Thomas Bouquillon: Notice bio-bibliographique
n'y a paru qiCer^ partie (*). Il était déjà aclievé quand nous avons reçu successivement d'abord le magnifique éloge funèbre du D' Bouquillon, prononcé à Washington par le Rév. D^ Kerbyy et puis, dans les premiers jours de cette année, les épreuves des articles nécrologiques préparés par le Rév. P. Dom Laurent Janssens et le Rév, /)' Shahan, pour les livraisons de Janvier de la Reyue bénédictine et du Catholic Univebsitt Bulletin. Nous nous sommes empressé de profiter de ces belles pages qui apprécient en termes si élevés les mérites du regretté défunt. Nos notes bio-bibliographiques leur serviront dHntroduction et de commentaire.
Nous sommes heureux d'offrir à ces éloquents collaborateurs l'expression de notre vive gratitude ; nous y ajoutons le témoignage spécial de notre reconnaissance envers M. r abbé H. Hoornaert et M. Albert Visart de Bocarmé ; le premier s'est chargé de traduire avec un rare bonheur d'expressions l'oraison funèbre de son ancien Professeur; le second a fait une élégante traduction de l'article du 2)"^ Shahan.
Nous dédions aux amis du vénéré défunt notre modeste travail, dont nous osons dire avec un écrivain de l'antiquité:
Hic liber professioiie pietatis aut laudatus erit aut
excusatus !
Bruges, Je 15 Janvier 1903.
(*) Ces deux recueils sont édités par la Société belge de librairie, 0. àchepens et C'«, Bruxelles, rue Treurenberg. (Voir année 1903 de ces Revnes.)
DOGTEUtl Efl THÊOItOGIE
Peofesseub a la Faculté de Théologie de l'Univeesité catholique de washington.
Dernière maladie et mort du D' Bouquillon. Service funèbre à Bruxelles, Croix et Washington.
Au commencemeiit de Novembre 1902 mourut à Bruxelles le très révérend M. Thomas-Joseph Bouquillon, professeur et doyen de la Faculté de Théologie à l'Université Catholique de Washington. Affaibli à la suite d^une maladie grave qui Tébranla fortement, il y a quelques années, M. l'abbé Bouquillon avait continué de donner son cours jusqu'au mois de Mai dernier ; puis, le 26 Juin, il s'était embarqué' pour l'Europe, dans l'espoir d'y retrouver la santé et les forces dont il avait besoin pour continuer sa mission scientifique dans le Nouveau Monde. Hélas, ce fut en vain que le savant théologien fit appel aux spécialistes do sa patrie I Son voyage de New-York au Havre avait été pénible ; arrivé exténué à Paris, il alla prendre deux ou trois semaiaes de reposi dam la famille
de son frère à Croix. Vers la fin de Juillet il se rendit pour quelques jours à Bruxelles et il en passa dix autres à Bruges, à partir du 19 Août. Puis, après un nouveau séjour à Croix il partit, vers la fin de Septembre, pour Maredsous, qu'il quitta presque aussitôt pour se faire traiter dans un institut bruxellois. Mais les hommes de l'art furent incapables de lutter victorieusement contre un mal invétéré ; et, pour comble de malheur, la famille de M. Bouquillon fut obligée de chercher un autre établissement, où l'on dut transporter le cher malade, le Jeudi soir 30 Octobre, dans des conditions qui hâtèrent encore la fin de cette noble existence.
C'est à Bruxelles, dans la Maison des SS. Jean et Etienne, rue des Cendres, que le pieux savant reçut les derniers sacrements, le jour de la Toussaint, en présence de quelques membres de sa famille. Entouré des soins dévoués du Frère Bonaventure, de la Congrégation des Frères de Charité, le D' Bouquillon supporta avec un courage héroique les atroces souffrances de sa dernière maladie ; il s'endormit pieusement dans le Seigneur le 5 Novembre, à 7 heures du matin.
Le Vendredi suivant, on célébra à 9 Vj h. du matin un service funèbre, dans la chapelle de l'institut où M. Bouquillon avait rendu l'âme. Cette cérémonie, empreinte d'un cachet de grande simplicité, ne fut que trop en rapport avec la personne, le caractère et les allures toujours si modestes de l'éminent professeur ! L'assistance, en dehors des membres de la famille, se composait d'une vingtaine de personnes, parmi lesquelles se trouvaient M. J. van den Heuvel, ministre de la Justice ; M. le chan. Delvigne, curé de S. Josse avec un de ses vicaires ; deux chanoines Brugeois : M. De Schrevel, secrétaire de l'Évéché, et l'auteur de cette notice ,• M. Digiiant prof, à la Faculté de Théologie de Louvain ; les RR. PP. Masselis (Rédemptoriste), Van Langermeersch (Jésuite) et Morin (Bénédictin) ; M. Henri Desclée, M. 0. SchepenSf eto.
La dépouille mortelle de M. Bouquillon fut transportée, le même jour, à Croix, près Roubaix, où les obsèques solennelles furent célébrées le lendemain, à 11 h., dans l'église paroissiale de S. Martin. Ici, un grand nombre de fidèles assistèrent au service. On y remarqua surtout M. le chanoine Van den Berghe, Président du Séminaire de Bruges, délégué par M*' TEvêque de Bruges pour représenter Sa Grandeur en cette pénible circonstance ; MM. les chanoines Van de Woestync, Stroom, de Brouwer et Duclos, du chapitre de Bruges, M. Coornaert, curé de Dottignies, M. Ferrant, curé d'Harlebeke, plusieurs autres prêtres, tant Belges que Français; une délégation de l'Université catholique de Lille, composée de MM. les professeurs : abbé Pannier, Rothe, et Arthaud, ainsi que de M. A. de Boninge, trésorier des Facultés ; M. Salinghe, curé, et M. Ghesquière, échevin de Warnèton (Belgique), M. Eug. Struye, ancien sénateur, M. Lambin, curé de Houthem, M. l'abbé L. Van den Driessche, ancien missionnaire aux États-Unis ; MM. les Principaux des Collèges de Menin et de Mouscron, etc. etc.
Hélas, la grande institution américaine au développement de laquelle le regretté défunt s'était dévoué pendant treize ans, ne put pas être représentée à ses funérailles ! Mais on savait que l'Université catholique de Washington était en deuil et qu'on y priait pour le professeur décédé, comme le témoignait un télégramme arrivé à Croix le 6 Novembre : *< L'Université apprend avec douleur la « mort de son célèbre professeur, le Révérend Ihomas « Bouquillon ; sa mémoire nous restera toujours chère ; « nous offrons à sa famille nos sympathiques condoléances. « Conaty, Évêque, Recteur. »
Le cercueil contenant les restes mortels du savant théologien fut déposé dans le caveau de sa famille, au cimetière de Croix.
Cinq jours plus tard, le Jeudi 18 Novembre, M. le chanoine Quilliet, Doyen de la Faculté de Théologie, dit
à ce sujet, dans son rapport lu à la séance solennelle de rentrée des Facultés catholiques de Lille :
« .... Puisque je vous conduis en notre cimetière, laissez-moi vous montrer encore deux tombeaux fermés d'hier. Ici, à Croix, c'est un ancien maître, qui depuis longtemps ne nous appartenait plus, Monsieur le professeur Thomas Bouquillon. Il a succombé, ces jours derniers, avant l'âge, loin de la Faculté de Théologie de Washiugton, qui l'avait élu doyen. Sa plume féconde lui est arrachée à l'heure même où il entreprenait l'édition complète d'une œuvre morale universellement appréciée. A lui aussi ses anciens élèves, ses collègues d'autrefois, adressent le suprême adieu, avec la promesse d'un souvenir que la reconnaissance ou l'amitié ne laisseront jamais s'effacer devant Dieu. »
L'écho des prières et des chants liturgiques, qui avaient accompagné le regretté M. Bouquillon à sa dernière demeure, n'était pas encore éteint, que déjà l'Université de Washington et l'épiscopat catholique des États-Unis — représenté par un cardinal, sept archevêques et trois évêques — se préparaient à rendre un hommage suprême à l'illustre théologien qui fut, à côté de M^ Keane, un des plus actifs organisateurs de l'école des hautes études fondée dans le nouveau monde par S. S. le Pape Léon Xni.
Le service funèbre pour le repos de l'âme du D^ Bouquillon eut lieu le Jeudi 13 Novembre, à 9 */, h. du matin, dans la chapelle de Caldwell HalL Le Recteur et les Professeurs de l'Université y assistèrent revêtus de leurs insignes académiques. De son côté, le Cardinal était en soutane pourpre, et les Archevêques, Évêques et Prélats en violet, chacun conformément à son rang et à sa dignité.
La chapelle était bondée de monde; car, outre les personnages déjà mentionnés, tous les étudiants de l'Université avaient tenu à assister à la cérémonie funèbre, do même que les supérieurs et les élèves des collèges affiliés.
Son Eminence le Cardinal Gibbons occupait un prie- Dieu dans le sanctuaire. Il avait à côté de lui le Recteur, S. G. M^*^ Thomas J. Conaty, Evêque titulaire de Samos. Parmi les autres assistants nous devons mentionner leurs Grandeurs Révérendissimes les Archevêques Williams, de Boston ; Ryan, de Philadelphie ; Elder, de Cincinnati ; Ireland, de Saint-Paul ; Christie, de Portland ; Keane, de Dubuque ; et Farley, de New-York; NN. SS. les Evêques Maes, de Covington et O'Gorman, de Sioux-Falls ; ce dernier est un ancien collègue de M. Bouquillon, ayant été pendant plusieurs années professeur d'histoire ecclésiastique à Washington. Il y avait là, encore, M^ Kennedy, Recteur du Collège américain à Rome ; les RR. PP. Deshon, Provincial des Paulistes ; Zahm, Provincial de la Congrégation de la Ste Croix ; Shandelle S. J. et Mulvaney S. J., de l'Université de Georgetown ; Mac Carthy S. J., du Collège S. Louis; le R. Frère Gordian, Visiteur des Frères des Écoles chrétiennes ; les RR. PP. Griffith, Tower, Hurlbutt, etc., ainsi que le docteur Mallon, le- médecin de feu M. Bouquillon.
La messe pontificale fut célébrée par un prélat belge, originaire de Courtrai, S. G. M^*" Camille Maes, Evêque de Covington, ami particulier du D' Bouquillon. Les cinq ministres assistants à l'autel étaient d'anciens élèves du professeur décédé.
Après la messe, un autre ancien élève, ami intime de M. Bouquillon, M. le professeur Kerby, prononça l'éloge funèbre du vénéré défunt. L'éloquent professeur de sociologie parla de son regretté collègue avec une exactitude, une compétence et une hauteur de vues auxquelles nous nous efforcerions vainement d'atteindre. Nous publions la traduction de ce beau discours à la fin de ce travail.
Premières années de T.-J. Bouquillon. Son Doctorat en Théologie et son Professorat à Bruges.
La biographie du D*" Bouquillon peut tenir en quelques lignes. La vie de ce savant a été une vie de travail ininterrompu et son caractère, qui était d'une simplicité étonnante, donnait aux relations que Ton avait avec lui un charme inexprimable.
En publiant ces quelques notes bio-bibliographiques, notre dessin est de rendre hommage à un ami et de montrer en même temps ce que peut pour la science catholique le travail mis au service d'un grand talent.
Nous passerons rapidement en revue le curriculum vitœ du savant théologien. En nous basant sur les leçons ou en interrogeant les écrits de ce maître émiuent, surtout les publications de la période américaine de sa carrière, nous ferons ressortir les notes personnelles qui nous semblent avoir caractérisé son talent, ainsi que les idées et les tendances qu'il affectionnait particulièrement. Ses anciens élèves de Bruges verront que certaines idées que leur jeune professeur leur exposait occasionnellement, dans ses cours ou ses conservations, n'ont fait que s'accentuer dans la suite. Son obligeance et son dévouement d'alors lui sont restés et ont contribué efiicacement à la formation d'un grand nombre de savants dont les travaux font honneur à l'Église.
Nous ne demanderions pas mieux que de pouvoir renseigner les esprits curieux, qui scrutent le passé des familles pour y trouver des termes de comparaison entre les personnages qui ont joué un rôle considérable et ceux qui les ont précédé dans la vie. Mais toutes nos recherches dans cet ordre d'idées ont été inutiles. Des personnes qui connaisBent fort bien la famille do M. Bouquillon nous
affirment qu'il serait oiseux de faire des investigations pour découvrir un ascendant ou un parent qui puisse être mis en rapport avec le distingué professeur de Washington.
Thomas-Joseph Bouquillon naquit à Warnêton (Belgique) le 16 Mai 1840. Il était le second fils d'une famille de petits propriétaires ruraux qui occupaient une ferme au hameau « le Gheer », et où il y a eu cinq enfents. On trouve les traces de cette famille de fermiers dans les environs d'Ypres et à Warncton depuis environ deux cents ans.
Le jeune Thomas-Joseph avait déjà fait sa première communion et il fréquentait encore l'école communale lorsque l'abbé Tyteca, vicaire de la paroisse, proposa, en 1854, à ses parents, de l'envoyer au collège épiscopal de S. Louis, à Menin. Cet intelligent ecclésiastique avait discerné, depuis plusieurs années, la profonde piété et le talent extraordinaire de l'écolier et il lui parut destiné à la carrière des études.
Les prévisions de M. l'abbé Tyteca se réalisèrent au delà de ce qu'il avait espéré. Dès le principe, le jeune humanister prit la tète de sa classe et il y resta jusqu'à la fia de ses études. Entré au cours de philosophie au petit sémiuaire de Roulers, il y fut proclamé « premier » à la fin de l'année scolaire 1860-61, dans une classe exceptionnellement forte.
Ajoutons que M. Bouquillon avait, à Roulers, comme condisciples et amis, trois jeunes gens qu'il devait retrouver prêtres en Amérique : c'étaient MM. Henri Delbaere, décédé il y a deux ans aux États-Unis; Charles De Wulf, curé de S. Bernard à Baltimore et Rémi De Ryckere, curé dans le diocèse de Héléna.
Étudiant en théologie au séminaire de Bruges, l'année suivante, Thomas Bouquillon y jouit d'un renom de science qui fit de lui l'arbitre des discussions théologiques surgissant parfois entre les candidats au sacerdoce. Ce renseignement, le seul que nous ayons sur le séjour de Ml Bouquillon au Séminaire de Bruges, nous a été donné
par un de ces condisciples. Un prêtre un peu plus âgé et d'une grande culture intellectuelle, M. l'abbé A. Salinghe, actuellement curé à Warnéton, y ajoute un autre détail. «Jusqu'au départ de M. Bouquillon pour Rome, nous écrit-il, j'avais avec lui des relations continuelles et intimes. Nous passions la plus grande partie de nos vacances ensemble. Le jeune théologien, n'avait de goût que pour les choses sérieuses. S'il prenait part à un jeu ou à une récréation quelconque, c'était malgré lui et par condescendance pour ses amis. En revanche, il parlait de ses études avec une vive satisfaction. Tous ses moments de loisir il les employait à faire des lectures ; on peut dire qu'il dévorait les livres d'histoire. Le style, les beautés littéraires d'un ouvrage ne le charmaient guère, mais il était avide de connaître les faits historiques.... n
Au mois d'Octobre 1863, S. G. M«^ Faict, Évêque de Bruges, envoya M. Bouquillon à Rome, pour y continuer ses cours de Théologie à l'Université Grégorienne. C'était quelques années avant l'organisation définitive du Collège belge. NN. SS. les Évêques de Bruges et de Liège confiaient, à cette époque, les étudiants ecclésiastiques de leurs diocèses respectifs au Collège Capranica. Le jeune Bouquillon rencontra, dans cette célèbre maison d'études, plusieurs séminaristes Liégeois et Brugeois qui allaient être appelés, dans la suite, aux plus importantes fonctions. D'un autre côté, il s'y lia d'amitié avec de jeunes Italiens, dont quelques-uns devaient arriver à de hautes destinées et avec lesquels M. Bouquillon conserva toujours les meilleures relations. Qu'il nous suffise de mentionner Son Érainence le Cardinal RampoUa, Secrétaire d'État de sa Sainteté et Son Excellence M«^ Rinaldini, Nonce apostolique près la Cour d'Espagne.
Les études théologiques de l'étudiant belge répondirent à tout ce qu'on pouvait attendre de son immense talent et de cette opiniâtreté au travail qui semblait être chez lui une seconde nature. II conquit le grade de Docteur en Théologid dans des conditions tellement brillantes que ses
professeurs, nous a-t-on assuré, en firent l'objet d'une mention toute spéciale sur le Diplôme qui lui fut conféré en 1867.
Cette même année, à la rentrée d'Octobre, nous trouvons le jeune docteur au Grand Séminaire de Bruges, où ses supérieurs lui ont confié l'enseignement dos principes de la théologie morale.
