PSYCHE
Le développement des beaux-arts en Danemark est intimement lié à l'histoire de l'école française. C'est à Home qu'avait étudié Poussin; c'est aussi là que se tonna Lebrun, Le peintre du grand roi, Le véritable fondateur de L'Académie de France à Rome.
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L'influence de l'école française, a partir de la seconde moitié du dix-septième siècle, fut prépondérante dans l'Europe entière; elle domina partout, en Italie, en Allemagne, et même dans les pays Scandinaves. Si l'on parcourt ces contrées, on rencontre à chaque pas, dans les palais, dans les églises, dans les châteaux, de vastes compositions conformes au goût pompeux des œuvres de Lebrun, ou des statues rappelant par l'apparat du style la manière des Coustou.
A Lebrun succéda Mignard ; après lui vinrent Watteau, Boucher; les peintres des fêtes galantes, Lancret, Pater, le sculpteur Clodion, et tant d'autres. En sculpture comme en peinture, la recherche du gracieux finit par se substituer à la dignité de convention, aux grandes allures, parfois emphatiques, du siècle de Louis XIV. Un genre maniéré, plein d'élégantes mièvreries, devint à la mode; on était bien loin déjà du point de départ de l'école française.
Le nouveau style, qui s'accommodait parfaitement aux idées, au goût général de l'époque, eut une influence qui se fit également sentir par toute l'Europe.
Dès le règne de Louis XIV on peut suivre ces vicissitudes de l'art français dans les pays Scandinaves, autant et même plus que partout ailleurs. Né à Copenhague, Thorvaldsen ne se trouvait donc pas éloigné, comme on pourrait le croire au premier abord, du courant général des idées. Quand il vint au inonde, les arts1, et notamment la sculpture, étaient cultivés avec succès en Danemark.
Il est vrai qu'avant Christian V (1670-1G99) l'école hollandaise avait dirigé les peintres danois ; niais à la fin du dix-septième siècle les idées françaises s'introduisirent parmi ces artistes pour régner
1 On sait quel rôle considérable les pays du Nord ont autrefois joue dans les affaires politiques de l'Europe. La ville de Copenhague possède encore les vestiges de l'ancienne magnificence de ses rois; une visite au château de Rosenborg, où sont renfermées tant de précieuses reliques des temps passés, vases, pierreries, objets d'art de toute espèce, suffirait à faire comprendre quelle a été autrefois la splendeur de cette cour de Danemark, aujourd'hui si digne dans sa simplicité.
Cette inclination pour ce qui est riche et brillant, nous devons ajouter ce goût des belles choses, étaient déjà répandus au temps de Christian IV (1588-1648).
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absolument sur eux. Celte influence, remarquons-le, fut facilement acceptée par le génie national, tandis que celle de pays plus rapprochés ne réussit pas à prendre laveur.
Dès l'époque de Christian V, un peintre français, Jacques d'Agar, s'établit à Copenhague comme peintre des portraits de la cour, et un autre artiste, français aussi, le sculpteur Abraham-César L'Amoureux, exécuta la statue équestre du roi '. Cette statue, dont nous avons eu occasion de parler déjà dans la biographie de Thorvaldsen 2, fut fondue eu plomb el érigée au centre de la pince Royale (Kongcns Nytorv) : le monarque foule aux pieds de son cheval tine sorte de démon, qui figure l'Envie et se tord dans un mouvement de haine et de basse colère. Cet ouvrage, qui ne manque pas d'ailleurs d'une certaine vigueur, est d'une allure pompeuse, et vise à l'effet par une expression forcée.
Frédéric IV et Christian VI protégèrent les arts ' et virent l'école française prendre racine en Danemark. Sous le règne de Frédéric V*, on fit disposer le palais de Charlottenborg pour v installer l'Académie des beaux-arts. En même temps, un quartier entièrement neuf, Frcdriksstaden, s'ouvrit à Copenhague, cl les principales familles nobles rivalisèrent d'efforts pour y élever de somptueuses demeures. La place principale de ce quartier fut appelée Jinalicnboros PladSy du nom d'un vieux château qui \ était autrefois situé, et qui, en 1(>89, avait été dévoré par un incendie.
Là fut érigée une statue équestre du roi, et ce lui encore un sculpteur fiançais, J. F. .1. Saly, qu'on chargea de ce travail.
2 Chapitre 1er, p. <».
: Frédéric IV (1699-1730) avait véritablement l'intelligence de ce qui est beau : Fredriksborg el Fredensborg fournissent les preuves (l'un réel sentiment des convenances en matière d'art; ces palais sont habilement disposés pour entrer en harmonie avec les sites et les mouvements naturels du pays cj ni les entoure. Frédéric IV protégea surtout la peinture. Son successeur, Christian VI (1730- 17i(i), était un prince passionné pour le luxe; le palais de Christiansborj; (qui liit dévoré par l'incendie de 1794) et une série de châteaux de plaisance et de chasse, parmi lesquels nous citerons Hirsholm et l'Ermitage, témoignent de la splendeur dont il se plut à entourer sa coin .
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L'œuvre a une belle tournure; certaines parties, notamment la tête du cheval, sont d'une très-bonne exécution.
Saly, qui demeura en Danemark jusqu'en 1774, y laissa d'autres ouvrages estimables et eut surtout une influence importante sur le développement de l'Académie, dont il devint directeur. Sous son administration se formèrent plusieurs sculpteurs nés en Danemark , C, F. Stanley, A. Weidenhaupt, N. Dajon, qui laissèrent un nom justement apprécié dans leur pays.
Le sculpteur danois qui obtint le plus de considération auprès de Saly, fut Johannes Wiedewelt, qui lui succéda comme directeur de l'Académie. Il appartenait à une famille d'artistes : son grandpère avait été architecte, son père sculpteur. L'usage était déjà répandu en Danemark d'orner de grandes figures de bois et de riches décorations en relief la proue et la poupe des navires. Le père de Wiedewelt se livrait à ce genre de travaux dans les chantiers de Holmen, et ce fut là que l'enfant fit ses premiers essais, comme plus tard le jeune Thorvaldsen.
