Thomas Sydenham (1624-1689)
Il y ^ trois siècles, le 10 §eptemb|'e 1624, paissait eii Angleterre pn enfapt qui devait deyenir upe glpire éminente de spp pays, pu des plus illustres médecins de son époque. L’Académie de IVIédepine, ddele à ses traditipns, n’a pas voulu laisser passer cet anpiyersaire sans le commétRO" rer, et elle tient à apporter son juste liQil|m^ê^P souyenir et d’admiration à Thomas Sydenhaip> à celpi qui mérite d’étre appelé le fondateur de la cliqique ipPderne.
Je yopdrms rappeler d’abord pe qu’a été la vie de Tbpmas Sydenham, pour é^dier en^pite le yaste ensemble de son peuvpe médicale.
Thorpas Sydepbam paquit à Wypford Eag|e *, dans une vieille demeure où depnis }png|emps y|vait sa famille, petite ma|spn grise, pittoresqiie? toute vêtue dp lierre, et dont le pignpn central *
1. Di scours prononcé à la séance de V Académie de Me- . decine, le 20 Mai 1924.
2. J’ai inis à large contribution ppur la ipartip hiqgrpphique deux p^pellentes iponograpli|es, ppy L.^Picard, Thomas Sydenham, sa vie et ses œuvres, Thèse de Paris, 1889, et J. F. Payne, Thom.as Sydenham, Londres 1900.
portait un aigle de pierre qui rappelait les armoiries de Sydenham. Il appartenait à une ancienne famille de gentilshommes qui avait compté nombre de chevaliers, de membres du Parlement, de shérifs et autres dignitaires du Comté.
A l’époque si troublée de la jeunesse de Thomas Sydenham, son père avait embrassé la cause du Parlement et fut capitaine dans l’armée parlementaire. Ses frères étaient aussi des puritains : l’aîné, William, fut colonel, ami et conseiller de Cromwell; un autre de ses frères, Françis, fut également un officier énergique de l’armée puritaine. Elevé dans ce milieu de Têtes Rondes, suivant l’expression du temps, Sydenham devait toujours rester fidèle à cette tradition de famille.
A dix-huit ans, il est envoyé à Oxford, mais ses études devaient être profondément troublées par les discordes politiques.
Oxford, au cours de la première guerre civile, se déclare pour le roi Charles P*’, et Sydenham est obligé de le quitter au bout de deux à trois mois, pendant l’été 1642 ; nous le retrouvons en 1644 dans l’armée parlementaire. En 1646, la première guerre civile était close, et Sydenham retourne à son Université d’Oxford pour y reprendre ses études. Mais son avenir était encore très incertain, et ce jeune homme de dix-huit ans n’avait pas encore fait choix de sa direction de vie. C’est alors, ainsi qu’il l’écrivit plus tard à son ami John Mapletoft, qu’il fit une rencontre qui devait décider de tout son avenir. « Venant à Londres, dit-il, dans le dessein de retourner une seconde fois à Oxford, où les malheurs de la première guerre civile m’empêchaient depuis quel-
ques aniiées de me rendre, je rencontrai heureusement le célèbre médecin M. Thomas Goxe, dans le temps qu’il avait soin de mon frère qui était alors malade. Cet habile homme, qui pratiquait la médecine avec une réputation extraordinaire, et qui joignait une grande probité à beaucoup de politesse, me demanda agréablement à quoi je me destinais puisque j’allais reprendre mes études, et que j’étais en âge de me déterminer. Gomme il me vit indécis, il m’exhorta à prendre le parti de la médecine, et quoique je n’eusse jamais eu la moindre pensée d’embrasser cette profession, ses exhortations firent tant d’impression sur mon esprit que je m'y déterminai entièrement. G’est pourquoi, si mon ouvrage est jamais de quelque utilité au public, on en aura l’obligation à ce grand homme, dont les conseils m’ont engagé dans l’étude de la médecine. »
Voilà donc Thomas Sydenham de retour à Oxford, probablement en 1646, d’abord au collège de Magdalen, puis à Wadham, et il reçoit le titre de bachelier en médecine le 16 Avril 1648. La même année, grâce probablement à l’influence de son frère le colonel, il est nommé fellow au collège de Ail Soûls’. Il avait sans doute un peu oublié son latin, la langue scientifique d’alors, et nous le voyons se remettre à lire Gicéron, pour le traduire d’abord en anglais, puis le retraduire en latin, et comparer ce véritable thème au texte original.
Mais ce cours régulier d’études est bientôt interrompu par la seconde guerre civile, commencée en 1650; lors du débarquement de Gharles II .en Ecosse, et en 1653, le bachelier en médecine est devenu le capitaine Thomas Sydenham. Quand
se termÎTia ce nouvel épisode de sa vie militaire, à quelle époque Sydenham revint-il à Oxford ? ]Mous l’ignorons, et savons seulement qu’en 1665 il renonce à sa place de fellow à Ail Soûls’, qui exigeait Je célibat ; il se marie, et commence dès lors sa vie médicale, s’installant en 1656 dans le quartier de Westminster où sa première cliente paraît avoir été une femme hydropique dont il rapporte l’histoire dans son Traité de V Hydropisie, Il était, du reste, dans des conditions peu légales de pratique, n’étant pas lipencié en médecine, ruais en ces temps troublés il n’était pas seul dans ce cas, et bien des cours d’études étaient restés incomplets.