La théologie morale est à certains égards la branche la plus importante parmi celles que l'on enseigne dans nos Séminaires. Sans doute, on ne conçoit pas les études ecclésiastiques sans une grande place donnée à l'Écriture Sainte et au dogme; sans doute, le futur prêtre doit connaître l'histoire, la constitution, les lois et la liturgie de l'Église catholique ; mais, en fait, la part la plus large, dans les leçons et les études sacrées, revient à la théologie morale, qui est une préparation immédiate au ministère du confessionnal et de la chaire de vérité.
Au Séminaire de Bruges, la théologie morale fondamentale fait l'objet d'un cours donné aux étudiants de la première année. Précédemment cette branche leur était enseignée d'après l'ancien manuel classique de Dens, auquel venaient s'ajouter les commentaires et les notes du Professeur. Mais, dès le début de ses leçons, M. Bouquillon prit une autre voie ; il composa lui-même un manuel, dont il dicta d'abord le résumé à ses élèves ; la seconde année (1868-69) il autographia son cours; enfin la première édition imprimée de ce même travail sortit des presses pendant l'année scolaire 1872-73.
Dès son entrée en fonctions, le noui^eau professeur se distingua par un ensemble de qualités qui entourèrent son enseignement d'une juste popularité et lui gagnèrent d'emblée la considération, la confiance et les sympathies de ses jeunes auditeurs.
Le talent d'enseigner est chose rare et enviable. Pour le posséder, il ne suffit point qu'un professeur soit * au courant de la science qu'il est chargé de communiquer à ses élèves. Au Séminaire et à l'Université, on ne ren-
contre guère que des professeurs doués de vastes connais* sances. Formés par cette forte discipline intellectuelle, par cette étude approfondie des sources à laquelle on se livre dans les Universités et que ne remplacent guère les travaux personnels les plus ardus, les professeurs des grands Séminaires sont généralement de vrais savants. Mais quelle différence, même entre les meilleurs, quand il s'agit de communiquer leur science aux étudiants ! C'est qu'on peut posséder parfaitement les principes de la Philosophie et de la Théologie, connaître à fond leur histoire, être au courant des opinions et des systèmes défendus par les plus grands maîtres, savoir disserter à perte de vue dans le domaine propre de sa spécialité, — et n'avoir point le talent d'enseigner.
La chaire de Théologie ne requiert pas un orateur. Bouquillon n'en était pas un, au sens propre du mot. Sa voix était plutôt faible ; sa parole, sans éclat, semblait hésitante, son geste peu varié. Mais quel exposé lumineux des principes, quelle étonnante force de déduction, quelle précision, quelle solidité ! Et n'est-ce point là une éloquence aussi, non pas celle qui séduit, qui émeut, qui entraoe et dont l'effet est trop souvent passager, mais celle qui expose, qui démontre, qui réfute, qui jette dans les esprits des fondements inébranlables, celle du vrai professeur d'enseignement supérieur, celle qui fait des disciples, celle du Maître!
Chez lui rien de cette routine, ennemie des bonnes études ; mais rien non plus de ces innovations, si périlleuses sur le terrain de la science théologique. Une méthode excellente, une vaste érudition, une clarté et une précision admirables, une logique impeccable, voilà par oii son enseignement brillait entre tous. Ajoutons qu'il était l'ennemi déclaré des Compendia. En effet, la plupart des manuels abrégés ne fournissent pas assez d'éléments pour développer l'esprit d'initiative chez l'étudiant.. Assurément, M. Bouquillon savait que les travaux du ministère paroissial et d'autres circonstances ne permettent pas toujours au
prêtre des études approfondies et complètes. Mai^, habitué à aller lui-mènic au fond des choses, il avait la légitime ambition d'initier les séminaristes à l'étude de S. Thomas et des autres scolastiques^ ainsi qu'à la connaissance des grands théologiens du XVP et du XVII® siècles. Que si les prêtres ne peuvent point vivre constamment au. contact de ces grands esprits, Bouquillon désirait au moins les rendre aptes à creuser les questions spécialement difficiles, qui viennent s'ofifrir à leurs recherches dans l'accomplissement des devoirs de leur charge.
Le D"^ Bouquillon n'occupa que pendant deux ans la chaire de théologie morale générale. Au mois de Novembre 1869, il fut transféré à celle dé théologie morale- spéciale et il retrouva dans son nouvel auditoire, enchantés de le revoir au milieu d'eux, ses étudiants des deux années précédentes.
L'enseignement de la Théologie morale spéciale est donné, au grand Séminaire de Bruges, par deux professeurs, qui s'en occupent, chacun, à raison de quatre heures par semaine. M. Bouquillon dut commencer ses leçons par les traités de l'Eucharistie et du S. Sacrifice de la Messe. La seconde année (1870-71) il expliqua le traité du S. Sacrement de Pénitence. Si nous mentionnons ces matières, c'est pour faire remarquer qu'à Bruges l'explication des parties dogmatiques qui se rattachent aux divers traités revient aux professeurs de morale. Ce système plaisait beaucoup à M. Bouquillon; il ne concevait même pas l'étude de la morale détachée de celle du dogme. Et effectivement « l'influence sociale et morale du clergé n'est jamais plus grande que lorsque sa formation dogmatique a été solide. La logique aussi bien que l'histoire montre clairement que la morale séparée du dogme devient rapidement la morale indépendante du dogme et que celle-ci aplanit le chemin à une morale sans dogme et à une religion purement éthique » (*). Ces idées, que M. Bouquillon développait naguère dans la
(*) The Catholic University Bulletin^ T. V, p. 258.
Rerue unirersitaire de Washington, lui étaient déjà &miUères à Bruges ot il ne manquait pas d'y insister devant ses étudiants. Aussi, la partie dogmatique de ses leçons était-elle l'objet de développements remarquables ; quelques-uns, nous l'avouons, les regardaient parfois comme exagérés ; mais le professeur n'en disait pas moins, comme il l'écrivait trente ans plus tard : Pour l'étude de la morale « il faut absolument une union plus intime avec les vérités théoriques de la révélation ; il faut que l'on voie en quelque sorte jaillir du cœur du dogme les lois qui tracent aux hommes leurs règles de vie » (*).
M. Bouquillon était un travailleur infatigable. Comme les jours ne suffisaient point à la tâche que son activité intellectuelle multiplait sans cesse, il prit l'habitude d'y consacrer une partie de ses nuits. Il avouait que plus d'une fois, au Séminaire de Bruges, le sommeil l'avait surpris sur sa chaise, où il se réveillait le lendemain à Pheure des premiers exercices religieux. Promenades, récréations, visites en ville, vacances mêmes : tout cela lui était pour ainsi dire inconnu. Aussi est-ce de cette époque déjà lointaine, où sa santé était devenue vigoureuse, que date une partie importaute de la moisson scientifique qu'il entassait dans ses écrits mais surtout dans sa mémoire. Ses recherches étaient rendues à la fois plus faciles et plus fructueuses grâce à une mémoire dont la fidélité était déconcertante. A quelque heure qu'on vînt le trouver, on le surprenait au milieu d'immenses in-folios, dont ceux qui lui étaient le plus familiers, comme S. Thomas, Lugo, Suarez, Sanchez, etc., étaient constamment ouverts à côté et autour de lui. Jamais il n'étudiait une question sans en demander à ces illustres docteurs la solution, les preuves et les développements. Et puis, quand il était suffisamment documenté, quand il avait consulté les anciens et les modernes, quand il avait pesé les raisonnements des uns et des autres, son travail personnel
(*) The Catholic University Bulleiin, p. 267.
eommonçaif. Il rédigeait »cs leçons (Uns un ordre toujours lucide, avec un choix d'arguments toujours heureux, des citations toujours topiques, oii Tavis des grands maîtres occupait d'ordinaire une place importante.
Son érudition était d'autant plus sûre qu'elle était plus méticuleuse. Son expérience lui avait appris, de bonne heure, à vérifier chaque citation, à recourir aux originaux, à rectifier par l'étude attentive' des sources les erreurs reproduites et réimprimées, quelquefois depuis un ou plusieurs siècles, par des écrivains qui s'étaient bornés à copier servilement leurs prédécesseurs, sans critique ni contrôle.
Quoique le travail fut lent chez M. Bouquillon, sa ténacité opiniâtre est parvenue, pendant les dix ans qu'il passa au Séminaire de Bruges, à accumuler une quantité prodigieuse de matériaux scientifiques. A vrai dire, ses cours de séminaire, préparés avec cette préoccupation constante d'un savant qui tient à être complet, qui ne veut jamais se tenir à la surface des choses, qui creuse à fond tous les sujets, étaient, dans leur ensemble, des cours supérieurs de théologie. Aussi, quand ses traités de Eucharistia, de Sacrificio Missœ, de Pœnitentia eurent été communiqués, en 1871, à M. l'abbé Henri Lambrecht, alors jeune et brillant étudiant à l'Université de Louvain, le futur évêque de Gand, après les avoir lus et étudiés à loisir, ne cacha point son admiration : « Votre Bouquillon, dit-il, à ses condisciples Brugeois, est un vrai maître. Dieu veuille qu'on ne tarde point à l'attacher à la Faculté de Théologie de Louvain ! n
Cet espoir ne devait point être réalisé. La divine Providence avait décidé de mettre au service de la science théologique, dans d'autres milieux, ce professeur hors ligne, que l'on aurait pu appeler le Doctor luciduSy par excellence, si les épithètes emphatiques de l'âge d'or de la Théologie eussent été encore en usage au XIX® siècle. Pendant ses dix années de professorat au Séminaire
de Bruges, M. Bouquillon remplissait les fonctions d'aumônier de Tlnstitut des Dames de V Instruction chrétienne. Il s'y dévoua avec zèle et prit un soin tout spécial de l'enseignement du catéchisme. Aujourd'hui encore, bien des mères, appartenant aux meilleures familles de la bourgeoisie et de la noblesse de Bruges, se félicitent d'avoir eu pareil maître pour les initier aux principes de la vie chrétienne.
On parle beaucoup, depuis quelques années, (VExtension universitaire. En 1876 et 1877 M. Bouquillon coopéra à une œuvre analogue. Son collègue, M. le chanoine Stroom, fut l'intermédiaire entre quelques laïcs distingués et les Professeurs du Séminaire, en vue de la fondation d'un cours de sciences sacrées pour hommes du monde. Pendant deux ou trois hivers, une trentaine d'auditeurs, appartenant surtout aux carrières libérales, se réunirent, chaque semaine, au Collège S. Louis, oii M. Bouquillon et ses amis donnèrent plusieurs séries de conférences sur la Théologie dogmatique et morale, sur l'histoire ecclésiastique, le droit canon et la sociologie. MM. De Brouwer, De Gryse, Stroom et Vanden Berghe occupèrent successivement cette chaire d'occasion, dont on doit regretter la chute et qui servit à faire entendre aux catholiques de Bruges des enseignements en rapport avec les préoccupations de cette époque déjà lointaine. Nous avons sous les yeux le résumé des leçons de M. Bouquillon sur VActe de foi. C'est uue brochure dont le style aisé, la méthode, la lucidité et la logique fout un travail modèle, un exposé scientifique comme on aimerait à en trouver beaucoup sur maintes questions religieuses.
Le D"" Bouquillon fut professeur au Séminaire de Bruges pendant dix ans. Il y eut comme élèves non seulement les futurs prêtres du diocèse, mais aussi ceux du Séminaire anglais qui venaient à Bruges pour s'y préparer aux missions de la Grande Bretagne. Cette observation est nécessaire pour comprendre le titre de la préface que nous trouvons en tête de la première édition des Institutiones
Theologiœ moràlis funâamentalis : « Alumnis utriusque Seminarii Brugensis. n
Le Séminaire anglais de Bruges fut fondé par Sir John Sutton, en 1859. Après le décès de son noble et généreux fondateur, qui mourut le 6 Juin 1873, cet institut dut nécessairement être fernaé. Il avait reçu depuis son origine 187 élèves. Il a fourni à l'Angleterre un grand nombre d'excellents missionnaires et il a été un exemple rare mais magnifique de ce que peut pour le bien de l'Église une fortune dépensée au service de la science catholique et de l'éducation du clergé.
Le D"^ Bouquillon à Lille et à Maredsous.
La seconde décade de la carrière professorale du TF Bouquillon fut non moins féconde que la première. Les catholiques français du Nord et du Pas-de-Calais, profitant d'une récente loi sur la liberté de l'enseignement supérieur, venaient de relever l'ancienne Université de Douai, qui avait été pour la France, jusqu'à la fin de l'ancien régime, une pépinière de chrétiens et de savants. La capitale de la Flandre française, avait été choisie comme le siège de la nouvelle fondation scientifique. Aucune ville, en effet, ne semblait ofirir, sous tous les rapports, plus de ressources pour le développement de pareille création.
Au mois d'Août 1877 le D' Bouquillon, admirablement préparé à l'enseignement universitaire, fut autorisé par M**" Faict, évèque de Bruges, à accepter la chaire de Théologie morale aux Facultés catholiques de Lille.
Nous avons peu de renseignements sur cette période de la vie de M. Bouquillon et nous ne nous y arrêterons
guère. Le savaut théologien fit, en France, mais moins longtemps et sur une échelle plus restreinte, ce que les circonstances allaient lui permettre, plus tard, de réaliser plus complètement à Washington . En effet, il se distingua, à Lille, en donnant un cours de Théologie hautement apprécié de ses élèves, dont il dirigeait en même temps aussi les travaux personnels ; de plus, ses connaissances bibliographiques déjà fort étendues lui permirent de contribuer plus que personne à l'organisation de la Bibliothèque académique.
Un des collègues de M. Bouquillon, à Lille, nous fait rhonneur de nous adresser à ce sujet une note que nous sommes heureux de reproduire :
« M. Bouquillon a coopéré efficacement à la création de la Bibliothèque et il a présidé à son installation dans le local actuel de l'Hôtel académique et à ses premiers développements. Quand il a quitté Lille, cette Bibliothèque comptait une centaine de mille volumes. L'aménagement, qui est en partie son œuvre, a fait de cette Bibliothèque im modèle, que beaucoup sont venus admirer, pour le copier ensuite. Le choix des ouvrages donne surtout une grande valeur aiïx collections théologiques et historiques. A Lille, du reste, M. Bouquillon avait réuni, dans sa bibliothèque personnelle, un choix d'ouvrages de théologie les plus rares et les plus précieux.
« Sa haute compétence dont il faisait volontiers bénéficier les travailleurs, et les indications précises et utiles qu'il était à même de leur donner, ajoutaient encore au prix du trésor amassé et gardé par lui. Quant aux simples visiteurs, ils étaient frappés, non moins que par sa science, par sa bonté et sâ simplicité à leur faire l'honneur de son riche dépôt, n
A la fin de ses humanités M. Bouquillon avait eu l'intention d'entrer dans un ordre religieux. Il aurait pu — il le croyait — réaliser ainsi au mieux cet idéal d'une vie d'études vers laquelle le portaient ses talents et ses
goûts, et dans laquelle son cœur généreux lui faisait voir la possibilité de rendre de grands services n la science catholique* La santé du jeune étudiant, qui était alors assez faible, l'obligea, après un essai de quinze jouri et conformément à Tavis des médecins, à renoncer à ce projet. Mais vers la fin de l'année 1885, nous trouvons le puissant travailleur dans une cellule de Bénédictin, à l'Abbaye de Maredsous. Il s'était retiré dans cet asile de paix non dans le dessein de s'y faire moine, mais pour. s'y adonner à un labeur que les fonctions de professeur, la préparation des cours et la direction des jeunes gens auraient rendu, ailleurs, fort difficile.
Il s'agissait, en effet, en ce moment, de préparer une édition nouvelle de son manuel de théologie morale fondamentale. La première édition de ce livre datait, nous l'avons dit, de l'année scolaire 1872-73. L'œuvre avait été accueillie avec une faveur marquée par le monde savant. Le succès avait été tel, que de toutes parts on pressait son auteur de publier un cours complet de théologie morale. Malgré cela, l'éditeur du premier volume crut devoir, avant de prendre une décision, consulter le R. P. De Buck, S. J. sur l'opportunité d'une entreprise de librairie aussi importante. Le savant BoUandiste examina la question et après avoir pris connaissance des Institutiones Theologiœ moralis fundamentalis, il répondit textuellement. « Allez en avant, sans hésiter ! Bouquillon est un Théologien tout à fait supérieur. Son manuel est un ouvrage de première valeur, un livre de théologie comme il en paraît à peine un ou deux par siècle. » C'est ce travail si hautement apprécié que son auteur tenait à revoir et à compléter en vue de la seconde édition. Celle-ci fut imprimée en 1889. Le nouveau volume n'était plus le manuel élémentaire destiné à l'enseignement des séminaires ; il était devenu un ouvrage compact de 725 pages, y compris, cette fois, une introduction magistrale, où l'auteur fait l'histoire sommaire de la Théologie morale avec une richesse d'érudition qui a été rarement égalée.
Le corps même du manuel, refondu et complètement transformé, était arrivé à une rare perfection. Nous renvoyons aux Revues d'études ecclésiastiques ceux qui veulent lire les appréciations des spécialistes sur ce magnifique ouvrage (*).
