‹ Tibère et l'héritage d'AugusteChapitre 2 sur 10 · MAR · texte numérisé non relu

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Nous avons étudié 1 la célèbre figure d'Auguste, ce rusé tyran, selon l'expression de Montesquieu; nous avons complété l'histoire, qui n'est qu'une partie de la connaissance de l'antiquité, par l'archéologie, qui apporte à l'histoire le secours des monuments, dont le

\. Voyez Auguste, sa famille et ses amis, in-8, chez Miche 1 Lévy, 2 e édition,

témoignage est irrécusable, celui des statues qui ont aussi leur langage et trahissent la physionomie morale, celui des médailles, des pierres gravées et des inscriptions, textes officiels dont la concision est pleine d'éloquence. L'art comme la littérature nous ont fourni des instruments de précision pour pénétrer le masque de l'empereur et réfuter la parole sonore des poètes ou la complaisance crédule de certains historiens. En dévoilant sa vie privée aussi bien que sa conscience, nous avons mon- J

tré avec une satisfaction profonde, au nom de la vérité, au nom de la morale, au nom de la dignité humaine , les châtiments de cet homme quj s'est mis au-dessus des lois.

Cela ne suffit pas. Dans les attentats cpntre le pays, il y a deux coupables : celui qui ose et ceux qui permettent, celui qui entreprend et ceux qui souffrent qu'on entreprenne contre les lois,

celui qui usurpe et ceux qui abdiquent. Le peuple, en un mot, le peuple romain a été coupable envers la patrie comme envers luimême, le jour où il s'est courbé sous le joug d'Auguste. A-t-il été puni, à son tour, et l'histoire a-t-elle consigné son châtiment? Ce n'est point là. le but spécial de nos recherches, mais c'est ce qui ressortira énergiquement des faits eux-mêmes, à mesure que l'archéologie fera revivre la civilisation de l'empire : dans son miroir sincère, les faits seuls parleront.

Cependant, il faut le dire, la loi générale qui conduit la destinée des peuples n'inflige pas le châtiment sans répit ; il y a un délai, il y a des occasions de se repentir, il y a des jours favorâbles et comme un souffle passager, plus pur et plus libre, qui avertit une nation, lui fait apparaître le devoir oublié et l'y rappelle.

Ce moment s'est présenté dans la vie du

peuple romain avec de singulières facilités et une persistance évidente. Cette occasion a été la vieillesse moribonde ou, pour employer le mot consacré, la décrépitude d'Auguste. Dans le déclin de cet homme redouté tout à la fois et enveloppé d'une fausse douceur, que de promesses pour les cœurs courageux! D'abord toutes les ambitions du maître étaient apaisées par un règne de près de cinquante années; tous ses désirs étaient assouvis, toutes ses illusions détruites, et même le plaisir de conduire les hommes (si c'en est un) était épuisé par lui jusqu'à la lie. Ajoutez, non pas l'affaiblissement des facultés, mais l'affaiblissement de cette faculté spéciale qui fait le nerf et le secret du despote, je veux parler de la volonté. Depuis plusieurs années, la volonté d'Auguste fléchissait; il subissait l'empire de Livie et des familiers du palais; il était évident

que l'heure des concessions était arrivée. Qu'a fait le peuple romain, légalement, honnêtement, au grand jour, par la voie droite, pour obtenir ces concessions? Rien! Qu'a-t-il revendiqué?

qu'a-t-il reconquis? qu'a-t-il espéré? qu'a-t-il sollicité? Rien!

Un autre secours pour ceux qui attendaient un peu de modestie dans le commandement et une détente dans le pouvoir absolu, c'étaient les fautes commises par ce pouvoir lui-même. La fin du règne d'Auguste a été triste; les conseillers et les généraux de sa jeunesse étaient morts; sa dynastie avait été tranchée par des deuils répétés et implacables. Auguste restait seul avec des lumières affaiblies k ^ et des fautes dont il devenait seul responsable.

Un type éloquent de ces désastres, c'est Varus avec ses légions attirées dans un piège honteux et égorgées au delà du Rhin. Auguste

se frappait la tête contre les murs de sa chambre en criant : « Varus, Varus, rends-moi mes légions ! » En même temps, messieurs, il aurait été logique, il aurait été patriotique que les citoyens se frappassent la tête contre les colonnes du Forum, en criant : a Auguste, Auguste, rends-nous, non pas nos concitoyens, dont les ossements blanchiront dans les forêts de la Germanie ; rends-nous nos libertés, rendsnous notre participation aux affaires de l'État, rends-nous le droit de partager avec toi la responsabilité , le danger , l'effort et les fautes, si les fautes sont une condition inévitable de la politique. » Le peuple romain a-t-il fait retentir autour du Palatin ces nobles revendications? Non, il n'a point osé; mais celui qui pesait d'un tel poids sur les âmes aurait dû y lire ou plutôt leur rappeler leur devoir et offrir ce qui n'était point demandé.

Quel beau rôle pour Auguste, messieurs, quelle gloire pure, quel prestige dans l'histoire, si, à la fin de son règne, après avoir triomphé des factions et de lui-même, il eût rendu aux Romains la mesure de liberté que comportaient Tordre, l'harmonie et l'intérêt même de la patrie! Sylla abdiquait le lendemain de ses massacres, plutôt par dégoût des hommes et du pouvoir, que par l'effet d'une politique justifiée par des réformes et un système. Mais quel ' exemple magnifique, inouï, incomparable dans les annales de l'humanité, si Auguste, après quarante-cinq ans de règne, était venu dire:

« J'ai frappé, j'ai été terrible, puis clément; j'ai eu le pouvoir, je l'ai exercé, je n'ai laissé aux magistratures qu'une apparence : c'était * pour vous sauver et vous régénérer. Voi^b versiez sur les champs de bataille et sur le forum le sang que vos ennemis auraient dû répandre :

j'ai apaisé les guerres civiles. L'aristocratie corrompue affichait une morgue insolente : je l'ai humiliée. Le peuple était animé par un esprit dangereux, novateur, turbulent : j'ai apaisé le peuple en l'élevant. Et maintenant que vous avez pris l'habitude d'être unis, disciplinés,

légaux sous le niveau de mon despotisme , je vous rends la liberté, pour en faire une nouvelle épreuve : peut-être en êtes-vous devenus dignes, vous en jouirez après moi, et si elle dure, j'aurai eu la gloire d'en être, à mon tour, le véritable fondateur. »

Auguste pouvait prendre cette résolution rare sans sacrifier aucun des intérêts qui lui étaient chers : il n'avait plus d'enfants, il allait transmettre son sceptre à qui? à un étranger, à Tibère, qui ne lui était rien par le sang , qu'il haïssait, qu'il se laissait imposer par Livie. Par conséquent le sacrifice était facile et l'héroïsme

n'avait d'échéance que le lendemain de 3a mort. Auguste, s'il eût terminé ainsi sa sanglante et longue comédie, serait resté un sujet d'admiration pour le monde ; ses juges les plus sévères seraient désarmés et la postérité, pour ainsi dire, forcée de lui pardonner ses proscriptions et son hypocrisie, en faveur des derniers actes de sa vie et du souci généreux qu'il aurait eu de l'avenir de son peuple.