C’est vers cette époque, et probablement en 1659, que se place un épisode de la vie de Sydenham particulièrement intéressant pour nous : son voyage à Montpellier. Bien que la chose ne soit pas absolument prouvée, il seiuble bien, d’après les témoignçiges contemporains, que Sydenham traversa la, France pour se rendre à la célèbre Faculté de Montpellier, où il connut et suivit un médecin alors très renommé, Barbeyrac, dont Locke, l’ami de Sydenham, disait qu’il n’avait jamais vu deux hommes aussi semblables d’opinions et de caractères que Sydenham et Barbeyrac. Barbeyrac était avant tout un clinicien, peu faiseur de théories, et préconisant les méthodes thérapeutiques les plus simples. C’était un fervent des doctrines hippocratiques fidèlement copservées à Montpellier, alors que l’Ecole de Paris se laissait égarer par l’humorisme chim-érique de Galien.
En Mai 166Q, une nouvelle révolution politique chapge les destinées de l’Angleterre, par la res-
tauration de Charles II ; mais un bill d’amnistie est proclamé, couvrant tous ceux qui avaient suivi la fortune de Cromwell.
En 1661, Sydenham reprend sa pratique médicale à Londres, et le 25 Juin 1663, il obtient du Collège royal des médecins la licence de pratique, après avoir subi les trois examens réglementaires.
Il n’arriva jamais au grade plus élevé de fellow, d’autant qu’il ne prit son grade de docteur qu’en 1675 à Cambridge, à l’âge de 52 ans, et vingt-huit ans après son grade de bachelier. Heureusement que pour produire sa grande œuvre scientifique il n’avait pas attendu son dernier diplôme !
En 1664, débute la grande épidémie de peste de Londres, et pendant l’été de 1665 elle devient effroyable, tuant plus de 7.000 personnes par semaine, et causant plus de 68.000 décès enregistrés. Tous ceux qui le pouvaient s’enfuirent de ce charnier qu’était devenu Londres, et Sydenham ’ fut du nombre, acte certainement regrettable, peu en rapport avec la haute valeur morale de ce grand médecin, le seul reproche que l’on puisse adresser à sa noble vie médicale.
C’est pendant cette période de retraite passagère que Sydenham écrit le premier en date de ses ouvrages, un de ceux auxquels il attachait le plus de prix, la Methodus curandi febres dédiée à un des grands savants anglais, Robert Boyle. Sydenham a publié quatre éditions successives de cet ouvrage, la dernière en 1685, et chaque fois l’œuvre était reprise, remaniée et accrue. Dans ce livre si personnel, pas de citations d’auteurs, aucun fardeau d’érudition, rien que des faits cliniques; tout est ramené au malade, aux épidé-
mies qu’il a observées à Londres de 1661 à 1675. Une grande part est faite aux conditions climatériques, aux saisons, à l’évolution des épidémies. De même, dit-il, qu’un cas de maladie épidémique a ses propres périodes d’augment, de crise et de déclin, de même il en est pour la constitution épidémique générale qui détermine les cas particuliers. C’est là la pure tradition hippocratique, la doctrine des constitutions médicales^ et les plus âgés d’entre nous n’ont pas perdu le souvenir des Rapports si étudiés qu’Ernest Besnier présentait à la Société médicale des Hôpitaux sur les maladies régnantes. Nous-mêmes, n’arrivons-nous pas à des interprétations fort analogues quand, par la bactériologie, nous voyons se modifier les conditions de virulence de certains germes, des types différents apparaître ou prédominer, par exemple, dans les groupes complexes des pneumocoques, des méningocoques, des bacilles typho-para-typhiques ?
Qu’étaient ces fièvres graves qu’observait Sydenham ? Probablement des cas de fièvre typhoïde, de typhus, de paludisme, toutes maladies qui sévissaient dans ce milieu effroyablement infectieux qu’était alors la ville de Londres, dont l’assainissement ne commença qu’après le terrible incendie de 1666 qui, en cinq jours, détruisit une grande partie de la ville.
A ces fièvres endémo-épidémiques, ajoutons la variole pour laquelle, nous le verrons, la description de Sydenham reste classique.
Sydenham admettait pour les fièvres une période àe fermentation de quatorze jours, et l’on sait que le typhus exanthématique a été quelquefois appelé la fièvre de quatorze jours.
Ainsi, d’après lui, se déroule le tableau tou-
jours changeant des épidémies, avec leurs périodes de mutabilité, d’extinction progressive, de reviviscence.
Voilà le début de l’œuvre écrite de Sydenham, qui, d’année en année, va grandir et s’étendre.
En 1680, ce sont les Epistolæ responsariæ duæ, adressées l’une à Robert Brady sur les fièvres, et en particulier sur les fièvres paludéennes et leur traitement par le quinquina, l’autre à Henri Paman sur l’histoire et le traitement du mal vénérien.