Le Itevue bénédictine (Messager des fidèles) de Maredsous a publié, en 1888 et en 1^89, plusieurs articles de M. Bouquillon sur le Pontificat de Léon XIII, sur quelques unes des encycliques de ce grand pape, sur les droits de l'Église, etc. De son côté la Direction de l'imprimerie S. Augustin à Bruges le consulta fréquemment, à cette
(*) La 3« édition a para (Bruges, librairie Beyaert) quelques jours après la mort de Tauteur. Il n'a pas eu l'occasion d'y mettre la dernière main ; il avait eu, heureusement, le temps de compléter la partie bibliographique par la mention des nombreux ouvrages parus depuis l'achèvement de la seconde édition et d'y introduire aussi quelques autres améliorations.
Le R. P. Dom Laurent Janssens dit au sujet de ce livre (voir Eevuâ bénédictine, 1. c.) que c'est une « œuvre magistrale qui lui assure à jamais un nom parmi les théologiens de marque. Ampleur du cadre, netteté de la méthode, solidité et subtilité de l'argumentation, richesse et précision de l'outillage historique et bibliographique, clarté de l'exposition, tout s'unit pour iaire de ce livre un chef-d'œuvre.
« JJ Introductio generalis in theoîogiam moralem dans laquelle l'auteur a condensé une érudition prodigieuse, lui donne, à elle seule, une valeur extraordinaire. »
Puis le savant Bénédictin ajoute encore ces mots :
« Tandis que le D*" Bouquillon profitait ainsi de sa retraite à Maredsous pour refondre et perfectionner son principal ouvrage, c'était touchant de voir avec quel empressement il s'y mettait à la disposition de tous, sans rien dire de l'exquise délicatesse avec laquelle il avait le talent de s'effacer.
«La Revue Bénédictine, alors à ses débuts, eut plusieurs fois la bonne fortune de pouvoir offrir à ses lecteurs un article signé T. B., toujours digne de son auteur et partout remarqué. La modeste cellule de ce « bénédictin » sans capuchon, était toujours accessible aux moines désireux de profiter de la seconde bibliothèque, vivante, que la Providence mettait si gracieusement à leur . disposition. Serai-je indiscret en citant Dom Suitbert Baûmer, Dom Ursmer Berlière, Dom Germain Morin parmi ces assidus? Pour moi, la reconnaissance m'oblige à rendre ici un témoignage ému à la bienveillance avec laquelle M. Bouquillon encouragea mes premiers travaux littéraires et théologiques. Je préfère encourir l'odieux du moi^ plutôt que de manquer à cette dette du cosur. m
époque, sur l'opportunité de certaines publications. Cette circonstance engagea le savant théologien à faire une édition des actes pontificaux les plus importants de Léon XIII ; ils parurent, avec des notes marginales, sous le titre de Leonis XIII allocutiones, epistolœ aliaque ada prœcipua. Des réimpressions intéressantes furent également dirigées par M. Bouquillon, comme celles des ouvrages : De magnitudine Ecclesiœ Botnanœ, par Stapleton ; Catechismus ad Parochos; Dies sacerdotales y par Dircking ; V Excellence de la Sainte Eucharistie^ par de Grenade ; etc.
M. Bouquillon rendit aux moines de Maredsous des services de diverse nature. Il donna notamment un cours approfondi de Religion aux élèves des classes supérieures de VEcole abbatiale. Et puis, m'écrit Dom Morin, « il fut pour nous tous un promoteur sage et écouté de la bonne culture intellectuelle. On pouvait le consulter sur toute sorte de questions. Quand il n'était pas au courant, il s'y mettait pour nous obliger. Partout et toujours il cherchait à mettre la vie, à susciter de nobles ardeurs, à diriger toutes les bonnes volontés. Ses conseils nous ont été particulièrement précieux pour la direction et le développement de notre bibliothèque. Bref, c'est de son passage parmi nous que date principalement l'essor de nos entreprises scientifiques, le cachet nouveau donné à notre Revue, etc.
« Cependant, durant son séjour ici il avait encore conservé certains préjugés contre les droits et l'exercice légitime de la critique. Ainsi, il s'opposa tant qu'il put à la publication d'un travail, pourtant bien innocent, que j'avais écrit sur les Homélies apocryphes ou pseudonymes du Bréviaire Romain. Son séjour en Amérique le transforma, notablement sous ce rapport. »
Pendant l'année 1889 les fondateurs de la nouvelle Université catholique, qui était sur le point de s'ouvrir à Washington, s'efforcèrent de trouver, en Europe, des collaborateurs autorisés pour les aider dans cette difficilo
entreprise. M^ Keane, le premier Recteur de l'Université, vint à Louvain, où Professeurs et Étudiants lui firent un chaleureux accueil. Le professeur B. Jungmann attira l'attention du Prélat sur son ami intime et ancien collègue qui s'était retiré à Maredsous (*). M. Bouquillon hésita longtemps avant de répondre aux ouvertures qui lui furent faites. Accepter les offres de l'Épiscopat des États-Unis, c'était fort probablement remettre à longue échéance la publication de son cours complet de Théologie morale. Opposer un refus aux instances si flatteuses des chefs de la nouvelle fondation catholique lui semblait peu en rapport avec les désirs de son cœur sacerdotal, qui le poussait à appuyer de toutes ses forces Tœuvre scientifique destinée à rendre d'éminents services à l'Église dans le nouveau monde.
Les amis qu'il consulta à cette occasion ne furent pas tous du même avis. Un de ceux qui l'encouragèrent le plus, fut son ancien condisciple du collège de Menin et de l'Université Grégorienne, le R. P. Castelein S. J. : il approuva sans réserve l'acceptation de M. Bouquillon, et celui-ci partit d'Anvers le 26 Octobre 1889, pour aller occuper dans la nouvelle Université le poste auquel l'appelaient à la fois son mérite et sa réputation scientifique.
L'Université catholique de Wasliington.
C'est dans le Concile tenu à Baltimore, en 1866, que surgit la première idée de la fondation d'une Université
(*) Le D' Bernard Jungmann après avoir professé la Philosophie à Roulers devint professeur de Dogmatique au Séminaire de Bruges. Il fut nommé à la chaire d'Histoire ecclésiastique à l'Université de Louvain en Juillet 1871 et il y mourut le U Janvier 1896.
catholique aux États-Unis. Lors du troisième Coucile pléoier, tenu dans la même ville en 1884, l'Épiscopat américain admit, en principe, la' nécessité de créer une Faculté de Théologie, qui servirait de noyau à une université proprement dite. Une généreuse bienfaitrice, M°"^ Mary Gwendoline Caldwell, devenue plus tard la Marquise de Moustiers de Mérinville, mit à la disposition des évêques la somme de 300,000 dollars, pour l'érection de cette école des hautes études ecclésiastiques. Le 25 Octobre 1886, Tépiscopat des États-Unis annonça officiellement au Pape Léon XIII son projet de fonder une université catholique à Washington; il ajouta que M«''Keane, évéque de Richmond, était disposé à résigner ses fonctions épiscopales pour accepter celles de Recteur. Le jour de Pâques 1887, le S^int Père approuva les projets des évoques américains et le 13 Novembre 1888, ceux-ci informèrent Sa Sainteté de leur intention d'ouvrir, l'année suivante, l'université catholique des États-Unis.
Prélat éminemment sympathique, le nouveau recteur, doué d'une activité peu commune et d'un talent de parole remarquable, était l'homme de la situation. Il parcourut les États-Unis, du Nord au Sud et de l'Est à l'Ouest, dans le but de troîiver des ressources pour l'Institut dont il allait devenir le chef. Partout il fit des sermons, il donna des conférences, il organisa des souscriptions et en peu de temps d'abondantes aumônes furent à sa disposition. Il acheta à Washington de vastes terrains incultes et y éleva le premier bâtiment universitaire que l'on baptisa du nom de « Caldwell Hall ». Puis, quand le côté matériel de l'entreprise sembla suffisamment avancé. M*' Keane prit le chemin de l'Europe, dans l'espoir d'y trouver des savants disposés à collaborer à la magnifique œuvre des évêques et des catholiques américains.
Les efforts de M*' Keane furent, en cela également, couronnés de succès. Des hommes de haute valeur promirent leur concours et se rendirent à l'appel de l'épiseopat des États-Unis.
En 1889, il existait sur le territoire de la gninde République, plus de trois mille écoles paroissiales et au-delà de 650 écoles moyennes et collèges. Le couronnement de ces fondations scolaires devait être une magnifique Université, où les jeunes Américains trouveraient, sous l'œil vigilant de la hiérarchie catholique, les moyens de faire des études supérieures et de s'armer pour la lutte toujours vive entre l'Église et les multiples sectes établies sur le territoire de l'Amérique septentrionale. Entre la science et la religion il ne saurait y avoir le moindre désaccord. Filles d'un même Père qui s'appelle le Dieu des scienceSj scientiarum Dominus^ la religion et la vraie science marchent nécessairement d'accord; il ne peut y avoir entre elles que des contradictions apparentes. Le rôle des savants catholiques est de le prouver et d'élucider les questions controversées, à la lumière des principes de la science humaine et conformément à la doctrine bien comprise de l'Église catholique. Ces considérations démontrent suffisamment le rôle important qu'allaient tenir, à l'Université de Washington, les professeurs de la Faculté de Théologie qui était destinée à être le noyau des autres Facultés et qui fut solennellement inaugurée le 13 Novembre 1889.
Deux cardinaux et presque tout l'Episcopat des États- Unis ainsi que M**^ SatoUi, le Délégué pontifical, assistèrent à l'inauguration de la nouvelle Université. Beaucoup de catholiques distingués et plusieurs protestants s'y trouvèrent également. « Au banquet, écrivait quelques jours plus tard M. Bouquillon, nous avons eu le Président de la République des États-Unis, le Vice-Président et le Secrétaire d'État : tous protestants, mais tous sympathiques, et formant tous des vœux pour la réussite et le développement de l'Université. Quelle différence entre ces chefs du plus puissant état du Nouveau monde, et les Républicains français ou les libéraux de Belgique I »
La Faculté de Théologie ne comprenait, la première année, que quatre professeurs, qui donnèrent leurs leçons
à 37 étudiants. Ce nombre fait songer aux 21 étudiants en Ttiéologic et aux 65 étudiants eu Philosophie et Sciences, qui formaient le total des étudiants de l'Université de Louvain l'année de son érection, en 1834-35 (*)
Mais cette Université fondée par l'Épiscopat belge, soutenue par les aumônes des catholiques, fréquentée par l'élite de la jeunesse de notre pays, honorée par l'enseignement de savants de premier ordre qui sont les fils dévoués de l'Église, a grandi et prospéré, comme l'Université de Washington croîtra peu à peu et deviendra l'appui le plus ferme et l'honneur le plus pur de la vraie Religion aux États-Unis.
Si les prêtres et les catholiques américains savaient comme nous que la situation prospère de l'Église en Belgique est due en très grande partie à l'Université de Louvain, ils seraient tous, sans exception, les protecteurs, les défenseurs, les bienfaiteurs de la nouvelle Université q,méricaine. En est-il ainsi actuellement? Nous en doutons! Mais que la jeune Université ne se décourage point en présence de l'hostilité ouverte ou cachée des uns et de l'indififérence des autres! Elle a mille motifs d'espérer. Un rapide coup d'œil sur ce qui a été fait depuis 15 ans suffira pour le prouver.
Le conseil d'administration de l'Université de Washington se compose des Archevêques et Évêques les plus éminents, à la tête desquels se trouve l'illustre Cardinal Gibbons, de Baltimore. La plus parfaite unité de vues règne dans ce vénérable Sénat ; son activité a été telle que l'on est parvenu en peu d'années à élever, dans la capitale de l'Union américaine, des constructions universitaires réellement monumentales. Tous les ans, des milliers de voyageurs, venant de partout, visitent le siège de l'Université et y admirent les installations académiques les plus grandioses des États-Unis. Une partie d'entre elles est
(^) Loavaia dépassa pour la première fois le chiffre de 1000 étudiants en 1671-72 ; en 1901-02, il a atteint celui de 2000.
due à la générosité d'un prêtre zélé et instruit, M. James Mac Mahon, dont le modeste patrimoine, grâce aux développements prodigieux de la ville de New- York, était devenu une fortune princière. En 1891, la divine Providence inspira à ce noble cœur l'idée de léguer des propriétés pour une valeur de quatre cent mille dollars à l'œuvre de science et de foi qu'est l'Université de Washington. On construisit aussitôt de nouveaux et splendides édifices, qui n'ont point leurs pareils aux États-Unis, et depuis le 1*' Octobre 1895 le Me Mahon Hall est ouvert à un ensemble de hautes écoles, dont nous dirons un mot tout à l'heure.
Tel est donc le cadre de celte grande création scientifique. Mais comment ce cadre est-il rempli V
Trois Facultés sont complètement organisées aujourd'hui : celles de Théologie, de Philosophie et de Droit. La Faculté de Théologie ou l'École des sciences sacrées, est subdivisée en quatre sections qui empruntent leurs noms aux branches qu'on y enseigne : la Bible, le Dogme, la Morale et l'Histoire, ainsi que tout ce qui s'y rapporte.
La Faculté do Philosophie compend V l'École de Philosophie proprement dite ; 2® l'École des Lettres ; 3** l'École des Sciences naturelles ; 4° l'École des Sciences biologiques, et 5** l'École des Sciences sociales. Il n'y a pas moins de sept sections dans l'École des Lettres, d'après qu'on y enseigne la linquistique comparée avec le Sanscrit, ou bien les langues et les littératures Sémitique et Egyptienne, Latine, Grecque, Celtiques, Anglaise, Romanes. En dehors et à côté des Facultés existe encore l'École des Sciences techniques, qui comprend les sections des Mathématiques appliquées et celles où Ton forme les ingénieurs civils proprement dits, les ingénieurs-électriciens et les ingénieurs-mécaniciens.
Deux Collèges ou Pédagogies : le Collège théologique et le Keane-CoUège, logent une partie du personnel. Le premier^ installé dans Caldwoll Hall, est^elui des étudiants
en Théologie, placés sous la direction des Sulpicieus. L'autre Collège est destiaé à rélément laïc.
Mais il existe eu outre autour de l'Université de Washington plusieurs Collèges affiliés, dirigés par des Congrégations religieuses, et dont le développement graduel n'offre pas le moindre doute. Voici les noms de ces établissements dans l'ordre de leur fondation avec, pour quelques uns, le nombre de leurs sujets gui suivent dès maintenant des cours universitaires. Le Collège S. Thomas (25), le Collège des Maristes (24), le Collège de la Sainte Croix (12), le Collège de Terre Sainte et celui de Saint Augustin. Ce qui est curieux c'est que l'œuvre des Missions protestantes est en train de construire également un Collège : car rien n'empêche les protestants de suivre les cours de l'Université, sous condition de se conformer au règlement général. Enfin les Sulpiciens et les Dominicains ont déjà acheté des terrains où ils sont sur le point d'élever, à leur tour, des Maisons d'études pour les étudiants de leur.s Ordres.
Ce qui est non moins intéressant, c'est que tout un village ou quartier, celui de Brookland, doit son origine à l'Université. Il a été créé uniquement à cause du voisinage de l'Université et l'on compte actuellement 500 maisons et une petite paroisse catholique là oii, il y a 12 ans, n'existait qu'un seul bâtiment isolé.
La chapelle de l'Université, qui se trouve dans le CalJwell Hall, a été bâtie grâce à un don de 50 mille dollars, dû à la générosité de M^"® Elisabeth Caldwell, actuellement Baronne von Zedtwitz. Elle contient 13 autels et elle est déjà trop petite pour y célébrer les fêtes religieuses de l'Université !
Mentionnons aussi un beau Musée ethnologique, un laboratoire de chimie de premier ordre, un excellent cabinet de Physique et un autre pour la Psycho-Physiologie. Mais, ce qui est plus remarquable, c'est que chacun de ces établissements possède sa bibliothèque. Ainsi, outre la bibliothèque universitaire proprement dite, où il
y a déjà 40,000 volumes, les professeurs tiennent à la disposition de leurs élèves 35,000 autres volumes, presque tous des ouvrages modernes de première valeur. Tel professeur dispose de 8000 volumes, tel autre de 6000 ou de 5000 etc., et le nombre des livres augmente d'année en année !
Les maîtres y encouragent beaucoup les travaux personnels des étudiants dans les laboratoires, leur enseignant à observer et à penser par eux-mêmes, à produire et à publier le résultat de leurs investigations. De même, des séminaires ou académies de sociologie, d'histoire, etc., fonctionnent parfaitement, sous la direction des membres du corps enseignant.
Il ne reste plus qu'à fonder la Faculté de médecine. Espérons que cette dernière création scientifique ne tardera pas à se faire et viendra achever l'œuvre grandiose de Léon XIII et des Évêques américains !