Mais cette pensée ne s'est même pas présentée à l'esprit d'Auguste. L'histoire est une indiscrète et les petits faits qu'elle consigne, sont la manifestation affirmative ou négative de ce qui se passe dans l'intérieur d'une conscience, fût-elle tortueuse comme l'était celle d'Auguste.

Or, Tan là de l'ère chrétienne fut cette époque décisive où les destinées de Rome allaient se nouer ou se dénouer d'une façon

4a ' TIBÈRE.

irrévocable. Au mois d'août, après les chaleurs de la canicule, l'empereur fut atteint d'un dérangement d'entrailles qui l'affaiblissait peu à peu et qui s'ajoutait à cette maladie, souvent sans remède, qu'on appelle soixanteseize ans. '

Il partit cependant, espérant que la fraîcheur de la mer, la brise salée, le mouvement du bâtiment, les distractions du voyage seraient un remède pour ses souffrances. Tibère, fils de Iivie, devait aller en Illyrie pour apaiser une révolte. Auguste voulait l'accompagner jusqu'à l'extrémité de la Campanie.

Pendant plusieurs semaines, malgré l'état, non douloureux, mais alarmant de l'empereur, on ne songea qu'au plaisir, sans le moftdre souci de l'avenir de Rome. Ainsi Auguste s'arrêta pendant quatre ou cinq jours à Caprée, cette lie si grecque par la pureté de ses lignes

et la beauté de ses rochers , mais que Tibère devait rendre un objet d'exécration. Auguste . admira la nature, assista h des jeux, goûta les charmes du golfe de Naples ; il avait appelé » dans son enchantement, Caprée Vile de Foisiveté. Il passa h Pouzzoles, où je ne sais quelle fête fut improvisée par des voyageurs revenant d'Egypte ; il s'arrêta à Naples avec Tibère , au milieu des séductions de la voluptueuse Campanie. Mais quand il eut quitté Tibère à Bénévent, le mal s'aggrava et il fallut, au retour, s'arrêter à Nola, célèbre par ces beaux vases peints que se disputent nos Musées.

Le mois de septembre commençait et, pendant tout ce temps, que disait-on à Rome? Tous les esprits étaient en éveil : les oreilles étaient tendues vers le prince absent, de même que tous les yeux étaient fixés sur lui lorsqu'il était présent. N'avait-on ni projets, ni agi-

t'ation, ni espoir? Non, rien de semblable ne faisait battre les cœurs. En effet, quelles étaient les forces sur lesquelles les citoyens amoureux d'un ordre plus stable et plus digne auraient pu 6' appuyer?

Le sénat? Découronné pendant les guerres civiles, il avait perdu son énergie, son ardeur, sa foi; il avait fourni de bons administrateur? \ à Auguste ; mais il ne comptait plus d'hommes libres, il ne comptait que des intérêts insatiables et des dévouements sans pudeur. Toutes les fortunes des patriciens étaient compromises, depuis que les revenus qu'ils tiraient des provinces et de la clientèle des nations étaient taris : le luxe s'était accru, les besoins étaient plus impérieux, la vie plus magnifique; les dons de l'empereur pouvaient seuls suffire à remplir des gouÇres toujours ouverts.

L'ordre des chevaliers était-il plus fort? Ils

étaient cinq mille, brillants le jour des grandes revues, avec leurs coursiers et leurs belles armes ; ils voyaient leurs privilèges croître chaque jour; on les appelait la pépinière du sénat (seminarium senatus) , ils étaient ambi-| tieux ; ils gouvernaient aussi des provinces, . l'Egypte leur était réservée. Mais pour toucher aux affaires publiques, à l'administration , aux finances, aux fermages, il leur fallait tout attendre et tout tenir de la faveur impériale.

Pouvait-on s'adresser au peuple? En admettant qu'il y eût encore un peuple romain, ce peuple était voué au plaisir et à la paresse. Cent jours de fêtes et de jeux par an étaient sa première exigence; du pain non gagné par le travail et des congiaires prodigués à tout propos par l'empereur étaient sa seconde nécessité. Quand l'oisiveté est la reine d'une populace, elle bannit toute vertu politique. Celui-là est son maître

qui la nourrit, l'amuse, la caresse et la joue.

On reconnaissait à peine les Romains dans cette foule composée d'affranchis, d'aventuriers, d'étrangers de tous pays ; le costume lui-même s'était altéré, et l'on ne voyait plus la toge blanche des anciens temps. L'empereur, quand il venait solliciter leurs suffrages, craignait de se salir contre des toges brunes ou grises, et il se plaignait de ne plus voir le costume national. Hélas! ce qui avait disparu plus complètement que leur costume, c'était la conscience des citoyens. '

Les provinces de l'empire ont-elles gardé plus de ressort? Elles sont bien administrées, prospères ; elles ne redoutent plus les exactions des Salluste ou des Verres, parce que les gouverneurs sentent au-dessus d'eux un surveillant

sans pitié. Mais les provinces n'ont que la vie

administrative ; elles végètent , elles ne s'inté-

ressent en rien à la vie politique : le grand drame se passe à Rome ; la province est à l'abri ; obscure et tranquille, servile peut-être plus que la capitale parce qu'elle a besoin de faveurs, et que tout lui vient de celui à qui tout va. Un trait de l'exil de Tibère permet de mesurer ce qu'était déjà devenu l'esprit public. Tibère était à Rhodes , en disgrâce , sans espoir d'arriver à l'empire, menacé par le petit-fils d'Auguste, Caïus César : il vivait en simple particulier, vêtu à la grecque, craintif, humble et caché. Un jour, il projette de visiter les malades et

annonce ce projet. Le lendemain, il sort de chez lui et voit sous un portique malades et moribonds rassemblés par les magistrats qui les y avaient transportés au risque de les tuer. C'était pousser la bassesse jusqu'à la férocité. L'esprit de la capitale valait-il mieux ? Dans une capitale, l'énergie de l'opinion supplée aux

défaillances individuelles, et je ne sais quel courant imprévu ranime la flamme assoupie.

L'esprit romain doit subsister à Rome ; il existe encore dans quelques âmes vigoureuses; il fermente au sein d'une multitude prête à secouer son indolence. Mais, messieurs, l'esprit romain

disparaissait à mesure que Rome était envahie par les étrangers. Rome était devenue le rendezvous de tous les peuples du monde. L'Asie, l'Egypte, l'Afrique, les Gaules, l'Espagne, jusqu'aux provinces danubiennes, toutes les nations y versaient des flots de commerçants, de. parvenus, de mercenaires, d'esclaves, d'affranchis, de beaux esprits, de précepteurs, d'intrigants, de gens de toute espèce qui venaient chercher la fortune ou le pain quotidien , la débauche ou même le crime. Ce qu'il y avait de plus rare dans Rome, c'étaient de vrais-Romains. Or, une capitale qui devient cosmopolite perd l'esprit

qui faisait sa puissance. L'esprit romain a fait place à un esprit cosmopolite, indéfini, banal, cynique; Rome est devenue un centre pour l'univers, mais un centre de jouissance, de luxe, de plaisirs à tout prix. Ce grand souffle national, qui maintient un peuple et le fait respecter au dehors comme au dedans, doit disparaître quand sa capitale n'est plus à lui, quand elle devient l'auberge du genre humain. Rome ne peut donc réagir contre la province; elle en sera bientôt l'esclave et c'est des extrémités du monde que lui viendront ses maîtres, à la tête des légions, à la tête des barbares.

