‹ Thomas HodgskinChapitre 87 sur 87 · THOMAS H0D08K1N · texte numérisé non relu

THOMAS H0D08K1N

qu elles vont se perdre ; et c'est sous leur forme marxiste qu'elles acquerront une universelle popularité. Karl Marx n'avait peut-être pas encore lu Hodgskin lorsqu'il publia la « Misère de la Philosophie »; cependant, sans compter que, dans cet ouvrage, il mentionne Thompson, disciple de Hodgskin, il nous avertit qu'il pourrait nommer bien d'autres économistes anglais à l'appui de sa thèse. Dans le « Capital », il cite à plusieurs reprises les trois ouvrages de Hodgskin, aux passages les plus importants de sa théorie de la valeur. Qui sait même si, de i85o à 1860, tous deux étant journalistes, tous deux habitant Londres, Hodgskin se trouvant, vn outre, par sa femme, en relation avec la colonie allemande, ils ne se connurent pas persoimellement ? — On ne saurait, dit Marx, admettre que le travail est cause et mesure de la valeur, et en même temps admettre avec Ricardo que le salaire est le prix du travail, ou en mesure la valeur ; car, si le travail mesure la valeur de toutes les marchandises, il n'est plus une marchandise; le salaire représente la valeur non du travail, mais de l'ouvrier, source de travail, de la force de travail qui, pourvu que l'on prenne garde à en réparer la fatigue et l'usure, fournit toujours plus de valeur (|u'elle n'en crée. — Que d'analogies avec la théorie de Hodgskin ! Ricardo, nous dit Hodg-

skin, reproche à Adam Smith d'avoir tour à tour défini la valeur par la quantité de travail nécessaire à produire la marchandise, et par la quantité de travail que la marchandise, une fois produite, est capable de commander sur le marché ; or, il est évident que Ton ne saurait, sans contradiction logique, considérer la quantité de travail comme mesurant la valeur des marchandises lorsqu'elles s'échangent les unes contre les autres, et le travail comme s' échangeant lui-même contre une marchandise ; car « le travail n'est pas une marchandise )) ; mais, dans la seconde définition d'Adam Smith, » substituez le mot travailleur au mot travail », et alors peut-être exprime-t-elle mieux que la première définition, reprise par Ricardo, la réalité des phénomènes de l'échange, dans une société où plusieurs classes économiques existent et où le capitaliste est une personne distincte du travailleur, auquel il commande. — Mais, d'autre part, il y a des analogies, également frappantes, entre la philosophie sociale de Hodgskin et celle de Herbert Spencer, qui a été son ami et, peut-être, à certains égards, a subi l'influence de ses livres et de ses entretiens. Deux idées fondamentales, deux postulats, disons si l'on veut, pour employer une expression de Hods^skin, deux « préjugés », leur sont communs. Ces deux préjugés, que nous proposons d'appe-

196 THOMAS HODOSKIN

1er le préjugé anarchiste et le préjugé juridique, essayons de voir dans quelle mesure Karl Marx les désavoue, dans quelle mesure, cependant, il en subit Finfluence. Ce sera peut-être le meilleur moyen de déterminer par quels liens, psychologiques et logiques, Karl Marx se rattache à la tradition anglaise, excellemment représentée, avant Spencer, par Thomas Hodgskin.

Le premier « préjugé » de Hodgskin, c'est, disons-nous, le préjugé anarchiste. Qu'il existe un droit naturel et que, s'il existe un droit naturel, la notion de droit positif est absurde ; voilà, sa vie durant, le thème fondamental, on serait tenté de dire le thème unique de toutes ses spéculations. Nous nous sommes attachés à conserver à l'anticapitalisme de Hodgskin la place subordonnée qu'il a toujours occupée, dans son système, par rapport à son anarchisme ; sa critique du capitalisme n'a été qu'un incident, un « épisode », dans la campagne incessante qu'il mène contre tous les privilèges gouvernementaux, contre toutes les oppressions légales. C'est dans la mesure où il croit qu'il existe des lois naturelles et justes de la distribution qu'il conteste les fausses lois naturelles, admises par l'école de Ricardo, causes d'injustice et de misère. Qu'est-ce donc que le capitalisme, véritable cause de l'injustice et de la misère ? Un accident historique, le résultat d'une

conquête, qui ne peut déranger ni d'une manière très profonde ni d'une manière très durable l'équilibre naturel des phénomènes économiques. Les lois positives ne peuvent avoir qu'une action mauvaise, elles ne peuvent avoir qu'une action insignifiante sur les lois permanentes de la nature : voilà les deux thèses de Tanarchisme de Hodgskin.

