II, XXI
Je VOUS en estimerai encore davantage. Je louerai votre esprit et, si vous me voulez apprendre vos tours d'adresse, je vous les paierai mieux que ne font les faibles à qui vous faites peur paria.
MADAME JODIN
C'est trop m'insulter, gardez de vous en trouver mal. Je n'ai aucun dessein de vous nuire; mais on pourrait prendre ici mon parti, et, quoique vous ne voyiez personne, on vous entend.
LE MARQUIS
Vous parlez à un homme assez intrépide. Je me moque de tous vos diables. Faites-les paraître, je les mettrai peut-être bien à la raison. [La denneresse paraît en furie ^ marche açec précipitation ^ regarde en haut et en baSy marmotte quelques paroles, après quoi on entend le tonnerre et on çoit de grands éclairs dans la cheminée.) Quelle bagatelle ! Je ferai tonner aussi. quand il me plaira. Mais il me semble que j'ai vu tomber quelque chose. Encore ? Un bras et une cuisse?
II faut voir le reste.
LE MARQUIS
Je le verrai sans trembler.
{Les autres parties du corps tombent par la cheminée.
MADAME JOBIN
Peut-être. De plus hardis que vous ont eu peur. D'où vient ce silence? Vous êtes tout interdit.
LE MARQUIS
Je ne m'étais pas attendu à cette horreur. Un corps par morceaux! Assassine-t-on ici les gens?
MADAME JOBIN
Si vous m'en croyez, monsieur, vous sortirez.
LE MARQUIS
Moi, sortir!
MADAME JOBIN
Ne le cachez point : vous voila ému.
LE MARQUIS
J^ai un peu d'émotion, je vous le confesse ; mais elle ne m'est causée que par le malheur de ce misérable.
Puisque son malheur vous touche tant, je veux lai rendre la vie. [Elle fait un signe de la main. Le tonnerre et les éclairs redoublent et, pendant ce temps, les parties du corps s'approchent^ se rejoignent; le corps se lè^e, marche et çient jusqu'au milieu du théâtre,) Vous reculez, vous baissez les yeux. Je veux oublier que vous m'avez insultée et faire finir la frayeur oii je vous vois. [Elle parle au corps dont les parties se sont jointes.) Retournez au lieu d'où vous venez..., [Le corps s'abîme dans le milieu du théâtre,)
LE MARQUIS
Où donc est tout ce que j'ai vu? Il me semble qu'un homme a fait quelques pas vers moi : je serais bien aise de lui parler. Qu'est-il devenu * ? »
Cela ne fait-il pas un tableau saisissant? Et, quant au truc lui-même, n'est-il pas merveilleux? En cegenre^ les modernes n'ont rien fait de plus fort : on n'a pu que le copier et, si je ne me trompe, cette invention de rhomme en morceaux qui se reconstitue a fait tout le succès des Pilules du Diable,
1. Tous ces différents trucs sont figurés et expliqués par les légendes de VAlmanach illustré de la Devineresse dont nous avona déjà parlé.
Le marquis n'est pas convaincu par cette manifestation des pouvoirs infernaux : il faut lui porter un dernier coup, et c^cst alors le diable en personne qui s'offre à ses regards. Ce diable est le propre frère de Mme Jobin , un procureur fiscal , qui consent à lui prêter son concours dans cette décisive partie qu'elle joue. Le corps noir et feu, les jambes et les bras couverts d'écaillés , des cornes sur la tête , de terribles griffes aux pieds et aux mains, il sort tout d'un coup d'une muraille tout unie, il bondit, rugit, lance mille éclairs : voilà de quoi faire pousser de beaux cris aux femmes sensibles. — Mais le marquis poussé a bout veut, au risque de la vie, éclaircir ce mystère : il saute sur le démon, lui met un pistolet entre les deux yeux et le somme de dire qui il est : « Si tu ne parles, c'est fait de toi ». — « Quartier! monsieur, je suis un bon diable! » s'écrie le pauvre procureur. — C'est la fin de la comédie. Mme Jobin est démasquée et ses victimes viennent tour à tour lui jeter quelque injure. Il faudra qu'elle leur rende leur argent : ce sera là toute sa punition ; et, à dire vrai, ses inoffensives tromperies n'en méritent pas une plus sévère. Elle en sera quitte pour changer de quartier, ou pour aller dans quelque province chercher d'autres naïfs, qui ne liii manqueront pas.
Il était impossible qu'une pareille pièce fût bien fortement intriguée. Parmi les personnages qui passent chez la devineresse , quelques-uns se connaissent , et c'est déjà quelque chose ; quelques-uns même ont des intérêts opposés. Il y a une histoire de mariage qu'une dame jalouse veut empêcher et que la devineresse retarde par de sinistres prédictions : ce mariage se fera quand Mme Jobin aura été convaincue d'imposture. Mais c'est là un lien bien frêle, et si les contemporains trouvèrent, comme le dit De Visé, que « le nœud de l'action était
Vn chef-d'œuvre * », il faut reconnaître qu'ils n'étaient pas difficiles. La Z)m/zere^5e pouvait d'ailleurs se passer de cet éloge : il peut y avoir de bonnes comédies à^alerie, comme par exemple le Mercure galant de Boursault, et j'avoue que, pour mon compte, en sortant de toutes ces comédies espagnoles de Thomas Corneille, où il n'y a guère que de l'intrigue, j'éprouve quelque soulagement à n'en point trouver dans celle-ci. Je sais gré a l'auteur de ne m'avoir pas jeté dans quelqu'une de ces aventures compliquées oii, si j'ai passé quelque chose, ja suis perdu. Il me plaît pour une fois de pouvoir oublier le personnage qui sort : j'en ris plus librement de celui qui lui succède et, sans arrière-pensée, je vois défiler devant moi les vanités et les sottises.
Car il y a dans cette pièce à tiroirs, non sans doute de fortes peintures, mais quelques heureuses esquisses. N'est-ce point un bon type de comédie, par exemple, que ce M. Gilet, fils de bourgeois enrichis, grillant de faire figure dans le monde et à qui il ne manque pour réussir auprès des femmes que d'avoir un peu plus de cœur ?
GILET
« Bonjour, madame. On dit que vous savez tout. Si cela est, vous connaissez ma maîtresse.
MADAME JOBIN
De quoi s'agit-il?
GILET
Il s'agit qu'elle m'aimait autrefois un peu. Je ne suis pas mal fait, non, et je lui disais de petites choses qui avaient bien de l'esprit.
MADAME JOBIN
Je n'en doute point.