Il restait une force peut-être qui pouvait n'appartenir à aucun parti, ne connaître ni l'intérêt, ni la crainte, ni la trahison , je veux parler de la jeunesse, la jeunesse, ce trésor qui renaît sans cesse pour l'orgueil des nations

prospères et l'espoir des nations opprimées, la

jeunesse, qui n'a encore ni engagements ni remords, qui aime le bien , qui sent battre son cœur aux mots de patrie^ et de dévouement, qui a besoin d'air surtout pour respirer et pour vivre, et cet air, messieurs, c'est la liberté. Eh bien, la jeunesse romaine, elle est assidue dans les théâtres, dans les cirques, dans les bains publics, dans les mauvais lieux. Une littérature pleine de mollesse et d'adulation l'a corrompue dès que sa mémoire s'est ouverte ; elle est amoureuse du plaisir, du luxe, des jouissances basses et matérielles , dont la fille et la petite-fille même de l'empereur ont donné l'exemple avec leur essaim d'adorateurs. La jeunesse! elle est positive, elle calcule avec un morceau de craie sur une ardoise dès qu'elle peut calculer, elle veut de l'or, elle veut les tristes honneurs qui ne procurent que la richesse, ' elle est pressée de parcourir le cursus honorum,

c'est-à-dire le cours parfaitement gradué de l'avancement qui enchaîne toutes les carrières les unes aux autres par un lien unique et toutpuissant, la faveur du maître. La jeunesse ! ne lui parlez plus des libertés et de la gloire austère de l'ancienne république, ce sont des souvenirs de cinquante ans ! Deux générations ont passé en effaçant ce que ces souvenirs ont de vivifiant, et la volupté murmure en ricanant à l'oreille de ces efféminés tout ce qu'ils ont de ridicule. Un demi-siècle de tyrannie, c'est beaucoup ; pour que l'indépendance d'un peuple ne soit pas étouffée à jamais par ce joug, il vaut mieux qu'il soit franc, dur et militaire.

Un despotisme audacieux et sincère com~ prime, incline les têtes jusqu'au sol, mais ne brise pas tous les ressorts d'un peuple, de sorte que lorsque la main qui le courbe est retirée par la mort, il peut se redres*ser et se

\ reconquérir. Ce qui est fatal, c'est une domination hypocrite, qui laisse le nom et détruit le fond des choses, qui corrompt, amollit, énerve et abaisse les esprits, leur apprend le mensonge et la flatterie, les attache par un appât si puissant que la peur devient un moyen de gouvernement inutile, les endort dans les bras d'une administration qui ne satisfait que leurs besoins matériels, assure leur tranquillité dans les plaisirs, puis, les voyant asservis au luxe, à la cupidité et aux jouissances physiques, règne, comme Circé, sur un troupeau tel qu'Ulysse lui-même ne saurait reconnaître ses compagnons métamorphosés.

La jeunesse, je la comparerais volontiers à ce blé nouveau qui lève à l'automne et qui bientôt subira les froids de l'hiver. Voici un champ verdoyant; il est envahi tout d'un coup par une bande de chasseurs : hommes, che-

vaux, chiens, se précipitent, piétinent, reviennent, piétinent encore; tout est haché, tout est broyé, il semble qu'il n'y ait plus qu'un désert et que le blé ait péri jusque dans son germe. Revenez au printemps suivant : tout a repoussé, les tiges sont plus fortes, les épis ont doublé de nombre, parce que l'air et le soleil n'ont jamais manqué, parce que la brise féconde a soufflé et rendu la sève aux racines enfouies dans le sol. Au contraire, qu'on jette sur ce champ florissant des herbes parasites, qu'on le couvre d'une litière de paille, qu'on étende soigneusement une couche de fumier, tout périt, tout est étouffé, et l'haleine du printemps ne fera jamais reverdir ces sillons, auxquels l'air a été intercepté trop longtemps. Ce que l'air est pour les plantes, messieurs, la liberté l'est pour la jeunesse.

Ah ! s'il y avait eu à Rome une force politique

et surtout des hommes, que la partie était belle ! Et combien le peuple romain est sans excuse, devant la postérité comme devant luimême, de ne pas avoir saisi l'occasion que la Providence lui présentait si facile ! Car il pouvait redevenir le maître de ses destinées sans révolte, sans violence, sans pacte rompu, sans sacrifice, loyalement, au grand jour!

Auguste se meurt, on le sait, cela est clair. Les bruits les plus émouvants arrivent sans cesse de Nola. Là-bas, bien loin de Rome, dans la Campanie, un vieillard va expirer, il expire déjà peut-être entre les mains d'une vieille femme. On assure même que Livie Ta empoisonné : elle a mandé Tibère ; mais Tibère est en Illyrie; Germanicus, son neveu, est sur les bords du Rhin. Plusieurs jours s'écoulent. Voici des voyageurs ou de nouveaux messagers ; que disent-ils? Livie est toujours à Nola; elle attend

Tibère et cache la mort d'Auguste. Des soldats gardent soigneusement les abords de sa maison, impénétrable aux curieux. Tibère est arrivé : il hésite et se cache à. son tour. Un centurion est parti pour l'île de Planasia; il va tuer Agrippa Postumus, le dernier petitfils d'Auguste. Il l'a tué, il est revenu, et Tibère commence à respirer.

Quel long drame, messieurs! quelles angoisses, mais quels délais ! Quelle incertitude pour les Romains, mais quelle tentation! Ce ne sont pas des heures, ce sont des jours , ce ne sont pas. des jours, ce sont des semaines qui s'écoulent. Il n'en faut pas tant pour s'affranchir ou plutôt pour constater par un acte que la nation n'a plus de maître.

Que fait le sénat? rien. Que fait le peuple?

rien. Que méditent-ils? rien. Qu'espèrent-ils? rien. Ils attendent; ils sont des spectateurs gla-

ces de cette série de coups de dés où la fortune les joue.

Il est vrai qu'un membre de la famille de Pompée, Lucius Scribonius Libo, voudrait revendiquer l'héritage de son grand-oncle, et faire acclamer par les Romains un nom qui leur était cher. Mais les Romains hochent la tête, et Libo trouve si peu de crédit que Tibère le laissera deux ans au sénat sans le frapper.

Il est vrai que Clémens, un esclave dévoué du jeune Agrippa, parcourt la campagne, à la tête d'une bande assez nombreuse; qu'il a tenté, mais trop tard, de sauver le petit-fils d'Auguste; qu'il essayera de se faire passer pour lui. Mais que pouvait une bande commandée ' par. un esclave, sinon le livrer à Tibère?