En 1682, répondant à Cole, de Worcester, Sydenham donne sa fameuse description de l’hystérie sur laquelle nous reviendrons, et indique un pourcentage bien curieux des maladies de son époque ; les fièvres, dit-il (nous dirions aujourd’hui les infections aiguës), comprennent les deux tiers des cas de maladies, les chroniques un tiers, et de ce tiers une moitié revient à l’hystérie. Quelle différence avec notre morbidité actuelle, où les infections aiguës sont de plus en plus rares, les états chroniques très fréquents, et où l’hystérie n’a plus guère que la place qu’on veut bien lui préparer !
En 1683, paraît le plus célèbre peut-être des travaux de Sydenham, son mémoire sur la goutte et celui sur l’hydropisie, avec en épigraphe l’admirable aphorisme de Bacon : « Non fingendum aut excogitandum, sed inveniendum quid natura faciat aut ferat. » B ne faut pas faire œuvre d’imagination ou de raisonnement, mais découvrir ce que sont les opérations de la nature.
Cette méfiance de tout ce qui n’est qu’imagination ou raisonnement ^ cet appel constant à l’observation directe des faits, c’est bien là le fond
de la pensée médicale de Sydenham, l’idée directrice qui a guidé toute son œuvre clinique.
En 1686, paraît la Schedula monitoria de novæ febris ingressu, écrit assez vague et où l’on voit mal à quelle espèce morbide s’applique la description de Sydenham, mais c’est dans cet ouvrage qu’il donne incidemment la première description de cette variété de danse de Saint-Guy, bien différente des épidémies saltatoires et choréiformçs du moyen âge et qui, depuis, a conservé le nom de chorée de Sydenham. Dans sa brièveté, la description est parfaite et fait tableau : « La danse de Saint-Guy, dit-il, en latin chorea sancti oiti, est une sorte de convulsion qui arrive principalement aux enfants de l’un et l’autre sexe, depuis l’âge de 10 ans jusqu’à l’âge de la puberté. Elle commence d’abord par une espèce de boitement ou plutôt de faiblesse d’une iambe que le malade traîne comme font les insensés. Ensuite, elle attaque le bras du même côté. Ce bras étant appliqué sur la poitrine ou ailleurs, le malade ne saurait le retenir un moment dans la même situation, et, quelque effort qu’il fasse pour en venir à bout, la distorsion convulsive de cette partie la fait continuellement changer de place ; avant que le malade puisse porter à sa bouche le verre plein de liquide, il fait mille gestes et mille contours. Ne pouvant l’y porter en droite ligne parce que sa main est écartée par la convulsion, il le tourne de côté et d’autre jusqu’à ce que ses lèvres se trouvant à la portée du verre, il sable promptement sa boisson et l’avale tout d’un trait. On dirait qu’il ne cherche qu’à faire rire les assistants. » Quelle vérité et quelle vie dans cette description, et que de
souvenirs cliniques elle évoque pour tout médecin !
Ce dernier ouvrage est, pour ainsi dire, le testament médical de Sydenham, et, en le terminant, à la date qu’il indique lui-même du 29 Septembre 1686, il déclare avoir fait connaître à peu près tout ce qu’il sait sur le traitement des maladies.
N’est-il pas touchant de voir ce grand observateur reconnaître et déclarer lui-même qu’il a atteint les limites de sa science, et entrer ainsi dans le silence et la sérénité de l’homme qui, après un long travail, considère sa tâche comme achevée ?
Dès lors Sydenham abandonne la pratique médicale et se retire dans sa famille pour y vivre ses dernières années. Sa santé était depuis longtemps très précaire, minée par deux ennemis acharnés, la goutte et la gravelle. Dès sa trentième année, il était un grand goutteux, et son admirable description de la goutte articulaire est vraiment une autobiographie. Plus tard, il fut atteint d’un calcul rénal, avec hématuries répétées, et, là encore, le médecin mit à profit les souffrances du malade, pour décrire avec une exactitude saisissante les symptômes de la pierre rénale et en étudier le traitement.
Enfin, le 29 Décembre 1689, Sydenham s’éteignit dans sa maison de Pall Mail.
Ainsi vécut Sydenham, d’une vie troublée à ses débuts par les discordes civiles de son temps, mais qui ensuite fut la vie la plus calme, la plus droite, toute de désintéressement et de dévouement, toute de travail. Sydenham ne rechercha ni les honneurs, ni les emplois publics, ni même les
charges professionnelles et l’enseignement oral. Il n’eut d’autre ambition que de bien examiner les malades, les soigner de son mieux, et porter à la connaissance du grand public médical le résultat de ses observations. Il fut vraiment, et avant tout, un grand praticien, et un essayiste anglais, le John Brown, l’appelle « le prince des praticiens, dont le caractère est aussi beau et aussi purement anglais que le nom ».
Cette œuvre écrite, qui résume tout l’effort de la vie de Sydenham, je voudrais maintenant en évoquer les principaux traits et, en la relisant, je n’ai pu me défendre de quelque émotion, car l’exemplaire dont je me suis servi a appartenu successivement à mon grand-père et à mon père, et porte encore, le long de ses marges, leurs annotations ^ Ainsi les générations se succèdent, et les dernières venues s’efforcent de suivre la trace de celles qui les ont précédées dans le culte des sciences médicales.
