‹ Tibere et l'heritage d'Auguste par m. BeuleChapitre 6 sur 11 · Voyez Auguste, sa famille et ses amis, p · texte numérisé non relu

Voyez Auguste, sa famille et ses amis, p

TIBÈUE.

l’unissait à l’empereur se trouvait rompu par l’exil de Julie.

Quant aux insulaires, ils ne sentaient pas encore diminuer leur respect, quoique Tibère affectât avec eux une parfaite égalité. Il se mêlait à leurs exercices dans les gymnases, fréquentait leurs écoles, écoutait les rhéteurs, applaudissait les sophistes ; il suivait des cours , ce qui était de mode sous l’empire, comme dans toutes les époques d’inaction politique et d’éloquence bâillonnée; mais il ne faut pas, messieurs, que cet exemple vous effraye : ce n’est point la profession d’auditeur qui fait les Tibère.

Il est vrai qu’il s’oublia un jour et laissa percer la griffe. Un sophiste, auquel il avait donné tort dans une discussion, quitta son adversaire pour se tourner contre lui et l’accabler d’invectives. Tibère ne souffla mot, sortit,

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et, revenant avec des appariteurs, le fit conduire en prison , au nom de la puissance tribunitienne. On cessa de rire. En échange, les magistrats de l’ÎIe ayant fait brutalement rassembler devant sa porte les malades et les moribonds qu’il avait déclaré la veille vouloir visiter, Tibère se confondit en excuses et fit des frais d’humilité pour le plus petit comme pour le plus grand. L’équilibre était rétabli, avec une précaire popularité.

Au fond, Tibère languissait; il était gagné par l’ennui ; il avait l’oreille tendue vers Rome; les nouvelles étaient plus rares, les visiteurs moins zélés; la cinquième année, au moment où expirait la puissance triburtitienne qui le faisait inviolable , l’exilé volontaire se sentit pris de quelque inquiétude.

Il écrivit à Auguste pour lui avouer qu’il n’avait point eu, en quittant Rome malgré lui te

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malgré sa mère , d’autre but que de céder la place à Caïus et à Lucius, ses petits-fils, et d’éviter de leur porter ombrage. Maintenant qu’ils étaient établis solidement dans la seconde place de l’État , il demandait à revoir sa famille et ses amis.

La réponse fut aussi nette que cruelle. L’empereur lui déclarait « qu’il resterait à Rhodes et qu’il n’avait que faire de revoir ceux qu’il avait si lestement quittés 1 » . Aucune consolation, aucun dédommagement, aucune promesse!

La puissance tribunitienne n’était point prorogée et Livie avertissait son fils par le même courrier, qu’elle avait obtenu à peine , pour le dérober au mépris des sujets dont il allait redevenir l’égal, le titre de lieutenant d’Auguste, legalus Augusti.

I. Etiam admonitus est dimilteret omnem curam suorum quoa tam cupide reliquisset. (Suétone, Vie de Tibère, XI.)

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Il ne vous parait peut-être pas, au premier abord, messieurs, que cette réponse eût une grande gravité; détrompez-vous : le changement qui survient dans la situation de Tibère est complet, plein de dangers, terrible. Dans

un monde constitué comme l’était le monde romain et si bien façonné à la servilité qu’il adorait ceux qui exerçaient le pouvoir à l’égal des dieux, une disgrâce valait une condamnation. Dès que le souverain retirait sa main protectrice, le favori tombait au-dessous des proscrits. Plus il était élevé, plus le précipice était profond sous ses pieds.

