Dans la Toison d'Or
pour Silla. Si elle se faisait aimer, à son tour, de Glaucus, les quatre amants seraient contents et la pièce serait finie. Mais Glaucus est dieu et les enchantements n'ont pas prise sur lui : il dédaigne la tendresse de la magicienne et continue à soupirer pour Silla. Circé, comme on pense, s'irrite de ce mépris; elle menace, mais en vain, et frémit de se sentir impuissante. Une vengeance pourtant s'offre à elle : Glaucus aime Silla; en frappant Silla, elle l'atteindra. D'abord, par un raffinement de cruauté qui est bien féminin, elle la rend amoureuse de Glaucus, pour que le jeune dieu trouve la perte plus sensible; puis quand il croit toucher au bonheur, Silla, sous ses yeux, est changée en un monstre horrible que poursuivent des chiens dévorants. Circé disparaît aussitôt, son palais s'écroule, et Glaucus se trouve seul sur le rivage. Tandis qu'il gémit et se désespère, Neptune se montre sur la surface des flots, Jupiter dans le ciel : ils rendent à Silla sa forme première et, pour la consoler de son injuste malheur, la mettent au rang des Néréides.
En tout cela, naturellement, pas l'ombre d'une étude de caractère : Glaucus est l'amoureux fidèle des contes bleus, Circé est la méchante fée qu'on a dédaignée et qui se venge, Mélicertc et Silla ne sont que des jouets entre les mains de la magicienne. Silla aime Mélicerte, puis Glaucus. Mélicertc, amant peu chanceux, aime Circé qui le repousse, puis tout d'un coup Silla qu'il n'avait jamais regardée et, quand il veut bien d'elle, elle ne veut plus de lui. La psychologie n'a rien à voir en de pareils revirements : un mot magique, un anneau font l'affaire. Cet art-là, si c'est un art, est juste le contre-pied de celui de Racine : la nature est bien oubliée, nous sommes transportés dans un monde imaginaire où la convention seule domine.
LES PIKCES A MACHINES. 277
Mais si la raison a le droit de se plaindre, quel ravissement pour les yeux!
Tout l'Olympe descend sur la terre. C'est d'abord Vénus qui se montre assise sur un globe, environnée d'amours qui portent des guirlandes de feuillage et de jasmin ; elle glisse dans les airs tandis qu'un chœur invisible chante :
Viens, ô mère d'amour, viens recevoir nos vœux '.
Elle touche un instant la terre, promet à Glaucus son appui et remonte lentement dans les cieux. Puis c'est le Soleil qui paraît, à l'appel de sa fille, dans un palais tout entier construit de pierres précieuses et d'or fin. C'est Neptune sur son char, c'est Jupiter tout rayonnant dans sa demeure de lapis et de porphyre que décorent de grands aigles d'or et des festons de chêne d'or ciselé. — Joionons à cela dix changements de décors, des montagnes qui s'abîment, un jardin enchanté dont les plantes poussent sous nos yeux et fleurissent à la voix de Circé, d'immenses constructions, des colonnades qui s'étendent à perte de vue, des bois profonds où ne pénètre pas la lumière du jour, de lugubres allées de cyprès, des rochers désolés (pie vient battre la mer : et tout ce monde fantastique se peuple tour à tour de lions, de tigres, de serpents, de singes, qui sont des hommes enchaînés par des sortilèges, de monstres ailés, d'amours, de furies, d'esprits venus de l'enfer. Toutes ces magiques apparitions se mêlent, subitement évoquées, plus subitement évanouies : des nuaçj-cs se forment et aussitôt se dissipent, avec une effrayante rapidité ; la nuit et le jour se succèdent : toutes les lois de la nature sont