Sous la direction de sou père, il avait acquis une certaine habileté, et lorsque Saly vint à Copenhague en 1753, Wiedewelt faisait son voyage d'artiste aux frais de la cassette royale. Il se rendit d'abord à Paris, où il travailla auprès de Guillaume Goustou le jeune ; puis à Rome , où il vécut familièrement avec Winckelmann , qui tourna son attention vers les œuvres de la sculpture antique. Cette rencontre eut sur Wiedewelt une influence décisive, et à partir de ce moment il se mit à étudier avec ardeur les Grecs et les Romains. Ses relations avec l'illustre savant furent fondées sur une véritable amitié, et jusqu'à la mort de Winckelmann il entretint avec lui une correspondance assidue.
De retour à Copenhague, Wiedewelt fut nommé membre de l'Académie (1758), et l'année suivante professeur. On le chargea en même temps de travaux considérables. La riche cathédrale de Roeskilde, qui renferme les dépouilles des souverains de Danemark, possède de lui le sarcophage de Christian VI et le grand monument funèbre de Frédéric V, orné de deux figures exécutées dans des proportions au-dessus de celles de la nature. On voit dans
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le jardin du château de Fredensborg plusieurs statues de la main du même artiste, des vases de marbre richement décorés, et quatre grands groupes exécutés en grès dont Jes sujets sont tires de la mythologie grecque. Wiedewelt a sculpté un grand nombre de bustes et de monuments funèbres. Plusieurs ont été détruits, soit dans l'incendie du château, en 171)4, soit dans le bombardement qui ravagea Copenhague en 1807. Mais l'ouvrage qui peul 1< mieux témoigner de son mérite et de la nature de son talent a été heureusement conservé; c'est une statue de femme, en marbre, qui représente la Fidélité. Elle est placée, avec trois autres statues, autour de Y Obélisque de lu Liberté1^ élevé en 17!)2 en lace de la porte de l'ouest de la ville.
Artiste intelligent, Wiedewelt avait le don de l'invention et composait avec une grande facilité. Son séjour a Paris et a Rome, ses relations avec Winckelmann, avaient contribué à enrichir son esprit de connaissances ('tendues. Toutefois son talent, qui s était développé sous cette heureuse influence, manqua de flexibilité, et l'artiste ne parvint pas à mettre la vie et l'expression dans ses figures, exécutées avec une science sévère, mais aussi a\ec une certaine raideur.
Les tendances de style qu'on peut remarquer dans les ouvrages de ce sculpteur attestent l'autorité que Winckelmann exerçait sur lui ; elles manifestent déjà le mouvement des idées nouvelles qui domineront plus lard avec Canova et Thorvaldsen.
Devenu vieux, Wiedewelt laissa peu à peu envahir son esprit par la plus sombre mélancolie , el mil fin à ses jours, en I <s < ► 2 ' .
1 Oc monument perpétue le souvenir de l'abolition du servage.
2 Parmi les élèves de Wiedewelt, nous devons citer J. J. rlolm, un jeune artiste île talent, qui abandonna bientôt la sculpture pour se livrer à la gravure en médailles. Il Fui pourtant surpassé dans cet art par Peter Gianellï, oatîf de Copenhague, qui a ciselé plusieurs médailles d'une véritable valeur; on remarque surtout celle qu'il fut chargé de faire pour rappeler l'abolition de la traite des uègres dans tes colonies danoises en Il mourut dans les premières années de notre siècle. Son frère, Dominic Holin, qui remporta la grande médaille d'or à l'Académie, en 17t)!l, alla plus lard s'établir en Angleterre. Il envoya en IK20, à l'Académie à laquelle le rattachaient ses études, un portrait-buste du duc de Glocester.
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Weidenhaupt, élève de Saly, s'acquit une juste considération, surtout comme professeur à F Académie; il a laissé un écorché fort estimé et qui servait encore de modèle dans ces dernières années. Pensionnaire de l'Académie, il s'était rendu à Paris, où il étudia de 17G2 à 17G5. Il travailla sous la direction de Pajou à un Saint Augustin de marbre destiné à l'hôtel des Invalides. A Rome, il se sentit attiré par les antiques; il modela plusieurs copies réduites des plus célèbres statues, et ces réductions, que le temps a malheureusement fait disparaître, obtinrent un grand succès aux expositions de Copenhague.
L'une des figures de marbre qui ornent l'obélisque de la Liberté a été exécutée par lui. Elle représente V Agriculture . Il n'y a que justice à constater dans cette statue, ainsi que dans plusieurs autres études de cet artiste, les témoignages d'un effort soutenu vers la simplicité de l'art grec.
Nicolas Dajon , né à Copenhague comme Weidenhaupt et élève de Saly, travailla aussi au monument de la Liberté. Les deux figures de femmes qui représentent la V aleur et le Patriotisme sont ducs à son ciseau; niais elles sont inférieures aux deux autres. Il réussit mieux dans un très-riche monument funèbre, orné de deux figures de femmes de grandeur naturelle, en marbre, qui se trouve dans le cimetière d'Assistance.
A l'Académie, Thorvaldsen reçut les leçons de ce sculpteur. Lorsqu'en 1819 l'élève revint à Copenhague, déjà environné de gloire, le vieux maître était presque oublié; il est mort en 1823.