Tout changea à Rhodes. Ces magistrats qui jusque-là avaient accablé Tibère de leur empressement obséquieux , devinrent arrogants et ne signèrent même plus les lettres qu’ils lui adressaient. Le grammairien Diodore , dont il suivait le cours public tous les samedis, lui refusa,

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une leçon particulière qu’il demandait, et lui fit répondre qu’il n’avait qu’à revenir dans sept jours. Les regards des passants avaient quelque chose de malin ; un sourire méprisant se dessinait sur les visages. Tibère en fut troublé, et ce sentiment d'appréhension qu'il avait contracté dès ses plus tendres années auprès d’Auguste commença à faire battre son cœur. Par bonheur, voici Caîus, l’aîné des jeunes Césars, qui arrive en Orient ; il s’est arrêté à Samos; il y tient sa cour. Tibère monte sur une galère, afin de rentrer en. grâce; il se fait solliciteur, et vole vers les côtes d’une île éloignée, lui qui voyait jadis tant de Romains se précipiter vers Rhodes.

Hélas! Caïus lui fait un accueil glacial : Lollius, chevalier romain, l’homme de confiance d’Auguste et de Livie, le compagnon, nous dirions aujourd’hui le gouverneur du prince, l’a indisposé contre Tibère ; Lollius est son

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ennemi, Lollius a juré sa perte. Tibère repart plein d’angoisses qu'une lettre d’Auguste, qui l’attendait à Rhodes, ne devait guère calmer : cette lettre lui reprochait de tenir des discours équivoques aux centurions, ses créatures, qui retournaient à l’armée d’Orient , et de les avoir pressentis sur les chances de révolution. Quelle réponse fait aussitôt Tibère! quelles protestations ! quel feu ! quel désespoir ! Il réclame des surveillants, des gardiens, des espions : « Qu’on m’entoure , qu’on recueille toutes mes paroles , qu’on rende compte (le toutes mes actions. »

Aussitôt il quitte la ville; il renonce à ses promenades, à ses exercices , à tout plaisir qui le rapproche des hommes. Plus de gymnase, plus de chasse, plus de chevaux; il quitte la toge et prend l’habit grec, pour perdre jusqu’ èi l’apparence d’un citoyen romain. Il devient pour les habitants de l’île . qui savaient ce qui

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s’était passé à Samos, un objet d’aversion. On l’évite comme un pestiféré. Lui-même, sous l’impression de la lettre d’Auguste, fuit les regards , se retire dans l’intérieur de l’île, évite les ports et les plages accessibles, de peur qu’un centurion mal avisé ne veuille le voir et n’excite de nouveaux soupçons. II connaissait mal ses contemporains : désormais il était à l’abri de toutes les visites.

Sa terreur va s’accroître encore. Il apprend que les habitants de Nîmes, qui ont la tête vive, ont témoigné avec éclat leur hostilité contre

lui. Les statues qu’ils lui ont élevées si vite ,

quand il n’avait que vingt-six ans, ils les ont jetées à terre plus vite encore, pour complaire aux fils d’Agrippa. Quels regrets devaient ressentir plus tard les imprudents Nîmois , et quelle armée de statues devait réparer cette défaillance de leur enthousiasme, imprudente

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à force de prudence! Tibère n’y voit que la haine de Gaïus. En effet, il sait que dans un festin les amis du prince se livrent aux plus atroces plaisanteries sur Y exilé de Rhodes, un d’eux s’est même offert pour cingler vers Rhodes et rapporter la tête du proscrit.

Alors Tibère est livré à une folie noire et à. des tortures pitoyables. Tout est menace, tout est danger; il se défie de ses amis, et des plus familiers ; il fuit dans les lieux sauvages ; il se cache dans les montagnes escarpées ; il cherche les roches inaccessibles qui bordent la mer. Un seul homme , Thrasyllus , a quelque accès auprès de lui ; c’est un astrologue, un charlatan, qui ébranle encore son âme par des présages flatteurs , par des déceptions plus cruelles et par des promesses de grandeurs futures qui redoublent les angoisses présentes.. Sa raison semble l’abandonner. « Un voyageur!

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fuyons ; un pâtre qui nous observe ! fuyons ;

une galère qui fend les flots! fuyons Non.