Il est vrai que plusieurs voix s'enhardissent Jusqu'à prononcer le nom de Germanicus. Il

est jeune, il est populaire, son père Drusus aimait la liberté, il l'aurait rendue aux Romains s'il avait vécu; Germanicus ferait ce qu'avait promis son père. Vain leurre! ce ne serait que changer de maître et Germanicus est sur le Rhin ! Ainsi le temps s'écoule, on n'agit point; on ne délibère point; on se regarde, comme le bétail sans berger; on se sent libre par le fait, esclave par la pensée. Le pouvoir absolu se retirait avec la vie d'un seul homme, qui en était l'incarnation. Cet homme avait attiré à lui toutes les forces de la république en respectant les apparences. La constitution subsistait, vide et bafouée, mais elle subsistait. Les magistrats n'étaient plus que des ombres, mais on pouvait rendre aussitôt à toutes ces magistratures le souffle et la vie. Les consuls étaient là, ils s'appelaient Sextus Pompéius et Sextus Apuléius; selon les lois,

l'un n'avait qu'à prendre la direction des affaires intérieures, l'autre le commandement des armées; ils n'avaient qu'à rassembler le sénat, qui leur aurait répondu la célèbre formule :

Caveant consules; ils n'avaient qu'à convoquer l'assemblée du peuple, le peuple aurait nommé ses tribuns, dont Auguste avait assumé les priviléges pour être inviolable et sacré. Ces deux actes suffisaient pour remettre en mouvement toutes les institutions maintenues et paralysées. Il n'y avait qu'à faire fonctionner tous les cadavres qui avaient gardé leur étiquette et qui n'étaient peut-être que des corps endormis. Il n'était nécessaire de rien entreprendre contre ces lois qu'Auguste avait feint de respecter, contre la personne de l'empereur, à qui l'on avait juré fidélité, puisque l'empereur était mort, contre la dynastie, puisqu'il n'y avait point de dynastie, puisque les petits-fils d'Auguste étaient

LA MORT D'AUGUSTE. tl

morts, puisque le pouvoir absolu était une dictature personnelle sans titre, une exception et non une institution. Rome, pour s'affranchir, n'avait qu'à se laisser vivre.

Quels obstacles, en effet? La garnison de Rome avec un chef indécis? Le sénat, avec le prestige de son grand nom., aurait élevé la voix, et, devant le peuple réuni dans le forum,- l'armée aurait obéi. Tibère à Nola? Il avait le courage militaire, il n'avait point le courage civique. Brave devant Fennerni, il tremblait devant Auguste et devant les derniers courtisans. Sa lâcheté n'aurait point tenu contre l'attitude ferme d'une. nation qui reprend tranquillement l'exercice de ses droits. Il aurait fait ce qu'il a fait ensuite pendant bien des jours par peur plus que par hypocrisie, alors qu'il déclarait ne vouloir rien tenir que du consentement des citoyens.

Voilà comment ces jours de répit, de tentations honnêtes, de provocations salutaires que la Providence présenta aux Romains sont restés stériles, sans mouvement, sans agitation, sans battement de cœur. Tout était tari, tout avait été étouffé par l'intérêt, par les sentiments personnels, par le besoin des jouissances! Voilà pourquoi Tibère a pu, sans danger et sans effort, poussé par la bassesse impatiente des Romains, s'emparer du pouvoir qu'on laissait à terre, le ramasser comme un centurion ramasse le glaive d'un camarade tombé sur le champ de bataille.

Nous pouvons donc, messieurs, conduire les funérailles pompeuses et magnifiques d'Auguste. Ce ne sont pas seulement celles d'Auguste, ce sont celles de la liberté romaine morte à jamais, reniée par une race avilie, descendant dans le tombeau avec Auguste,

ainsi qu'un trophée est enseveli avec le triomphateur qui Ta ravi.

Le corps fut porté jusqu'à Bovillae, au douzième mille de Rome, par les magistrats des municipes qu'on traversait. La marche funèbre avait lieu pendant la nuit, à la lueur, des torches; le jour, on déposait le corps dans un édifice public ou dans un temple. A Bovillae, les chevaliers vinrent le chercher et le porter à leur tour sur leurs épaules jusqu'à Rome ; ils le déposèrent dans sa maison du Palatin. Pendant ce temps, les sénateurs avaient été convoqués. Tibère, s'asseyant parmi eux, ne trouva que des visages marqués du sceau de l'esclavage perpétuel. Tacite a fait une énergique peinture de cette scène. C'est un lugubre tableau d'histoire qui demanderait à un peintre une puissance psychologique égale à celle d'un philosophe, car ii faudrait que les visages de

ces tremblants adulateurs exprimassent la douleur d'avoir perdu Auguste, non celle de voir arriver Tibère, la joie de saluer un maître nouveau, non la joie d'avoir perdu l'ancien maître. Et Tibère, de son côté, si bien composé, si modeste, si désintéressé, si dévoué aux lois et au bien public, ne demandant pour toute prérogative que la permission de rendre les derniers devoirs à son père adoptif ! En effet, la séance fut uniquement remplie par la lecture des volontés suprêmes . d'Auguste et par le règlement de ses funérailles. Les honneurs dépassèrent non-seulement tout ce qu'on pouvait supposer dans un pays païen, mais tout ce qu'Auguste lui-même avait pu rêver. Ce fut la politique de Tibère d'accroître au profit de son prédécesseur un prestige qui rejaillissait tout entier sur le pouvoir dont il héritait, c'est-àdire sur lui-même.

Auguste était un esprit prévoyant et étendu.

Nous avons nié sa moralité et sa grandeur d'âme, mais nous n'avons contesté ni sa prudente politique ni sa déplorable habileté. Auguste avait prévu jusqu'au lendemain de sa mort; se défiant du peuple, du sénat, de ses successeurs peut-être, il avait réglé tout ce qui devait précéder, accompagner et suivre ses funérailles. Tibère présenta au sénat cinq rouleaux (volumina) qui portaient inscrites les précautions d'Auguste. Vous ne vous étonnerez pas si cet homme, qui avait été si habile à composer sa vie, a pris soin de composer même sa mort.

Un des écrits contenait rénumération des armes et des richesses de l'empire ; un autre des conseils pour ses successeurs; un troisième le règlement de ses funérailles. Ces trois documents sont perdus. Le quatrième était son tes-

tament privé, dont nous connaissons la teneur sommairement; le cinquième son testament politique, ou, pour parler exactement, le résumé de sa vie (Res gestœ).

Il laissait environ vingt-neuf millions de notre monnaie. C'est peu" de chose quand on a été le maître du monde; aussi Auguste ajoutait-il qu'il avait reçu plus de huit cents millions légués par divers citoyens dans les vingt dernières années de son règne. Comment avait -il obtenu ces héritages innombrables, par quels moyens, au nom de quelles affections ou de quelles craintes? Sous les règnes suivants, nous l'apprendrons; sous Auguste, nous l'ignorons. On* peut douter de l'origine attribuée par Auguste à cette somme immense ; on ne peut douter du chiffre lui-même, qui dépasserait, si Ton tenait compte de la valeur comparative du numéraire, plusieurs milliards de notre temps.

« Cet argent, dit Auguste, je l'ai employé pour le bien de l'Etat. » Nous saurons par son testament politique ce qu'il entendait par le bien de l'État, Il laissait deux tiers de sa fortune à Tibère, un tiers à Livie. Il léguait huit millions au peuple romain; il ordonnait, en. outre, de distribuer à ses gardes 200 francs par tête, aux soldats de la garnison de Rome 100 francs, à chaque soldat légionnaire, dans toutes les parties de l'empire, 60 francs. Ces sommes étaient prêtes dans le trésor.

