de grandes fresques. Les Ëtahles d'Augias, qu'on peut lire dans le Parnasse contemporain, sont

faites avec la certitude de trait, la simplicité de ton et ranipleiir de style d'une peinture murale. Ce poème pourrait s'a|)|)liquer parmi les auîres travaux d'Hercule sur la cella ou le proiiaos d'un temple grec. S'il persiste encore queUpies années et n'al)andoiinc pas, pour la prose ou toute autre occupation fructueuse, un art que délaisse l'attention publique, Sully Prudhonime nous semble destiné à pren li'e le premier rang j)arrai ces poètes de la dernière heure, et son salaire lui sera compté comme s'il s'était mis à l'œuvre dès l'aurore '. »

Parvenu presque à la fin de ce Rapport sur les progrès de la poésie française, le lecteur est saisi d inquiétude; il se demande si, de parti pris, certaines oeuvres parues depuis i848 vont être passées sous silence, et si l'un des plus grands noms modernes ne sera pas prononcé. L'inquiétude est légitime : nous sommes en 1867; l'Empire, il est vrai, s'est déjà modifié par l'usure de ses propres rouages ; à défaut de liberté on a la tolérance; l'administration est moins brutale, la justice est plus indulgente; mais Napoléon III est sur le trône; en ses entours on n'a pas oublié les Cluiimieiits et o;t se souvient de Napoléon le Petit. Dans le monde officiel on sourit dédaigneusement en parlant de Victor Hugo et l'on dit : Ce n'est qu'un poète de décadence; dans le monde de « la cour » on baisse les yeux avec pudeur lorsque l'on entend j)rononcer son nom.

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