Pour juger de l’œuvre d’un médecin, que fautil lui demander ? Trois choses : des faits nouveaux, une méthode et des idées directrices, une thérapeutique.
Des faits nouveaux ! Au temps de Sydenham il ne faut pas demander des découvertes au sens moderne et tout scientifique que nous donnons à ce mot. L’heure n’en était pas venue. Dans le chaos d’une pathologie confuse et mal classée, le fait nouveau, c’était de savoir et vouloir observer
1. Œuvres de médecine pratique de Thomas Sydenham. Traductioii de A. -F. Jault, avec notes de J. -H. -Th. Baumes, 2 vol. Montpellier, 1816.
directement les malades, sans parti pris ni théo- ries, de les voir en eux-mêmes, de transcrire fidèlement ce qu’on avait observé, de donner la vie clinique aux- descriptions générales tirées des faits particuliers. Gela, nul ne l’a fait mieux que Sydenham, et, en le lisant, on ne peut s’empêcher de penser à un autre homme qui a été la gloire de la clinique française, à Trousseau. Aussi bien, si l’on a parfois appelé Sydenham l’Hippocrate anglais, n’a-t-on pas dit aussi de Trousseau qu’il était le Sydenham français ? et nous verrons bientôt dans quelle très haute estime le clinicien de l’Hôtel-Dieu tenait le grand médecin de Londres.
Le premier souvenir que pour tout médecin évoque le nom de Sydenham, c’est celui de la goutte articulaire, de la description qu’il en a donnée, si belle que Lasègue a voulu lui-même en écrire la traduction, devenue si classique que c’est à travers elle, pour ainsi dire, que nous observons nos malades ; c’est avec les yeux de Sydenham qu’aujourd’hui encore nous voyons nos goutteux. C’est ce Traité de la Goutte de Sydenham que Trousseau qualifie de « merveilleuse monographie, tout à la fois si courte et si complète ». « Traduisez, dit-il encore, dans ce qu’on appelle un langage plus scientifique l’œuvre de l’Hippocrate anglais, et vous serez surpris, en admirant la description que ce grand homme nous a tracée de la goutte, du peu qu’il a laissé à faire après lui. » Sur le terrain de l’observation clinique, ces paroles restent toujours vraies. En peu de pages, tout est vu, tout est dit, et, sous une forme définitive ; nous assistons vraiment à ce drame douloureux qu’est une grande attaque de goutte articulaire, avec son échéance en Janvier
, ou Février, son début brusque et inattendu vers 2 heures du matin, les souffrances si cruelles et si spéciales qu’elle provoque, l’agitation du patient qui cherche dans d’incessants changements de position un soulagement qu’il ne trouve pas. Enfin, à l’aube naissante, au premier chant du coq, la douleur s’apaise, devient supportable, jusqu’à ce que la nuit suivante ramène un nouveau paroxysme. Puis, c’est l’autre pied qui se prend, parfois aussi d’autres jointures, et la série de ces petits accès compose l’accès entier de goutte, plus ou moins court ou prolongé suivant l’âge du malade.
A cette forme régulière, Sydenham ajoute la description des gouttes déformantes à dépôts tophacés, des formes chroniques pouvant aboutir à l’impotence fonctionnelle, des misères innombrables qui peuvent assaillir le goutteux; en outre, dit-il, « l’esprit n’est pas moins malade que le corps, il est en proie à la colère, à la crainte, au chagrin et à toutes les passions de cette nature, dont la faiblesse où il est rédùit par la maladie le rend très aisément susceptible ».
Heureusement pour le pauvre goutteux qu’il est et pour ses confrères en maladie, Sydenham ajoute ceci : « Mais ce qui doit me consoler ainsi que les autres goutteux qui n’ont ni grand bien ni grand génie, c’est que des rois, des princes, des généraux d’armée, des amiraux, des philosophes, et plusieurs autres hommes illustres, ont vécu et sont morts de la sorte. En un mot, la goutte a cela de particulier, qu’on ne trouvera presque dans aucune autre maladie, c’est qu’elle tue plus de riches que de pauvres, et plus de gens d’esprit que de stupides. » Petite consolation d’amour-
propre, et qui ne compense guère les souffrances du goutteux.
Cette goutte, qu’il connaissait si bien, comment Sydenham conseille-t-il de la traiter ?
Il récuse immédiatement trois médications alors fort en honneur, la saignée, les purgations, les diaphorétiques. Ce qu’il faut faire, d’après lui, c’est rétablir les fonctions digestives par l’administration de nombreuses plantes qu’il associe en électuaire. En outre, diminuer le nombre des repas, faire usage de la diète lactée, se coucher de bonne heure, surtout en hiver, et se lever de grand matin, chercher la tranquillité de l’âme, mais prendre un exercice quotidien et modéré, monter à cheval, par exemple, enfin s’abstenir des plaisirs vénériens, telle est l’hygiène que Sydenham conseille aux goutteux, et l’on ne saurait en contester la sagesse.