Il n'entre pas clans notre plan de tracer ici un tableau complet de l'histoire de l'art en Danemark1. Nous avons essayé seulement
1 En Suède; le mouvement des arts se ressenti I également de l'influence française, et peut-être même d'une manière plus persistante qu'en Danemark. Le frère cadet de notre célèbre Boucbardon s'était établi dans ce pays, où il était sans rival. Il mourut en 1762. — Larchevêque, qui fut directeur de l'Académie royale de Suède et mourut en 1778, était un artiste maniéré. Il eut pour élève Sergel, le meilleur des sculpteurs suédois, sur lequel M. le marquis de Ghennevières a donné une intéressante notice dans la Revue universelle des arts (mai 185b). Sergel, qui lil un excellent Fanne couché, avait précédé Canova à Home, et c'est là qu'U se forma, sans se soustraire pourtant aux souvenirs et à l'influence de l'école française: son joli groupe de l'Amour et Psyché' vu esl un
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de montrer par quelques indications comment ce pays, après avoir subi l'influence générale du mouvement des arls en Europe, et particulièrement en France, avait vu son Académie se former; nous avons voulu faire connaître le milieu dans lequel Thorvaldsen fit ses premières études d'artiste.
Il ne faudrait pas exagérer l'influence qu'eurent en Danemark les principes rapportés d'Italie par Wiedewelt, l'ami de Winckelmann; ils ne turent pas toujours adoptés par les successeurs de cet artiste. Ce n'est donc pas à Copenhague, mais à Rome, en lace des chefs-d'œuvre de l'antiquité, que Thorvaldsen a trouvé définitivement sa voie.
Lorsque Thorvaldsen arrivait en Italie, la révolution des idées était définitivement accomplie. On sait qu'elle avait commence dans la Péninsule dès le milieu du dix-septième siècle; au dix-huitième, un Allemand fixé à Rome, Mengs, l'encouragea, et Winckelmann en assura le triomphe. Par une heureuse coïncidence, les découvertes de Pompéi et d'Herculanum favorisèrent ce grand mouvement. Profondément imbu des beautés de la langue grecque, admirateur de Sophocle et de Démosthène, passionné pour Hésiode et pour Homère, Winckelmann avait longuement étudié les antiquités des musées allemands avant de se rendre en Italie. Au moment où il arrivait sur celle terre qui lui promettait d'infinies jouissances d'artiste et d'érudit, l'antiquité elle-même surgissait des cendres et des laves préservatrices; elle venait s'exposer nue et vivante encore aux regards de cet amant plein d'enthousiasme.
Les travaux de Winckelmann sur l'antique sonl depuis longlemps connus. ï/inllucncc considérable qu'ils oui eue sur les
témoignage. Nous no pouvons oublier que c'est à Serge] qu'on doit le tombeau
de Descartes , dans l'église d'Adolphe- prédéric, à Stockholm. — Après cet artiste;, les sculpteurs suédois les plus célèbres ont été deux contemporains de Thorvaldsen, Bystrom et Fogelberg. Le premier, esprit sérieux et un peu froid, s'inspira des antiques; l'autre lut élève de Sergel , mais il étudia aussi sons Guérin et IJosio à Paris. Gustave Planche a consacré un article très -étudié (Revue des Deux-Mondes, 1855) à cet artiste, qui lut extrêmement attaché aux souvenirs de la mythologie Scandinave. On doit à Fogelberg les statues des dieux Odin, Thor et Palder. Ses œuvres ont été éditées en |X.">(>, à Paris, par M . Casimir Leconte.
I7i SECONDE PARTIE.
artistes ;i détourné le goût des œuvres maniérées pour le ramener à l'étude des beautés sévères de l'art grec. N'eussent- ils d'autre mérite, ces travaux seraient dignes par cela seul du respect de tous les esprits judicieux; toutefois, comme en général ils ont produit de moins heureux résultats en peinture qu'en sculpture, on les a vus perdre une partie du crédit dont ils jouissaient au commencement de ce siècle.
Peut-être aussi la faute en est-elle à l'excès de zèle de quelques artistes, qui, confondant la lettre avec l'esprit, ont dépassé le but, et sont allés bien au delà des idées de Winckelmann, en remplaçant d'une manière absolue l'étude éclairée de la nature par la copie servile des débris de l'antiquité. Ces artistes n'ont donné le jour qu'à des pastiches.
Le savant allemand avait dit : « La discussion de l'art des Égyptiens , des Etrusques et des autres peuples peut étendre nos idées et rectifier nos jugements : l'examen de l'art des Grecs doit ramener nos conceptions au vrai, et nous servir de règle pour juger et pour opérer '. »
Des travaux de Winckelmann ressort une doctrine juste et sage. Le grand admirateur des Grecs est persuadé que ces maîtres ont possédé la vérité dans leur art, et lorsqu'il décrit la voie suivie par eux, il laisse jaillir de cet enseignement des préceptes d'une haute portée. A quoi tenait la supériorité , incontestable dans la statuaire, de ces artistes grecs si heureusement doués des qualités naturelles qui font sentir et apprécier la beauté? Avant tout, à l'étude journalière qu'ils firent du nu2.
Si les Grecs avaient sous les yeux la nature nue, ils ne se contentaient pas de la copier, ils la choisissaient dans ses détails pour en romposer un tout harmonieux, supérieur, par conséquent, à
1 Winckelmann, t. II, liv. iv, chap. i".
- u Les gymnases cl les lieux où la jeunesse s'exerçait toute nue à la lutte et à d'autres jeux, étaient les écoles de la beauté plastique. Là, les artistes contemplaient les beaux développements de la taille : l'imagination échauffée par l'habitude journalière de voir le nu, ils savaient se rendre familière et présente la beauté des formes. A Sparte, des jeunes filles nues, ou presque nues, s'exerçaient à la lutte. » Winckelmann, t. II, liv. iv, ch. ri.
