‹ Thomas Corneille, sa vie et sor théatreChapitre 11 sur 209 · UUre k l'abbé de Pure · texte numérisé non relu

UUre k l'abbé de Pure

3. Elles ont été découvertes dans le« papiers de Vabbé de Pure et elles sont conservées à la Bibliothèque Nationale (Hs., fds. franc., n» 12 763).

4. Nous avons trouvé dans les papiers de l'abbé de Pure une lettre d'une dame de la province qui porte cette seule inscription : A monêieur Vabb^ de la Précieutey Pari; Tant que dura la publication du roman, tout le monde le combla de politesses, les uns pour qu'il ne

La première lettre, qui est datée du 19 mai 1658, nous donne quelques détails sur le séjour de la troupe de Molière à Rouen. Molière et Madeleine Béjart étaient arrivés vers la fin d'avril : ils quittaient GrC"» noble où ils étaient restés pendant tout le carnaval. Les deux Corneille n'avaient pas tardé à lier connaissance avec les comédiens qui jouaient ou allaient jouer quelques-unes de leurs œuvres : ils assistaient aux répétitions, soucieux de voir leurs pièces bien rendues dans leur ville natale; ils s'entretenaient avec le chef de la troupe, déjà renommé dans la province, et aussi avec ses camarades;* ils les interrogeaient sur leurs projets : « J'ai remarque en mademoiselle Béjart, écrit Thomas, grande envie de jouer à Paris, et je ne doute point qu'au sortir d'ici cette troupe n'y aille passer le reste de l'année ».

L'arrivée de deux charmantes actrices, qui vinrent un peu en retard, rendit encore plus attrayant pour les deux frères le commerce des comédiens : l'une était Catherine Le Clerc du Rozet, femme de l'acteur de Brie; l'autre était Marquise-Thérèse de Gorla, femme de Du Parc (René Berthelot). On sait que Mlle du Parc eut la gloire d'inspirer de tendres sentiments aux plus grands poètes du siècle : Molière, Racine devaient l'aimer; La Fontaine devait un jour s'enflammer pour elle d'un beau feu, d'ailleurs vite éteint; les deux Corneille furent les premiers h se laisser prendre à ses charmes. Pierre, dont le cœur était resté très jeune, s'abandonna à la douceur d'une de ces passions tardives où l'imagination a plus de part que les sens, qui

parlAt pas d'eux dans son livre, les autres pour qu'il parlât d'eux en termes flatteurs. Le farouche abbé d'Aubignac lui-même lui écrivit une lettre tout à fait humble pour le supplier de faire disparaître son nom de la première partie. On trouvera c<^tte lettre, inédite, croyons-nous, dans les papiers de M de Pure (Bibliolh. Nat.).

tiennent à la fois de la galanterie et de la tendresse paternelle, et qai, sans espoir d*ètre jamais payées de retour, trouvent en elles-mêmes leur meilleure satisfaction. Il aima la séduisante Marquise, comme il devait plus tard aimer la femme de Molière ; sans doute aussi il chérissait en elle Emilie, Chimène et Pauline que la comédienne venait de faire revivre à ses yeux. On connaît les pièces de vers qu'il composa pour Mlle du Parc : le Sonnet perdu au jeu ^ les longs Adieux ^ qui commencent par ces mots : « Allez, belle Marquise, allez en d'autres lieux... », le Sonnet à Iris, le Madrigal fait pour une dame qui représentait la Nuit dans la comédie d'Endymion, et les admirables Stances , si pleines d'une mâle et juste fierté : (c Marquise, si mon visage..., etc — ». Thomas vint, lui aussi, apporter son tribut d'hommages à l'irrésistible Marquise, il lui fit une cour discrète, et c'est assurément à lui que Pierre faisait allusion, quand il disait dans ses Adieux :

a Renvoyez mes soupirs qui volent après vous; Faites-moi présumer qu'il en est quelques autres A qui, jusqu'en ces lieux, vous renvoyez les vôtres, Qu'en faveur d'un rival vous allez me trahir : J'en aif vous le savez^ que je ne puis haïr. »

Thomas adressa à la comédienne une longue pièce de vers, où il analysait sa passion avec une subtilité qui aurait fait se pâmer d'admiration toute une ruelle de précieuses ^ Dans ce lourd développement, à la fois banal et maniéré, la conclusion seule est curieuse. Thomas , homme rangé , attaché à ses devoirs et le