Dernière prescription : pour le goutteux, la meilleure boisson ne doit, dit-il, « ni s’élever à la générosité du vin, ni descendre à la débilité de l’eau ». C’est la petite bière qui convient le mieux, et elle était alors plus faible que de nos jours. « Voilà, ajoute-t-il enfin, tout ce que j’ai découvert jusqu’à présent sur la manière de traiter la goutte. Si l’on m’objecte qu’il y a beaucoup de remèdes spécifiques contre cette maladie, j’avoue sincèrement qu’ils me sont inconnus, et je crains fort que ceux qui les vantent ne soient aussi ignorants que moi. En vérité, c’est une chose bien triste de voir la médecine, le plus noble de tous les arts, ainsi déshonorée par l’ignorance ou la mauvaise foi de certains écrivains qui remplissent leurs livres de remèdes frivoles, car, dans presque toutes les maladies on
ne manque jamais de trouver des gens qui ont, disent-ils, des secrets admirables pour les guérir, et tous ces secrets ne sont, au fond, que des bagatelles. » Eternelle vérité, et l’humanité n’a pas changé depuis Sydenham !
Cette analyse, un peu longue peut-être, du Traité de la goutte nous montre Sydenham tout entier, avec, son admirable talent d’observateur et de peintre d’après nature, avec sa rectitude de jugement, sa probité médicale. Tel nous allons le retrouver dans toute son œuvre.
Prenons la variole, par exemple, et nous allons voir tout ce dont nous lui sommes redevables. Trousseau, qu’il faut ici encore citer, le proclame quand il déclare, en commençant sa leçon sur là variole, qu’il prendra Sydenham pour guide, et qu’il ne « changera que peu de chose à ce qu’a dit de la variole cet homme illustre ». Il avait même résumé en un petit fascicule de quelques pages, et sous forme d’aphorismes, « tout ce que l’Hippocrate anglais a écrit de capital sur la matière » .
C’est qu’en effet, le premier, Sydenham a mis de l’oi^dre et de la clarté dans la description de cette maladie si complexe. Le premier il a fait la distinction capitale des varioles discrètes et coti^ fluentes. Jour par jour il décrit l’aspect et la marche de l’éruption, il montre d’après quels signes on peut prévoir la confluence, il indique la gravité pronostique du syndrome hémorragique avec purpura et hématuries, soit qu’il accompagne l’éruption, soit qu’il la précède, ou ne lui laisse pas le temps d’évoluer. Il considère comme particulièrement graves les cas où le gonflement de la face et des mains ne se produit pas. Enfin, chose tout à fait nouvelle, il reconnaît la
vraie nature de la fièvre secondaire, celle que nous appelons la fièvre de suppuration.
« Le médecin, dit-il, doit bien faire attention que la nouvelle fièvre qui survient le onzième jour de la petite vérole confluente est une maladie entièrement différente dé la petite vérole même, de la fièvre qui précède l’éruption ou de celle que produit quelquefois l’inflammation des pustules. Cette nouvelle fièvre n’est autre chose qu’une fièvre putride proprement dite, et elle doit son origine aux particules de pus que fournissent les pustules alors en suppuration. »
N’est-ce pas là un exemple d’admirable clairvoyance, et une conception toute moderne à laquelle depuis nous n’avons rien changé ?
Un des points sur lesquels insiste le plus Sydenham, c’est la question du traitement des varioleux. La pratique générale était de les tenir au lit, en chambre surchauffée, de les accabler de couvertures pour provoquer les sueurs, de leur donner des préparations cordiales ou alcoolisées. Rien de plus néfaste, dit Sydenham ; il faut tenir les malades en chambre fraîche, ne les coucher qu’au sixième jour, surtout pour les varioles qui menacent d’être confluentes, leur donner des boissons légères, et, s’ils sont trop agités, les calmer par une préparation opiacée, telle que le sirop diacode ou le laudanum.
Tout cela reste vrai, et dans l’épidémie du siège de Paris en 1870, on avait remarqué que les varioleux soignés sous la tente, et presque enpleih air, s’en trouvaient très bien. De même, un de nos collègues, Ducastel, avait préconisé le traitement de la variole par l’extrait thébaïque. On voit combien étaient ej^actes et nouvelles les obser-
valions de Sydenham sur la variole. Sans doute, tout cela n’a plus qu’un intérêt historique ; nous n’avons plus de varioles à soigner, et c’est maintenant, grâce à la découverte de Jenner, une maladie éteinte. Mais au xvii® siècle, c’était un des plus terribles fléaux qui ravageaient l’humanité, et, en apprenant aux médecins à mieux la connaître et la soigner, Sydenham faisait œuvre hautement bienfaisante.
A propos d’une autre fièvre éruptive, la scarlatine, on cite toujours ce mot devenu classique de Sydenham quand il la qualifie de vix morbi nomen, à peine un nom de maladie. Mais il n’avait certainement observé que des formes très atténuées et tout à fait bénignes de la maladie, puisque, s’il décrit bien l’éruption, il ne dit rien de l’angine, ce symptôme pourtant si caractéristique et qui ne pourrait passer inaperçu. On sait, cependant quelle est la gravité habituelle de la scarlatine pour la race anglo-saxonne.
L’épidémie de 1669 donne à Sydenham l’occasion d’étudier le choléra-morbus, « maladie, dit-il, qui arrive aussi constamment sur la fin de l’été et aux approches de l’automne que les hirondelles au commencement du printemps et le coucou vers le milieu de l’été ».