Qu’apporte-t-elle? Est-ce le salut? est-ce la mort ? Elle vient d’Italie : est-ce une lettre ? Elle vient d’Asie : est-ce un émissaire de Lollius, qui doit lui rapporter ma tête? »

Ce supplice, ou plutôt ce délire, a duré, non pas deux jours, non pas deux mois, mais près de deux ans. Pendant deux ans Tibère a envié la destinée du plus misérable des humains, et cette mort, qu’il se serait donnée volontairement si on ne l’avait point laissé partir de Rome, il la craint partout, il en voit le spectre. Il sent enfin, messieurs, le poids de ce pouvoir auquel il a prétendu se dérober. Il s’est soustrait à la main de l’empereur, et, par de simples représailles , la main de l’empereui s'est retirée de lui. Il n’en faut pas davantage : l’abîme s’est ouvert entre lui et ses semblables.

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Il n’a commis aucun crime; il est innocent; personne ne l’a condamné ; il y a une justice , il y a une police , il y a ce droit de vivre et de respirer que toute société garantit au dernier de ses membres ; les lois le protégeront, les magistrats prendront sa défense, les bons citoyens voleront à son secours. — Non; les lois se taisent quand l’empereur parle, les magistrats s’arrêtent dès qu’il se tait, les bons citoyens pâlissent dès qu’il menace. Hors la faveur, hors la loi ! La puissance infinie de. Dieu s’est limitée elle-même par des lois générales qui conduisent le monde pendant l’éternité; le pouvoir absolu de l’homme sur l’homme n’a point de limites. Le petit oiseau-, qui souffre de la rigueur des éléments , a des abris tout préparés contre leur violence , les animaux qui se dévorent entre eux ont des moyens de se défendre : la Providence a toujours, mis le remède

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auprès du mal. Mais pour celui que la faveur impériale a délaissé, il n’y a ni protection , ni remède. En vain il fuit comme l’animal poursuivi par une meute, en vain il se cache dans les antres comme la bête fauve traquée par une bande de chasseurs: il sait qu’il sera atteint, que tous les regards sont fixés sur lui , que tous les bras n’attendent qu’ur. signal , qu’il n’est déjà plus au nombre des vivants , puisque le soleil lui a retiré ses rayons.

Quelle leçon , messieurs ! Quelle épreuve !

Comme un esprit supérieur, capable de fierté et de dévouemént, soutenu par des convictions fermes, animé par le sentiment du bien, consolé par le patriotisme, serait sorti d’une telle lutte retrempé à jamais et consacré par le sceau de la véritable grandeur ! Comme il aurait rapporté à Rome une soif inextinguible

de liberté, un trésor de pitié pour les victimes %

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du caprice d’un seul, et je ne sais quelle tendresse inépuisable pour les proscrits !

Mais un esprit qui n’avait que des qualités de second ordre, dont l’orgueil natif, sa seule force, avait été transformé depuis vingt ans en humilité hypocrite et en bassesse, devait être broyé, énervé, rendu toutà la fois impuissant et frénétique par ce régime de volontaire terreur. Et lorsque Tibère reviendra à Rome, pour le malheur de Rome, ce ne sera plus un homme, ce sera un instrument assoupli par la peur. La lâcheté civique s’enveloppera d’hypocrisie; le souvenir des maux éprouvés s’aigrira et deviendra un désir d’en faire éprouver de semblables à ceux qui pâlissent; la crainte prolongée d’une mort violente l’aura rendu lui-même sanguinaire. Le précepteur de sa première jeunesse , Théodore de Gaddara, pourra s'écrier avec raison : « C’est une âme pétrie de boue et de sang.»

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Ce n’est pas tout. Cette lâcheté, qui est devenue une maladie, l’état permanent de son âme, il faut encore qu’il vienne en donner à Rome le spectacle.

J’abrège le récit do son retour. Ses lettres apportaient de tels cris de désespoir, que Livie, ou sentit quelque chose de la tendresse maternelle que l’animal lui-même a pour ses petits, ou crut Tibère amené au point qu’elle souhaitait et mùr pour ses plans. Auguste avait remis entre les mains de Caîus César la destinée de Tibère. Caïus eut un dissentiment passager avec son confident Lollius; on en profita pour obtenir son aveu, et l’exilé put revenir. Cette ridicule intrigue devait avoir des conséquences fatales pour le genre humain : elle fondait définitivement l’empire.