Assurément Karl Marx n'accepte pas, pour sa part, la distinction, familière à l'école anglaise et fondamentale chez Hodgskin, de lartificiel et du naturel. Il est d'accord avec Hodgskin pour critiquer les prétendues lois naturelles suivant lesquelles s'opérerait la distribution des richesses entre le propriétaire, le capitaliste et le salarié ; mais sa critique ne s'arrête pas devant la loi naturelle de rechange, respectée par Hodgskin et sur laquelle il se fondait pour critiquer les lois de la distribution artificielle des richesses. Pour Karl Marx, la nature n*a pas créé de jtoute éternité des individus autonomes, et ne leur a pas enseigné comment ils devaient échanger les produits de leur travail respectif, prolongements de leur personnalité, de telle sorte que chacun reçût l'équivalent du produit intégral de son travail. Il n'y a rien de permanent dans la nature, et la seule loi à laquelle elle obéisse est une loi de changement. La société humaine a préexisté à

198 THOMAS HODOSKIN

réchange ; c'est seulement à une époque définie, dans et par l'échange, que les individus sont devenus des êtres séparés, indépendants les uns des autres. Si plus tard le jeu primitif de l'échange a été progressivement altéré par l'appropriation du sol et Taccumulation capitaliste, c'est là un phénomène historique, naturel et nécessaire comme tout autre. Le régime capitaliste est condamné lui-même à périr : mais ce ne sera pas pour laisser reparaître de prétendues lois naturelles, dont les incohérences du régime actuel auraient un instant masqué l'opération. Lorsqu'il aura disparu, la distribution des richesses s'opérera suivant des règles imprévisibles aujourd'hui, mais qui différeront certainement autant de la distribution entre producteurs autonomes qu'elles pourront différer, par ailleurs, de la distribution actuelle.

Quelle que soit cependant la différence entre la philosophie marxiste de l'histoire et l'optimisme naturaliste de Hodgskin, des analogies profondes se laissent découvrir, soit que l'on considère la théorie marxiste de la valeur, soit que l'on considère la théorie marxiste du progrès, soit que l'on considère la manière dont Karl Marx se représente le but final vers lequel ce progrès nous achemine.

Karl Marx, dans sa théorie de la valeur, tient l'élément différentiel pour négligeable ; il consi -

dère la rente différentielle comme un simple prélèvement du propriétaire foncier sur le profit du capitaliste; de même pour le profit commercial ; lui enfin, qui attache aux crises commerciales une telle importance dans sa philosophie de l'histoire, commence cependant par en démontrer Timpossibilité théorique, pour réintroduire plus tard seulement, et par un détour, les théories d'Owen et de Sismondi sur la surproduction et l'engorgement du marché. Pourquoi, sur tant de points, cette tendance à atténuer les imperfections de la distribution actuelle des richesses ? Pour le comprendre, il faut se reporter à Hodgskin ou, d'une façon plus générale, aux économistes égalitaires anglais. Hodgskin s'attache à diminuer l'importance de la rente différentielle, justifie expressément le profit commercial et nie le caractère normal des crises commerciales, parce que procéder autrement ce serait blasphémer contre la nature. Qui, demande Hodgskin en i854, se préoccupe aujourd'hui de ce que Ricardo écrivit sur la rente ? C'est, pourtant, en se fondant sur la théorie de la rente différentielle, approfondie et universalisée,qu'un nouveau socialisme va surgir, quelques années plus tard, difi'érent de la doctrine de Hodgskin, différent aussi, et pour les mêmes raisons, du collectivisme marxiste, — un

aOO THOMiLS HODOSKIN

socialisme fiscal et interventionniste. Le préjugé anarchiste interdisait à Hodgskin, avant tout examen, de le tenir pour légitime; et, si l'on songe aux ressemblances qui existent entre la théorie de la valeur chez Hodgskin et la même théorie chez Karl Marx, on voit comment, par contre-coup, la pensée de Karl Marx a subi rinfluence du préjugé anarchiste.