A côté des formes à diarrhée profuse, il indique les formes sèches, conseille de s’abstenir des purgatifs, de prescrire des boissons légères telles que le bouillon de poulet, et de recourir au laudanum à doses suffisantes. C’est encore au laudanum qu’il s’adresse pour traiter les diarrhées cholériformes dont sont atteints les jeunes enfants au moment des éruptions dentaires.
De la lettre à Henri Paman sur le mal vénérien,
je ne retiendrai qu’un mot qui montre que même Sydenham n’avait pu échapper à l’emprise des idées régnantes sur le traitement de la vérole. Il faut, dit-il, diriger le traitement par les frictions mercurielles de façon à ce que le malade « dans l’espace d’un jour et d’une nuit évacue environ quatre livres de salive ». C’était le grand traitement de la vérole, et on comprend combien les malades étaient effrayés d’avoir à le subir. C’est même parce qu’il considérait la stomatite comme nécessaire pour le succès de la cure que Sydenham se refusait à admettre comme spécifique dans la vérole la médication mercurielle.
Les fièvres paludéennes étaient fréquentes et graves dans le Londres mal assaini du xvii® siècle, et Sydenham les connaissait bien. Il étudie et compare les fièvres intermittentes des années 1661, 62, 63, 64 et donne une parfaite description des trois stades de l’accès fébrile ; il distingue les formes quotidienne, tierce et quarte, les accès pernicieux comateux, et réunit en deux groupes différents les fièvres de printemps et les fièvres d’automne, celles-ci plus graves que les premières. Sous le nom qu’il emploie de dureté du ventre, il est probable qu’il a observé des splénomégalies paludéennes, mais sans en reconnaître le siège organique et la nature.
Le point le plus intéressant de son étude des fièvres intermittentes est d’ordre thérapeutique, et relatif au traitement, alors préconisé depuis quelques années, par le quinquina, par la poudre des jésuites, comme on l’appelait, d’un nom peu fait pour lui valoir la sympathie et la confiance des Anglais. Pendant les premières années de sa pratique, Sydenham paraît avoir été peu favo-
rable au traitement par le quinquina, mais, plus tard, son opinion se modifia et il en arriva à considérer le quinquina comme le spécifique des fièvres intermittentes. Il le prescrivait en poudre, et d’après une méthode qui est encore la nôtre : ne pas donner le médicament au moment de l’accès, mais après l’accès, et en le continuant pendant les jours intercalaires pour prévenir l’accès suivant. A ses connaissances cliniques sur le paludisme, il reconnaît pourtant une grave lacune et se déclare incapable d’expliquer la périodicité des accès et leurs rythmes divers. Il nous faudra arriver jusqu’à notre grand Laveran pour voir résolu ce problème dont Sydenham, ni pendant deux siècles aucun médecin, nepouvaitprévoir la nature.
Pour achever cette revue rapide de ce que l’on pourrait appeler la pathologie infectieuse de Sydenham, il faudrait parler des fièvres continues telles qu’il les a observées et décrites dans une longue série d’épidémies annuelles. C’est la partie la plus confuse de l’œuvre de Sydenham, et il ne pouvait en être autrement. Toute la pyrétologie des XVII® et xviii® siècles devait rester un chaos jusqu’au jour où la pratique méthodique des autopsies, la description et la comparaison des lésions intestinales constatées, devaient permettre à Petit et Serres, à Bretonneau, à Louis, de dégager de la ma'^se confuse des faits la grande maladie infectieuse, la fièvre typhoïde; encore fallut-il bien du temps et de longues et passionnées discussions pour arriver à nettement séparer la dothiénentérie de Bretonneau et le typhus exanthématique.^ Sydenham était bien loin de prévoir cette science future de l’anatomie pathologique, dont, près d’un siècle plus tard, Mor-
gagni devait être le fondateur. Il la nie même par avance : « Dans toutes les maladies aiguës, dit-il, et même dans la plupart des chroniques, il y a quelque chose de divin et de singulier qu’on ne découvrira jamais par l’ouverture des cadavres. » Erreur, qui n’était pas seulement la sienne, mais celle de toute son époque.
Dans la lettre sur V ajfection hystérique^ nous allons voir Sydenham sur un tout autre terrain. Est-il une maladie plus difficile à définir, plus incertaine dans ses limites que l’hystérie ? Aujourd’hui encore, malgré les travaux classiques de Babinski, elle laisse le champ ouvert à bien des discussions; au temps de Sydenham, c’était le chaos, et cependant la description qu’il en donne reste une œuvre admirable de clairvoyance. « Je conviens, dit-il, qu’il est extrêmement difficile de reconnaître cette maladie, et encore plus de la guérir. Je ne laisserai pas moins de rapporter ce que mes observations m’ont appris là-dessus, et, selon ma méthode ordinaire, je donnerai d’abord l’histoire fidèle de la maladie, ensuite la manière de la traiter qui m’a le mieux réussi, et que j’ai puisée, non dans la lecture des livres, mais dans ma propre expérience. »
L’hystérie est, d’après Sydenham, la plus fréquente des maladies chroniques dont elle représente la moitié, assertion bien saisissante quand on songe qu’aujourd’hui, dans nos services hospitaliers, elle ne compte à peu près que pour zéro. Tour à tour, Sydenham décrit les attaques convulsives ou épileptiformes, les formes apoplectiques, cette algie crânienne si spéciale à laquelle il a donné le nom, resté classique, de clou hystérique; la toux hystérique, les douleurs abdomi-
nales, les vomissements incoercibles, la rachialgie et la polyurie nerveuse, le caractère instable, les rires et les pleurs sans motif, l’affaiblissement de la volonté. Et toute cette symptomatologie l’amène à nous présenter l’hystérie comme une affection « qui imite, dit-il, presque toutes les maladies qui arrivent au genre humain », « véritable protée, dit-il ailleurs, qui prend une infinité de formes différentes; c’est un caméléon qui varie sans cesse ses couleurs ». Ne reconnaissons-nous pas là les idées que professait Charcot, n’est-ce pas là ce que pensait notre collègue Souques quand il appelait l’hystérie « la grande simulatrice » ?