La grâce avait une condition : Tibère ne devait prendre absolument aucune part aux affaires

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publiques. Grands dieux ! qu’il en avait perdu l’envie ! Il rentra, se dérobant aux regards comme il s’y était dérobé huit ans auparavant, évitant ses ennemis, évité avec plus de soin par ses amis, s’il lui restait des amis. Il ne s’occupa que de son (ils Drusus, qu’il avait oublié et qui avait quatorze ans ; il guida ses premières études de droit et d’éloquence, lui céda sa maison des Carènes, qui était trop voisine du Forum pour un suspect, et se retira dans les jardins de Mécène, sur l’Esquilin, à l’extrémité de la ville, dans un quartier presque désert. Là, il ne s’adonna plus qu’aux lettres et ne s’entoura que de grammairiens et de pédants. La philosophie peut compromettre , l’éloquence a ses entraînements, il fallait craindre d’éveiller le moindre soupçon : Tibère professa la passion la plus violente pour les fables et les apologues. On en riait dans Rome, mais Ésope était son dieu.

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Les grammairiens qu’il réunissait devaient apporter la même prudence dans leurs discussions. Le maître de la maison choisissait le thème et leur proposait des questions de ce genre : « Comment s’appelait la mère d’Hécube? — Quel nom portait Achille quand il vivait déguisé parmi les filles de Lycomède? — Quels vers chantaient les Sirènes ? »

Il est certain que des loisirs ainsi remplis ne devaient causer aucun ombrage. Mais les dangers s’acharnaient sur l’infortuné Tibère. Lucius, le plus jeune des deux Césars, meurt à Marseille d’un mal inconnu. Auguste est consterné ; le peuple frémit; on parle de poison; Livie est accusée tout bas, bien bas ; le nom de Tibère est accolé à celui de Livie. « Allons, âme déjà tremblante, payons d’audace! Que la peur soit notre inspiration et l’hypocrisie notre muse ! Chantons ce lis sans tache séché

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dans sa fleur 1 Composons une pièce de vers élégiaques; qu’elle soit tendre, qu’elle soit pathétique, qu’elle respire la douleur la moins contestable î La calomnie se taira ; Auguste s’adoucira ; ma mère sera seule accusée. » Et le malheureux écrivit cette élégie sur la mort de Lucius, qu’il eut soin de ne point tenir cachée.

Voilà, messieurs, où conduit la dégradation morale. Voilà ce que devient, à l’ombre du despotisme , celui qui , sous un gouvernement libre, aurait été un citoyen orgueilleux, utile, honoré. Le mépris de lui-même dépasse encore le mépris qu’il a pour les autres. Quand il est relevé par un de ces coups du sort qu’il n’osait plus espérer, qu’il redoutait peut-être, il est trop tard. L’homme est anéanti en lui, il n’a plus d’autre morale que le silence, d’autre politique et d’autre plan que l’hypocrisie. 11 a

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abdiqué ; il ne comprend que l’obéissance passive; comme il a tout subi, il est prêt à tout; il sera un jour le maître de Rome, mais il reste aujourd’hui le dernier des esclaves, moins qu’un esclave, un instrument sans pensée, sans geste, sans murmure, portant la marque indélébile de la terreur. V exilé de Rhodes explique l'exilé de Caprée .

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L’adoption de Tibère et la vieillesse d’Auguste comprennent un espace de dix années, époque curieuse, instructive, pleine de moralités, c’est-à-dire de leçons pour ceux qui subordonnent les faits à la morale. C’est une longue comédie jouée par trois acteurs de premier ordre : Livie, artiste consommée, supérieure à tous les rôles, qui s’élève sans effort jusqu’au drame et jusqu’à la trahison ; Tibère, abaissé par son séjour à Rhodes, prêt à tout, résigné, indifférent, assoupli comme l’esclave du foyer;

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Auguste enfin, le maître satisfait et trompé, enjoué et exigeant, dissimulé et sans souci du lendemain, mélange de sarcasmes, d’aveuglement volontaire et d’égoïsme.