Quant à l'acte qu'on appelle le testament politique d'Auguste et dont le titre véritable est Res gestœ divi Augustin nous l'aurions perdu aussi sans une circonstance qui l'a fait retrouver gravé sur un monument de l'Asie. Ce résumé devait être gravé et l'a été sur deux tables de bronze placées à droite et à gauche, dans le vestibule du Mausolée. Les tables ont

disparu et le métal a été fondu sans doute.

Mais il y avait à Ancyre, capitale de la 6aiatie, des tribus gauloises établies depuis plusieurs siècles en Asie Mineure, à la suite d'une invasion. Ces Gaulois, dont les chefs s'appelaient alorç Pylaeménès, Albiorix, fils d'Atéporix, Amyntas, fils de Gaesétodiastes, professaient in culte particulier pour Auguste, soit qu'ils voulussent obtenir des grâces , soit qu'il y eût dans le vieux caractère gaulois un défaut qui a certainement disparu chez leurs descendants restés sur le sol français , je veux dire un naturel empressement à se faire courtisan et une tendance aimable à. la servilité. Les Gaulois' élevèrent donc un temple à. Auguste : ce temple existe encore , il est en marbre , nous l'avons décrit et analysé l'année dernière. Auguste mort, ils vinrent trouver Tibère et lui demandèrent une copie de l'histoire d'Auguste

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écrite par lui-même, afin de la graver sur les murailles du temple; ce qui fut accordé et exécuté. C'est ainsi que le Résumé de la vie d'Auguste a été conservé, transcrit en deux langues, latine et grecque ; c'est ainsi qu'il a pu être relevé, d'abord d'une manière imparfaite, par les voyageurs, et récemment, dans toute son étendue, par un membre de l'École française d'Athènes, M. Perrot, qui a fait démolir puis reconstruire, après avoir copié l'inscription, les masures que les Turcs avaient adossées aux parois du temple et qui la cachaient. Je parlerai rapidement de ce texte mémorable, parce que l'année dernière nous l'avons commenté pendant une conférence entière.

Vous vous rappelez avant tout, messieurs, qu'il était admirablement écrit. Auguste aimait les lettres, il était bon écrivain; quand on raconte de grandes choses et qu'on parle de

haut à la face du genre humain , c'est avec un sentiment d'élévation matérielle qui donne au style le même caractère. Gomme latinité, comme beau langage, cet écrit est donc un modèle; les expressions sont sobres, d'une concision énergique; beaucoup de choses sont dites en peu de mots ; mais d'un bout à l'autre une seule personne paraît, domine, existe : le moi.

Auguste a eu soin de raconter tout son règne, depuis les guerres civiles jusqu'à sa mort , car il a rédigé cet écrit à la fin de sa soixanteseizième année. Il se défiait de ceux qui l'entouraient, il prenait ses précautions contre l'histoire, il voulait imposer à la postérité ellemême le jugement qu'elle porterait sur lui.

Pendant tout son règne, lui seul a existé, lui seul a combattu, voyagé, vaincu, triomphé; c'est lui qui a été sur toutes les frontières , qui a remporté toutes les victoires ; c'est lui qui a

créé les routes , construit les monuments d'utilité publique; c'est lui qui a obtenu toutes les magistratures, lui qui les a exercées. En un mot, ce récit est le plus monstrueux exemple d'égoïsme que je connaisse, l'infatuation la plus éblouissante de personnalité. Il n'y a plus pour lui de contemporains, d'auxiliaires, de serviteurs, d'amis, de parents; Agrippa, qui a été le grand homme de l'empire et qui a fait Auguste, ne serait même pas nommé s'il ne fallait fixer la date d'un recensement. Mécène, Statilius Taurus, Balbus, sont supprimés; les généraux* et les magistrats sont des ombres effacées ; les consuls ne sont rappelés que pour marquer les années, selon l'usage romain. Auguste remplit tout, il est le sujet,, il est le verbe, il est l'unique personnage qui ait joué un rôle et paru sur la scène. Il faut remonter aux inscriptions gravées par les Pharaons d'Egypte ou

les potentats de la haute Asie , qui conduisaient les hommes à coups de fouet, pour trouver une insolence aussi radieuse. Seulement le faste oriental test aggravé par l'inflexible précision do la langue latine, qui est d'airain. Ce qui intéresse surtout, ce sont les chiffres des dépenses faites par l'empereur; ils contiennent l'explication des 800 millions dont il est fait mention dans le testament privé. Auguste énumère, avec une complaisance qui nous révèle le secret de sa domination , tout ce qu'il a donné de fêtes au peuple romain , de jeux , de spectacles , de courses : il raconte qu'il a fait combattre huit mille gladiateurs, qu'il a donné vingt-sept représentations d'amphithéâtre, vingtsix chasses ; qu'il a fait tuer trois mille cinq cents bêtes féroces dans le cirque ; en un mot, ce sont des récits que surpassent seulement ceux du roi Sargon ou de Nabuchodonosor, Il a dis-

tribué 600 râf liions au peuple et aux vétérans, et il donne le chiffre de ceux qui ont reçu ces prodigieuses largesses : « Les distributions de blé et d'argent n'ont jamais atteint, dit-il, moins de 250,000 plébéiens, quelquefois 320,000. »

Chaque vétéran, dans les colonies, recevait des gratifications du même genre. « J'ai conduit dans des colonies ou renvoyé dans leurs municipes plus de 300,000 vétérans; à tous j'ai donné des terres achetées par moi ou de % l'argent pour en acheter. » — Plus loin : « J'ai payé pour mes colonies de vétérans 600 millions de sesterces. »

Les monuments bâtis à cette époque, je vous ai nommé jadis la plupart de ceux qui les avaient construits, je vous ai dit avec quelles ressources et quelles dédicaces. Auguste s'en attribue tout l'honneur; il compte supprimer l'histoire ou être seul écouté par elle.

Do môme qu'il n'a point de généraux, il n'a point d'administrateurs ni d'amis; il veut apparaître comme un colosse au milieu d'un désert, effaçant tout son siècle dans son ombre gigantesque.

C'est là un rare effort d'orgueil, mais au fond, c'est une singulière petitesse. Dans ce résumé si superbe et si injuste pour les contemporains qui l'avaient aidé, la fin trahit tout d'un coup la faiblesse de l'auteur. / Le colosse se termine par des pieds d'argile.

Tant d'enflure aboutit à une modération hypocrite et à une humilité qui fait reconnaître le disciple de Livie. Ecoutez l'acteur consommé : « Maître de la république par l'extinction des guerres civiles, je l'ai remise entre les mains du sénat et du peuple romain. Pour ce bienfait, un sénatus-consulte m'a décerné le titre d'auguste ; ma porte a été ornée de lauriers

et de couronnes civiques, et une inscription sur un bouclier d'or a attesté ma valeur, ma clémence, ma sagesse et ma piété. Depuis lors, je l'ai emporté sur tous par le rang, sans avoir en rien plus de puissance que ceux qui étaient mes collègues dans les différentes charges. »

La chute est brusque, car on passe de l'arrogance sonore d'un potentat asiatique, qui ne sait plus si des hommes existent au-dessous de lui , à une modestie qui rivalise avec les vertus des futurs chrétiens. Tant de précautions préparent mal à tant d'imposture, si Ton ne démêle que cette fausse grandeur est un masque aussi bien que cette fausse bassesse.

