L'Orient, 2 vol. Charpentier, t. II, de 91 à
guéri de la maladie gothique, qui n'a jamais été bien forte chez moi. »
En matière d'admiration , il n'est pas mauvais d'avoir beaucoup de maladies; j'avouerai, pour ma part, que le Parthénon, dont la vue m'a frappé d'une commotion inexprimable, ne m'empêche point d'admirer les temples de Karnac et que même, après avoir séjourné assez longtemps à Athènes, je n'ai jamais pu entrer à Venise sans émotion. Dans l'expansion du génie humain, toute manifestation supérieure trouve sa place et a droit ii la vénération. Le Panthéon de l'art contient plus d'tine divinité ; il me parait sage de les révérer, tout en gardant sa dévotion particulière et en faisant des oblations à celle qui s'identifie le mieux à nos aspirations; il ne convient de dire aux artistes : un seul Dieu tu adoreras. Le paradis de l'art est fait comme l'Olympe d'Homère : les dieux s'y coudoient, s'y aiment, s'y disputent et n'en sont pas moins' des dieux.
En regard de l'opinion de Théophile Gautier je mettrai celle d'un ancien élève de l'Ecole normale, professeur apprécié, dignitaire de l'Université, de M. Daveluy. Il était directeur de l'Ecole française lorsque j'arrivai à Athènes vers la fin de l'année 1850. J'allai le voir, et, tout en causant avec lui, j'apercevais, par la fenêtre ouverte, l'Acropole baignée de lumière, qui portait le Parthénon, le temple de la Victoire Aptère, le Pandrosium comme un triple diadème de beauté, de grâce et d'élégance. Je lui dis : « Que vous êtes heureux de pouvoir con-
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templer cette merveille à toute heure du jour! » J'étais mai tombé. Daveluy leva les bras avec emportement et s'écria : « Fermez les persiennes, tirez les rideaux, ce spectacle me fait mal ; le Parlhénon est fastidieux, je ne veux plus que l'on m'en parle; cette Grèce m'est une terre d'exil et d'épreuve; on voit bien que vous n'êtes pas forcé d'y vivre! » Et s'atîendrissant, les larmes aux yeux, il continua : « Ah ! le jardin du Luxembourg, la cour de la Sorbonne, de ma vieille Sorbonne, la rue Saint-Jacques ! » Plusieurs fois il répéta d'une voix émue : « La rue Saint-Jacques; la rue Saint-Jacques! » 11 laissa tomber sa tête entre ses mains et resta silencieux. Le pauvre homme regrettait son pays, et ne se souciait guère d'Ictinus, de Callicrate et de Phidias. Il était encore, bien malgré lui, à Athènes, lorsque Théophile Gautier y passa; s'ils se sont rencontrés, leur conversation a dû être intéressante.
L'opinion de Gautier, d'un membre du cénacle, du chevalier des grandes batailles livrées au classique, peut paraître étrange; elle ne l'est pas cependant et elle n'a surpris aucun de ceux qui ont vécu dans son intimité. Comme la jeunesse de son époque, comme les rêveurs et les artistes se sentant « quelque chose là », il avait été séduit, entraîné par le mouvement romantique, que l'on prit pour une révolte et qui était — heureusement — une révolution d'où naquit un nouvel ordre de choses littéraires. Il eut des exagérations, des « flamboiements »,des enthou-
siasmes excessifs, il aima les dagues, les morions, les souliers à la poulaine ; cela est bon. Pour avoir quelque valeur dans l'âge niùr, il faut peut-être avoir été un insurgé aux heures de l'adolescence. ]\Ialgré les folies de l'école nouvelle auxquelles il s'associait, quand il ne les provoquait pas, Théophile Gautier avait une nature remarquablement pondérée; il avait beau prêcher le paroxysme, il se plaisait à la rectitude, et ses admirations ont toujours été pour les maîtres les plus calmes; la finesse du trait, la subtilité de l'idée, la grâce de la forme le séduisaient. 11 ne s'en pouvait défendre, malgré qu'il en eût. Les Pensées de Joubert, qu'il ne cessa jamais de louer, ont été, pendant longtemps, son livre de chevet. Ni l'Espagne, ni l'Italie ne l'avaient satisfait complètement. Lorsqu'il fut à Athènes, qu'il vit « le temple de si radieuse perfection », il fut enivré : « Là, en effet, posée sur l'Acropole comme sur un trépied d'or au milieu du chœur sculptural des montagnes de l'Attique, rayonne iramortellement la beauté vraie, absolue, parfaite. « Devant les monuments, devant les paysages de l'Hellade, il lui sembla retrouver quelque chose de déjà vu, comme si, après un long exil, il rentrait dans une patrie toujours regrettée. En présence de la plus complète floraison de cet art grec, que Shelley appelait « l'art des dieux », il se sentit transfiguré; à cette minute qui compta dans sa vie, il put dire :
Je vois, je sais, je crois, je suis désabusé.
C'est qu'en effet Théophile Gautier, que l'on se plaisait a comparer à un Turc, à un Hindou, parce que l'on se méprenait à son indolence apparente qui cachait une rare acuité de rêverie, n'était ni Hindou, ni Turc; il était bien plutôt Grec, Grec de la grande période, de cette époque dont la lumière n'est pas éteinte, car elle éclaire encore l'humanité. Depuis son voyage en Grèce, dans ses causeries intimes, Gautier, lorsqu'il était en humeur de croire à la transmigration des âmes, affirmait parfois avoir vécu à Athènes, au siècle de Périclès; il racontait se;s conversations avec Eschyle, avec Aristophane qui, disait-il, était triste comme tous les comiques; il démontrait qu'Aspasie méritait peu sa réputation, et il se souvenait de s'être ennuyé au banquet qu'a immortalisé Platon. U disait cela avec ce sourire à peine ébauché qui décelait parfois tant de sousentendus. Etait-ce un paradoxe? Je n'en sais rien; car son imagination était assez puissante pour lui faire illusion.
La vue du Parthénon lui révéla ce qu'il avait en vain cherché dans bien des pays et dans bien des manifestations de l'art : le beau abstrait. Il n'eut pas à se convertir : il reconnut son dieu, et l'adora.