Certains esprits chagrins prétendent que les souverains se donnent parfois la comédie aux dépens des peuples. Avouez qu’il est bien juste, quand l’occasion s’en présente, que les peuples usent de représailles et se donnent la comédie aux dépens des maîtres du monde, surtout quand ils s’appellent Auguste, Tibère et Livie. Les anciens se vantaient de pénétrer les secrets des dieux : nous essayerons de pénétrer les secrets de l’empire.

La première en scène est la charmante et froide Livie, impénétrable comme la Destinée, les lèvres closes, l’âme pleine d’audace. Qu’a-t-elle fait, quelle trame a-t-elle ourdie pendant l’exil du fils ingrat qu’elle avait conduit au seuil du pouvoir

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suprême et qui a déjoué tous ses plans par la fuite? Sa colère, soigneusement contenue, n’a pas été sans porter des fruits. Elle s’est vengée de Julie, dénoncée, démasquée, déportée, sans craindre de rompre le dernier lien qui unissait Tibère à Auguste. Elle a puni Tibère lui-même en l’abandonnant à son sort misérable et en restant sourde à ses cris. Ce fils* tant exalté et si peu aimé, n’avait de prix que comme instrument; il n’était que l’incarnation virile de l’ambition d’une femme ; l’ambition morte, il était mort pour Livie. Cependant les années se sont écoulées, apportant chacune avec elle, sinon le repentir, du moins les réflexions. Auguste se fait vieux; il a soixante-trois ans, bientôt soixante-quatre, et sa santé, toujours délicate, est véritablement usée. Si son médecin avait rédigé le journal de ses maux, comme l’a fait le médecin de Louis XIV, il est certain

que les infirmités du grand empereur formeraient une liste aussi longue et aussi peu édifiante que les infirmités du grand roi.

Ce que l’histoire a recueilli sur la santé d’Auguste suffit pour expliquer les inquiétudes croissantes de Livie. Il commençait à dormir en litière et même dans la rue, symptôme d’apoplexie. L’œil gauche s’était affaibli d’une façon telle qu’on pouvait craindre que le surveillant du monde ne devînt aveugle. Des dartres âcres lui causaient des démangeaisons si vives qu’il se faisait sans cesse frotter avec un strigile, lame de cuivre creuse et recourbée, munie d’une poignée, qui servait aux athlètes et aux baigneurs. Il avait la goutte aux mains, et, pour écrire, il était obligé de se fabriquer un doigtier avec de la corne; il avait la gravelle, des calculs, autre forme de la goutte. Il boitait de la hanche gauche, ce qui n’était que

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disgracieux ; mais il avait des obstructions au foie, ce qui était plus grave. Enfin des infirmités diverses, périodiques, réglées, telles que fluxions, gonflement du diaphragme, alarmaient sans cesse ceux qui l’entouraient. Les soucis auxquels un souverain aussi absolu qu’ Auguste est nécessairement en proie, le goût des femmes, assez effréné pour ressembler à. de la débauche, avaient achevé d’user, au service de l’intelligence et des sens, des forces qui avaient toujours été médiocres. Ce double excès, qui n’est pas rare chez ceux qui peuvent tout se permettre, se paye de deux façons : tantôt aux dépens du cerveau affaibli, tantôt aux dépens du corps. L’heureux Auguste gardait sa lucidité d’esprit et n’était puni que par ses défaillances physiques.

Aussi que de soins avait pour lui la prudente Livie! De quelles précautions maternelles

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ne l’entourait-elle pas! Elle le faisait frotter d’huile devant le feu; elle le faisait laver à l’eau tiède sous un portique exposé au soleil ; elle lui faisait apporter de l’eau de mer, et, comme il était trop nerveux pour supporter un bain entier, il y trempait alternativement ses pieds et ses mains qu’il ne cessait d’agiter.