Depuis l'ère chrétienne, trois représentants du' pouvoir absolu ont commandé l'attention du monde, et tous les trois nous ont légué des pensées suprêmes qu'on peut appeler des testa-

ments politiques : je veux parler d'Auguste, de Napoléon I er et de Louis XIV.

Comparez, messieurs, à l'insolente et inaltérable apologie d'un hypocrite sans scrupules, les agitations d'esprit et le drame moral du prisonnier de Sainte-Hélène. Il se confesse, il s'interroge, il s'accuse, il se justifie, il reprend sans cesse les actes de son passé et les problèmes de l'avenir. Il se met en face de ses fautes, il les discute , il s'inquiè'te des destinées du peuple qu'il a entraîné dans la ruine ; il a besoin peut-être de tromper les autres, il a besoin aussi de se tromper lui-même. Cette torture , volontaire ou forcée , qui est consignée dans le Mémorial de Sainte-Hélène, ajoute h la grandeur du héros tombé et fait mieux comprendre combien les nations sont folles de se livrer à des rêveurs aussi terribles*

Louis XIV, à son tour, qui a ruiné la France

par son luxe et attiré sur nos campagnes envahies de trop justes représailles, rentre en luimême avant de mourir. Il fait venir le Dauphin et lui adresse ces paroles :

1( Mon enfant, j'ai trop aimé la guerre;. ne m'imitez pas en cela, non plus que dans les trop grandes dépenses que j'ai faites. Prenez conseil en toutes choses; soulagez vos peuples le plus tôt que vous le pourrez et faites ce que ''ai eu le malheur de ne pouvoir faire moimême. »

Quand un souverain gâté par tant d'années de bonheur et de prospérité, infaillible par droit divin, s'accuse avec cette simplicité devant un tout petit enfant, ce jour-là, messieurs, il est plus grand qu'il ne l'a été dans les plus beaux jours de son règne. Ses conseils méritaient d'être gravés en lettres d'or au chevet du lit du Dauphin, ils le furent, ils devraient l'être encorç

au chevet de tout prince qui ne veut oublier ni ses devoirs , ni l'infirmité humaine , ni le secret de la véritable grandeur d'aine, qui est de se défier de soi.

Le règne d'Auguste résumé par lui-même est précieux pour les historiens et pour les amateurs de la belle latinité ;' il ne fera point illusion à ceux qui savent et à ceux qui jugent. Il causera un certain plaisir littéraire et une indignation profonde, car le talent et l'imposture s'y combinent pour duper jusqu'aux générations les plus reculées.

Une fois ces actes lus, le cortège commença.

On avait laissé pendant sept jours le corps exposé dans le vestibule de la maison palatine. On avait dressé un lit magnifique; mais <ce n'était pas l'empereur qu'on y voyait étendu , c'était * son image en cire, admirablement exécutée, et l'on avait mis le cadavre en décomposition dans

une sorte de tiroir ménagé dans l'épaisseur du lit ou plutôt dans une triple caisse soigneusement scellée et cachée par des draperies.

On partit, on s'arrêta au Forum pour entendre l'oraison funèbre que Tibère prononça. Dion Gassius a prétendu la transcrire ; personne n'y est pris , car le discours de Dion Gassius est un discours de rhéteur, on y reconnaît manifestement son style. Le discours de Tibère est perdu. On s'engagea sur la voie Fhaminienne (via recta) , qui est le Corso d'aujourd'hui ; partout il y avait une abondance de soldats inusitée dans la ville de Rome. Ons'étonnait; Tibère le sentit : « Je craignais, dit-il, que le peuple, dans son amour pour Auguste, ne voulût faire pour lui ce qu'il a fait pour César et brûler le corps dans le Forum. » Au fond, Tibère avait peur; Rome était pour lui un sujet de terreur qui ne disparut jamais ; il avait pris ses précautions.

On arriva ainsi auprès du Mausolée , c'est-àdire dans le Corso moderne , à la hauteur de la via dei Pontefici, au-dessus de l'église de Saint- Charles.

Là, Auguste avait ménagé un terre-plein entouré d'une balustrade à l'extrémité du Champ de Mars; c'était l'emplacement des bûchers où l'on brûlait les morts de la famille impériale, qui allaient prendre place ensuite dans le Mausolée voisin du Tibre.

On avait dressé sur cet emplacement un bûcher gigantesque qui ressemblait à ces bûchers célèbres de la haute Asie , dont on a tant parlé, au bûcher d'Héphestion, par exemple. Les constructeurs avaient savamment disposé des piles de bois de façon à former des étages, des vides, des arcades, des perspectives architecturales. L'ensemble était recouvert par des tentures magnifiques ; on y avait ajouté des statues

dorées, des tableaux, des peintures décoratives , des matières précieuses ; en un mot, ce catafalque, destiné à périr, était d'une prodigieuse richesse.

On hissa le lit funèbre jusqu'au second étage. Les sénateurs avaient voulu le porter euxmêmes sur leurs épaules chancelantes , afin de ne le point céder aux magistrats de la province et aux chevaliers, qui étaient allés le chercher à Bovillae. Quarante centurions s'approchèrent et mirent le feu. Aussitôt que les flammes montèrent, on fit jouer quelque ingénieux mécanisme et on rendit la liberté h un aigle , caché d'avance au sommet du bûcher. Le peuple vit l'aigle s'élancer vers le ciel, et on lui certifia que c'était l'âme de l'empereur qu'il emportait vers l'Olympe , de même qu'il avait porté jadis à Jupiter le beau Ganymède.

C'était le signal de l'apothéose. Des honneurs

divins furent décrétés. Un temple fut érigé à Rome en l'honneur d'Auguste, il en fut voté dans toutes les parties de l'empire; un collège de prêtres fut fondé; Livie fut la grande-prêtresse du nouveau dieu. En un mot, toute l'idolâtrie honteuse dont on était capable fut mise en jeu. Il se trouva un sénateur qui avait exercé la préture, c'est-à-dire la seconde dignité de l'État, pour jurer par les serments les plus redoutables qu'il avait vu distinctement Auguste monter au ciel. Je ne sais si ce serment lui avait coûté beaucoup mais il coûta à Livie 250,000 francs, qui furent comptés à ce visionnaire avisé. Il est bon de retenir le nom du misérable : il s'appelait Numerius Atticus.

Pendant cinq jours, Livie resta pieds nus, en tunique, la ceinture dénouée, attendant que les cendres fussent refroidies; elle avait auprès d'elle les principaux chevaliers romains.

Quand cet immense brasier fut refroidi, on retira les restes d'Auguste et on les porta dans son mausolée.

Ce mausolée, Auguste l'avait bâti de son vivant. C'était un esprit prévoyant qui savait très-bien comment il faut fonder le pouvoir et frapper les masses par l'apparence. Il avait donc, à l'exemple des rois de l'Egypte qui ont bâti les Pyramides, des souverains de la haute Asie et des satrapes de l'Asie Mineure, fait construire un immense monument qui s'élevait au-dessus de tous ceux de Rome, qui avait deux cents pieds de diamètre, et qui prit le nom de Mausolée, parce que le type des édifices de ce genre était le tombeau de Mausole, une des sept merveilles du monde.