L’opinion classique reconnaissait à l’hystérie une origine utérine ; Sydenham donne une autre pathogénie, et veut l’expliquer par un « désordre des esprits animaux ». Sans doute une telle explication n’est que verbale et chimérique, puisqu’elle invoque ces esprits animaux qui n’ont jamais eu ni définition, ni réalité. Mais prenons le mot dans le sens très admissible d’influx nerveux, et nous nous trouverons déjà sur le chemin de nos conceptions modernes.
Bien d’autres points intéressants pourraient être relevés dans l’œuvre de Sydenham, mais il faut se borner, d’autant que les chapitres que nous avons rapidement passés en revue suffisent à montrer quelle méthode et quelles idées générales guidaient Sydenham. Cette méthode, elle est partout la même, et d’inspiration purement hippocratique : le médecin doit être l’observateur et l’interprète de la nature, l’observation et l’expérience sont ses meilleurs guides. « Un médecin, dit Sydenham, qui fait de l’expérience la règle de
sa conduite marche en sûreté, et s’il lui arrive quelquefois de s’égarer, elle le redresse bientôt, et ne manque pas de rectifier ses idées. Elle est la pierre de touche des opinions et des systèmes. » Se méfier des théoriciens ; « ces messieurs ont assez d’esprit pour débiter sur la -nature de savantes bagatelles, mais ils n’ont pas assez de jugement pour comprendre qu’on ne peut la connaître que par le moyen de l’expérience, qui seule est capable d’en dévoiler les mystères ». Se méfier même de soi-même : « les opinions de quelque homme que ce soit m’ont toujours paru mériter si peu de créance, que je tiens même les miennes pour suspectes, toutes les fois qu’elles sont contraires à celles d’autrui » ; n’est-ce pas là une formule toute cartésienne du doute scientifique qui n’admet rien qui ne soit prouvé? Tout Sydenham est dans ces quelques citations qui montrent combien était juste l’expression de Mead quand il a dit que ce grand clinicien « apprit aux médecins à oser penser par eux-mêmes ».
C’est dans le même esprit qu’est dirigée toute sa thérapeutique, esprit de simplicité, d’observation, et surtout d’effic9cité pratique ."^Lui-même va nous le dire : « l’honneur et la dignité de la médecine ne consistent pas à donner de belles et élégantes formules, mais à guérir les maladies ». Sans doute Sydenham ne peut se soustraire tout à fait à la pratique de son temps, c’est encore aux saignées et aux purgatifs qu’il a trop souvent recours, mais il ne les conseille qu’avec une certaine modération, souvent avec des réserves j sans doute aussi ses électuaires sont bien complexes, et nombre de plantes ou ingrédients s’y mélangent; mais à côté de cela que de sages conseils
d’hygiène, quelle modération dans l’usage des médicaments dits échauffants ! on l’appelait « le guérisseur des fièvres », et, à pareille époque, c’était un bien bel éloge.
Il était une prescription qu’il affectionnait particulièrement, c’était l’exercice quotidien du cheval, pourvu, ajoutait-il, « que le malade fasse suffisamment de chemin, et que les draps de son lit soient bien secs ». Ainsi traitait-il l’hypocondrie, et surtout la phtisie, assurant même « que le mercure n’est pas plus efficace pour le traitement de la vérole, ni le quinquina pour la guérison des fièvres intermittentes, que l’exercice du cheval pour celle de la consomption ». C’était une forme de la cure de plein air, et peut-être pas la plus mauvaise.
Et puis, en thérapeutique, Sydenham a eu une bonne fortune, celle d’attacher son nom à une excellente préparation, dont, malheureusement, notre dernier Codex a beaucoup trop diminué l’efficacité.
Le laudanum de Sydenham, la liqueur de Van Swieten, gages d’immortalité pour des hommes qui ont été grands et qui méritent de survivre pour de moins minces motifs !
Une dernière question, relative aux œuvres de Sydenham, a été très discutée, bien qu elle n’ait pas d’intérêt médical et relève plutôt de la curiosité historique. En quelle langue a écrit Sydenham ? En latin, si l’on s’en tient aux textes publiés. Mais voilà qu’un doute a surgi, et en 1740, John Ward affirme que les ouvrages de Sydenham ont été écrits en anglais, et traduits en latin par le Mapletoft et par Gilbert Havers, au moins d’après la déclaration du fils de Ma-
pletoft. Nous savons, cependant, que Sydenham connaissait la langue latine, et que Cicéron était son auteur favori, et il est probable que le rôle de Mapletoft s’est borné, comme le suppose Payne, à revoir le texte de Sydenham pour le rendre d’une meilleure et plus élégante latinité.