La nature n’en suivait pas moins son cours, et l'affaiblissement fut tel qu’ Auguste dut renoncer à assister aux séances du sénat. Le sénat se réunissait cependant dans le temple d’Apollon Palatin, èi quelques pas de la maison d’Auguste. Il n’avait qu’à descendre les marches du péristyle, à traverser une plate-forme très-étroite, et il se trouvait dans l’assemblée. Le jour vint où il ne put même accomplir cet effort. Les pères conscrits avaient une condescendance infinie pour Auguste ; ils choisirent dans leur sein vingt délégués, qui se réunis-

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saient dans la chambre à coucher de l’empereur, autour de son lit, avec ses petits-fils et les consuls. Toutes les décisions de ce conseil avaient force de loi et régissaient l’empire.

C’est ainsi que, dans les dernières années de sa vie, Auguste gouvernait le monde sans sortir de son lit. Quelle admirable chose! quelle perfection de rouages! quelle machine savante que cette administration romaine! comme tout est bien engrené, bien agencé! comme l’huile rend souples toutes les articulations de ce mécanisme savant! Quoi! un vieillard impotent voit aboutir à son chevet les destinées de tous les hommes qui couvrent le monde civilisé!

Qu’il fasse un geste, dise un mot, tout se meut de proche en proche, et jusqu’aux plus extrêmes frontières les Romains sont administrés, commandés, contenus, asservis! Quelle docilité, d’autre part! quelle lassitude! quelle dé-

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chéance ! Je songe à ces bateaux à vapeur naviguant sur une mer immense, tandis qu’un capitaine indolent les dirige, sans sortir de son hamac, à l’aide d’un conduit acoustique qui transmet ses ordres et donne l’impulsion. La machine fonctionne sans cesse, nuit et jour; le navire vogue, rien ne l’arrête, ni le vent ni la violence des flots; rien ne l’arrête, mais il y a l’écueil que ne voit point le capitaine étendu dans sa cabine, l’écueil caché, l’écueil imprévu, l’écueil fatal sur lequel on peut se briser.

Ce danger dont Auguste n’a pas conscience, Livie le prévoit, elle le craint pour elle-même, elle y veille. Elle avait alors soixante et un ans, mais toute sa santé, toutes ses forces, toute son énergie, qu’une vie chaste et renfermée dans la maison du Palatin avait conservée, toute son ambition qui n’était pas encore assouvie : elle devait donc survivre à

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Auguste. Lui mort, que devenait-elle? que devenait l’empire? Passera-t-il dans les mains des deux Césars, fils d’Agrippa et de Julie?

Ce sont des enfants, adonnés au plaisir, livrés aux flatteurs , énervés avant l’àge.

S’ils sont incapables, l’empire est compromis, l’empire, ce chef-d’œuvre inachevé, qui n’a pas encore eu de lendemain et n’a pas reçu sa consécration définitive. S’ils sont capables, c’est Livie qui est compromise, perdue : car les fils de Julie rappellent leur mère, Julie règne, et sa rivale prend sa place dans l’exil. Quelle alternative! Et le danger approche, il est imminent! « Oh! ce Tibère!

le lâche! S’il ne s’était pas dérobé à mes plans, il serait auprès de moi, tout près du trône! Que fait-il k Rhodes? Qu’est-il devenu, parmi ces Grecs dont il porte le costume? Quel est l’étal de son âme? Que vaut-il encore? qu'en

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peut-on tirer? Voyons ses lettres, — Voyons-le lui-même. Qu’il revienne! Il le faut. — Enfin, il est revenu! Le voici! a

Si un observateur capable de pénétrer les âmes avait assisté à cette première entrevue de la mère et du fils , après huit ans de séparation, il aurait certes fait l’élude la plus dramatique, à travers les réticences, la dissimulation, les mensonges de ces deux êtres si semblables et si éloignés l’un de l’autre. Entre eux, il n’y avait jamais eu de tendresse ni d’expansion.