Nous avons décrit le tombeau d'Auguste, ses

deux obélisques, ses trois étages, les arbres

toujours verts qu'on avait plantés jusqu'au

sommet, ses marbres, ses statues, sa magnificence, les quatorze chambres sépulcrales qu'Auguste avait lui-même remplies de ceux qui lui étaient le plus chers. Mais ce qu'il faut redire, parce que la leçon est toujours salutaire, c'est le sort de ce superbe édifice, destiné à frapper d'admiration les âges futurs et à leur rappeler la grandeur matérielle d'un seul homme. En partie détruit, mutilé, noyé dans les constructions moderpes qui s'y sont adossées, il échappe aux regards des voyageurs. On ne le trouve qu'avec peine en pénétrant dans le palais Goréa ou dans une cour de la via dei Pontefici. Tel touriste, qui connaît bien Rome, avoue n'avoir jamais vu le mausolée d'Auguste. Vous avez fait avec moi l'autopsie de ce colossal débris. Je vous ai conduits dans les écuries que les Romains modernes y ont taillées, dans les caves que les

charcutiers et les fabricants de fromages s* y sont creusées, dans les puits perforés par les seigneurs du moyen âge, qui s'y préparaient à soutenir un siège, dans le cirque enfin qui s'est établi au sommet, sur la voûte effondrée, et où chaque été les baladins et les acteurs d'un théâtre diurne s'exercent tour à tour. Je ne vous ai pas caché que là se jouaient des farces (tutta da ridere) traduites du répertoire du théâtre du Palais-Royal, et que les applaudissements se mêlaient aux éclats de rire, à raison de huit baïoques par tête, jusqu'au coucher du soleil.

Vraiment la destinée a de singuliers retours et des ironies vengeresses ! Ce qu'il y avait pour les Romains de plus sacré, c'était leur dernière demeure, le monument où les cendres de leijr famille étaient recueillies. Et, comme par une tradition de respect, ce qui survit surtout

aujourd'hui dans la campagne de Rome, ce qui attire d'innombrables visiteurs, ce sont les tombeaux. Le tombeau de Bibulus est à sa place, celui des Scipions est l'honneur du Vatican, celui de Ceecilia Métella est un point de vue merveilleux, celui des Nasons est cher à tous les peintres; nous allons en pèlerinage avec une sorte d'émotion pieuse sur cette longue voie Appia, qui est bordée de tombeaux, la plupart obscurs ; partout les ruines ont quelque prestige, le passé quelque éloquence, la mort quelque gravité. Eh bien, le plus grand tombeau de Rome, le plus fastueux, celui qui devait dominer la ville, de même que Tempereur dominait tout par sa personnalité, qu'estil devenu? une chose sans nom, cachée, oubliée, délaissée, souillée par des usages vils et des industries grossières, profanée surtout par les rires de la populace qui /ont retentir

les caveaux funèbres convertis en écuries ou en celliers.

Ah ! messieurs, vous souvenez-vous du dernier mot d'Auguste expirant? Il se tourna vers ses amis : « Ai-je bien joué mon rôle» leur ditil, dans la comédie de la vie? — Oui, » répondirent-ils. Les amis d'un empereur répondent toujours oui. — « Alors faites comme les spectateurs au théâtre : applaudissez. » La Providence s'est emparée de ce mot : elle Ta transformé en leçon sanglante, qui dure encore, qui se renouvelle tous les jours et qui nous permet de dire à notre tour : « Tu dois être contente, âme du divin Auguste, quand tu planes avec l'aigle de ton apothéose au-dessus du Tibre et du Champ de Mars. La comédie continue, et rien n'est plus gai que ton fastueux mausolée ; les Romains rient toujours, et piétinent, sans y penser, les cendres que tu as

laissées sur la terre; leurs applaudissements montent chaque jour jusqu'à ton Olympe, il est vrai qu'ils ne s'adressent plus qu'à des acteurs de bas étage. Si l'on ouvrait les flancs de ce monument méconnu, on trouverait même d'assez beaux congiaires, amassés par les charcutiers et presque dignes de ceux que tu distribuais à la multitude affamée. Tu t'es moqué de tout ce qu'il y a de sacré ici-bas, et l'emblème de ta dynastie sans lendemain, ce monument qui devait presser le sol romain de son poids magnifique, il ne subsiste que pour être un objet de mépris. Juste châtiment ! »

Mais, nous l'avons dit, messieurs, dans ce grand attentat contre la liberté et contre la patrie, il n'y a pas qu'un coupable : Auguste a eu pour complice le peuple romain, et cette complicité a été renouvelée librement aux pieds d'un nouveau maître. De même que nous avons

étudié les monuments du règne d'Auguste, nous étudierons les monuments des règnes de Tibère et de Caligula. Nous chercherons à travers toutes les manifestations de l'art et du génie d'une société, qu'elles s'appellent architecture, sculpture, peinture» gravure de pierres et de médailles ou inscriptions, nous chercherons d'abord l'histoire de cet art, puis le caractère même des personnages qui ont exercé une in* fluence directe, et nous trouverons malgré nous, dans l'éclat même des faits observés, la punition du peuple romain.

Cette punition, elle va revêtir deux formes, bu plutôt elle va apparaître dans les deux legs qu'Auguste fait aux Romains. I) leur lègue une i personne et une chose, c'est-à-dire un succès- '

seur et une institution.

Le successeur, c'est Tibère, qu'il connaît, qu'il méprise, qu'il choisit peut-être afin de

faire ressortir son propre règne par un odieux contraste et de forcer les regrets dès Romains, qu'il choisit surtout parce que Tibère a le secret de sa politique, parce qu'il est également l'élève de Iivie, parce qu'il saura mieux que personne déduire des prémisses posées par son prédécesseur les plus rigoureuses conséquences L'institution, c'est l'empire, c'est-à-dire l'omnipotence d'un seul homme, sans appel, sans contrôle, sans autre règle que la satisfaction de tous ses caprices, de tous ses appétits, de toutes ses folies aux dépens de l'humanité. Le peuple romain saura ce qu'il en coûte pour avoir abandonné ses droits, et pour ravoir refusé de les reprendre quand la fortune les lui offrait de nouveau. Il reconnaîtra trop tard que si le pouvoir absolu paraît quelquefois une nécessité, il est toujours un mal et ne doit jamais être un principe. Lorsque Tibère refu-

sait l'empire et que les sénateurs se jetaient à ses genoux pour le forcer de l'accepter, il laissa échapper un mot à double sens qui doit être pour nous un éclair de sincérité : « Vous ne savez pas quel monstre c'est que l'empire, quanta bellua esset imperium 1 . » Oui, c'était un monstre, et ce monstre, après avoir dévoré les institutions sous Auguste, allait dévorer les citoyens sous Tibère, sous Galigula, sous Néron, et devait finir par se dévorer lui-même.

4. a Adhortantes amicos increpans ut ignaros quanta eîlua esset imperium.» (Suétone, Vie de Tibère, XXIV.)

Je disais que le pouvoir absolu paraît quelquefois une nécessité, mais qu'il est toujours un mal et ne sera jamais un principe. Je me suis trompé : le pouvoir absolu est quelquefois un principe, principe de dissolution pour les sociétés, principe de démoralisation oour les individus.