Cette loi de l'échange, que Karl Marx emprunte à Ricardo et à ses disciples, hétérodoxes ou orthodoxes, a d'ailleurs cessé pour lui d'être une loi éternelle ; la philosophie sociale de Marx est une philosophie de l'histoire ; mais, si nous cherchons quel est, dans son hypothèse, le facteur explicatif de l'histoire, il semble que nous voyions reparaître, chez Karl Marx, l'opposition, anglaise par son origine, entre la réalité naturelle et les artifices de l'esprit. Seule, nous dit Karl Marx, l'évolution économique est autonome; elle commande l'évolution morale, l'évolution juridique, que les philosophies idéalistes avaient considérées comme indépendantes, comme suffisant à leur propre explication, et qui ne sont, en réalité, que le reflet de l'évolution économique. Or, l'école anglaise avait appris à Karl Marx à isoler ainsi l'évolution économique d'avec toutes les autres ; à définir un monde de la richesse, où des mobiles simples souffrent une évaluation

quantitative, se matérialisent en quelque sorte sous forme de numéraire et de marchandises, monde à demi -physique et qui obéit à des sortes de (( lois de la nature » ; et Hodgskin, sur cette conception du monde économique, avait fondé, avant Karl Marx, une interprétation économique ou matérialiste de l'histoire . Marx a beau exprimer en termes hégéliens son matérialisme historique; c'est Hume, maître de tous les économistes anglais et en particulier de Hodgskin, qui avait défini l'idée comme «la copie d'une impression )). L'origine de la philosophie marxiste de l'histoire est dans cet anarchisme économique, qui est un des préjugés fondamentaux de Hodgskin.

L'évolution économique aura un terme ; et ce terme, Karl Marx, dans le même langage et pour les mêmes raisons que Hodgskin, refuse de le définir : car l'esprit ne peut pas devancer la marche des choses, dont il est le reflet et la copie. Il est donc diflicile de conjecturer même si, dans le régime collectiviste, l'Etat aura fini par absorber toutes les fonctions sociales, ou bien si nous assisterons à l'annihilation complète de l'État ; le plus exact serait peut-être de dire, en termes hégéliens, que nous assisterons à l'identification absolue de ces deux termes et, par suite, à la suppression simultanée

aoa THOMAS HODGSKIN

de Tun et de T autre. Cependant Marx, lorsqu'il parle de la chute, prochaine ou éloignée, du capitalisme, préfère indéniablement parler un langage anarchiste. Alors on ne demandera plus à l'individu, comme faisait Hegel, de se sacrifier ou de se subordonner à Tentité de TÉtat ; alors l'individu cessera d'être mystifié par les formes substantielles de l'économie politique bourgeoise, et de croire que la terre ou le capital reçoivent une part du produit de son travail par l'opération fatale des lois de la nature. Or, tout cela, c'est du Hodgskin. Quelque influence qu'ait pu exercer sur l'esprit de Karl Marx l'anarchisme néo-hégélien de Bruno Bauer et, sur l'esprit d'Engels, le radicalisme de Feuerbach, comment nier que cette influence ait été confirmée et fortifiée par l'influence des économistes anarchistes de Londres, de Hodg'skin et de son disciple Thompson ? Le second des « préjugés » inspirateurs de la philosophie sociale de Hodgskin, c'est ce que nous avons appelé le préjugé juridique. Les lois de la nature, nous dit Hodgskin, sont bienfaisantes et justes, parce qu'elles accordent à chacun le produit intégral de son travail. Ne voit-on pas, dès lors, quelle philosophie dure et triste se dissimule sous son optimisme apparent ? 11 faut admettre que la justice condamne à mort le malade, l'infirme, le vieillard, du moment où