Un de nos amis, qui se trouvait à Washington enNovembre dernier et à qui nous devons quelques uns des détails qui précèdent, nous écrit que l'Université a actuellement une dotation de cinq millions de francs. " Ce sont des largesses, m'a-t-on dit, dues à une vingtaine de généreux bienfaiteurs seulement. Ce capital est insuffisant ; aussi le Comité des Archevêques et Évêques a-t-il décidé de la compléter au plus tôt et de faire incessamment des démarches dans ce but. Quand l'Université aura vécu pendant une génération, les fondations, les dons, les legs de toute sorte se multiplieront. Car, grâces à Dieu, il y a aux États-Unis une liberté absolue, qui permet d'améliorer indéfiniment les entreprises de ce genre. Les mesquines questions de main-morte sont inconnues au Nouveau monde.
« Mille Étudiants sont déjà sortis de l'Université ; la grande moitié sont des laïcs influents et considérés. En 12 ans l'Université a conféré 4 fois le Doctorat et une centaine de fois la Licence en Théologie. Près de 400 prêtres sont venus étudier ici 1, 2, 3 ou 4 ans, après
avoir achevé leurs cours complets dans leurs Grands Séminaires respectifs. Actuellement 8 jeunes prêtres se préparent au doctorat, qui suppose 6 années d'études théologiques et une dissertation imprimée.
« On n'admet les étudiants laïcs que lorsqu'ils sont Bacheliers-ès-Arts; ce grade se confère dans les collèges catholiques à ceux qui passent un examen à la suite d'un cours complet d'humanités. Il y a actuellement au moins 200 postgraduate students, c'est à dire de vrais élèves universitaires. S'ils ne sont pas plus nombreux, cela tient entre autres à l'immense étendue du pays et à la situation de Washington qui se trouve à proximité de la mer. Ici, comme partout mais plus qu'ailleurs, le temps est un élément avec lequel il faut compter. Au reste, Washington avec ses 300,000 habitants est regardée comme une petite ville, composée presque exclusivement de familles d'employés travaillant dans les bureaux du Gouvernement. Les catholiques y sont assez nombreux; mais, fonctionnaires officiels, ils voient aussi l'avenir de leurs enfants dans les fonctions administratives.
« Au reste, dans ce pays nouveau l'esprit public n'est guère tourné vers les études solides. Les futurs médecins, avocats et ingénieurs font quelques études pratiques dans leur ville, et puis, grâce à la liberté illimitée des professions, ils s'établissent au plus tôt^ D'ailleurs, comment espérer que le goût des longues études se développe rapidement? Les emplois officiels sont très rémunérateurs en Amérique et il y a quantité de gens qui amassent des fortunes colossales sans avoir suivi le moindre cours universitaire. »
Tout cela nous avait été dit souvent par fcuM.Bouquillon. Mais il y a lieu de le répéter en Europe, pour renseigner le public sur l'avenir d'une œuvre dont on a déjà osé dire qu'elle périclite, parce que le nombre de ses étudiants ne croît pas plus rapidement ! Il faut être ignorant des choses de l'Amérique pour s'imaginer que Ton puisse y créer une Université armée de pied en cap, fonctionnant comme
los vieilles institutions similaires dans la vieille Europe. En Amérique les circonstances improvisent des villes, des centres industriels, etc. ; mais jusqu'ici on n'a point réussi à créer, dans les mêmes conditions, des centres intellectuels ni des académies de savants. Et pourtant, les trente professeurs actuels de l'Université, tous assez jeunes, jouissent déjà d'une vraie réputation scientifique dans'leur pays. Ils travaillent, et leurs travaux sont remarqués; ils écrivent, et leurs écrits sont lus et étudiés. L'an dernier, ils ont collaboré à des Revues scientifiques à raison d'une centaine d'articles.
Ce qui est curieux, et M. Bouquillon en faisait souvent la remarque, c'est l'attitude des protestants, à l'égard de l'Université de Washington. Dans le monde catholique tout entier, il n'y a rien qui los préoccupe comme l'Université catholique américaiue. Tout ce qui s'y rapporte a pour eux le plus vif intérêt. Ils observent son enseignement et les écrits de ses docteurs : c'est surtout pour y chercher la façon dont l'Église Romaine voit, juge, apprécie la grande République, sa constitution, son esprit et ses lois. Et comme ils n'y trouvent point (ce qui ferait crouler l'œuvre desÉvêques) la moindre opposition aux Institutions des États-Unis, les Protestants doivent se borner à faire des vœux stériles contre ce centre de foi catholique et de science humaine. Aussi ne cessent-ils de dire que pareille Université ne peut vivre, que Rome, n'en veut pas, qu'elle ne tardera pas à disparaître : autant de calomnies qui se répètent et qui à l'occasion, s'impriment dans les organes attitrés du Protestantisme.
On nous écrit encore : « Les Docteurs et Licenciés de l'Université enseignent déjà dans dix séminaires et les gradués laïcs occupent des positions très avantageuses au barreau, dans l'administration et dans le haut commerce.
« Il existe une Association d'anciens étudiants qui compte déjà 200 membres. Tous les trois ans ils se réunissent à Washington et les deux années suivantes dans l'une ou l'autre ville que désigne le vote de l'assemblée générale.
Cette association elle-même se développera et ses réunions font sensation dans les centres populeux où elle tient ces meetings annuels. »
Ces anciens étudiants sont une vraie force et exercent partout la plus heureuse influence pour établir le prestige de l'Université.
En somme, là où il n'y avait aucun intérêt catholique, passé 15 ans, l'Université, jeune elle même, à créé des institutions multiples, formant un faisceau compact et toutes pénétrées de la même et puissante idée : Télévation de la vie, de l'esprit, du sentiment catholiques, dans leur plus haute expression : preuve évidente de la compatibilité de l'Église catholique avec tout ce qui fait la vie, la grandeur, l'espérance et le vrai progrès de la puissante République des Etats-Unis.
Le D"^ Bouquillon à Washington.
Les détails précédents étaient nécessaires pour montrer dans quel milieu le D^ Bouquillon était destiné à travailler et a travaillé effectivement pendant la dernière période de sa vie.
M. Bouquillon était parti pour l'Amérique sans enthousiasme et en quelque sorte pour remplir ce qu'il regardait comme un devoir. L'autorité de son nom était une bonne fortune pour l'institution naissante ; son talent et son expérience, sa science théologique et sa vaste érudition devaient faire de lui le conseiller préféré de ses collègues, le principal organisateur de la faculté de Théologie, l'organisateur de la Bibliothèque académique, le directeur éclairé des étudiants pour les initier aux recherches
personnelles, et même, à Toccasion, un polémiste habile dans plusieurs controyerses importantes.
Nous savons, par le CathoUc University Bulletin^ que le D' Bouquillon prononça deux allocutions, lors de certaines solennités religieuses célébrées à l'Université. En 1894, à la fête de S. Thomas d'Aquin, après la messe pontificale qui fut chantée par M*^ Satolli, il fit un discours sur l'Ange de l'École, envisagé comme le grand maître de la Théologie morale. Il prit également la parole en 1898, le jour de la Conversion de S. Paul, qui est la fête titulaire de la Faculté de Théologie. Mais, nous l'avons dit déjà, l'éloquence n'était point le champ où était destiné à se mouvoir cet homme d'études et d'enseignement. Les cours de Théologie morale formaient le domaine spécial de son activité, et ces cours, il les donna magistralement, jusqu'au jour où commença à se déclarer le mal qui devait l'emporter trop tôt, hélas, dans la tombe. Après ce que nous avons écrit plus haut, nous n'avons plus à revenir sur les qualités absolument supérieures de l'éminent professeur. Tel il était naguère à Bruges et à Lille, tel aussi il se montra à Washington ; tous les témoignages sont unanimes à ce sujet.
Les « séminaires » qui sous divers noms fonctionnent depuis longtemps dans les Universités allemandes, ont un but éminemment pratique. Ils servent, sous la direction des professeurs et en dehors des cours proprement dits, à initier les élèves à des travaux scientifiques en rapport avec les divers genres d'études auxquels ils se livrent. Pareilles académies ou conférences sont organisées dans les Universités belges, notamment àLouvain. A Washington on a pu les introduire dès le début. Le D"" Bouquillon était le président de V Académie des sciences morales ; les membres de cette académie tenaient leurs réunions dans une des salles de la bibliothèque privée de leur président. C'est là également qu'ils étaient admis à travailler, et les instruments de travail abondaient au milieu des
trésors de la belle collection de livres dont nous nous occuperons plus loin.
Nous avons trouvé et lu avec un vrai plaisir, dans le Catholic Universiiy Bulletin (T. II, pp. 856-387), un article de polémique écrit, sous la direction de M.Bouquillon, par quelques membres de l'Académie des sciences morales. Cet article est une réponse victorieuse, abondamment documentée et parfois assez mordante, à l'adresse du Rév. Brooke Herford, qui dans une conférence donnée à la « Harvard University » avait pris comme sujet : la « Réponse du libéralisme moderne aux prétentions de l'Église catholique Romaine». Le lendemain du jour où le ministre protestant avait prononcé son discours, les jeunes académiciens décidèrent de le disséquer et de le réfuter. M. Bouquillon les aida de ses lumières et de ses conseih, et plus d'une fois, dans ces pages qui sont intitulées « Catholicism vs. Science, Liberty, Truthfulness », on reconnaît la main ou l'inspiration du maître.
On aime à voir comment, dans un pa/s où les préjugés et les calomnies contre l'Église reviennent constamment dans les publications de la presse protestante et sur les lèvres des ministres dissidents, on prépare pratiquement la jeunesse studieuse à tenir tète à des adversaires toujours prêts à l'attaque. Un bon soldat doit manier les armes dès sa jeunesse, et l'arme de l'écrivain c'est la plume, dont les jeunes étudiants doivent apprendre à se servir dès l'Université, pour qu'elle puisse valoir, comme on l'a dit, une épée aux jours des grandes luttes.'
Au reste, M. Bouquillon ne se borna point à diriger les autres; il prit activement part lui-même à diverses polémiques; trois articles de la Revue universitaire de Washington témoignent du talent de judicieux critique que possédait le savant professeur. Mais avant l'existence du Catholic University Bulletin, M. Bouquillon a collaboré plus d'une fois à des journaux et à des revues où l'on agitait d'importantes questions religieuses.
Ses articles écrits d'une plume si finement ironique
contre Henry C. Lea, et celui qui porte pour titre « Catholicity and Civilisation » (T. IV, pp. 467-480), prouvent que M. Bouquillon pouvait porter de rudes coups à ces prétendus savants dont les sopiiismes et les audacieuses affirmations constituent souvent toute la science. M. Lea avait prétendu, dans VlnternationcH journal of ethicSj que renseignement des docteurs catholiques au sujet de la compensation occulte était corrompu, surtout chez les auteurs du XVII® siècle. M. Bouquillon prouve combien les assertions de l'écrivain protestant sont téméraires, ses citations incomplètes ou inexactes, son ignorance des grands théologiens colossale. Ce protestant si peu au courant de la littérature théologique aurait mieux fait de ne point s'aventurer sur un terrain aussi dangereux pour lui. Il se fût épargné une réponse écrasante, de la part d'un adversaire dout l'érudition, l'esprit critique et la profondeur philosophique sont attestés à chaque page du travail que nous venons de mentionner.
Ce fut en Janvier 1895 que parut le premier numéro de la Eevue trimestrielle de l'Université de Washington. Nous avoDS sous les yeux les sept premières années de cet important recueil qui est l'organe du corps académique. LeCathoUc University Bulletin est, dans son ensemble, une des plus belles revues scientifiques que l'on puisse lire. Ses collaborateurs y traitent tous les sujets qui se rapportent à l'enseignement des diverses facultés. Dang le choix des matières il y a une préoccupation évidente d'unir la variété à, l'actualité ; il y a également une bibliographie fort soignée, où les ouvrages, utiles au public spécial auquel s'adresse la revue, sont renseignés et jugés avec une vraie compétence ; c'est dire que la juste critique y exerce tous ses droits et que les appréciations ne sont pas toujours également flatteuses pour les auteurs que l'on analyse.
(*) «Henry C. Lea as a Historian of Moral Theology r (T. I. pp. 428» 433) et « Occult compensation » (T. II,, pp. 50-G2). («) T. IV, pp. 407-480).
M. Bouquillon, il l'a dit souvent en Belgique, était fier de la Revue de Washington et il y collaborait parfois ; c'est dans les premières années du Bulletin que nous trouvons ses" principales contributions à l'œuvre commune.
La première question qu'il traita fut celle de la place que la Tliéologie doit occuper dans les Universités. Les Universités doivent former des professeurs pour les séminaires diocésains. Or, il importe souverainement que le jeune clergé soit, en général, formé dans le pays où il doit vivre et que ses études soient en rapport avec l'époque où l'on se trouve et avec le peuple au milieu duquel il devra exercer le saint ministère. D'ailleurs, l'influence collective d'une Faculté de Théologie est considérable parce qu'elle peut rayonner partout. Des problèmes qu'un seul écrivain ne pourrait traiter ou ne traiterait qu'imparfaitement peuvent être exposés et élucidés grâce aux efforts de plusieurs spécialistes. Les préventions contre la doctrine catholique et les objections contre le culte ou les pratiques religieuses peuvent être relevées, combattues et réfutées d'une façon plus complète. Les anciennes universités de certains pays, notamment d'Espagne, ont rendu ainsi d'immenses services à l'Église. Pendant un demi siècle la vieille Université de Louvain a été, en Belgique, le boulevard de la religion catholique contre le protestantisme. Oui, ce qu'il y a d'essentiel, de fondamental, de central dans les études, c'est la Théologie, cette reine des sciences, autour de laquelle doivent se grouper toutes les autres sciences divines et humaines, pour se prêter un appui et de mutuels secours. D'un autre côté, les relations entre l'élément laïc et l'élément ecclésiastique, dans un milieu scientifique, sont on ne peut plus désirables : « Si le prêtre s'enferme dans une sacristie ou un cloître, si la théologie se confine dans la chaire de vérité, si l'enseignement de la morale est réservé au confessionnal, n'en résultera-t-il pas que l'Église perdra sa légitime influence sur rintelligence et la volonté des peuples ? n
M. Bouquillon ajoute, ce qui peut parsutre paradoxal, que la théologie et les branches qui s'y rattachent de plus près sont les sciences à l'ordre du jour. En effet, quand s'est-on passionné davantage pour les études bibliques? Non, certes, dit-il, de nos jours on ne produit pas des éditions polyglottes comme celles d'Anvers, de Londres et de Paris ; mais comptez, si vous le pouvez, les travaux lexigraphiques et archéologiques, les révisions du texte sacré, les reproductions de manuscrits, les volumes d'exégèse, les Histoires d'Israël, les découvertes de codex qui se succèdent ! Et puis, il y a la théologie dogmatique et morale. Sans doute, nous n'avons ni un S. Thomas, ni un Cajetan, ni un Suarez ; sans doute, le monde ne parle guère du probabilisme ; mais que d'écrits consacrés aux bases de la loi naturelle, au droit civil, à la moralité et à la responsabilité, au mariage, à la famille, à la société, à l'autorité I Et, en histoire, avec quel talent de critique, avec quel luxe d'érudition n'a-t-on pas examiné, reconstitué, apprécié et jugé chaque siècle de l'Église, chaque Pontificat, chaque acte des Papes I
Il est vrai de dire aussi que l'on a supprimé, çà et là, des Facultés de Théologie dans des Universités dépendant de l'un ou de l'autre Gouvernement. Mais, rien qu'à Paris, on a élevé à la Sorbonne et au Collège de France des chaires d'Histoire des Religions, et à l'École des hautes études il existe une section de sciences religieuses qui ne comprend pas moins d'une dixaine de cours ! Des chaires analogues ont été fondées aux Universités de ^roeningue et d'Utrecht ; et à Leyden toute une Faculté s'occupe de l'Eacyclopédie de la Théologie, de l'histoire des doctrines qui concernent la Trinité, les religions en général, la religion juive, l'ancienne littérature chrétienne, l'exégèse biblique, l'histoire du dogme chrétien, la philosophie de la religion et la théologie morale. Puis, il y a les travaux effectués à Oxtord, Glasgow, etc. De tous ces efforts scientifiques réunis, il a jailli toute une littérature : livres et revues
y abondent. M. Bouquillon conclut : « tout cela prouve l'intérêt que le public attache aux questions religieuses et la capitale importance qu'il y a d'employer les méthodes strictement scientifiques et d'étudier sur une large 'base la vraie théologie- et la vraie Religion. La Faculté de théologie comprendra donc non seulement les branches traditionnelles mais encore celles qui sont de création plus récente... »
On voit par cette rapide analyse que M. Bouquillon était un moderne, dans toute l'acception du mot, et qu'il comprenait parfaitement les nécessités de la science catholique dans le monde coatemporain. Observateur attentif des hommes et des choses, il voyait avant tout dans les intelligences la source du mal qui ronge, de nos jours, les individus comme les sociétés. Il disait aux polémistes qui s'efforcent de guérir ce mal : « il faut que l'action de l'Église se porte principalement vers les intelligences... Le salut ne peut être obtenu qu'à condition de ramener le monde aux vérités de l'Évangile et aux principes d'ordre qui ont été si déplorablement abandonnés et négligés. Or, pour travailler avec succès à cette œuvre grandiose et difficile, quatre instruments sont, de nos jours surtout, nécessaires aux champions de la vérité, la philosophie, l'histoire, les jsciences naturelles et la littérature. La philosophie qui fournit la base sur laquelle les principes chrétiens viennent s'établir et qui donne aux intelligences la force de les comprendre ; l'histoire qui expose les titres du christianisme, de l'Église et de la papauté, et qui en raconte la bienfaisante influence ; les sciences qui ont tant de points de contact avec le dogme et la morale, et peuvent, suivant l'esprit dans lequel elles sont cultivées, soit procurer un solide appui à la religion, soit créer contre elle de déplorables préjugés ; enfin les belles lettres, qui prêtent aux bonnes doctrines des charmes si puissants et toujours si nécessaires (*). » Pour justifier cette manière de voir,
{*) Bévue bénédictine, T. V, p. 6.