Tout axiome a besoin d'être démontré : la démonstration de celui-ci, malheureusement, n'est que trop facile. Pour ce qui regarde les sociétés; l'histoire s'est chargée de répondre,

à différentes époques , et par des désastres. Pour ce qui touche les individus, nous avons devant nous un exemple particulièrement mémorable, qui est complet et résout victorieusement le problème.

Je suppose , étant donné le pouvoir absolu , que, pour mesurer les effets qu'il produit sur un homme, vous choisissiez un prince d'une h imeur bienveillante ou facile, d'un caractère débonnaire ou enjoué , d'un tempérament indolent ou voluptueux : il est évident que vous obtenez un règne assez tranquille, avec des ministres qui dominent et qui trompent, avec des maîtresses qui se succèdent et qui trompent aussi, mais rien de saillant, si ce n'est l'avilissement de la nation, qui subit une série d'échecs et d'opprobres. Si, au contraire, vous prenez une nature exceptionnelle, tenant de la brute plus que de l'homme, avec des

appétits grossiers, des instincts bas, une intelligence bornée, vous avez une bête féroce, enivrée aussitôt par le pouvoir , étrangère h l'humanité comme à la raison, telle que l'histoire de Rome en présente dès le premier siècle de l'empire.

Mais la question est posée d'une façon

plus édifiante , si vous rencontrez un homme bien doué par la nature, d'une intelligence étendue, ferme, cultivée, issu d'une grande race, admirablement constitué d'esprit et de corps, d'un caractère froid et d'une santé inaltérable, soldat courageux, bon général, administrateur capable, bien entouré, soutenu par les conseils de la mère la plus habile et la plus rusée, favorisé souvent par la fortuné, poussé sans effort vers les grandeurs, placé d'abord tout près du pouvoir absolu, y touchant, y renonçant, le reprenant dans son âge muret

6t TIBÈRE.

finissant, à cinquante-six ans, par dominer seul le monde; et si cet homme s'altère graduellement, s'affaisse, se transforme, au point de devenir un jour l'exécration de l'humanité , avouez, messieurs, que l'exemple sera décisif, la démonstration suivie , développée , parfaite. Il faudra bien convenir que les passions excitées par le contact du pouvoir absolu ; la crainte et l'envie, l'espoir sans bornes et les alarmes sans nom , tous les appétits provoqués ou contrariés, satisfaits ou dissimulés, la menace journalière de faveurs sans raison et de disgrâces sans appel , la nécessité de flatter et de mentir , le droit de tout oser à condition de tout feindre, l'immoralité d'iln appât perpétuel , le mépris croissant pour ceux qui obéissent servilement et pour celui qui commande à tels serviteurs, l'enivrement de l'orgueil excité jusqu'au délire ou rabattu jusqu'au dégoût de

soi-même , que toutes ces alternatives énervent l'âme, la troublent, la rendent frénétique, si bien qu'elle n'est plus maltresse d'elle-même le jour où elle est appelée & gouverner le monde. ' Ce despote qui monte sur le trône n'est , ei>

réalité , que le plus lamentable esclave.

Vous avez tons nommé Tibère , messieurs :

c'est Tibère» en effet, que nous voulons étudier aujourd'hui, moins au point de vue historique, sous lequel il est trop connu , qu'au point de vue psychologique. Il est vrai que ce mot est ambitieux ; car , lorsque ses contemporains eux-mêmes n'ont pu réussir & pénétrer l'âme de Tibère, comment aurions-nous la prétention, nous postérité, d'être plus clairvoyants? À proprement parler, nous ferons une étude d'histoire naturelle ; nous imiterons les savants auxquels on apporte un animal inconnu. Avant de le juger, ils l'observent,

analysent ses formes, comparent ses éléments constitutifs et finissent par le disséquer; de sorte qu'après l'avoir décomposé, ils peuvent en faire ressortir les caractères principaux et le classer.

Pour Tibère, cette méthode empruntée à l'histoire naturelle est seule applicable : je ne Vous promets pas toutefois de réussir, bien que je ne me laisse point effrayer par les contradictions d'esprits très-distingués qui se sont efforcés de comprendre Tibère et l'ont jugé de la façon la plus opposée.

Les uns n'ont vu qu'un hypocrite sanguinaire ; les autres n'ont voulu voir qu'un homme d'État calomnié. Ces derniers ont dû commencer par affaiblir le témoignage de Tacite et de Suétone en disant: Tacite est un peintre qui charge sa palette et qui pousse tout au noir, il faut s'en défier; Suétone est un conteur qui re-

LA JEUNESSE Dfi TIBÈRE. 6*

cueiiie des anecdotes sans les discuter, un esprit superficiel qui mérite peu de crédit. Mais on oublie deux choses que la vérité commande d'avoir toujours présentes à la mémoire, et qui m'inspirent, je le déclare, un grand respect pour Tacite et une grande attention pour Suétone.

On oublie que Tacite vivait peu d'années après Tibère, que ce fut un personnage officiel, dont la carrière politique, commencée sousVespasien, continuée sous Domitien, aboutit, sous Nerva, k la seconde dignité de L'empire, c'estrà-dire au consulat. On oublie, d'autre part, que Suétone a été le secrétaire de l'empereur Adrien, qu'il a vécu dans le palais impérial , au cœur de la place, au milieu des archives les plus secrètes; qu'il a manié les lettres et les mémoires d'Auguste, de Tibère, d'Agrippine ; qu'il était à la source et qu'il a recueilli les souvenirs à peine refroidis, les tablettes des affranchis, les

6é TIBÈRli,

tradition» toujours vivantes du Palatin. Nous devons traiter surtout Tacite avec respect, non-seulement parce que c'était un grand citoyen, un moraliste et une haute intelligence, f mais parce qu'il a gardé une certaine réserve que lai imposait son caractère officiel* Il ne dit pas tout ce qu'il sait , et n'en mérite que mieux d'être Cru pour tout ce qu'il dit.

L'histoire des jugements portés sur Tibère dans Ifs temps modernes nous entraînerait hors de notre programmera reste, c'est dans ces quinze dernières années qu'on a essayé, en différents pays, de réhabiliter la mémoire de Tibère. On a fait ressortir, ce qui était facile» qu'il était brave do sa personne, qu'il a bien commarfdé les armées dafts sa jeunesse» qu'il * habilement administré les provinces dans sa maturité» et que ses qualités politiques devaient, non pas faire absoudre» mais couvrir

d'un voile des vices secrets et quelques moments de cruauté* On a même allégué le danger des conspirations, l'habitude des combats de gladiateurs, qui accoutumaient tous les Romains à la vue du sang , et la fameuse doctrine du salut de l'État. Ces réhabilitations ont été tentées sans arrière-pensée comme sans flatterie. Si beaucoup de princes se sont laissé comparer à Auguste par leurs courtisans, il n'en est pas un qui accepterait d'être comparé à Tibère.

L'ouvrage où ce retour favorable se manifeste avec le plus de candeur a paru en Allemagne, c'est-à-dire dans le pays de la libre critique et des hypothèses hardies. M. Stahr raconte la vie

de Tibère 1 avec autant de partialité que Plutarque en avait pour ses héros, et beaucoup plus de longueur. Il suffira, messieurs, de vous

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