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chaque modèle pris isolement : « Ils surent épurer leurs figures de toutes les affections personnelles qui détournent notre esprit du vrai beau. — Ce choix des belles parties, et leurs rapports harmonieux dans une figure, » remarque encore Winckelmann, « produisirent la beauté idéale, qui par conséquent n'est pas une idée métaphysique. »
Aujourd'hui la doctrine idéaliste trouve de nombreux contradicteurs, et cependant, si elle ne s'en tient pas à la vérité absolue, on voit qu'elle ne proscrit pas l'étude de la belle nature, qui demeure sa source première.
La recherche du beau dans la nature et la création de l'idéal ne constituent pas toute l'esthétique des Grecs. L'artiste qui suit leurs préceptes doit encore s'attacher à Y expression et à Y action. « En enseignant la doctrine des belles formes, il est essentiel d'y joindre l'observation de la décence dans les gestes et dans les attitudes, parce que c'est en cela que consiste une partie des grâces1. »
Pourtant il faut de la mesure dans l'expression comme dans l'action : car si la beauté, semblable à l'eau la plus limpide puisée dans la source la plus pure, n'admet pas que rien d'étranger vienne s'\ mêler, l' expression ne peut se montrer que jusqu'au point où elle n'altère pas les traits du visage; de même le mouvement des membres ne doit jamais être assez, accentue p<»nr rompre l'harmonieux équilibre du corps.
Telle est l'essence de la doctrine de Winckelmann. Thorvaldsen est un des artistes qui s'efforcèrent avec le plus de loi de mettre ces théories en pratique, et l'on peut dire qu'il en est, pour la sculpture, l'expression la plus complète cl la plus vraie. Il est <I<wk impossible de séparer son oeuvre de la doctrine qui l'a en quelque sorte enfanté.
Winckelmann, (. Il, liv. iv, ap. ni.
CH A IMTIîK DETJXIlMi:.
Les théories de Winckelmann ci Thorvaldsen. - Les figures île force: Jason , Mercure, Vulcain , Hercule. — Les figures «le jeunesse: Bacchus, Ganymède , F Amour, Apollon, Adonis. — Les figures de déesses: Venus, les Trois Grâces, Psyché, Hébé. — La statue de la Jeune Danseuse el celle de l'Espérance. - - Les Etjntètes.
Les ouvrîmes de Winekelmann, qui devaient exercer une influence si considérable sur la direction des arts, restèrent pendant assez longtemps presque étrangers aux artistes. principes exposés par le savant ne Eurent d'abord appréciés que des archéologues ; niais lorsque peu à peu ils se furenl frayé un chemin au delà de ce cercle restreint, ils amenèrent une complète révolution dans les idées. David, à son retour d'Italie, les importa en France, où ils lurent accueillis d'autant plus tacitement que l'élude des institutions républicaines de la Grèce et de Home était en faveur, et qu'une grande vogue était assurée .0NIg à tout ce qui les rappelait, soit dans les toi nies
politiques, soit dans les arts, ('.a nova, génie souple et facile, s appropria une certaine apparence de l'art antique: il devint bientôl le sculpteur le plus célèbre non - seulement de l'Italie, mais de l'Europe; et l'estime qu'on taisait de son taleni s'accrut encore, quand à son tour l'Empire évoqua les souvenirs
de la Rome des ( '.('sai s.
I7S SECONDE l'A HT I E.
A l'époque de l'arrivée de Thorvaldsen en Italie, la révolution était accomplie; mais il ne faut pas croire que l'artiste n'ait fait que céder à l'entraînement des idées dont il se trouva comme enveloppé ; un sentiment personnel le guidait , lorsqu'il s'arrêta tout d'abord devant les plus beaux , les plus sévères monuments de l'art grec; et s'il entra dans le mouvement général, ce fut pour y prendre un rôle à part et que lui seul a rempli.
Les circonstances lui furent d'ailleurs favorables. A peine le jeune Danois fait-il les premiers pas dans la voie où il est appelé à s'illustrer, qu'il rencontre un fervent disciple de Winckelmann. Sans doute il doit beaucoup moins aux sages conseils de cet ami qu'à la rectitude de sa propre intelligence, mais sa modestie avait une respectueuse confiance dans les lumières de Zoëga. Vivement encouragé par le savant archéologue dans son admiration enthousiaste pour le grand style de la statuaire antique, Thorvaldsen s'abandonna sans hésitation comme sans réserve à son penchant, et marcha résolument dans la direction qui devait le conduire au complet développement de son talent.
A Rome il trouvait un vaste champ ouvert à l'investigation, et d'innombrables modèles pour ses études; en dépit du temps destructeur, des guerres civiles, des invasions des barbares, des dévastations, Rome était restée l'héritière de l'antiquité. Les fouilles poursuivies en Italie, puis les explorations poussées jusqu'en Grèce, ajoutaient chaque jour de nouvelles richesses à toutes celles (pie l'on possédait déjà.
Avant de songer à produire aucun ouvrage original, Thorvaldsen s'efforça de se bien pénétrer du style des artistes grecs, et, les (t œuvres de force » l'attirant de préférence, il prit pour modèle de sa première copie importante l'un des Dioscures du Monte Gavallo, le Pollux} qu'il exécuta avec une sorte de respect religieux. Sous l'impression1 profonde de l'étude de cet antique, il produisit le Jason , statue qui frappe tellement par la fierté de l'allure cl la
1 h L'émotion reçue doit se transformer en nous -même, dit avec raison madame de Staël : et plus cette ('motion est vraie, moins elle inspire une servile imitation. »
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sévérité du style, qu'on a peine à croire qu'elle marque le clébul d' un jeune artiste.
«Lorsque Jason parut, dit Pindare1, tout le peuple fut frappé d'étonnement. Il croyait voir Apollon, Bacchus ou Mars, » Canova avait pris VApollon pour type de son T/iésre; pour représenter Jason, Thorvaldsen choisit la figure plus mâle du dieu Mars. Le héros porte encore les longs cheveux flottants, tels qu'il les avaif , au dire du poêle, lorsqu'il entra pour la première fois dans Athènes : ses cheveux s'échappent de son casque en touffes bouclées; ses tonnes appartiennent à l'âge viril; sa noble attitude rappelle celle d'Hercule dans une mosaïque antique de la villa Albani 2.