M. Bouquillon en appelait aux Encycliques de Léon XIII sur les études, sur la restauration de la Philosophie scolastique, etc. et il insistait souvent sur la nécessité spéciale qu'il y a pour les catholiques d'étudier surtout celles d'en^e les sciences « qui doivent leur origine ou leur perfectionnement à nos contemporains. »
Dans son magnifique article sur « Moral Theology at the end of de nineteenth century » (*) il est de mémo préoccupé de la nécessité de rajeunir, dans une certaine mesure, l'enseignement de la théologie morale. « Les questions qui naissent des idées et des habitudes du monde moderne, dit-il, il faut les attaquer de front et leur trouver des solutions satisfaisantes à la lumière des grands principes ôatholiques ; telles sont entre autres les questions de salaires, de propriété, d'éducation, etc. » D'autres vues bien intéressantes sont développées, dans ce même article, sur les lacunes que l'écrivain constate dans l'étude de la Théologie morale, sur les causes de cet état de choses et sur les remèdes à y apporter.
L'intuition des besoins actuels de la science théologique n'empêchait pas le D' Bouquillon de s'occuper des Scolastiques du moyen-âge et des anciennes Universités que ces savants illustraient par leur enseignement. Les éditious récentes du B. Albert le Grand, de S. Thomas d'Aquin, de S. Bonaventure et de J. Duhs Scott lui ont fourni le sujet d'un article très curieux et d'un vif intérêt ('). En terminant ce travail bibliographique, on me demandera, dit-il, quel intérêt peuvent bien présenter ces vieux Théologiens? Et il répond aussitôt en montrant leur importance pour l'étude des principes chrétiens et pour celle de la philosophie; puis, en finissant il ajoute : <* Léon XIII a affirmé souvent que les œuvres de S. Thomas contiennent la solution de maints problèmes sociaux d'une brûlante actualité. Le grand juriste allemand Von Ihering regrettait, il n'y a pas
(») Cathoîic Université Bulletin, T. V.
(*) Ibid.^ T. I, p. 100.
longtemps, que les protestants eussent l'habitude de négliger les œuvres de S. Thomas ; et il ajoutait que s'il les avait connues à temps il n'eut probablement jamais écrit tel de ses ouvrages. N'est-il pas remarquable que le Pape le plus scolastique, le plus Thomiste de ce siècle est non seulement le plus moderne et le plus habile à discerner ce qu'il y a d'essentiel et ce qu'il y a de contingent dans l'action de l'Église, mais aussi le plu§ clairvoyant dans tout ce qui concerne les besoins sociaux ? Cela provient du commerce intellectuel que cet esprit d'élite a toujours entretenu avec les grands écrivains du moyen-âge. »
L'admiration de M. Bouquillon pour les anciennes Universités l'a porté à écrire une série de trois articles sur l'Université de Paris « la mère et le modèle de toutes les Universités » {*), Il y étudie successivement l'origine, l'organisation et le développement de cette grande institution au XIIP siècle ; il passe en revue ses principaux docteurs et leur enseignement théologique ; il donne des notions intéressantes sur la science biblique et l'étude du texte des livres sacrés, sur les langues orientales qu'on étudiait à Paris, sur le droit canon, etc. ; il parle aussi de certaines controverses et diflScultés intérieures qui troublèrent parfois cette célèbre École ; il s'arrête à la vie religieuse et morale des étudiants, au côté économique et social de l'Université qui formait une vraie corporation, à ses relations avec l'Église et l'État, à son influence, etc.
Les connaissances de M. Bouquillon en Théologie, en Philosophie et en Histoire étaient complétées par des notions de Bibliographie extraordinairement étendues. Sans nous arrêter à l'article qu'il publia dans le Bulletin de l'Université catholique de Washington sur cette mitière (*), disons qu'en fait de bibliographie générale il connaissait un nombre prodigieux d'ouvrages, se rappor-
(*) Cathoîic UniversHp Bulletin, T. I et T. II. (•) The science of hihliogtftphys T, IV, pp. 37-49.
tant pour ainsi dire à toutes les branches du savoir humain. Il n'ignorait ni le côté matériel ni le côté typographique des livres, il possédait des renseignements sur les auteurs, sur les diverses éditions et les dates de celles-ci, sur la manière dont étaient traités les sujets ou certaines parties d'un sujet déterminé, sur la classification et l'histoire des livres. Les spécialistes le consultaient rarement en vain : il était à même de renseigner sur les ouvrages concernant leurs études respectives, les sociologues comme les littérateurs, les commentateurs de la Bible aussi bien que les juristes ou les théologiens.
Le point de départ des connaissances bibliographiques de M. Bouquillon était sa propre bibliothèque. Il y consacra, pendant 35 ans, la plus grande partie de son traitement de professeur et il s'entoura ainsi d'une collection de livres unique dans son genre. A Washington, il occupait, au quatrième étage du Caldwell Hall, un vaste appartement, dont les deux pièces les plus importantes lui servaient de cabinet de travail et de bibliothèque. Il y vivait réellement au milieu de ses livres. C'est là qu'il passait ses Jours et souvent ses nuits à faire les recherches dont ses devoirs professionnels l'obligeaient à s'occuper.
Dans cette bibliothèque réellement magnifique, il y avait, à côté des ouvrages des plus célèbres théologiens, toutes les publications importantes qui ont trait aux sciences morales et qui ont vu le jour depuis la découverte de l'imprimerie. De plus, tous les livres nouveaux, concernant ces matières, qui paraissaient en Amérique, en Allemagne, en Angleterre, en Belgique, en Espagne, en France, en Italie, etc. venaient sans cesse s'ajouter à cette collection. Aussi, le possesseur de ces richesses bibliographiques était-il au courant non seulement des opinions si diverses mises au jour par les hommes politiques, par les sociologues et les économistes les plus éminents, mais aussi des théories défendues par les utopistes qui rêvent le renversement de Tordre social et
cherchent à atteindre leur but en répandant partout les principes dissolvants les plus funestes.
Nous empruntons au CathoUc UniversHy Chronicle (année 1897, pp. 122-124), la description sommaire des deux parties de la bibliothèque de M. Bouquillon.
La première partie se trouvait dans le cabinet de travail de réminent professeur ; il y avait péuni ses livres de théologie et les avait divisés en onze sections.
« La première section contient environ 250 volumes ; elle est consacrée aux sources de la science théologique : Écriture sainte. Conciles, Actes pontificaux. Liturgie. A remarquer spécialement deux collections : la Maxima hïbliotheca de Despont et les Concilia Germaniœ de Schannat et Hartzheim.
« La seconde section comprend environ 580 volumes, se rapportant aux Loci theologici^ à la théologie fondamentale, ainsi qu'aux matières de polémique et d'apologétique religieuses. Signalons particulièrement les vastes collections d'ouvrages concernant les controverses contre Luther et Calvin, notamment ceux des illustres docteurs Louvanistes : Driedo, Tapperus, Latomus, Sonnius, Lindanus, Stappleton, ainsi que les œuvres de Du Perron et de Becanus. Quant aux Jansénisme, à côté d'une abondante collection de livres sur la controverse elle-même, voici les ouvrages des coryphées de la secte : Baïus, Jansenius, Arnonld et Quesnel. Faisons également remarquer un riche ensemble d'ouvrages divers sur la " science des Religions», surtout sur les premières sources de cette science nouvelle.
« La troisième section, où il y a à peu près 250 volumes, nous conduit au domaine de la théologie scolastique. Le treizième siècle y est représenté par les ouvrages de Guillaume de Paris, d'Albert le Grand, de S. Thomas d'Aquin, de Régnier de Pise et de S. Bonaventure. Puis, voici, pour le quatorzième siècle, Durandus, Petrus Paludanus, Franciscus Mayronis, Thomas Argentinus ; pour le quinzième siècle : Gersoui VorillonguSi Denys-le-
Chartreux et Adrien VI. La première partie du seizième siècle a fourni Cajetan, Lychetus, Tartaretus, et la seconde partie du même siècle a donné Ludovicus Legionensis, Tolctus et Suarez. Le dix-septième siècle est représenté par Lessius, Sylvius, Lugo, De Coninck, Wiggers.
« La quatrième section, qui renferme les ouvrages de Théologie dogmatique positive, ne comprend pas moins de 200 volumes, parmi lesquels il y a tous les travaux catholiques modernes de capitale importance, oîi l'on trouve l'exposé exact des doctrines religieuses des sectes les plus diverses.
«Dans la cinquième section, qui se rapporte à la Théologie morale, il y a environ 250 volumes, parmi lesquels il faut mentionner les Sommes les plus importantes du moyen-âge et les œuvres des principaux Moralistes des XVI' et XVIP siècles. *— Dans la sixième section, nous trouvons environ 130 ouvrages : ce sont les traités des notions fondamentales de la morale, de la fin de l'homme, de la loi, de la conscience, des actes humains et des péchés, avec toutes les controverses concernant ces matières. — Dans la septième section il y a 150 volumes, dont les sujets sont les vertus théologales et morales, principalement la foi, la charité, la religion, la justice et la tempérance. — La huitième section comprend les ouvrages sur les Sacrements ; dans les 240 volumes dont cette section se compose, on distingue en premier lieu les traités du Baptême, de l'Eucharistie, de la Pénitence et du Mariage.
« Les 80 volumes de la neuvième section se rapportent à l'ascétisme et au mysticisme, et les 70 volumes de la dixième section à la Théologie pastorale, catéchis tique, et homilitique. La onzième section comprend environ 70 volumes qui traitent des sciences occultes, de phénomènes anormaux, de magie, spiritisme, hystérie et hypnotisme. Total des volumes de ces 11 sections : environ 2,270 ».
La Beconde partie de cette riche Bibliothèque se
trouvait dans un local où les membres du Séminaire des sciences morales, dont le D"^ Uouquillon était le Président, tenaient leurs réunions et où ils pouvaient également vaquer à leurs travaux. « Nous distinguons ici douze sections : la première, où il y environ 230 volumes sur la philosophie, renferme entre autres les œuvres des grands philosophes, les histoires de la Philosophie, etc. — La seconde section, avec ses 230 volumes, se rapporte à l'éthique, à la loi naturelle, à la sociologie. — La famille, l'État, le droit international : telles sont les matières traitées dans les 150 volumes de la troisième section. — Les 230 volumes de la quatrième section sont des ouvrages sur l'économie, la propriété, le travail, le commerce, la finance. — La cinquième section est formée de 250 volumes, consacrés, aux questions sociales générales, ainsi qu'à certaines questions spéciales, comme l'éducation, la correction, la tempérance et la charité. — La sixième section, avec environ 100 volumes, a pour objet le socialisme.
« Dans la septième section, il y a 150 volumes sur les relations entre l'Église et l'État, et sur d'autres questions religieuses, et dans la huitième on trouve 300 volumes, où sont traitées les questions de droit canon et de droit civil. Il faut signaler particulièrement, ici, d'importantes collections qui concernent l'Index ainsi que l'origine de l'Inquisition Romaine et celle de l'Inquisition Espagnole, leur organisation et les règles de procédure qui y étaient en vigueur.
"Dans la neuvième section, l'histoire générale de l'Église fait la matière de 300 volumes, et dans la dixième, 180 volumes contiennent l'histoire spéciale des hérésies, des sectes et des conciles ; dans la onzième section, il y a 200 volumes sur l'histoire de la « littérature » théologique et la science bibliographique.
«Enfin, la douzième section contient au-delà de 650 volumes : ce sont des revues, des brochures, des articles classés et reliés ensemble, des comptes rendus de Congrès,
des Encyclopédies, des publications gouvernementales, etc. Total 2,970 volumes, qui, ajoutés aux 2,270 volumes de la première partie de cette bibliothèque, donnent un total général de 5,240 volumes. »
Tel était l'état de la bibliothèque de M. BouquiUon en 1897. Depuis lors des accroissement successifs ont porté le nombre des volumes à environ dix mille. Car ce collectionneur judicieux et infatigable se tenait au courant de toutes les publications contemporaines. Ajoutons que « dans le choix de ses livres il ne s'est jamais laissé guider que par les nécessités de son enseignement et par celles qui résultaient du mouvement des idées dans le monde moderne. Les ouvrages rares et précieux n'ont jamais été recherchés comme tels, mais il n'en manque pas dans la collection BouquiUon. On y rencontre plusieurs Incunables, dont le plus ancien a été imprimé à Venise en 1477. Mentionnons également Veditio princeps de quelques œuvres célèbres, comme Melchior Cànus, De Locis Théologicis, (Salamanque, 1563) ; Mariana De Bege et régis institutionej (Tolède 1599); le Catechismus ad parochos (Rome, apud Paulum Manutium 1566); enfin, une magnifique édition des Œuvres de Louis Vives, qui provient de la bibliothèque du Pape Pie VL
« Toutefois, ce qu'il y a ici de particulièrement intéressant . pour les amateurs, c'est cet ensemble choisi d'ouvrages spéciaux, de monographies, de dissertations sur les phases successives des questions sociales ; ce sont des miscellanées réunies en volumes et munies de tables des matières, notamment des miscellanea moralia, socialia, poUfica, jiiridicay historica, pedagogica, etc. Une bibliothèque aussi variée permet à l'étudiant de se livrer dans les conditions les plus faciles aux recherches de tout genre. »
Il est rarement donné, même aux amateurs les plus éclairés, de pouvoir réunir un choix de livres aussi remarquable; mais il est encore bien plus extraordinaire de rencontrer quelqu'un qui soit au courant du contenu de
ses livres comme Tétait M. Bouquillon; sa tète était, si on peut s'exprimer ainsi, une bibliothèque vivante. M^^'C. Maes, évêque de Covington, disait, à Bruges, au mois d'Août dernier : « J'ai souvent causé avec le D^ Bouquillon ; j'ai eu avec lui de longues séances, dans sa splendide bibliothèque, et nous y avons traité toute sorte de questions. Mais, ce qui est prodigieux, c'est que cet homme était au courant de toutes les matières si diverses traitées dans ces milliers d'ouvrages.... Au reste, en me plaçant au point de vue général de l'eusemble des connaissances humaines, je ne crois pas qu'un savant quelconque puisse être plus érudit et en même temps plus modeste que ne Tétait Bouquillon. »
Oui, M. Bouquillon connaissait nombre de choses. Les conversations banales le laissaient muet ou peu s'en faut ; mais dès qu'un interlocuteur entamait une question d'ordre scientifique, les yeux du professeur s'illuminaient, sa parole d'abord hésitante s'animait, et peu à peu son avis, entremêlé de principes, de citations, de faits, de souvenirs personnels, devenait une lumière pour un compagnon de route ou pour toute une société d'auditeurs. Ce théologien parlait littérature avec les littérateurs ; il causait pédagogie avec les hommes d'enseigneinent ; l'histoire, il s'en entretenait avec tout le monde; les hommes d'œuvres le consultaient sur les questions sociales et ouvrières, les politiciens sur le droit, sur l'économie politique, etc., et tous sortaient instruits et enchantés de ses conversations.
Nous avons mentionné plusieurs articles importants de M. Bouquillon insérés dans des Revues. Sa plume, en effet, n'a guère connu le repos. Comme on le verra dans la Bibliographie que nous donnons à la fin de cette notice, nous ne connaissons pas moins de cinquante contributions de ce genre ; elles sont éparpillées dans cinq ou six publications périodiques, et toutes sont marquées au coin de cette précision et de cette clarté lumineuse qui étaient les caractères distinctifs de tous les écrits du D' Bouquillon. Nous pourrions même allonger notre liste ; mais la discré-
tioQ nous défend de citer quatre ou cinq articles d'une grande importance, qui parurent à différentes époques sous la signature de Tun ou Tautre publiciste très en vue. Nous n'avons point à apprécier pour quels motifs ces écrivains crurent devoir prendre la responsabilité de ces belles pages écrites par le D^ Bouquillon ; mais nous avons entre les mains la preuve irrécusable de ce que nous avançons et ce fut incontestablement pour M. Bouquillon un honneur d'avoir été choisi pour interpréter les idées de personnages justement considérés (*).