^ Comme tous les hommes de grand mérite, Sydenham a eu ses admirateurs, et aussi ses détracteurs. Il supportait mal les critiques, et par moments, il se déclare « fatigué à l’excès par les insultes et les railleries de ces' hommes indolents dont la malignité n’épargne personne ». Un des principaux reproches qu’on lui faisait était de ne pas citer ses devanciers. Et, en effet, ouvrez ses livres ; pas un nom n’est cité, aucune référence n’est donnée. Sydenham fait figure d’autodidacte, mais ce ne serait là qu’une illusion de sa part, s’il l’a eue, et nul ne peut, en science, se soustraire aux enseignements de ses devanciers ; un homme ne réinvente pas la médecine. J’ajoute que, à cette absence de citations, nous ne perdons pas grand’chose, et que son œuvre n’en a que plus de vie et ne nous en paraît que plus attachante.
Il est cependant des omissions que l’on regrette, deux noms que l’on voudrait trouver cités. En 1628, William Harvey avait fait connaître la plus grande, peut-être, des découvertes médicales : la circulation du sang. En 1652, Pecquet avait révélé les voies anatomiques de la circulation du chyle, et porté ainsi un coup si grave aux idées de Galien sur le rôle du foie, que Bartholin avait célébré les obsèques du foie, déchu de son ancienne splendeur, et en avait écrit l’épitaphe. Sydenham a certainement connu au moins l’une de ces révolutions
anatomiques, la découverte de Harvey, et cependant il n’y fait nulle part allusion; il est même problable qu’il ne l’admettait pas, puisque partout il parle des esprits animaux et de leur afflux au niveau des différentes parties malades. C’est là une tache qui dépare un peu son œuvre médicale.
H est facile, en lisant Sydenham, de voir quelles - étaient, comme nous disons aujourd’hui, ses sources. Elles me paraissent au noinhre de trois, ou plutôt il a subi trois influences.
Hippocrate d’abord dont il est le disciple fidèle; observation directe des malades, force médicatrice de la nature, étude des épidémies et des constitutions médicales, sagesse thérapeutique, tout cela est d’inspiration purement hippocratique, et se trouve aux racines mêmes de son œuvre.
Hippocrate, c’était la tradition. Mais deux autres hommes, par leur influence directrice, apportent déjà à Sydenham le souffle de l’esprit moderne et lui montrent la voie des progrès futurs. C’est Locke, son ami de toute la vie, confident de tous ses écrits, médecin et philosophe, l’auteur du célèbre Essai sur l' Entendement humain, et qui, à côté du pur rationalisme de Descartes, voulait faire une place à l’expérience des sens et à l’expérience intime. C’est l’illustre François Bacon, l’auteur du De dignitate et augmentis scieittiarum et du Novum organum, le précurseur de Claude Bernard dans l’étude philosophique de la méthode expérimentale. De ces deux grands maîtres il ne me paraît pas douteux que Sydenham a largement subi l’influence; il leur doit cet accent déjà tout moderne qui rend si vivant tout ce qu’il a écrit.
Il est un autre homme, et je l’ai déjà dit, qui
présente de singulières affinités avec Sydenham, c’est Trousseau. Tous deux appartiennent au même groupe intellectuel, ils sont médecins de même famille, attachés à l’étude directe et minutieuse des malades, et sachant demander à la clinique d’observation tout ce qu’elle peut donner. Trousseau aujourd’hui est trop oublié, on ne lit plus guère ses admirables cliniques de l’Hotel-Dieu et c’est grand dommage; il semble que le courant irrésistible de la médecine expérimentale, de la biologie, de la bactériologie, ait tout emporté. Ce serait une erreur et une ingratitude que de penser ainsi et, à part de vaines théories, rien n’est mort de la médecine de nos pères. Ils ont construit les assises solides de notre édifice scientifique, c’est à eux que nous devons nos méthodes d’examen clinique, prologue nécessaire et accompagnement obligé de la médecine de laboratoire. Ayons donc respect et reconnaissance pour ces vieux maîtres qui, tels que Sydenham, ont tant fait avec de si médiocres moyens de travail. Nous leur devons beaucoup, et ils nous ont légué un héritage que nous n’avons pas le droit de répudier. Au premier rang de ces illustres devanciers plaçons Sydenham, il en est digne. Quand en 1810 le Collège royal des médecins de Londres fit restaurer dans l’église de Saint-James-Piccadilly le monument funéraire de Sydenham, il inscrivit dans l’épitaphe ce magnifique éloge : « Medicus in omne ævum nohilis », médecin noble à travers les âges. C’est le jugement de la postérité, et je suis certain que l’Académie lui apporte aujourd’hui son assentiment unanime.
PAHIS. — L. MA li ET II EUX, 1 M IMi I M E U R , 1, RUE CASSETTE. — 14115.