Les Grecs donnaient plus d'expression et de mouvement aux héros qu'aux dieux. .Suivant leurs principes, la sérénité sublime de la Divinité ne souffrait pas d'être altérée; niais il était permis à l'artiste d'animer davantage les figures humaines. « Dans la représentation des héros, c'est-à-dire des hommes auxquels L'antiquité attribuait la plus hante dignité de notre nature, les anciens allèrent jusqu'aux limites de la divinité, niais sans passer outre et sans confondre la différence délicate de ces deux natures » Le Jason est l'application de ce précepte.
Les figures «les dieux répondaient chez les Grecs à des idées préconçues; l'imagination admirablement équilibrée de ce peuple a' enfanta pas des monstres, comme en ont produit la plupart des Orientaux idolâtres, elle entailla au contraire des beautés parfaites et surhumaines bientôt admises par le dogme. Ces figures expriment la pensée non pas seulement dans le visage, mais de la tête aux pieds. Lorsque Thorvaldsen représenta les divinités, il dut se conformer à la tradition grecque en adoptant le type consacré de chacune (Telles, en se soumettant aux procèdes d'épuration des sculpteurs de l'antiquité4. Pourtant il s'est efforcé en même temps
1 Pytfùqttes, IV .
2 Découverte en l~(>0 cl rapportée dans les \fonumcnt! , n" <><>. ; Winckelmann, t. Il, i\, chap. n.
1 k Gomme les anciens, dit Winckelmann. s'étaient élevés par gradation de la
SECONDE 1»A RTIE
de ne pas perdre de vue la nature, et l'on peut constater dans lu plupart de ses statues une étude anatomique très-scrupuleuse faite sur le modèle vivant.
Thorvaldsen, en suivant avec une sage mesure le système île déification des formes humaines, a composé dans son Mercure une œuvre mêlée d'idéal et de réel. Cet ouvrage, un des plus beaux morceaux de la sculpture moderne, pourrait figurer sans trop de désavantage auprès des statues antiques, c Mercure Argîphonte 1 , dit avec raison Nagler, est le plus heureux choix des belles formes de la nature dans l'âge de trente ans. Il tient au caractère et à la proportion du fameux héros grec désigné par la qualification de Gladiateur combattant. » Pour créer une telle œuvre, Thorvaldsen a commencé en effet par copier la nature, et nous avons dit que la pose même de la figure lui avait été donnée par un portefaix qu'il vil par hasard sur le Corso. Le portefaix est devenu dieu, grâce au choix exquis des formes épurées avec une discrétion intelligente sans cesser d'être vraies, grâce enfin à la noblesse qui caractérise l'expression du visage : ce n'est pas la ruse humaine, c'est l'intelligence divine que reflètent le front et le regard tic Mercure. L'action, on, pour parler plus exactement, la préparation à l'action, est suffisante pour donner du mouvement et de la souplesse au torse et aux membres ; mais elle est sobre et révèle un dieu qui peut agir avec puissance et sans effort.
Dans la statue de Mars les muscles sont accentués davantage ; il convenait de donner au dieu de la guerre un aspect de force extérieure plus prononcé que chez Mercure. Pourtant ces deux divinités offrent les caractères de la jeunesse combinés avec ceux de la virilité : Mars et Mercure sont imberbes, et leurs cheveux courts et frisés retombent sur le front.
beauté humaine jusqu'à la beauté divine, ce dernier degré lui réservé à la beauté par excellence. » Et il ajoute plus loin : « Le procédé de faire d'un héros un dieu s'opère plus par suppression que par addition, c'est-à-dire il se fait en retranchant graduellement les angles trop équarris e1 trop prononcés par la nature, jusqu'à ce que la forme soit portée à une telle finesse d'exécution qu'il paraisse que l'esprit seul y a opéré. » 1 C'est-à-dire meurtrier d'Argus.
OEUVRE l>K THORVALDSEN. 181
La statue de Vulcain appartienl à l'âge de complète virilité1. On sait que les Grecs prêtaient aux dn inités de cet âge un caractère en quelque sorte immuable, à ce point qu'on peut les reconnaître aux traits consacrés de leur visage, au jet de la chevelure et de la barbe. Le visage de Ynlc;iiii est empreint de relie calme rudesse <|ui convient au forgeron (ils de Jupiter ; on retrouve chez lui la forte barbe et l'épaisse chevelure du roi des immortels; sa tête esi recouverte du pileus des artisans; sa tunique, suivant le mode consacré pour ce dieu sans cesse occupé à un dur labeur, est détachée sur l'épaule droite et laisse la poitrine découverte. L'attitude générale de cette figure rappelle beaucoup celle d'un Hephaestus qu'on voit sur un autel du Vatican8.
Quant à la statue d' Hercule , on ne saurait la juger sévèrement . si l'on se rappelle que Thorvaldsen était dans sa soixante-treizième année lorsqu'il l'a 'modelée. Cet ouvrage esi certainement inférieur aux précédents, bien qu'il ail encore le caractère de grandeur qu'imprime la main d'un maître.
Les sculpteurs grecs voyaient dans Hercule deux figures différentes. L'une, c'est le héros obhjjé de déployer la force de son bras pour combattre les brigands et les monstres; encore retenu sur la terre par ses travaux, il est représenté avec des muscles saillants. L'autre, au contraire, c'est le demi-dieu ; partageant désormais les jouissances et le repos des immortels, il montre un corps dégagé de toutes les saillies trop accentuées qui révèlent les combats de la vie terrestre.. Ces! ainsi que l'Hercule Farnèse exprime le héros, tandis que celui du Belvédère révèle ledieu*.