Les comptes rendus que l'infatigable professeur consacra, un peu partout, à des nouveautés littéraires ou scientifiques sont nombreux ; malheureusement il n'en est pas resté de traces dans les notes que nous avons à notre disposition. Nous ne connaissons non plus que cinq ou six articles de journaux écrits par lui. La presse quotidienne ne convenait ni au goût ni au genre de talent de M. Bouquillon.
Le professeur de Washington revenait pour ainsi dire tous les ans en Europe. Après quelques jours de repos au sein de sa famille à Croix, près Roubaix, il se rendait à Bruges, oii l'attiraient avec le charme de la vieille cité flamande le souvenir de ses premiers travaux et la société de ses anciens amis. Il y recevait d'ailleurs toujours l'accueil le plus affectueux chez son Evêque, le vénérable M^^' Faict, et plus tard chez son ancien élève, M»*^ Waffelaert, devenu, comme son maître, un éminent
(*) Une Déclaration des Catholiques du Nord relativement â la loi du 29 Mars i883! sur renseignement primaire, a été rédigée par le D"* Bouquillon, — « par moi, écrit-il dans une note, qui quelques années après ai passé, en Amérique, pour un mauvais libéral ! » Cette réflexion fait allusion à la polémique sur Péducation. Nous avons cherché, mais en vain, à obtenir le texte de cette Déclaration. Elle doit être une affirmation nettement catholique des droits de PÉglise en matière d'enseignement et d'éducation. Comme nous le verrons, c'est par le pins inexplicable des malentendus, que les écrits de M. Bouquillon ont été mal interprétés dans la question des écoles.
théologien. Ea 1S98, toutefois, la visite annoncée de M. Uouquillon ne semblait pas d'abord se présenter dans des conditions très favorables. M«^ Faict avait hérité de son illustre prédécesseur, MP Malou, l'amour de l'orthodoxie la plus stricte. Quand la pureté de la doctrine était en jeu, le juge sévère se montrait en lui. Cette année-là, il venait d'apprendre la prochaine arrivée du professeur américain et il se souvenait que le nom de M. Bouquillon avait été mêlé récemment à une polémique assez vive sur l'éducation et les écoles aux États-Unis. Dans le cours d'un entretien M«' Faict en causa avec le Président de son séminaire, M. le chanoine Van den Berghe, ancien professeur de la Faculté de théologie de Louvain, et il lui exprima ^on étonnement au sujet de l'attitude qu'avait prise M. Bouquillon par rapport à la question scolaire.
M. le chanoine Van den Berghe se permit de demander à son vénéré interlocuteur s'il avait lu les brochures qui formaient ce qu'on pouvait appeler les pièces du procès. Sur la réponse négative de son Évêque, il lui exposa tout le conflit et il termina par ces mots : « Monseigneur, voilà ce qui se trouve dans les brochures incriminées. M. Bouquillon s'est appuyé sur des principes que nous enseignons tous les ans à vos séminaristes. Ces principes sont développés dans la Theologia moralis fundamentalis de Bouquillon qui. porte l'approbation de Votre Grandeur et qui est classique dans votre séminaire, n
M^'^ Faict remercia le chanoine Van den Berghe et le chargea de dire au D' Bouquillon qu'il serait reçu à bras ouverts par son vieil Évêque.
Au reste, l'accueil affectueux que le docte professeur reçut à Bruges avait été précédé, quelques jours auparavant à Rome, d'une audience pontificale des plus consolantes.
Si nous écrivions cette notice pour être lue aux États- Unis, nous nous abstiendrions de toute allusion à la polémique sur la question des écoles. Là bas, le calme est
reTenu et il vaudrait mieux de ne pas troubler cette paix. Mais de temps en temps, en Belgique, un ami, un ancien élève de M. Bouquillon, mal renseignés sur des discussions qu'ils n'ont pu suivre, se demandent ou demandent à autrui ce qu'il faut penser au sujet de son orthodoxie ; quel sens il faut attacher à- une appréciation comme celle du R. P. Palmieri, qui, après avoir énuméré les premières publications de M. Bouquillon, a eu la malheureuse idée d'ajouter « Deinceps quaedam in America scripsit catholicis viris non probata ». Pareille accusation est troublante pour ceux qui connaissent l'inviolable attachement de M. Bouquillon à la tradition catholique, son habitude de s'inspirer toujours et partout de l'esprit de l'Église Romaine. Si quelqu'un a aimé l'Église, c'est bien l'éditeur du bel ouvrage de Stapleton De magnitudine Romanœ Ecclesiœ, c'est l'auteur des Acta Leonis XIII, c'est l'admirateur du Pape glorieusement régnant, dont il étudiait, louait et expliquait naguère les magnifiques Encycliques (*) !
Quelle fut l'origine de la polémique dont M. Bouquillon a été l'occasion? Il faut remonter, pour le savoir, à l'époque qui suivit les premières vacances que M. Bouquillon était venu passer en Europe.
Voici comment il raconte la chose, dans une lettre écrite au commencement de l'année 1892. « Je suis bien en retard envers vous... C'est que depuis deux ou trois mois je ne sais où donner de la tête; à mon retour ici, *** (nous supprimons ici un nom propre) me demanda d'écrire et de faire imprimer une brochure sur l'importante question de l'éducation, souvent mal comprise. Je le fis ; tous les exemplaires de mon travail étaient vendus vers le milieu de Novembre ; je le considérais comme une chose de rien. Mais il fit un bruit incroyable. J'ai été applaudi et attaqué de toutes manières. Pour défendre et expliquer mes idées, il m'a fallu publier successivement deux
. (*) Voir JKevue bénécUctine, année 1888.
nouvelles brochures, répondre à de nombreuses lettres, envoyer des articles à certains journaux. Bref, à Theure qu'il est, je suis connu, en Atnérique, comme une étoile à queue I Cela ne m'a pas empêché de me bien porter et de penser à vous »
Nous aimons de citer au sujet de cette polémique les paroles de Dom Laurent Janssens, Recteur du couvent de Saint-Anselme à Rome ; son appréciation aura infiniment plus de poids que tout ce que nous pourrions dire :
« Sur la question scolaire, le D' Bouquillon écrivit la fameuse brochure : « Education : to tvhom does it helong? n Se plaçant à un point de vue purement doctrinal et théorique, l'auteur examine le droit, la mission, l'autorité et la liberté de l'éducation, la considérant successivement dans l'individu, la famille, l'État et l'Église.
« Faut-il rappeler les âpres controverses auxquelles cette brochure donna lieu ? Le professeur de Washington eut à subir de violentes attaques, inspirées toujours, j'aime à le croire, par des intentions droites et pures. Ce fut pour son âme une épreuve cruelle. Lui, si pleinement orthodoxe, si romain, se voir traiter de statolâtre, de libéral, jusque dans un des organes les plus autorisés de la presse catholique, à Rome môme, sous les yeux en quelque sorte de Léon XIII, pour lequel il professa toujours une admiration profonde(*)! Et puis, le ton de ces critiques répondait si peu à la sobriété tout objective du travail incriminé ! Le D' Bouquillon en fut profondément blessé. Non que la justesse de sa thèse lui parût un instant douteuse ! quelle calme supériorité dans ses réponses ; mais il avait le sentiment, légitime, à notre avis, d'avoir été mal compris et traité comme il ne méritait pas de l'être. « There are rules of justice from which the most praise- « worthy zeal dispenses no one ('). » Cette phrase, d'une
(*) Cf. l'article intitulé Dix années de Pontificat (Revue Bénédictine, Janvier 1888, p* 4, suiv.).
(■) A rejoinder to criticsj p. 20.
éloquente indignation, résumait dans sa pensée tout Paspect psychologique de ce débat. L'auteur de ces lignes la prit pour motto d'un travail qu'il consacra à la brochure du D' Bouquillon, dans la pensée de le publier dans cette revue. Les conseils de la prudence prévalurent sur la solidarité de l'amitié. Qu'il me soit permis d'en exprimer ici mon regret. S'il me réussit de faire paraître un jour cette étude avec d'autres encore inédites, on verra, je l'espère, que, publiée même alors, elle n'aurait eu rien d'excessif.
« Deux paroles semblent bien résumer la tournure irritante de ces débats : Verlum si offenderitj dit excellemment S. Ambroise, virtutem professionis interrogaio..,. Etiam sermonem dubmm inens non dubia obumhrat et défendit à lapsu (*).
« Et Léon XIII recommande de son côté : Ilïud in controversiis agitandis cavendum est^ ne modus transiliatur quem œquitatis caritatisque leges prœscribunt, neve teinere insimuletur vel in suspicionem adducantur viri caeteroquin Ecclesiœ doctrinis addicti (*).
« Est-ce à dire que la fameuse brochure du D' Bouquillon fût opportune pour le public catholique de notre continent, ou que les hommes à tendance trop libérale n'en aient point abusé dans l'autre ? Telle n'est pas notre pensée. Ce que nous osons soutenir, c'est que l'écrit Education : to whom does it helong ? pris en lui-même, tel que l'auteur l'a conçu, est non seulement d'une orthodoxie irrépréhensible, mais d'une remarquable élévation de vues jointe à une érudition théologique peu commune ('). »
A côté de cet avis judicieux émis par un savant théologien, nous est-il permis de dire un mot de la troisième brochure du D' Bouquillon, la seule que nous avons en ce moment à notre disposition? Nous nous sommes
(») Epist. 40.
C) Epist. « Lucet niulta », 3 Août 1891.
(') Revue bénédictine ^ Janvier 1903.
demandé en vain, en la relisant, en quoi elle s'écarte de Torthodoxie la plus rigoureuse. L'auteur y déclare qu'il a voulu éviter de nourrir « le vieux préjugé que l'Église est l'ennemie de la science (*) w. Pour prouver que l'État a le droit d'enseigner, il établit que « l'État a le pouvoir de veiller à ce que les parents accomplissent leur devoir d'éduquer leurs enfants, qu'il a le pouvoir de les y contraindre, que même, en certains cas, il a le pouvoir de se substituer à eux. » L'État a donc le pouvoir d'exiger un minimum d'éducation. Mais, pour punir l'absence du minimum qui prouve la négligence des parents, il faut savoir quel est le minimum nécessaire ; et il vaut mieux que cela soit déterminé par une loi générale que laissé à l'appréciation individuelle des agents du gouvernement. Et, qu'on le remarque bien, la négligence en question peut se rapporter non seulement à l'éducation morale mais aussi à Vinstruction littéraire : les textes de Taparelli et d'autres philosophes sont formels à cet égard, aussi bien que l'autorité de M. Périn jadis tant loué par les contradicteurs de M. Bouquiilon. En parlant de l'insouciance des parents qui négligent de faire de leurs enfants des hommes pour l'Église et l'État : « Osera-t-on, dit le professeur Louvaniste, en présence d'un mal si grave, dénier à l'État le droit de pourvoir, par l'instruction obligatoire, à l'avenir des jeunes générations et à la conservation du corps social lui-même ?» Le docte Suarez n'est pas moins explicite en aflSrraant les droits et les devoirs de l'État en fait d'éducation. Son témoignage donne à M. Bouquiilon l'occasion de faire remarquer que « certains abus ont inspiré à trop de catholiques la peur de l'État et leur ont fait admettre la doctrine du laisser faire morale plus déraisonnable que celle du laisser faire économique.... Sachons, malgré les abus et les défaillances humaines.
(^) P. 7 dans : VÉducation : droits^ devoirs^ autorité, liberté. Baltimofô, Joha Murph^ ot 0») 1892. Ia<*8 de âd pagei.
reconnaître Tordre providentiel, et ne pas refuser à TÉtat le pouvoir de faire le bien, sous prétexte qu'il est exposé à faire le mal (*) ».
La brochure dont nous citons les grandes lignes, accumule une série de preuves péremptoires, appuyées de l'autorité de S. Thomas, de J. de Medicis, de Cajotan, de Manning, de K^tteler, etc. L'auteur dissipe les équivoques entassées par ses adversaires et répond à toutes leurs critiques avec une précision et une force • logique étonnantes. No pouvant analyser tout ce travail, citons-en encore ce passage :
« On peut, et cela se fait souvent, ne pas rejeter le principe de l'obligation, et néanmoins repousser, pour des raisons d'opportunité, l'application de ce principe à tel ou tel pays. Ainsi une loi d'obligation sera reponssée comme inuUUy dans un pays où les parents sont généralement zélés pour l'instruction de leurs enfants, où les négligences sont rares ; elle sera repoussée comme inefficace dans un pays aux mœurs libres, où les habitants acceptent difficilement la contrainte ; elle sera repoussée comme, moins équitable^ dans un pays dépourvu d'écoles, où par conséquent les parents n'ont pas les moyens d'instruire leurs enfants; elle sera repoussée comme inconstitutionnelle dans un pays dont la loi fondamentale a restreint en ce point le pouvoir de l'État; elle sera repoussée comme dangereuse^ dans un pays divisé en partis politiques ardents, qui seraient tentés de faire servir l'enseignement à leurs fins propres ; elle sera repoussée comme tout-à-fait pernicieuse dans un pays gouverné par des sectaires, où l'obligation de l'enseignement serait, en fait, l'obligation d'un enseignement mauvais. Ces raisons et d'autres semblables sont très graves, sms doute, mais elles n^affectent pas le principe même de VoWgation w (•).
£n finissant, M. Bouquillon en appelle à son manuel
(*) VÉdueation: droits^ devoirs^ etc., p. 12. (•) Ibid^i p. 17.
de théologie morale fondamentale, comblé d'éloges, quelques mois auparavant, par les mêmes adversaires qui attaquèrent .bientôt l'auteur avec une réelle acrimonie (*).
Cette réponse fîit écrite au commencement de l'année 1892. On prétend que les adversaires du I> Bouquillon auraient voulu provoquer des mesures de rigueur contre ses publications. Heureusement que l'autorité compétente y mit bon ordre ! Et, quand au mois d'Août de l'année suivante M. Bouquillon se rendit à Rome, il put constater qu'on le considérait comme étant resté maître du terrain dans la controverse sur l'éducation. Aussi y jouit-il du fruit de sa victoire, surtout le jour oii il fut reçu par Léon XIII. C'est le 3 Août qu'eut lieu cette audience privée ; elle dura au-delà d'une heure, et pendant ce tête à tête prolongé avec le Souverain Pontife, celui-ci se montra plein d'une affectueuse et expansive bienveillance envers le serviteur si méritant de l'Église qui était devant lui. M. Bouquillon emporta de cet entretien intime avec le Père des fidèles un reconfort et une consolation qui le dédommagèrent amplement des attaques inconsidérées et injustes dont il avait été l'objet.
Au reste, M. Bouquillon eut d'autres épreuves pendant sa longue carrière professorale. Il en souffrit ; mais il les supporta noblement et ne se départit jamais de ce calme, de cette dignité et de cette réserve que ses amis admirèrent toujours- en lui.
« Je ne sais, dit Dom Laurent Janssens en terminant son article, si la nouvelle de la mort du savant professeur aura causé quelqu'é motion dans ce collège Capranica où il se forma aux études supérieures. Il n'est pas téméraire de dire cependant que peu d'hommes lui ont fait plus d'honneur. Bien des évêques, bien des cardinaux sont sortis de cet institut, l'un des plus vénérables de la Ville Éternelle. En est-il sorti un seul théologien d'une science
(*) Theologia moraîis fundamentalis^ 2<i« édition, pp. 408412 ; 426. 428 ; 462465.
plus vaste et plus sûre? Né sous un autre ciel, Thomas Bouquillon aurait fait rhonneur du Sacré Collège.
« Son uona est de ceux qui demeurent. »
Il faut regretter que les circonstances n'aient point permis à M. le D"^ Bouquillon d'achever et de publier toute sa « Théologie morale ». Pendant les vacances de 1899 il promit d'envoyer en Belgique les parties de ce travail déjà prêtes pour l'impression ; mais ni alors, ni plus tard il n'a pu réaliser ce <lésir. Son souci d'être complet et sa préoccupation d'être exact, son intention de traiter certaines questions spéciales sur lesquelles son séjour en Amérique avait attiré son attention et qu'il voulait approfondir davantage; son dévouement envers de jeunes collègues et envers ses élèves, qui le porta à se mettre toujours avec une parfaite abnégation à leur disposition pour les diriger et les encourager : tout cela et d'autres motifs empêchèrent M. Bouquillon de publier un ouvrage qui, faisant suite à la Theologia moràlis fundamentalis, eut été un des plus beaux monuments de la science catholique à notre époque. Espérons que les traités des Sacrements de Pénitence et d'Eucharistie, ainsi que celui de la Justice, qui sont achevés, seront publiés un jour par les soins de son successeur! Le reste de l'œuvre de théologie morale de Bouquillon pourra-t-il être complété grâce aux notes qu'il a écrites comme préparation à ses cours ? Nous ne le savons pas ; mais, ici encore, il est permis d'espérer que les matériaux réunis par le professeur qui fut « un des premiers moralistes si par le premier de sou temps (*) », ne seront point perdus.
