‹ Thomas Corneille, sa vie et sor théatreChapitre 129 sur 209 · Mercure de juillet 1694, p · texte numérisé non relu

Mercure de juillet 1694, p

On sait que les comédiens français étaieat, depuis 1680, en lutte ouverte avec les Italiens et qu'ils leur prenaient volontiers leurs sujets; comme ceux-ci imi-' taient ou parodiaient leurs pièces. Ils ne demandaient ' qu'à contre-balancer le succès de la troupe rivale : ce furent eux sans doute qui demandèrent aux rédacteurs du Mercure de traiter à leur tour le sujet à la mode, et ceux-ci furent heureux de rencontrer ainsi l'occasion de faire pièce à Boileau et de mériter la faveur des dames, qui formaient leur meilleure clientèle.

Si, comme nous l'avons supposé, ce fut De Visé qui imagina le sujet des Dames çengées et rédigea le premier canevas, il n'eut pas à faire de grands efforts d'imagination : la donnée de cette comédie ressemble passablement à celle de VAhiour à la Mode. •

Comme dans V Amour à la Mode, le héros de la pièce est un jeune cavalier, infatué de sa personne, infidèle par principe. Lisandre se promène de liaison en liaison, courtise la brune et la blonde et réussit auprès de toutes, parce que les femmes ne saventjpas résister à un homme à bonnes fortunes *. Non content de faire toujours des victimes et de laisser partout des regrets, il semble qu'il en veuille aux dames des faiblesses qu'elles ont pour lui. Il ne manque jamais de médire d'elles, d'énumérer complaisamment leurs défauts, de rire de leurs petits stYatagèmes et de leur «ottise. On dirait qu'il les regarde con^me de naturelles ennemies et qu'il regrette de ne pouvoir pas leur faire plus de mal. Le beau mérite de troubler des cœurs qui sont du premier

1. • Les femmes, dit judicieusement le valet Pasquin, ressemblent aux moutons. Quand le premier d'un troupq^u franchit un fossé, le reste suit. Lorsqu'une belle se rend à Tamour d'un caralier, toutes les autres la courent et yculent juger par elles-mêmes du charme qui a fait aimer les premières. Ainsi il n'y a qu'à mettre les moutonsen voie, o (Les Dames vengées t I, vu.) ^

coup dc'cidés à se rendre! « J'en cherche un, dit-il, qui n'ait pas résolu d'aimer », et, avec une petite férocité qui sent un peu son Don Juan, il ajoute : « Je me fais par avance un plaisir de vaincre sa fierté * ».

Ce cœur, il le rencontre à la fin, et ici nous nous séparons de V Amour à la Mode, et le dénouement logique, que nous regrettions de ne pas trouver dans cette comédie, nous le trouvons ici : il le rencontre, ce cœur fier et rebelle qu'il aurait du plaisir à dompter. Mais ce cœur ne lui cède pas. Tous ses artifices de séducteur : œillades, soupirs, pressantes déclarations, tout cela n'a point de prise sur la jolie Hortisnse, qui n'est pourtant qu'une petite provinciale, peu instruite des ruses de la galanterie. Comme il arrive toujours, plus elle résiste, plus il se livre, et il se trouve qu'à cette poursuite, où il ne cherchait d'abord qu'une satisfaction d'amour-propre, il s'attache enfin de toute son âme : ses protestations ne sont alors plus feintes, ce sont de vraies larmes qu'il répand ; a son tour il connaît ce que c'est qu'aimer.

« Vous le voyez, lui dit la soubrette Marton, l'heure a sonné pour vous ; mais ce n'est pas l'heure du berger : c'est l'heure des soins et des soupirs. Il vous en coûtera, dont l'intérêt sera mal payé.

LISANDRE

Ah ! Marton !

MARTON

Ah! monsieur! Vous connaissiez mal le sexe quand vous avez cru que toutes les femmes étaient formées sur le modèle des coquettes.

LISANDRE

J'ai tort, je l'avoue.

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