Thorvaldsen a voulu représenter l'Hercule homme; il ne l'a pas montré dans l'éclat de la plus belle jeunesse , comme les Grecs l'avaient fait quelquefois, avec des traits qui font presque doutei de son sexe, et tel que " sa beauté ressemble à celle que la complaisante Glycère exigeait d'un jeune bomme pour qu'il fût digne
1 Quelquefois, mais plus rarement, les artistes anciens ont représenté Hephaestus sons les traits de la jeunesse.
' Rapporte |>ar M. Tlieil, dans son Divtinnntùrr . '■ Winckelmann , i. II. li\. n, chap. n.
182 SECONDE PARTIE
de ses laveurs » . Il lui a donne au contraire îles formes robustes et même lourdes ; on comprend plutôt le poids du colosse que sa force; la main qui tient la massue ne semble pas la saisir avec vigueur. La tête ne rend pas bien non plus celle de l'Hercule dompteur des monstres, auquel les Grecs ont toujours donné un front bas, avec des cheveux durs et drus venant se rabattre sur le devant, comme pour rappeler les poils qui se trouvent entre les cornes du taureau1.
Parmi les, figures de jeunesse traitées par Thorvaldsen, nous remarquerons celles de Bacchus, de Ganymède, de l'Amour, d'Apollon et d'Adonis, qui offrent des caractères très-distincts.
Chez les Grecs la beauté de Bacchus est mixte ; elle procède des tonnes combinées des deux sexes, et paraît empruntée parfois à la nature des eunuques2.
Les artistes anciens , qui ont toujours représenté ce dieu au temps de sa jeunesse, ont arrondi ses membres au point de leur donner une élégance féminine, et développé ses hanches presque à l'égal de celles d'une femme. On sait du reste que, suivant la fable, Bacchus a été élevé en fille.
C'est en s'inspirant de cette tradition que Thorvaldsen a donné tant de délicatesse efféminée à son Bacchus. Le dieu s'appuie avec nonchalance sur un tronc d'arbre, et tourne la tête, par un mouvement de molle langueur, vers la coupe qu'il va porter à ses lèvres. Son front est couronné de pampres, et ses cheveux, relevés ensemble, sont noués sur le sommet de la tête, suivant l'usage des femmes, pour retomber sur les épaules par une disposition qui n'appartient qu'aux dieux Apollon et Bacchus. Il y a quelque chose de moelleux et de coulant dans les contours, une souplesse voluptueuse dans le mouvement du torse. Le ventre arrondi et les hanches saillantes se rapprochent de la nature féminine; les muscles et les rotules, qui s'accusent à peine, sont ceux des jeunes garçons.
1 Winckelmann, t. II, liv. iv, chap. iv. 3 Winckelmann, t. II, liv. tv, chap. iv.
OEUVRE DE THORVALDSEN \K\
Ganymède ne présente plus ce mélange de formes ; c'est un adolescent remarquable par la délicatesse de ses membres, l'effacement des saillies musculaires, la souplesse et la rondeur des chairs. Ses hanches n'ont pas le développement de celles de Bacchus; le fils de Tros réunit les beautés diverses que la nature peut donner à de jeunes garçons. C'est ainsi qu'il paraît dans les statues de Tlmi valdsen et dans le groupe où l'artiste l'a représenté accroupi devant Jupiter métamorphosé en aigle ; le jeune Troyen remplit pour la première fois son rôle d'échanson du dieu, et le regard de L'aigle fait pressentir la cause prochaine des rancunes de Junon. Ce groupe, d'un grand style, est savamment équilibré et cl une excellente exécution.
Le Ganymède n'est qu'une expression de la beauté humaine idéalisée. Pour figurer L'Amour, l'artiste devait, suivant le principe des Grecs, tendre vers un but plus élevé, vers un idéal divin. L'Amour victorieux a toutes les grâces de l'adolescence, jointes a une délicatesse excessive. Bien que ses formes aient encore quelque chose de la beauté mixte du Bacchus, elles ont plus d'élévation et de pureté, et révèlent un dieu d'un ordre supérieur. Le vainqueur des immortels et des hommes, appuyé sur son aie, regarde la pointe d'une de ses Mèches avec une expression de malice et «If fierté presque cruelles.
Dans le groupe de l'Amour cl Psyché les formes du dieu son! termes et sveltes j elles procèdent plus directement de la belle nature. Cette composition est un chef-d'œuvre de grâce vraie et de simplicité; en puisant aux mêmes sources que les maîtres grecs, le sculpteur s'est peut-être plus rapproché d'eux qu'il n'aurait pu Le taire par la simple imitation de leurs ouvrages, et il ;i donne a ses
figures toute l'originalité de son talent personnel. Psyché reste pensive devant la coupe d'immortalité; elle hésite à la porter à ses lèvres, elle n'ose encore affronter cet immense inconnu. L'Amour l'exhorte avec une tendre persuasion, et sourit doucement a la naïveté de la jeune fille. Il y a dans cette œuvre quelque chose de supérieur à la beauté des tonnes, c'est la délicatesse extrême du sentiment et de l'idée philosophique. En représentant L'Amour < I
IX'i SECONDE PARTI 12.
Psyché, Ganova s'était borné à grouper deux beaux corps dans un mouvement de tendresse et de molle langueur; Thorvaldsen a fait plus, il a exprimé une pensée.
La figure d'Apollon marque chez les Grecs le plus haut degré de beauté idéale, dont l'expression complète brille d'un éclat divin dans l'Apollon du Belvédère. A notre avis, Thorvaldsen n'a pas atteint cet idéal qu'il a cherché. Les formes de son Apollon se rapprochent en effet de la beauté mixte du Bacchus, divinité moins noble; la ligure manque de cette distinction de contours dont peut se passer Apollon gardien des troupeaux chez Admète, niais qu'il convient de conserver toujours au dieu du Parnasse.
