‹ Thoéphile[!] GautierChapitre 5 sur 12 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Attaché à la glèbe du journal, pouvant a peine s'éloigner de Paris oîi il était retenu par l'obligation d'assister aux représentations dramatiques dont il avait à rendre compte, Théophile Gautier, semblable à un prisonnier qui contemple la campagne à travers les barreaux de ses fenêtres, regardait idéalement par-dessus les frontières et rêvait de s'en aller vers des pays qu'il ne connaissait pas. Il n'avait jamais voyagé, car je ne compte pas une excursion en Belgique faite en compagnie de Gérard de Nerval. Dans ses œuvres de première jeunesse, il ne ménage pas les allusions a sa vie sédentaire; on en peut conclure qu'elle lui pèse et qu'il saisirait avec empressement le bâton blanc des poètes pèlerins. Il sentait peut-être instinctivement (|ue les impressions recueillies sous des cieux étrangers seraient un complément fécond a son éducation littéraire déjà si riche; il avait, pour ainsi dire, épuisé

la civilisation au milieu de laquelle il se mouvait. Mentalement il en cherchait d'autres, celles surtout que le passé semblait avoir frappées d'un sceau indélébile ; il eût voulu parcourir des pays où les traces de l'histoire fussent restées apparentes dans les mœurs. Comme ceux qui sont tourmentés par le besoin des migrations, il se figurait les contrées auxquelles il aspirait, plus belles, plus étranges ([u'elles ne le sont. Il les voyait à travers les songes évoqués par la poésie. Ainsi qu'xVlfred de Musset, il pensait à INladrid, |)rincesse des Espagnes; de jolis vers mis en musique par Hippolyte Monpou lui promettaient des marquises « pâles comme un beau soir d'automne », et les Orientales, s'inspirant du Romancero, lui parlaient

Du fils de la renégate Qui commande une frégate Du roi maure Aliatar.

L'Espagne et l'Italie ayant fourni le cadre de presque tous les drames romantiques récemment éclos, c'est du côté de l'Italie et de l'Espagne que se tournaient les yeux. La ferveur littéraire tenait lieu de foi; l'histoire était arrangée Dieu sait comme, mais on croyait à cette histoire, si dénaturée qu'elle fût, du moment qu'elle portait le costume moyen âge et qu'elle récitait quelques tirades sur les planc4ies d'un théâtre « dans le mouvement ». On ne doutait ni de la galerie de portraits de Ruy Gomez, ni des narcotiques de la Thisbé, ni des meurtres, ni des

incestes, ni de l'emphase, ni des anaclii'onismes, ni des cacophonies; on ne doutait de rien, pas même des petits soupers de Lucrèce Borgia. Les fantaisies les plus singulières des dramaturges, justifiées par la tradition des tolérances admises pour les œuvres destinées à la scène, étaient acceptées sans protestation par le public, qui trouvait tout simple que la femme d'Alphonse d'Esté fît tuer un mari tous les soirs et quelques amants tous les matins. Je n'ai j)as à dire que Théophile Gautier riait dans sa moustache de ces exagéi'ations furibondes, mais il n'en subissait pas moins un attrait irrésistible vers les pajs qui servaient de décors à toutes ces « machines », fabriquées d'invraisemblances, d'oripeaux, de faux sentiments et dont il ne subsistera bientôt que le souvenir, — s'il subsiste.

Un hasard permit à Gautier de faire enfin ce voyage d'Espagne dont le désir l'obsédait. Il était lié, depuis plusieurs années déjà, avec Eugène Piot, qui possédait pour tout ce c{ui concerne « les objets d'art et de curiosité «, ainsi que disent les catalogues de l'hôtel des ventes, une instruction précise dont la sûreté n'était jamais en défaut. Il pouvait ignorer -que Pandolfo Malatesta fit assassiner le comte Ghiazzolo dans le château de Pioncofreddo, njais il connaissait certainement le nom de son armurier, la forme de son épée et la devise qu'il avait fait graver sur la lame. Dans diverses circonstances il a donné jjreuve d'un savoir spécial dont on est resté surpris. Grand amateur de « curiosités », les achetant bien, les ven-

dant mieux, Eugène Piot s'était dit que l'Espagne * appauvrie, ravagée par une récente guerre civile, devait receler bien des objets de haut goût — armes, tapisseries, tableaux — qu'il serait facile d'acquérir à bon compte. S'il était sûr de lui pour tout ce qui était armure, ameublement, poteries rares, ivoires et bijoux précieux, il était — à cette époque, du moins — parfois hésitant en présence d'un tableau de l'école espagnole, mal représentée alors en France par les maîtres secondaires, malgré les galeries du maréchal Soult et du marquis de las Marismas. Il pensa qu'il lui serait utile d'avoir pour compagnon de route un homme rompu aux difficultés de la peinture, capable de discerner la manière de faire de Zurbaran de celle de fra Diego de Leyva, et il proposa à Théophile Gautier de venir parcourir avec lui le pays de Murillo, de Velasquez et de Ribeira. Gautier accepta; il se fit remplacer à la Presse, et partit avec l'énergie joyeuse d'un écolier qui sort de son lycée pour entrer en vacances.