CONCLUSION ao3

leur vigueur naturelle leur fait défaut, et la philosophie de Hodgskin se rapproche, dès lors, étrangement de celle de Malthus. « La nécessité, nous dit-il, est la mère de l'invention ; et Texistence continuelle de la nécessité ne peut s'expliquer que par Taccroissement continuel dn peuple ». Malthus se serait-il exprimé autrement? — Mais Hodgskin insiste sur ce point que le résultat de la « nécessité », c'est l'invention et le progrès. — Mais, demanderons-nous à notre tour, n'est-ce pas une manière détournée de dire, avec Malthus,' que l'invention et le progrès ont pour condition la «nécessité», la misère, et la misère « continuelle » ? — D'ailleurs, le droit de chacun au produit de son travail, est-ce auti^e chose que le droit de la force? Et cela n'est-il pas implicitement avoué par Hodgskin ? Voulant démontrer que la nature elle-même nous enseigne le respect du travail d' autrui dans ses produits, il se fonde sur ce que la nature donne, à celui qui eut la force de produire, assez de force aussi pour défendre le produit de son travail. Le droit au produit intégral du travail, c'est le droit de la force pacifié et réglé. Le juriste admet que la lutte des égoïsmes deviendra légitime, à condition que les individus observent cette règle de ne pas dépenser directement leur force les uns contre les autres, mais de la dépenser directement contre la nature, et

ao4 THOMAS HODGSKIN

seulement d'une manière indirecte les uns contre les autres, dans la mesure où les uns se trouveront prendre Tavantage sur les autres. Après quoi, pour conclure que la nature est juste, il suffit de faire abstraction de tous les monopoles naturels, et de supposer que la nature confère le succès à quiconque, par un travail plus intense ou une ingéniosité plus grande, a le plus abaissé le coût de production. Ainsi se trouve substituée à la guerre ouverte et sans lois une lutte bien réglée, une concurrence ou, mieux encore, un concours ; mais, en dernière analyse, la guerre reste toujours la loi de la vie. Ou bien Hodgskin réintégrera dans sa psychologie les sentiments de famille, à titre de sentiments naturels : et c'est ce qu'il fait, se rapprochant ainsi davantage des économistes orthodoxes, mais il ne peut le faire sans violer le principe de sa philosophie du droit. Ou bien son système, qui consiste dans l'élimination de tout ce que la société actuelle contient d'éléments communistes, aboutit non pas au socialisme, mais au plus extrême individualisme.

Or, le principe suivant lequel chacun aurait droit à t(mt le produit de son travail n'est certainement pas le principe de la philosophie marxiste. Ou bien, nous dit Karl Marx, on peut réaliser cet idéal juridique par quelque institution

CONCLUSION ao5

gouvernementale, où chaque individu recevra, contre telle durée de travail fournie, telle quantité du produit du travail national. Mais c'est oublier que la théorie ricardienne de la valeurtravail se réalise seulement dans et par l'échange libre, c'est favoriser le paresseux aux dépens de l'ouvrier industrieux, c'est aboutir à la diminution de la production et à l'appauvrissement du genre humain. Et jusqu'ici Karl Marx se trouve d'accord avec Hodgskin. Ou bien on compte que l'anomalie capitaliste s'éliminera d'elle-même, pour laisser enfin le jeu naturel de l'échange restituer à chacun toute la valeur produite par son travail. Mais c'est manquer de sens historique, oublier que le mécanisme de l'échange a naturellement produit l'accumulation capitaliste, et que, si le capitalisme disparaît à son tour, ce sera pour faire place â un nouveau régime, aussi différent de l'échangisme que du capitalisme lui-même. Et c'est ici que Marx se sépare de Hodgskin. — L'interprétation économique de l'histoire permet, d'ailleurs, d'expliquer la genèse de ce prétendu idéal juridique. 11 est, comme tout idéal humain, le reflet d'une réalité économique. Les hommes, échangeant les marchandises proportionnellement aux quantités de travail qu'elles contiennent, ont traduit ce fait de la vie matérielle en théorie juridique. Que

le régplnie de rechange vienne à disparaître, et ridéal juridique en question deviendra vide de sens, comme il deviendra vide d'objet. — Enfin, c'est seulement dans des limites restreintes, selon Marx, que les objets s'échangent les uns contre les autres, proportionnellement aux quantités de travail producteur. D'abord, il faut que l'homme fasse en quelque sorte violence à la nature pour réduire conventionnellement à un même dénominateur des qualités de travail diverses. C'est seulement avec le temps, avec le progrès des machines, que le travail tend à devenir une quantité naturellement homogène. Mais alors le régime capitaliste s'est développé, et, lorsque les capitalistes exigent des profits égaux pour des quantités égales de capital engagées dans des entreprises diverses, de nouveau la théorie de la valeur-travail se trouve inapplicable à la rigueur.