Adonis ne devait pas être déifié; le sculpteur n'a eu d'autre préoccupation que de copier avec art la beauté naturelle et de donner à sa figure une attitude simple et antique.
Son Adonis est un jeune homme dans le complet épanouissement de ses formes masculines étudiées avec une scrupuleuse vérité sur les plus beaux modèles vivants; il a encore toutes les grâces de la jeunesse, mais sans aucune recherche qui puisse altérer la pureté ou compromettre la noble simplicité de la figure. Cet ouvrage, qui offre quelque analogie d'aspect avec Y Apollon Sauroctone de l'antiquité, est d'ailleurs tout à fait original dans son exécution. Thorvaldsen a emprunté aux Grecs le dessin parfait de la tête, le jet de la chevelure, le calme de l'attitude, l'équilibre savant du modèle; mais la physionomie pensive du jeune berger et l'étude passionnée de la nature ajoutent au marbre l'empreinte personnelle de l'artiste. Il n'est pas de voyageur visitant la Glyptothèque de Munich qui n'ait été vivement impressionné non-seulement par l'élégance el le style sévère de cette œuvre, mais aussi par le sentiment profond dont elle est animée.
Si nous poursuivons la même étude comparative sur les ligures de femmes traitées par Thorvaldsen, nous verrons encore l'artiste, élève des Grecs, pénétré de leurs principes, appliquer avec un génie indépendant les préceptes qui ont guidé ces maîtres.
Les Grecs, en exprimant la beauté des formes des déesses, ne
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semblent pas s'être préoccupés des mêmes distinct ions que dans celles des dieux et des héros '. Le visage de chaque déesse conserve un caractère propre, niais le corps, d'ailleurs généralement drapé, ne laisse le plus souvent distinguer d'autre différence que celle de l'âge.
Vénus et les Grâces partagent le privilège à peu près exclusif d'être habituellement représentées nues, bien qu'on ait presque le droit d'affirmer que dans les premiers temps de l'art grec les artistes ne se sont pas permis celte licence. La Vénus de Milo, qui appartient à la plus belle époque de l'antiquité, n'est pas entièrement dépouillée de ses vêtements.
Lorsqu'il modelait sa Vénus, Thorvaldsen ne pouvait pas cou naître la statue découverte à Milo en 1820, et aussitôt après apportée à Paris. Mais il avait dû étudier la Vénus de Médicis, celle du Capitole et celle de Troas, et il parait s'être inspire de la beauté plus juvénile de la première. 11 n'a pas donne a sa figure cette altitude d'embarras pudique qui caractérise les trois statues antiques; cependant il n'est rien dans la beauté sévère de la /'nuis victorieuse du sculpteur danois qui puisse susciter une pensée équivoque. L'admiration qu'elle impose est celle qu'auraient pu ressentir les philosophes, pour qui « l'Amour est com me le collègue de la Sagesse2. » Déjà la déesse reprend de la ni. un gauche le vête nient qu'elle avait déposé sur un tronc d'arbre pour paraître devant Paris. Le bras droit se rapproche du corps par un mouvement gracieux, mais manquant un peu d'ampleur ; la main tient la pomme, prix de la victoire. La tête, légèrement inclinée, exprime la fierté satisfaite et la sérénité dn ine dans le triomphe.
Thorvaldsen n'a généralement pas donné un large développe ment à la poitrine dans ses figures de femmes. Les contours de sa Vénus se continuent avec une délicatesse achevée; le mouvement des hanches, des cuisses et des jambes est gracieux, sans afféterie; les pieds et les mains sont exécutés avec une finesse extrême.
1 Winckelmann.
2 Ta ao-^ia 7rapÉopou; êptoTocç. I^tiripide, J/cV/c'c, v. S 1 ; t .
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Dans le groupe des Trois Grâces, Thorvaldsen nous semble moins heureusement inspiré. Le type de beauté féminine adopté par lui n'est pas celui que les Grecs avaient ordinairement choisi dans la nature, et qui montre un corps à la fois puissant et délicat. En s' efforçant d'idéaliser ses figures, l'artiste a fini par les rendre grêles. La physionomie exprime l'innocence de la jeunesse, et le sein virginal se termine par une extrémité d'une délicatesse achevée, mais les contours peu développés de la partie inférieure du corps donnent une certaine sécheresse à l'ensemble, dont le profil se dessine en lignes presque anguleuses.
Pour observer le précepte de Mengs , qui veut qu'un groupe affecte toujours la forme pyramidale, l'artiste a dû incliner la tête et le torse de deux de ses figures; la troisième, au contraire, se tient droite, et il y a de la roideur dans son attitude. Les trois sœurs se présentent l'une de face, les deux autres de profil ; aucune n'est donc vue de dos. Cette ordonnance n'a pas permis à l'artiste de charmer les regards par la vue simultanée du corps féminin sous tous ses aspects ; Jean Goujon , Raphaël , la plupart des sculpteurs de l'antiquité1, paraissent au contraire avoir été préoccupés de la disposition contraire, qui ménage aux yeux une plus complète satisfaction .
Malgré de nombreux éloges et de hautes approbations, puisque ce groupe a exalté jusqu'au lyrisme d'un roi2, Thorvaklsen ne fut sans doute pas lui-même pleinement satisfait de son œuvre , et en 1842 il exécuta un nouveau modèle différent du premier. Mais la perfection à laquelle il n'avait pu atteindre aux plus beaux temps de son talent, l'artiste n'y parvint pas davantage dans sa vieillesse, et le second ouvrage nous paraît même inférieur au premier.
Pourtant le sculpteur s'est efforcé de donner plus d'abandon à la figure du milieu, dont il modifia l'attitude : cette fois le pied droit seul pose à terre, tandis que le pied gauche est soulevé. Le
1 Voir Sénèque, De beneficiis, I, 3.
2 Le roi Louis de Bavière a composé un poème dans lequel il célèbre avec enthousiasme les Trois Grâces de Tlioi valdsen et critique vivement celles de Canova. (Nagler.)