Je dirai tout de suite que le but principal, entrevu par Eugène Piot, ne fut pas atteint; « les tableaux que l'on pourrait acheter sont d'horribles croûtes, dont la meilleure ne se vendrait pas quinze francs chez un marchand de bric ;i brac » ; à Tolède, où l'on comptait « trouver quelques vieilles armés, dagues, ])oignards, colichemardes, espadons, rapières,... à Tolède il n'y a pas plus d'épées que de cuir à Cordoue ». Sous ce rapport, la déception fut complète. L'Espagne heureusement leur réservait des compen-

sations qui consolèrent insufiisamment Eugène Piot de sa déconvenue, mais qui laissèrent à Gautier d'inaltérables souvenirs. Malgré les voyages qu'il lit plus tard, celui qui lui donne les impressions les plus profondes, qui lui reste le plus cher, celui dont il parla toujours avec prédilection, c'est celui qu'il commença au mois de mai et termina au mois d'octobre 1840, alors qu'il avait vingt-neuf ans, c'est-àdire toute l'ardeur, toute la force de la jeunesse tempérée par la maturité qui s'annonce. Vingt-sept ans après, lorsque, selon l'expression de Montaigne, il était déjà « vieil et asséché », il a dit : « Je ne puis décrire l'enchantement oii me jeta cette poétique et sauvage contrée, rêvée à travers les Contes d'Espagne et (V Italie d'Alfred de Musset et les Orientales d'Hugo; je me sentis là sur mon vrai sol et comme dans une patrie retrouvée. Depuis, je n'eus pas d'autre idée que de ramasser quelque soname et de par., tir; la passion ou la maladie du voyage s'était développée en moi. »

Ce voyage, dont le récit forme actuellement un volume Charpentier de 375 pages, est peut-être le livre le plus intéressant de Théophile Gautier, parce qu'il s'y montre tel qu'il est, sans réserve, avec la sincérité d'un honnête homme, avec la naïveté d'un poète qui ne se soucie guère des opinions reçues et qui dit ce qu'il pense, simplement parce qu'il le pense, comme un enfant qui se dévoile tout entier en racontant ses impressions. Nul paradoxe; la note est toujours vraie; si elle choque, c'est qu'elle n'est pas

comprise. Il a une vision de l'Espngne, il la reproduit de son mieux, c'est-à-dire très bien; ceux qui regarderont le même pays sous un autre angle seront surpris, mais ne pourront jamais l'accuser d'inexactitude; tout au ])lus, ils auront à reconnaître que leur attention n'a pas été appelée par ce qui suscitait son admiration. Pour me bien faire comprendre, je citerai un fait qui m'est personnel. Il n'y a pas très longtemps, je causais avec un homme qui habite un de nos départements du Midi, homme riche, considérable, dirigeant de grandes entreprises et distingué; je lui parlais d'Arles et d'Avignon, du portail et du cloître de Saint-Trophime, des Arènes,' des Eliscamps et du château des papes. Il répondit : « Cette région-là est bien changée depuis que la chimie a découvert la couleur rouge pour teindre les draps de troupes. Entre Avignon et Arles on ne cultive plus la garance; vous ne reconnaîtriez pas le pays. » Les lecteurs de celte catégorie, c|ui sont, du reste, les plus honnêtes gens du monde, n'ont rien dû compiendre au Voyage en Espagne : Théophile Gautier ne parle pas leur langue.

11 est, pour ainsi dire, un voyageur abstrait, et, comme il ne se dément pas une seule fois au cours de son récit, on peut affirmer que cette « abstraction » lui est naturelle. Il reste indifférent à tout ce qui n'est point le voyage proprement dit, dénué de toute préoccupation autre que celle de bien regarder, pour bien voir et bien rendre ce qu'il a vu. Chez lui, « l'd'il du peintre » a une puissance extrême, cet œil

LE VOYAGEUn.