Cependant, en dépit de cette dernière restriction, la théorie de la valeur-travail est bien la théorie marxiste de la valeur. Cette théorie, Karl Marx l'a empruntée telle quelle à Ricardo ; et, sans doute, il se propose de réfuter Ricardo ; mais on sait quelle méthode essentiellement dialectique ou historique il applique à la réfutation des systèmes économiques. Il n'y a pas de théorie éternellement vraie, mais il n'y a pas non plus

CONCLUSION ao7

de théorie éternellement fausse. Le temps, successivement, consacre et condamne les systèmes : une théorie fausse, c'est une théorie qui a cessé d'être vraie, qui, reflet d'un certain ensemble de phénomènes économiques, est devenue vide de sens à dater du jour où la réalité sociale à laquelle elle correspondait, ruinée par des contradictions internes, a cessé d'exister. De sorte que, pour réfuter l'économie politique de Ricardo, Marx se croit tenu, d'abord, d'établir qu'elle est vraie du monde de l'échange, qu'elle est « l'expression scientifique des rapports économiques de la société actuelle». Si, d'ailleurs, elle n'est jamais vraie que d'une manière approximative et imparfaite c'est que le mécanisme de l'échange, constamment altéré par l'intervention d'éléments perturbateurs, ne tend à sa réalisation que pour retourner aussitôt au néant. Mais la question se pose, de savoir si nous sommes en droit d'attribuer à la théorie ricardienne même cette justification partielle. Elle est vraie, mais elle cessera d'être vraie : voilà ce que nous dit Karl Marx. Mais, si, par hasard, elle était fausse ? Déjà Ricardo doutait qu'elle fût l'expression exacte des phénomènes de l'échange. Vers i8q5, elle aurait peut-être été réformée, en Angleterre, par Malthus, par Samuel Bailey, par d'autres encore, si un groupe organisé de disciples intransigeants, par l'activité de leur

ao8 THOMAS HODGSKIN

progagande, par le simplisme même de leur enseignement, n avaient réussi à étouffer, autour de Ricardo, toutes les dissidences. Une autre cause contribuait à déterminer, cependant, le triomphe de la théorie : les adversaires démocrates de James Mill et de MacGulloch, les premiers doctrinaires du prolétariat, au lieu de s'attaquer à la théorie ricardienne de la valeur, s'emparèrent du principe pour en tirer des conséquences nouvelles, et réfuter, en quelque sorte par Fabsurde, l'économie politique de Ricardo. De là une sorte d'obsession universelle, dont Karl Marx, une vingtaine d'années plus tard, ne pouvait pas ne pas être la victime.

Mais, sur un point, l'enseignement des Ricardiens égalitaires est précieux pour l'historien des doctrines ; car il nous renseigne, et lui seul nous renseigne, sur la véritable origine psychologique de la théorie en question. Que les marchandises s'échangent proportionnellement aux quantités de travail qu'elles ont coûtées, cela nous est donné par Adam Smith et par Ricardo pour im fait évident, sorte d'axiome ou de postulat d'une nouvelle géométrie ; et l'on ne saurait tenir pour une démonstration l'argumentation dialectique sur laquelle Marx semble vouloir fonder cette proposition. Mais Hodgskin, philosophe en même temps qu'économiste, en découvre chez

Locke la source véritable ; si les hommes échangent leurs produits proportionnellement aux quantités de travail qu'elles leur ont coûtées, c'est dans la mesure où ils sentent indistinctement que chacun a naturellement droit au produit total de son travail. En d'autres termes, de la doctrine de Hodgskin, il ressort que la théorie classique de la valeur en échange est le reflet, non pas de la réalité économique actuelle, mais d'un idéal juridique préconçu. Si Karl Marx, dans ime certaine mesure au moins, l'a faite sienne, n'a-t-il pas été la victime, à son insu, indirectement, et en dépit de ses efforts pour dissiper le préjugé juridique, de ce même préjugé juridique ? La théorie de Hodgskin^ ainsi considérée, ne suffit pas à réfuter la philosophie économique de Karl Marx ; mais elle suffit, certainement, pour frapper de suspicion légitime l'appareil dialectique dont, chez Karl Marx, cette philosophie s'enveloppe.

Page 1