Si le savant de premier ordre à la mémoire duquel nous avons voulu consacrer cette courte notice, avait été avide de réputation et, disons-le, de gloire, il se fût isolé dans son cabinet de travail et la série de ses œuvres eut été aussi considérable qu'est grande la valeur de celles qu'il nous a laissées. Mais cet esprit d'élite était aussi un grand
(*) Revue bénédictine, article oité de Dom Laurent Janssens.
cœur, uu cœur d'apôtre et l'exercice de ses fonctions de professeur constituait à ses yeux le meilleur apostolat Loin de se borner à ce travail brillant mais solitaire do l'écrivain, ce saint prêtre voulut être avant tout un professeur dévoué. A la satisfaction personnelle de publier des livres nombreux, il préféra l'honneur de contribuer à faire beaucoup de savants catholiques, le mérite de les initier à des travaux scientifiques conformes aux procédés les plus modernes, et la joie d'assurer à la grande et noble Université américaine de larges et solides bases, qui, malgré les difficultés initiales, assureront à cette belle œuvre une longue et féconde durée.- Elle, de son côté, n'oubliera pas le prêtre flamand (*) qui fut l'un des fondateurs de son enseignement, et l'éclat de l'hommage qu'elle lui rend, rejaillit sur l'Église et la Patrie belge. Et ainsi cette gloire humaine — mais combien pure et élevée ! — à laquelle Bouquillon n'avait certes jamais songé, auréole à présent son modeste tombeau. Dieu réservait à ce grand travailleur une autre récompense.
Qu'il nous soit permis à nous qui l'avons connu et aimé, de déposer à notre tour sur cette humble tombe, avec le tribut de nos prières, l'hommage ému de l'admiration et de l'amitié !
C) Le nom du D'^ Bouquillon qui était né dans la Flandre occidentale, est toujours resté sur le rôle des prêtres du diocèse de Bruges ; il n'a jamais demandé de lettres dimissoriales.
Éloge funèbre du D<^ Bouquillon, par le D'^ Kerby.
Voici la traduction intégrale du magistral discours prononcé à Washington à l'issue de la cérémonie religieuse dont il a été question plus haut, par le Rév. W. J. Kerby, Ph. D., professeur associé de sociologie à l'Université, et ancien élève du IK Boiiquillon. Cet hommage solennel à la mémoire de notre éminent compatriote établit, avec une rare précision et une haute compétence, les maîtresses qualités morales et scientifiques du défunt. Rien ne servira mieux à montrer qu'il a été aux États-Unis ce qu'il était en Belgique, un maître écouté, admiré et aimé, ce qui fait qu'il est regretté dans les deux pays, autant pour son caractère que pour son vaste et profond savoir. Le texte de ce discours a été publié par le Catholic Mirror de Baltimore, à la date du 22 Novembre 1902 et par un grand nombre d'autres journaux améric.iins.
Thomas Bouquillon, prêtre, docteur en théologie, professeur de théologie morale, depuis 1889, à notre Université, vient Je mourir et nous avons été convoqués pour assister aujourd'hui au service solennel consacré à sa mémoire, afin d'unir publiquement nos prières pour le repos de son âme. La triste faveur de le voir et de l'assister à sa dernière heure ne nous a pas été accordée, et c'est pourquoi, dans li résignation de notre douleur, nous devons nous contenter de vous montrer — là-bas, au loin, en Belgique — sa tombe à peine fermée, au moment où, réunis ici, nous demandons à Dieu de Paccueillir dans sa paix.
Sans doute il vaudrait mieux le pleurer dans la solitude et évoquer en silence la vie et le caractère de cet homme si doux et si aimable, mais l'Université, obéissant aux impulsions de la reconnaissance et de l'afifection, doit honorer publiquement celui qui à été son orgueil et sa gloire. La perte que sa mort nous inflige est grande, mais elle le serait infiniraeut plus, si son nom et son souvenir venaient à disparaître de nos traditions. Que ce service solennel les y conserve à jamais.
Thomas Bouquillou naquit en Belgique, à Warneton, le 16 Mai 1842. Il fit ses études de philosophie et de théologie à Roulers et à Bruges. Après. avoir été ordonne prêtre à Rome en 1865, il entra à rUrîiversité grégorienne, obtint le doctorat en Théologie en 1867, et fut nommé quelques mois plus tard, professeur de Théologie morale au Séminaire de Bruges. Attaché en 1877 à TUniversité de Lille, en France, il fut nommé ici, en 1889, professeur de Théologie morale. Il s'acquitta de ses fonctions jusqu'à la fin de l'année dernière. Sa santé était ébranlée depuis quelque temps déjà, quand, en Juin de l'année courante, il regagna l'Europe, déclina rapidement et mourût jeudi dernier.
Il a publié les ouvrages suivants : Theologia Moralis Fundamenialis, dont la troisième édition vient de paraître ; De Virtutibus Theologicis^ 1 vol. et De Virtute Eeligionis, 2 vol.. Il avait en manuscrit trois autres volumes terminés : De Eucharistia ; De Jure et Justifia et De Pœnitentia. Outre cela, il publia avec des notes critiques et historiques : De Magnitudine Ecclesice Romance par Stapleton ; Leonis XIII allocutiones, epistolœ aliaque acia, 2 vol. Le Dies SacerdotaUs par de Dirckinck ; et le traité de L. De Grenade : UExeellenee de la Sainte Eucharistie. Il faut ajouter à cela plus de cinquante articles et brochures critiques, théologiques ou historiques dont plusieurs font partie d'importantes collections de documents.
La simple mention de ces faits no donne pas une
impression exacte du mérite, de l'activité et de l'ascendant de notre collègue défunt. Sa vie a été d'une fécondité telle, qu'il est difficile de l'apprécier à sa valeur, et cette difficulté grandit encore, quand l'afifection et la reconnaissance nous engagent à nous montrer envers lui ami affectueux, plutôt qu'analyste précis.
Il est vraiment étrange et étonnant que la vie soit un si profond mystère. Elle est à la fois confondante, fascinatrice et déconcertante ; elle nous invite à l'étudier, puis détruit des espérances conçues par des manques de suite soudain constatés; comprise, elle reste enveloppée d'obscurités; ses multiples aspects, son inconstance, font songer aux reflets des rayons solaires sur un nuage dérivant dans le ciel ; et pourtant elle est stable et toujours identique à elle-même, — telle une montagne. La philosophie ne l'a point définie; la raison ne l'a point expliquée, les recherches n'ont point révélé ses secrets. De là, lorsque quelqu'un nous est enlevé — comme cet homme éminent par l'étendue de son intelligence et de son cœur — de troublantes et pressantes questions surgissent en nous et demandent une réponse. « Qu'est-ce que la vie? » Quel en est le sens; quel est son coté le plus noble et le plus élevé ; quel profond enseignement nous donne-t-elle, et comment l'interprèterons-nous ? — Nous cherchons les solutions, mais les larmes aveuglent — bien loin de donner plus d'acuité à la vue. Nous voudrions garder le silence en contemplant notre perte — comme nous le garderions en ayant sous nos yeux le spectacle d'un puissant navire, chargé des plus précieux trésors venus de différents pays, sombrant dans les flots et s'y perdant à jamais. L'intelligence que la mort nous a ravie portait, tel un majestueux navire, des trésors de connaissance scientifique et de sagesse de divers peuples. Maintenant tout cela est perdu pour nous, excepté ce que le souvenir en conservera. C'est donc un devoir pour nous d'étudier aujourd'hui cette vie — si simple, si humble, si entière, si utile et sincère, afin d'en dégager les leçons de vertu dont elle fut prodigue.
Simple et syDipatbique de caractère, Thomas Bouquilloti se distinguait par son affabilité, sa courtoisie, sa bouté ; tout en lui respirait la sincérité et la droiture. Son naturel ignorait l'égoïsmo ; aimant à obliger, il montrait plus de bonne grâce en servant les autres, qu'en recevant lui-même des services. Porté à l'optimisme, toujours agréable d'humeur et soutenu par la confiance, son influence ne cessait de pousser à l'action ; il prêchait d'exemple. Doué d'une force intellectuelle peu commune, il n'avait pourtant rien en lui d'agressif ni de hautain, défauts propres à cette force, et trouvait toute sa joie dans l'isolement et le silence de sa chère bibliothèque. En conversation privée, comme en séance de quelque conseil, il était le dernier à prendre la parole, et le plus avisé quand il parlait, montrant ainsi fréquemment l'étonnant empire qu'il avait sur lui-même. Nul ne l'entendit jamais se vanter ni de ce qu'il avait fait, ni de ce dont il était capable — sa personnalité sembhxit dissoute dans sa science. Nous 'pouvons lui appliquer en toute vérité ce qu'il disait de S* Thomas « Nihil habuit de se ipso. » Il vivait de ses admirations, non de ses aversions ; il était charitable, tolérant vis-à-vis des idées et des personnes, n'émettant jamais, volontairement; une parole blessante ou une critique qui n'avait pas de but utile. En cela encore il a pratiqué ce qu'il remarquait chez S* Thomas : « nihil habuit contra altos, » Tel qu'il était, respectueux, sympathique et profondément religieux, n'a-t-il pas tracé son propre portrait en exposant, dans sa Théologie fondamentale, les qualités qui distinguent le vrai théologien? Fides viva, magna reverentia, perfecta sinceritas, ardens veritatis amor, libertas a prejudiciis gentis, instituti, scholce, ordinis. L'exquise sérénité de sa vie sacerdotale consacrée à l'étude et qui reposait sur des bases solides, ne fut jamais troublée ni par les inexactitudes de critiques superficielles, destinées à défendre moins la vérité qu'un parti, ni par l'ingratitude de ceux qui étaient ses obligés, moins encore par les malentendus de certains,
trop dépourvus tVesprit et Je volonté pour comprendre rétendue de son savoir, pour admirer l'absence de tout égoïsnae dans son œuvre, la simplicité et l'honnêteté des mobiles qui dirigeaient sa vie.
Il avait la passion du savoir et tien ne pouvait l'en distraire. En sa sagesse, il était loin d'ignorer ce que peuvent, pour la célébrité, les relations avec les hautes puissances sociales ; et pourtant, il vécut en contact étroit avec les personnalités les plus distinguées de l'Église et de l'État, sans désirer, aimer ni utiliser l'influence qu'une telle situation comporte.
En cherchant à formuler un premier jugement sur Thomas Bouquillon, nous pouvons lui appliquer, sans la moindre irrévérence, la description que fait S* Paul de la Charité. Comme elle il fut patient, plein de bonté, il ne fut point envieux, ne se vanta point, et ne s'enfla point d'orgueil. Il ne fut point avide d'honneur, ne chercha point son intérêt, ne s'irrita point et ne tint pas compte du mal. Il ne se réjouit pas de l'injustice, mais il se réjouit de la vérité ; il soufirit tout, crut tout, supporta tout.
Pour parler adéquatement de sa science, il faudrait être aussi bien doué que lui. Ayant reçu l'heureux don d'une iutellijgence aussi distinguée qu'étendue, il la cultiva avec une ardeur et une sûreté de méthode dans la pratique de l'étude, au point d'être, à peu de chose près, un véritable prodige- Sa science des faits était considérable ; il voyait clairement les principes, les coordonnait avec soin et établissait toujours ses interprétations sur des bases solides. Scrupuleux dans la logique de ses idées, ses convictions, ses* exposés étaient aussi indépendants que possible de toute influence de sentiment, de tout intérêt, de toute préférence personnelle. Ses vastes connaissances n'étaient à son service que sous le contrôle de sa conscience. De là des idées larges et sûres. Soumises à l'analyse, on les trouvait constituées avec tant d'art, qu'elles évoquaient la comparaison avec les diverses couleurs que le prisme dégage
quand il est frappé par un rayoa de lumière solaire. Histoire, philosophie, psychologie, théologie, science — tout avait convergé dans le rayon de lumière issu de sa magnifique intelligence. Il réalisait bien « le Penseur scrutant toute chose » dépeint par Emerson. En vérité nous pouvons appliquer à notre collègue défunt les subtiles paroles de Silvius disant de S* Thomas : « Quatuor implacabiliter inter se pugnantia, brevitas cum multifudine, multitudo cum securitate, securitas cum facUitate, facilitas cum hrevitate, indissolubili pacis fœdere hic inveniuntur, » Un tel homme, si objectif comme critique, si synthétique, érudit, sincère et appliqué, n'a pu être autre chose qu'un homme extraordinaire. Sa science des sources littéraires de son étude privilégiée, la théologie morale, s'étendait aussi loin que ces sources mêmes. Il saisissait les principes dans leur profondeur et les exposait avec une entière clarté, avec érudition et juste mesure. Il éleva cette science bien au-dessus du niveau de la casuistique ; il la plaça sur les hauteurs des principes et de la philosophie, lui donnant toute sa dignité, l'établissant en système. Ce qu'il disait de S* Thomas nous pouvons encore le voir en lui : « Apud ipsum moralis theologia toto sua nitore resplendens, sua gravitate nobilis, objecti amplitudine immensa, apparet prout vere est hominum scientiarum practicarum domina ac regina. »
Remarquable par l'exactitude de son sens théologique, son esprit n'en, était pas moins doué du sens historique. Sa pénétrante compréhension des mouvements de la pensée et de la vie, aussi bien que sa science de l'une et de l'autre lui révélaient le sens vrai de l'histoire, lui donnaient la puissance de percevoir et de mesurer les activités convergentes et complexes d'oii naissent les institutions, de remonter aux origines, de noter les relations, de distinguer les développements, et d'analyser les insaisissables et néanmoins puissantes influences qui se combinent pour déterminer des variations dans la société humaine. Cette force-là, à elle seule, eût suffi pour faire de lui un
liommo cminent. EaseignaQt Thistoire en maître théologioni enseignaat la théologie cq historien critique, son appréciation du surnaturel, à la fois comme fait historique et comme mérité théorique, était aussi remarquable par l'exactitude que par la profondeur. C'est là peut-être l'œuvre capitale de son intelligence. Il connaissait toutes les sciences étroitement apparentées à la sienne et cette connaissance était presque suffisante pour donner de l'autorité à son opinion en ces matières ; cela ne l'avait pas empêché d'étendre bien loin, en d'autres domaines moins spéciaux, son avidité de connaître.
Il était d'un dévouement absolu à ses élèves, exact dans l'accomplissement de son devoir, et après l'avoir accompli, il ne ménageait ni son temps ni son énergie, toujours infatigable quand il s'agissait de stimuler la pensée, toujours patient et confiant dans le succès. Après les cours, après son travail d'écrivain, il allait fréquemment, et toujours avec bonté, aider, diriger ou conseiller quelque jeune collègue de l'Université, visitait ailleurs un savant ou un étudiant qui, tout en ue partageant peut-être pas sa Foi, admirait son savoir et faisait appel à ses lumières ; rentré chez lui, il se trouvait en présence de problèmes, de consultations, de demandes d'éclaircissements ou d'avis qui lui étaient présentés par d'humbles ou de hautes personnalités de l'Église et de l'État. Malgré cette surcharge, il ne cessait de se montrer envers tout le monde dévoué, obligeant, généreux, de façon à réaliser encore une fois ce qu'il disait de S^ Thomas : « Adfuit principibus in consilium, Poniificibus in adjutorium, fratribus in defensionem. »
Très au courant de l'histoire des universités, il se --consacra à la prospérité de la nôtre. Ne se dérobant pas à l'ennuyeuse besogne des comités, bien que son cœur s'efforçât de le retenir parmi ses livres, il n'était pas de ceux qui ne consacrent qu'un minimum de devoir à leurs charges; il savait remplir les siennes, même au détriment de son travail intellectuel. En raison de cela.
il était dans notre vie académique iino grande force impulsive — comme il était par ses connaissances un grand stimulant, — une splendide réalisation de notre haut idéal.
Au milieu des consultations les plus variées et les plus accablantes, jamais on ne le vit nerveux, jamais on ne l'entendit se plaindre de surmenage, jamais il ne cessa d'être ce qu'il était : génial, serviable, prodigue de science, réservé et bon.