qui sait oii se fixer, qui perçoit simultanément l'ensemble et le détail, la ligne et la couleur, qui emmagasine l'image contemplée et ne l'oublie jamais. Parfois il en arrive, par l'intensité même de la sensation éprouvée, à une transposition d'art; le iit pictura poesis a été vi'ai pour lui. plus ])eut-rtre rpie pour tout autre. Du reste, il le proclame lui-même. Il s'excuse d'avoir donné quelques détails historiques sur la cathédrale de Tolède, ])resque comme d'une faute, tout au moins d'un entraînement involontaire, et il ajoute : <; Nous ne sommes pas coutumier du fait, et nous allons revenir bien vite à notre humble mission de touriste descripteur et de daguerréotype littéraire. »

Quoique son érudition soit profonde, il ne la laisse point trans|)araître; on dirait qu'il redoute de |)asser pour un pédant et que la tâche qu'il s'est imposée consiste simplement à raconter ce qu'il voit. Si, sur sa route, il rencontre quelque beau coléoptère, il ne s'inquiétera pas de savoir s'il a trois, quatre ou cinq articles au tarse, mais il constatera que ses élvtres semblent taillés dans une cmeraude; s'il cueille une fleur, il lui importe peu qu'elle soit monogyne ou polygyne; mais il dira, comme le Perdican d'Alfred de Musset : « Je trouve qu'elle sent bon. voilà tout. » 11 écarte avec soin tout ce qui aurait l'air de ressembler à des expressions techniques, et il a raison, car la généralité des lecteurs ne les comprend pas; c'est pourquoi il est très sobre d'archéologie, ce qui est digne d'éloge chez un apôtre de l'école romantique

OÙ les gargouilles, les mâchicoulis, les échauguettes en queue d'aronde étaient fort à la mode depuis la publication de Notre-Dame de Paris. Il lui suffit d'un mot pour indi(|uer un style et une époque; il passe et ne s'attarde pas à décrire les arcs-doubleaux composés d'un faisceau de tores séparés par des gorges, ainsi que n'eût pas manqué de le faire un néophyte ayant un dictionnaire d'ai^chitecture à sa disposition.

Tout ce qui peut distraire son attention et le détourner du panorama déroulé sous ses yeux, lui est importun; il est venu pour voir l'Espagne chevaleresque, l'Espagne du comte Julien, de don Gayféros, du Gid Gampeador, de ce pauvre Abou-Abdallahibn-Mulei-Haçan que nous appelons Boabdil; c'est là son but; en vérité, il n'en cherche pas d'autre. L'occasion était belle cependant de parler du prince Godoy, du roi Joseph, de Ferdinand VII; il ne prononce même pas leur nom; c'est à peine si, en allant de Madrid à Grenade, il fait une allusion à la capitulation de Baylen. Quant à la politique dont l'Espagne est toute frémissante encore, quant à cette guerre civile qui vient de désoler la péninsule, inquiéter l'Europe et mettre la diplomatie aux abois, pas une parole; et cependant Théophile Gautier est un des premiers voyageurs qui aient osé parcourir ce pays où les bandes récemment licenciées brigandaient volontiers au long des routes. Lorsque je dis qu'il n'en souffle mot, je me trompe; il en parle : racontant une course de taureaux à Malaga, il dit: « Dans les temps

de dissensions politiques, il arrive souvent que les toreros christinos ne vont pas au secours des toreros carlistes, et réciproquement. » C'est tout.

Laisser de côté la technologie archéologique que « les moyenâgeux » s'efforçaient de |>ar!er, dédaigner les théories historico-politiques inspirées par un voyage en pays étranger, c'était, à cette époque, faire acte d'indépendance. Que l'on ne s'y trompe pas, Gautier rompait en visière à l'école et sortait une fois de plus du sanctuaire. Il répudiait l'esprit d'imitation et saisissait sa propre originalité, sans enqirunt à autrui, sans réminiscence d'une maîtrise admirée. Il était d'usage alors de gravir la montagne romantique, de s'arrêter sur le sommet et de laisser tomber sur les nations un regard d'ensemble d'où résultait un nouveau discours sur l'histoire universelle , Edgar Quinet, dans son Ahasvérus — qui est peutêtre l'œuvre la plus lyrique et la plus forte du romantisme — se souvient des drames d'Eschyle et d'Aristophane et, intervenant par un chœur de vieillards, à la lin de la Seconde Journée, il trace à la France le rôle qu'elle doit jouer non seulement en Europe, en Orient, mais en Amérique ; il évoque les hommes de Lodi, de Gastiglione, de Marengo, « et demain et toujours faites tourner autour de vous la ronde des nations sous l'harmonie de votre ciel ». Victor Hugo termine le Rhin par une conclusion qui est un livre à part; rien ne lui échappe ni des choses d'hier ni de celles de demain; il refait l'histoire, un peu à sa guise, par larges envolées; il tire 4^'ënormes consé-

Bu Camp. — Théophile Gautier. 1

quences de causes imperceptibles; il fait la leçon aux peuples et leur montre du doigt la route qu'ils ont à suivre; tout poète, dit-on, se double d'un prophète; il déchire les voiles qui couvrent les arcanes de l'avenir; il vaticine; hélas! les destins n'ont point écouté ses paroles.