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mouvement un peu cherché de la seconde déesse est également changé. Pour faire disparaître le profil anguleux de la partie inférieure du corps , l'artiste a présenté de trois quarts , presque de lace, la figure de droite, qui se trouve ainsi ne pas offrir une suffisante variété d'aspect avec la figure du milieu. Enfin, malgré la sagesse des intentions qui recommande cette nouvelle tentative, le {T10upc de 1842, quelque soigneusement fini qu'il soit encore, est moins bon (pie le premier sous le rapport de la délicatesse du travail. Dans les deux compositions, on peut également reprocher aux déesses \c manque d'ampleur dans les formes.
Un corps svelte et délicat convient tout a fait a l'extrême jeunesse de Psyché. Cette charmante figure a été traitée deux fois par Thorvaldsen : d'abord dans le groupe dont nous avons déjà parlé; ensuite, dans une jolie statue qui représente la douce victime des rancunes de Vénus rapportant des enfers la boîte mystérieuse que lui a remise Proserpine. Elle s'est arrêtée pensive; la draperie est tombée au-dessous des hanches, laissant nu tout le haut du corps. Par un mouvement de naïve curiosité, la jeune fille porte la main droite au couvercle de la boite; niais elle hésite. On ne peut rien imaginer de plus délicat; c'est une création gracieuse qui n'a rien de recherche.
Hébé a été représentée deux fois par l'artiste. Ea jeune déesse est vêtue d'un double chiton; dans le premier modèle, le vêtement détaché sur l'épaule laisse nu le sein droit; la draperie est élégante et sobre. Mais cette nudité du sein fut considérée comme une faute, et dix ans plus lard Thorvaldsen, modelanl une répétition variée de cette première statue, couvrit entièrement la poitrine, pour mieux exprimer la grâce pudique qui convient à la déesse de la jeunesse.
Nous ne terminerons pas L'examen de ces figures de femmes sans dire nu mol d'une charmante statue, celle d'une toute jeune fille dont la tunique jjlissanl sur le bras droit laisse voir un sein a
peine naissant. Par un mouvement naïf elle relève les deux côtés
de sa robe el commence à danser; ses cheveux sont rassemblés el noués simplement sur le sommet de la tête. Celle composition esl
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SECONDE PARTIE
pleine de légèreté et de fraîcheur; c'est une œuvre bien personnelle, où l'artiste a mis toute l'originalité de son talent.
La statue de l'Espérance est au contraire un ouvrage entièrement archaïque, une imitation savante et voulue de l'art grec le plus ancien. L'attitude de la déesse est impassible; d'une main elle présente une fleur prête à répandre sa semence, de l'autre elle tient un pan de sa longue tunique, mouvement conforme à la tradition antique. Le jet sévère des draperies sous lesquelles le corps est discrètement mais puissamment accusé, la placidité du visage, admirable par la pureté des traits, la chevelure dont les longues boucles, retombent sur les épaules, le front ceint d'un large bandeau formant diadème, tout dans cette composition rappelle le prototype hiératique admis par l'antiquité grecque 1 , et révèle les études approfondies que, peu de temps avant de la modeler, l'artiste avait dû faire pour réparer les célèbres marbres d'Égine.
Les marbres d'Egine qui ornaient le fronton du temple de Jupiter Panhellénien paraissent en effet appartenir à une période de transition et se rattacher à deux époques : dans la première, toute hiératique , les figures sont immobiles , comme celle de la statue de l'Espérance • dans la seconde, sans perdre de leur gravité, elles empruntent à la vie humaine, quand elles la représentent, un certain mouvement et une plus grande variété. C'est ce qui a fait dire à un critique que « les statues d'Égine tiendraient encore au dogme par l'immobilité du visage, tandis qu'elles entreraient
1 Brondsted décrit ainsi les figures imitées par Thorvaldsen et qu'il suppose être des Grâces et des Heures : « Le temple d'Egine, dit-il, avait pour acrotères, au-dessus de la pointe du fronton, un grand fleuron exécuté soigneusement en marbre et recouvert de peintures, entre deux petites figures de femmes, placées un peu plus bas, au-dessus de la pente de la bordure, sur de petits piédestaux. Ces petites statues couvertes tenaient d'une main une fleur, tandis (pie de l'autre elles saisissaient le bout de leur vêtement. Je suis porté à prendre ces quatre petites figures des deux frontons pour les deux plus anciennes Heures, Tballo et Karpo, et pour les deux plus anciennes Grâces, Auxo et Hégémone (Comp. Pausan., IX, 35, 1); enfin plus bas, aux extrémités du fronton, il y avait des griffons très-bien formés, dont on a trouvé, dans les fouilles de 1811, des fragments assez considérables pour justifier la restauration supérieurement exécutée par Thorvaldsen. » [Voyages en Grèce, 2e livraison, note de la p. 159. Paris, Didot, 1830.)
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déjà dans l'art par le mouvement des membres. Les héros grecs el troyens seraient dieux par la tête el athlètes par le corps1. »
TiC travail assidu auquel Thorvaklsen se livra pendant tonte une aimée sur les marbres d'Êgine, cette lutte corps à corps, si l'on peut s'exprimer ainsi , avec l'antiquité grecque elle-même, curent une influence considérable sur le complet développement de son talent. On voit plus directement la trace de cette élude savante dans les œuvres créées peu de temps après l'époque à laquelle l'artiste s'y est adonné : la statue de l'Espérance 3 celle du Jeune Berger au chien, et le groupe de Ganymède avec l'Aigle.
' y\. Viardot, Musées d'Allemagne.
morceau i>k la frise le Triomphe d Alexandre.