CHAPITRE II
Prodigieux succès de Timocrate, — Les lettres ù l'abbé de Pure. — La troupe de Molière À Rouen. — Mlle du Parc et les deux Corneille. — Rapports des Corneille avec Molière avant et oprcs 1662. — Libéralités de Fouquet. — Camma et Stilicon, — Maximian,
Après le Geôlier, nous voyons Thomas Corneille se détourner de la comédie, qui cependant ne lui a point mal réussi; il n'y reviendra plus qu'à d'assez rares intervalles : c'est dans la tragédie qu'il va maintenant s'exercer. La raison de ce changement n'est point difficile à trouver.
Depuis 1653, Pierre Corneille ne travaillait plus pour le théâtre. La chute de Pertharitey qui l'avait douloureusement affecté, l'avait déterminé « à prendre congé de lui-même ». « Je commence, écrivait-il *, à m'apercevoir que je suis trop vieux pour être encore à la mode », et il donnait tout son temps à cette belle traduction de V Imitation , dont les premiers chapitres avaient paru en 1651. Sa santé était devenue très mauvaise : en 1654, il avait été obligé d'aller prendre les eaux de Bourbon ; au commencement de 1655, il avait
1. Dans un Aviê au lecteur qui précède les premières éditions do Pertharite»
été si malade que le bruit de sa mort s'était répandu dans Paris ' ; il mit très longtemps à se rétablir et tout le monde put croire alors que sa retraite était bien définitive \ Thomas fi^ très péniblement affecté , il n'en faut pas douter un instant, par ces épreuves qui frappaient un frère tendrement aimé : sa douleur ne l'empêcha pourtant pas de remarquer qu*il y avait une place à prendre. Il avait fait jusque-là des comédies, non par goût particulier, mais parce qu'il n'avait pas osé s'engager sur un terrain qu'il considérait comme le domaine de son illustre aîné. Le grand Corneille n'écrivant plus rien pour^la scène, tout devait engager le jeune poète a s'essayer dans le genre tragique que l'on jugeait alors bien supérieur au genre comique et où il ne devait plus avoir d'autres rivaux qu'un Boisrobertou un'Magnon. • *
Je croirais volontiers que le sujet de sa première tragédie lui fut proposé dans quelqu'un de ces cercles précieux, où nous avojis vu qu'il fréquentait. Timocraie est bien le type de la tragédie précieuse : sujet extraordinaire, intrigue compliquée jusqu'à l'extrême obscurité, sentiments raffinés jusqu'à l'invraisemblance, rien n'y manquait de ce qui pouvait ravir les beaux esprits et les « renchéries ». Le succès fut immense, ce qui montre combien le romanesque et le précieux avaient déjà infecté tout Paris, pour employer l'expression de Molière.