1. Cette pièce, on ne sait pourquoi, a été longtemps attribuée à Pierre (eUe se trouve encore dans l'édition des Œuvres complétée de P. Corneille, 7 yoI. in-12, publiée par la maison Hachette). Le manuscrit (Papiers de Conrart. Bibl. de l'Arsenal) la donne pourUnt comme de « Corneille le cadet ».

modèle des maris, semble avoir craint de s'être un peu trop avancé : il tâche de faire entendre à Mlle du Parc que son amour n'est qu'un amour de convention , un amour littéraire, et qu'il ne sollicite d'autre faveur que la liberté de soupirer. Pierre, lui, était déjà d'un âge a ne pouvoir plus guère être pris au sérieux * ; Thomas n'avait guère plus de trente ans, il était bien fait, il avait la figure agréable : la comédienne, qui ne passe pas pour avoir été très farouche, aurait pu se tromper sur ses sentiments et accorder aux vœux du platonique galant plus que ces vœux ne demandaient; il fallait, à tout prix, s'expliquer nettement :

ce Je ne demande point qu'à mes vœux favorable Vous vous montriez amante en vous montrant aimable. Et que, par un transport qui n'examine rien, Le don de votre cœur suive ToiTre du mien. t>

Et il ajoute, parlant de son amour :

a Que ce n'est point l'effet d'un aveugle appétit Que le désir fit naître et que l'espoir nourrit. »

Pouvait-il dire plus clairement qu'il ne ferait le siège de la place, que si la place s'engageait à ne pas capituler?

1. Lui aussi, d'aiUcurs, aTait explique d'une façon assez claire qu'il ne Youlait chercher dans son commerce avec la Du Parc qu'une émotion légère, un passe-temps, et surtout un tuj'ei de développement poétique. Les vers, quelque peu dédaigneux, qui terminent la pièce des Adieux^ montrent bien que tout cela n'était guère qu'un badinage :

« Ainsi parla Gléandre et ses maux se passèrent,

Son feu s'évanouît, ses déplaisirs cessèrent :

Il yécut sans la dame, et vécut sans ennui,

Comme la dame ailleurs se divertit sans lui.

Heureux en son amour, si l'ardeur qui l'anime

N'en conçoit les tourments que pour s'en plaindre en rime,

Et si d'un feu si beau la céleste vigueur

Peut enflammer seê ver» sans échauffer son cœur! »

La troupe de Molière quitta Rouen au mois d*octobre 1658 : elle se rendait a Paris, où elle allait jouer pour la première fois devant la Cour, le 24 octobre. Ce fut justement une pièce de Pierre Corneille, Nicomèdey que Molière choisit pour son début. On sait comme il réussit et comment sa petite compagnie devint bientôt la troupe de Monsieur et enfin la troupe des Comédiens du roi. On voit par le Registre àe Lagrange qu'il n'oublia pas ses amis de Rouen : pour ne parler que de Thomas, il représenta vingt-cinq fois en quatre ans. deux de ses comédies : le Geôlier de soi-même et Don Ber^4 trand.

Pourquoi, a partir de 1662, cessa-t-il brusquement de jouer les ouvrages des deux Corneille? C'est là une question qu'on s'est souvent posée et qu'il ne semble pas qu'on ait résolue. Molière, a-t-on dit, suflisait à lui seul à fournir des pièces h ses camarades; « son théâtre devenait inaccessible, parce qu'il le remplissait de lui-même.* ». Comment expliquer dans ce cas qu'il en ait été réduit plus d'une fois h accepter de lamentables tragédies, comme la Zénobie du sieur Magnon (1659) ou YArsace de M. de Prade (1666)? La vérité c'est qu'il eût été fort aise d'avoir les pièces des Corneille et surtout de les avoir le premier : mais on trouvait qu'il jouait mal la tragédie, parce qu'il la jouait d'une façon simple et naturelle, et les Corneille, en gens pratiques qu'ils étaient, n'avaient garde de quitter pour lui les comédiens qui avaient la faveur du public. D'ailleurs ces comédiens, fort jaloux de ses succès, avaient pris leurs mesures pour faire le vide autour de lui : les uns et les autres, ceux de THôtel de Bourgogne et ceux du Marais, avaient menacé leurs auteurs ordinaires

Page 1