Dion Cassius, lvii
LA JEUNESSE DE TIBÈRE
dans l’extérieur, quelque chose qui le rendît, dès sa jeunesse, intolérable? Il n’est point hors de propos d’esquisser son portrait et de décrire scs avantages physiques ou ses difformités , puisque le voilà en présence des femmes.
Écoutons d/abord Suétone, en ne le commentant qu’autant que cela sera nécessaire pour la clarté :
«Tibère était robuste, d’une certaine corpulence, d’une taille au-dessus de l’ordinaire, bien proportionné de la tôte aux pieds. Ses épaules et sa poitrine étaient larges; il avait une santé inaltérable, au point qu’à partir de l’âge de trente ans il fut son seul médecin.
Sa main gauche était plus forte et plus agile que sa main droite; les articulations en étaient si vigoureuses et si bien nouées qu’il perçait une pomme verte avec son doigt, et que,
TIBÈRE
d'une chiquenaude , il pouvait blesser la tête d’un enfant et même d’un adolescent. »
Nous voyons d’ici la charpente solide, les muscles puissants, la complexion sèche et à toute épreuve de ce descendant des montagnards de la Sabine. Suétone continue •
« Son teint était blanc, ses cheveux descendaient très-bas sur l’occiput et couvraient une partie du cou , ce qui était un signe de race. » Non, c’était une mode: Auguste avait les cheveux ainsi plantés naturellement. Les Romains laissèrent pousser leurs cheveux et les firent tailler de façon à flatter Auguste; Tibère, fils adoptif de l'empereur, devait plus que personne chercher à lui ressembler.
« Il avait le visage beau (fade honesta), mais couvert parfois d’éruptions subites ( tumores ). Ses yeux étaient très-grands ; ils voyaient dans les ténèbres , au moment où il s’éveillait. Peu h
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peu cette lucidité s’éteignait. » C’est un des traits distinctifs de la race féline, depuis le chat jusqu’au tigre.
« Il marchait le cou roide, un peu renversé; il avait l’air sévère ; il était taciturne d’habitude; il ne parlait que rarement h ceux qui l’entouraient , et encore avec lenteur , en gesticulant lourdement avec ses doigts. Auguste ne laissait échapper aucun de ces défauts ou de ces signes d’orgueil. Il essaya souvent de les atténuer auprès du sénat et du peuple en disant que c’étaient des infirmités naturelles et non des vices de caractère. »
Il faut distinguer , dans ce portrait de Suétone, ce qui se rapporte uniquement à la maturité ou à la vieillesse de Tibère. Il est évident, par exemple , qo’Auguste ne chercha à justifier son beau-fils aux yeux des Romains qu’après qu’il l’eut adopté et quand il lui pré-
TIBÈRE
parait l’accès de la toute-puissance. Il est probable aussi que ces pustules qui apparaissaient tout à coup sur la face se multiplièrent surtout dans Jes dernières années, quand l’habitude de la débauche eut enflammé et corrompu le sang naturellement âcre de Tibère.
Nous allons maintenant contrôler cette description ou plutôt la compléter par l’étude directe des images de Tibère. Les monuments anciens où il est représenté sont très-nombreux. Il serait impossible d’énumérer les belles médailles, les pierres gravées et les camées (Vienne et Paris possèdent les plus rares spécimens dans ce genre), les bustes et les statues qui sont parvenus jusqu’à nous.. La plupart nous montrent Tibère jeune et divinisé ; le cabinet des médailles de la Bibliothèque impériale possède un magnifique camée où il est ridé et vieux ; nous le décrirons plus
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tard , ainsi que celui de la Sainte-Chapelle. Il faut choisir également parmi les statues de Rome ou de Paris, parmi les bustes du Louvre ou du cabinet des médailles , car ces représentations sont d’un mérite très-inégal et d’une vraisemblance très-diverse , non pas dans l’ensemble , mais dans les détails.
Pour retrouver le type personnel dans toute son exactitude, il faut éliminer trois séries d’images, à l’exécution desquelles a présidé une pensée préconçue : d’abord celles où , par flatterie, l’artiste s’est efforcé de faire ressembler Tibère à son prédécesseur, comme si l’adoption pénétrait, transformait, régénérait, comme si la volonté du maître avait autant de puissance que la transmission du sang; en second lieu, les représentations idéales, faites avec un grand soin par des artistes habiles qui ont voulu diviniser Tibère en lui donnant des traits plus purs,