Cet exposé sommaire de quelques traits saillants du cœur dévoué et de la manière d'être de Thomas Bouquillon, nous suffit amplement pour déduire de sa vie, plusieurs importantes leçons. Il nous enseigna que le plus haut savoir est compatible avec une humble et solide foi religieuse ; que la force peut être paisible, et qu'en n'étant pas encombrante elle n'en est pas pour cela privée de ses moyens ; que la simplicité, la douceur et la charité — une charité calme et endurante — sont des qualités qui honorent un savant ; qu'une existence libre de toute ambition humaine et de tout amour-propre, sait trouver en elle-même des sources de paix inaltérable, de sérénit é et de joie ; que la vraie science spiritualise, ennoblit et élève la vie à la sainteté. N'est-ce pas à lui que s'applique ce passage de S*^ Jacques? «Qui est sage et intelligent parmi vous? Qu'il montre par sa bonne conduite qu'il agit avec la vraie sagesse... Mais la sagesse qui vient d'en haut est premièrement pure, ensuite pacifique, condescendante, traitable, accessible aux bons conseils, pleine do miséricorde et de bons fruits, sans partialité, sans hypocrisie. »
Une telle fécondité d'enseignement émanant d'une personnalité serait déjà, à elle seule, une grâce insigne, mais nous n'avons pas encore dévoilé le vrai secret de cette vie. L'énumération complète de toutes les pièces d'un mécanisme délicat et complexe, ne suffit pas pour nous révéler sa fonction. La vie et l'œuvre de Thomas Bouquillon ont été un grand et solennel acte de consécration à l'Église du Christ comme institution historique. Si vous comprenez
cela, TOUS lo comprendrez lui; si cela vous échappe, la loi, la gloire, Pinspiration de sa vie et de son esprit vous resteront fermées. Je ne parle pas ici de sa foi personnelle comme prêtre catholique, ni do la tendre piété qui lui dicta le beau commentaire sur les mystères du rosaire, et qui, chaque jour l'amenait à visiter le Saint-Sacrement quand il se rendait à son cours. Il n'y a peut-être là rien qui lui soit tout-à-fait particulier. J'ai en vue son inébranlable et généreuse fidélité envers l'Église comme institution ; le degré remarquable auquel il s'était élevé dans la pénétration du génie de ses œuvres, la façon dont il avait absorbé son esprit, partagé son point de vue, pour le croire, l'approuver, le défendre et l'exposer avec sincérité, courage et talent.
Notre esprit se plaît parfois à se jouer de nous. Pendant que nous révérons l'autorité, la doctrine et les définitions de l'Église dans leurs réalités abstraites, nous n'agissons pas toujours de même en présence de leurs expressions concrètes ; alors que l'autorité de l'Église, comme thèse, reçoit notre complète soumission, l'autorité de l'Église, comme fait, nous trouve peut-être hésitants ; quand théoriquement nous sommes catholiques d'une manière générale, pratiquement, nous défendons parfois les intérêts d'un parti. J'en prends à témoin les désordres qui ont troublé l'Église, ou même l'histoire contemporaine de la France et de l'Allemagne. Rien de semblable ne se constate chez Thomas Bouquillon ; il a toujours vécu à l'abri d'erreurs de ce genre. Sa loyauté, son dévouement, son amour, sa pensée, son énergie furent consacrés à l'Église concrète — à celui que la Providence divine a constitué comme autoriié — à l'Église entière, jamais à un parti, à une opinion ou à une école autre que celle de l'Église même.
Pour lui le fait lumineux et central de l'histoire, c'est l'Incarnation; — le grand, permanent et principal fait de l'histoire depuis l'Incarnation, c'est l'Église ; — la grande et fondamentale science qui a organisé l'enseignement,
rectifié les f^-usses théories et systématisé la connaissance, c'est la Théologie. ^Domina et regina scientiarum. » Théologie dogmatique, théologie morale, droit canon, histoire ecclésiastique, dans un sens particulier, ne formaient pour son esprit qu'un tout. Ses vues objectives n'allaient pas au-delà d'une distinction entre l'abstrait et le concret. Il avait étudié les Pères avec une sympathie qui lui en facilitait la compréhension ; — il avait étudié les théologiens et les philosophes avec pénétration; — il connaissait la pensée moderne avec exactitude. Toujours objectif, cherchant la vérité, aimant la vérité, il ne tenait pas les choses anciennes pour vraies, parce que anciennes, ni les choses modernes pour fausses, parce que nouvelles. A travers toutes les variations de la pensée, de la vie et des institutions qui caractérisent les siècles, il voyait son Église — permanente, inébranlable, divine. Son esprit saisissait bien le surnaturel, l'Église étant son expression organisée. Tout ce que son être renfermait de respect, d'amour, de dévouement, de puissance, il le consacrait à Dieu pour le service de son Église: L'Église était sa pia Mater, Les restrictions de ses prérogatives il les constatait — à peu près comme un enfant aimant voit une injustice dont souffrent ses parents — à contre cœur, mais fidèlement. Son dévouement envers l'Université provenait de ce qu'il voyait en elle un organisme de l'Église ; en elle et par elle, il était possible de travailler sans trouble au développement de la pensée pour adapter peu à peu à la théologie et à la philosophie, avec sûreté et harmonie, ce qu'il y a de juste, de vrai et de sérieux dans la pensée et les institutions modernes. De là aussi lui venaient son amour pour l'étude, son ardeur au travail, ses dispositions d'esprit et de cœur. Prenez ces qualités toutes ensemble, — groupez-les autour de cette centrale et complète consécration à l'Église historique — et vous comprendrez la vie de Thomas Bouquillon. Tout pour cela — tout de cela -^tout vers cela. Et c'est pourquoi nous pouvons sans
crainte prononcer son nom du haut de cet autel, et célébrer aujourd'hui sa vie. et son savoir.
Ne cherchons pas à démêler les influences dont sa personnalité est issue. Gela n'est pas nécessaire. Il serait trop difficile de faire en lui la part de la nature et la part de la Grâce, de montrer l'influence des vigoureuses traditions catholiques de sa Belgique consolidées par sa vie à Rome, et l'influence de son culte profond pour S* Thomas. Il no faut point que nous en fassions l'essai. Son caractère, ses œuvres sont devant nous, notre devoir est de nous en souvenir avec respect et de marcher sur ses traces.
Reposez donc eu paix, âme noble et douce, reposez dans le sein de Dieu. Que la terre pèse légèrement sur vos restes mortels ; que votre tombe soit honorée, que votre souvenir reste en bénédiction à jamais !
Et vous surtout, ô Université, vous le centre de nos espérances, n'oubliez pas cebii qui était votre orgueil et votre gloire. Il vous a veillée, aimée et servie dès votre naissance — vous surtout, aimez-le et bénissez-le jusqu'à votre dernier jour I
Article nécrologique, par le d^ Shahan (').
La mort de notre professeur de sciences morales prive l'Université d'un savant qui a fait partie du corps enseignant dès le début, qui s'identifiait à tous les intérêts de l'Université, dont le nom a été intimement lié à l'histoire et au développement de celle-ci, dès le jour où elle ouvrit pour la première fois ses portes aux étudiants catholiques des États-Unis.
(*) Voir CathoUc Univenity Bulletin, n<> de Janvier 1903.
. Le D' Bouquilloa était le type accompli du Théologien catholique. Pour ceux qui en comprennent toute la portée, ces deux mots constituent à eux seuls le plus bel éloge que nous puissions lui décerner. A cette science minutieuse de la matière objective de la Philosophie et de la Théologie, que tout prêtre acquiert au cours de ses études, il ajoutait la connaissance bien rare de leur histoire littéraire. Nous n'hésitons pas à affirmer que l'Univers catholique perd en lui une intelligence vraiment encyclopédique. Il était de cette classe de savants ecclésiastiques qui appartiennent moins à notre époque d'incertitude et de trouble, qu'à ces temps où des études calmes et paisibles se faisaient à l'abri des monastères et des bibliothèques de l'ancien régime.
L'atmosphère des études était un élément indispensable à son existence ; il ne vivait que pour les livres, où il trouvait l'objet de ses préoccupations constantes, l'aliment de son esprit, la satisfaction de son idéal.
Doué de toutes les qualités qui caractérisent le Théologien éminent, il aimait sincèrement la vérité et il la traitait comme une chose sainte ; ses recherches étaient poussées à fond ; il procédait avec ordre et méthode ; sa dialectique était sûre et consciencieuse ; sa parole, quoique dépourvue parfois de couleur et de mouvement, était toujours claire, logique, sans rien de vague ni de confus. Sa mémoire, considérée à juste titre comme prodigieuse, emmagasinait d'avance jusqu'aux matériaux qui pouvaient devenir utiles un jour sur le vaste champ de ses études ; elle était prompte, tenace, évocatrice. Si l'on peut s'exprimer ainsi, il était comme un répertoire ambulant de toute la Théologie moderne, à partir de l'époque des scholastiques. Souvent ses collègues s'étonnèrent et c'était en même temps pour eux une vraie récréation quand ils l'entendirent, citant les chapitres et les paragraphes de ses auteurs, faire la critique des imperfections do grands ouvrages classiques qui semblaient avoir épuisé les sources du savoir.
Il s'était particulièrement familiarisé avec les écrits des grands Théologiens des XVP et XVIP siècles, et notamment avec ceux de l'Espagne et des Pays-Bas, qu'ail estimait entre tous. Sa bibliothèque contenait leurs meilleurs ouvrages ; et ses étudiants n'oublieront pas avec quels délices il se promenait dans cette bibliothèque au milieu de tous ses in-folios, pour en extraire, avec une lente persévérance, les solides matériaux dont il construirait l'édifice de sa doctrine. Il n'avait pas cependant l'habitude de jurer «in verba magistri». Son esprit était d'une indépendance remarquable ; chez lui le jugement était la faculté maîtresse ; parfois même, victime en quelque sorte de ses profondes connaissances et de sa propre acuité, il déconcertait par la froideur de sa logique.
C'est en réalité le D*^ Bouquillon qui a établi les bases
de l'Université et à ce titre elle lui doit une reconnaissance
éternelle. Au double point de vue de l'âge et des états
de services, il occupait le premier rang parmi ceux qui
acceptèrent le grand labeur de créer une Université
catholique, dans des circonstances que ni les organisateurs
de l'œuvre, ni d'autres d'une sagesse supérieure ne purent
comprendre à fond ni dominer complètement. Il apporta
à cette tâche non seulement son ardeur et sa conviction,
mais encore l'intelligence approfondie de la vie pédagogique
telle qu'elle était dans les vieilles Universités d'Europe,
et la connaissance de leurs droits, de leurs privilèges, de
leur esprit, de leurs devoirs, de leurs responsabilités.
Sa conscience était pénétrée de ce qu'il y avait d'élevé,
de noble, dans les fonctions académiques. S'il était
heureux d'apprendre tout ce qui augmentait le prestige
de l'Université, il ressentait personnellement tout ce qui
était une atteinte à son honneur. Il la considérait comme
une République, dont il estimait par-dessus tout le droit
de cité ; c'est dans son sein qu'il trouvait les amitiés les
plus douces ; il ne voulait de victoires et d'honneurs que
ceux dont elle pouvait être fière.
Quoiqu'il fût étranger h notre pays et à notre langue, ses
convictions et son caractère démocratique lui permirent de coopérer utilement à l'élaboration des programmes scientifiques de nos écoles, première préoccupation de l'Université à son origine ; il apporta à cette tâche le secours de ses conseils et de ses connaissances, se dévouant constamment de sa personne, suggérant des idées et en corrigeant d'autres : en un mot, pendant ces premières années, il se montra toujours à la hauteur du travail qu'il avait à accomplir.
On l'entendait avec profit lorsqu'il prenait la parole au conseil académique; et quoiqu'il parlât lentement et avec une certaine hésitation, il allait généralement d'emblée au cœur de la question, à la solution de la difiiculté ; toujours, en émettant son avis, il demeurait calme, digne, conservateur.
La Faculté de Théologie le considérait comme le plus savant de ses membres. Il était l'auteur de son programme d'études; jusqu'à son dernier jour, il suivit avec un intérêt sans cesse en éveil, tous les nouveaux problèmes qui y furent soulevés.
Aux réunions des Facultés, aux sessions des Comités, dans les conversations particulières, les progrès des études religieuses étaient son thème favori.
Les vastes connaissances qu'il avait de l'ensemble de la Théologie tant ancienne que Inoderne lui permettaient de s'exprimer avec autorité sur toutes les questions de science religieuse. Il n'en était pas moins modeste et sans prétentions; et tout en défendant ses vues avec vigueur et ténacité, il était plein de courtoisie et d'affabilité dans ses relations avec ses collègues.
Le don d'enseigner était inné chez le D*" Bouquillon ; sa véritable chaire était dans son « Seminar » ou son «Academy» plutôt que dans son cours. Pendant sa réunion bi-hebdomaire avec ses étudiants et dans celle du «Journal Club » oii l'on discutait les livres nouveaux, des articles de Retue — toutes deux facultatives et d'un caractère familier — se révélaient toutes les qualités de cette
intelligence particulièrement apte à former d'autres intelligences : le sérieux et l'application dans les recherches ; la patience et la persévérance dans l'emploi des bonnes méthodes ; un accueil facile à toute idée nouvelle qui lui était indiquée ou suggérée ; une vue large et sûre de toutes les phases, relations, rapprochements, nuances de la question en litige.
Beaucoup de jeunes prêtres disséminés sur tous les points des Etats-Unis lui doivent la connaissance spéciale de l'histoire de la Théologie. Sa première préoccupation était toujours de connaître l'historique de la question qu'il avait à traiter, sa genèse, la manière dont d'autres travailleurs l'avaient envisagée avant lui depuis son origine. Aussi dépassait-il facilement ses collègues par ses connaissances bibliographiques, non seulement en ce qui concernait la bibliographie spéciale de ses sciences de prédilection, — les sciences morales — mais encore dans celle de toutes les sciences ecclésiastiques, en tant qu'elles étaient en rapport avec ses propres études. On n'exagère pas en disant que fort peu de livres concernant les sciences théologiques lui étaient inconnus.
Le plan littéraire et l'organisation de la Bibliothèque de la Faculté de Théologie est son œuvre ; il l'a administrée jusqu'à sa mort avec un véritable amour et un jugement éclairé. Les 40,000 volumes qui la composent, sont un témoignage de son bon goût et de son discernement : car ils complètent admirablement les autres bibliothèques assez nombreuses mais de moindre importance, publiques et privées, qui existent à l'Université. Le D'^ Bouquillon était un bibliophile de premier ordre ; aussi son plus grand bonheur était de voir la bibliothèque s'enrichir au profit de la science.
Ses tables do travail, toujours couvertes des ouvrages les meilleurs et les plus récents traitant des sciences morales et sociales — et les adversaires y figuraient à côté des partisans do ses propres idées — formaient le foyer brillant où ses élèves et ses amis vouaient réchauffer
le zèle scientifique de leurs âmes. Non seulement ceux qui étaient de la maison, mais même des étrangers venaient l'y assiéger et lui demander aide et secours. Il avait de nombreux correspondants dans tous les rangs du clergé. Ses mémoires, consultations, décisions et autres travaux littéraires, sont dispersés dans toute l'étendue des Etats-Unis. Il serait impossible de les connaître et de les rassembler.
Les progrès du mal qui avait ébranlé sa santé l'avaient rendu moins communicatif à la fin de sa vie ; mais il avait coaservé ce désir de partager sa science qui faisait partie intégrante de sa nature.
Les Editeurs du ^ CathoUc UniversUy Bulletin n n'oublieront pas le savant sage et aimable dont la plume a collaboré à tant de ses volumes, cet homme toujours prêt à faire profiter ses collègues de ses conseils, et dont l'esprit scientifique, nous l'espérons, imprégnera toujours toutes les publications de l'Université.
Le D' Bouquillon était un théologien de tout premier ordre, et l'Université doit s'estimer heureuse de voir son nom inscrit en tête de la liste de ses professeurs. En même temps, par sa science il nous apportait une largo part du caractère, de la sagesse, de l'expérience de la vie des grandes écoles de Théologie catholique de l'Europe. Grâce a lui, nous sentons qu'il n'y a pas de solution de continuité entre les anciennes Universités et la nôtre.
C'était un homme sincère, un prêtre pieux, un ami fidèle, un homme d'Eglise droit et loyal ; il se montrait patient et indulgent, alors même qu'il était attaqué ou mal compris. Il portait infiniment d'intérêt à l'humanité de son temps, et il était le médecin des plaies sociales et des souffrances morales. Aimant la solitude par tempérament, naturellement réservé, concentré et absorbé en lui-même, il ne lui manquait qu'une imagination plus vive et certaines qualités de publiciste pour
— laque son nom et sa science devinssent célèbres dans tout rUnivers catholique.
En revanche, il était un Maître formant des maîtres, et son influence se perpétuera dans l'Église des États-Unis. Ses nombreux élèves ne Toublieront certainement pas à l'autel. Nous espérons que l'avenir verra s'élever de leurs rangs plus d'un professeur rappellant cet initiateur distingué et digne de lui.
Exoriare aliquis nostris ex ossïbus ultor
Le D' Bouquillon était l'apôtre de la haute formation intellectuelle du sacerdoce catholique; cette formation était le but de sa vie et de tous ses travaux. Et maintenant qu'il n'est plus, puisse son exemple briller longtemps aux yeux de ceux qui étaient réunis autrefois autour de sa chaire et produire des fruits de vertu et de science 1