J'imagine que c'est l'intensité même de l'impression qui a maintenu Gautier dans la ligne étroite, mais féconde, dont il n'est pas sorti. Cette impression n'a été si profonde, si absorbante que jiarce qu'elle était, pour lui, une révélation de la nature, qu'il ne connaissait que très imparfaitement avant d'avoir abordé les premiers contreforts des Pyrénées. Ceci, je crois, n'a rien d'exagéré, et je m'explique. Enclos dans un mode de vivre relativement restreint, limité aux boulevards, aux théâtres, aux réunions d'amis, aux discussions littéraires, aux dîners en compagnie joyeuse ou refrognée, Gautier n'était, pour ainsi dire, jamais sorti de Paris. Les ormeaux qui abritaient alors les promenades publiques, les marronniers du jardin des Tuileries, les taillis maigrelets du bois de Boulogne et du bois de Vincennes, l'herbe lépreuse des Champs-Elysées, représentaient une nature citadine et laide, déplaisante aux yeux, vieillotte, fanée, sans renouveau ni printemps, bien en rapport du reste avec la ville, qui était, sous le règne de Louis-Philippe, une des plus sales, une des plus tortueuses, une des plus insalubres de ce bas monde. Les Parisiens d'aujourd'hui, qui jouissent des admirables travaux dus au baron

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Haussmann et à Ferdinand Duval, ne s'en doutent [)as; mais pour se convaincre ils n'ont qu'à lire la succincte description du Paris d'autrefois écrite par Théophile Gautier lui-même, dans la notice nécrologique qu'il a consacrée au romancier le plus populaire de ce temps-là, à Paul de Kock *.

Emprisonné dans cette existence conventionnelle où les décors de l'Opéra éclairés aux quinquets remplaçaient la placidité des paysages lumineux, n'a)'ant jamais vu de véritables forêts, de vraies montagnes, de vraies plages, de vraies mers, Gautier, bercé par la permanence de sa rêverie, s'était créé une sorte de nature imaginaire dans laquelle son esprit se complaisait d'autant plus qu'elle était plus invraisemblable; au gré de sa fantaisie, il y faisait mouvoir les personnages de Watteau et de Boucher. Je crois qu'il est remonté plus loin que la régence et le rococo. Volontiers, guidé par Honoré d'Urfé, il a dû suivre la belle Diane de Chateaumorand qui, cachée sous le nom d'Astrée, enchantait le pays qu'arrose le Lignon « C'est un pays charmant que celui-là et que je regrette fort pour ma part. Les arbres y ont des feuillages en chenilles de soie vert-pomme, les herbes y sont en émail et les fleurs en porcelaine de Chine; des nuages en ouate bien cardée flottent mollement sur le taffetas bleu du ciel. » Le bizarre et le recherché n'étaient pas pour lui déplaire; le factice

1. Portraits contemporains, par Th. Gautier. 1 vol., Charpentier, Paris, 1886, p. 127 et suiv.

l'attirait, car il y voyait le résultat d'un effort ingénieux ; il estimait le précieux et ne s'en cachait pas : « La préciosité, cette belle fleur française qui s'épanouit si bien dans les parterres à compartiments des jardins de la vieille école, et que Molière a si méchamnient foulée aux pieds dans je ne sais plus quelle immortelle mauvaise petite pièce '. »

Ces paysages lilas tendre et rose zinzolin qu'il apercevait à travers son rêve, qu'il aimait faute de mieux et qu'il n'avait peut-être imaginés que par aversion pour les ruelles boueuses que sans cesse il avait sous les yeux, ces paysages jolis et fardés jusqu'au ridicule, disparurent, comme un fantôme, au chant du coq, dès que Gautier, ayant pénétré en Espagne, se trouva face à face avec la nature, telle qu'elle est, et non telle que les hommes l'ont abîmée. La vieille Cybèle se montrait à lui dans toute sa nudité sereine, dans sa primitive splendeur, dans sa beauté sacrée : il en fut ébloui.

Il venait de découvrir l'inconnu, un peu comme La Fontaine avait découvert Baruch; mais pour lui la découverte n'en était pas moins précieuse, car — surtout dans la vie littéraire — • chaque fois que l'on acquiert une notion, que l'on détruit une ignorance, on fait une découverte nouvelle. Le changement même d'existence n'a pas été sans donner à son impression une acuité qu'il n'avait pas prévue. Au lieu de la température lourde, chargée de senteurs

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