Livie, qui était complaisante pour Auguste, affable pour tout le monde, doucereuse pour ceux qu’il fallait ménager, était sévère pour elle-même et n’était pas moins sévère pour son fils. Tibère, de son côté, toujours taciturne, revenait de l'exil plus taciturne encore, irrité contre sa mère , qui lui avait toujours inspir une aversion dont les historiens nous ont trans-

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mis le souvenir et contre laquelle il nourrissait la défiance la plus légitime. Les mères ambitieuses, messieurs, ne se demandent pas assez souvent comment leurs fils jugent leur égoïsme. Ils savent bien vite qu’en les caressant, leurs mères caressent leurs propres projets, qu’en les embrassant, c’est leur ambition en chair et en os qu’elles embrassent , qu’en les étreignant avec passion, ce sont leurs rêves, leurs chimères , leur triomphe qu’elles croient étreindre.

Tibère a trop connu le malheur pour conserver quelque illusion sur sa mère; mais pour une âme sereine comme celle de Livie, les sentiments et la reconnaissance de Tibère ne comptent pas. Elle a de tout autres préoccupations. Elle voit entrer Tibère, et, d’un coup d’œil, cette femme, accoutumée à tout pénétrer, les secrets de l’État comme ceux des consciences, devine

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la vérité. Elle reconnaît, sous une physionomie rassurante et sous l’aspect de la santé, une pâleur secrète, quelque chose d’énervé qui trahit l'affaissement intérieur; l’intelligence est intacte, mais l’âme brisée; la machine est parfaite, plus souple que par le passé, mais le ressort est détruit. C’est ce que demande Livie ; h Le corps est bon, j’en serai l’âme; l’intelligence subsiste, je la mettrai enjeu; la machine est excellente, j’en serai le moteur. » Et je suppose, messieurs, qu’en prenant congé de son fils, après une conversation que jamais personne ne saura, elle eut un imperceptible sourire, lueur intérieure qui éclairait les profondeurs les plus cachées, lueur prophétique qui lui montrait le but et le chemin, fût-ce à travers le crime ! Les anciens nous parlent d’une habile ouvrière que la mythologie a consacrée et qui s’appelle Arachné. Transformée en insecte,

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Araéhné tisse ses toiles et tend assidûment ses filets. En vain le vent les déchire, en vain l’oiseau les emporte du bout de son aile : le matin avec l’aurore la toile est refaite, plus solide, mieux nouée, mieux suspendue. Qu’importe si les perles de la rosée s’y condensent et si les rayons du soleil levant s’y jouent avec des reflets de pourpre et d’émeraude? Qu’importe si la magicienne qui passe attache à ces couleurs diaprées une idée de sang et de poison? Le crime n’existe plus pour certaines âmes’; il 6’appelle une nécessité. Quand on médite la conquête du monde , quelques têtes qu’il faut supprimer n’excitent pas plus d’émotion et de remords que les moucherons qui s’agitent expirants sur la toile d’Arachné. Ainsi s’explique la persistance inaltérable et la sérénité scélérate tie Livie.

La question intéressante pour ceux qui étu

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dient Tibère est celle-ci s Tibère a-t-il été le complice de sa mère? A-t-il conspiré avec elle contre les rejetons d’Auguste?

Je suis convaincu que Tibère n’a pas été un complice, et cela pour trois raisons. D’abord c’était inutile : une femme comme Livie se suffit à, elle-même, elle a ses créatures dans tout l’empire et dans tous les palais ; elle dit un mot, exprime un désir, et ce qu’elle juge opportun est fait. Ensuite c’était incertain : car Tibère, exilé, toléré par pitié dans Rome, sans amis, sans puissance , caché dans un quartier perdu, ne pouvait être d’aucun secours. Enfin c’était dangereux : car Livie avait lu dans l’âme de son fils à quel degré de bassesse l’infortune l’avait réduit. Qui sait si, dans un excès de terreur, le malheureux n’aurait pas trahi involontairement sa mère ? Qui sait si, pour se sauver , il ne se fût pas fait délateur?

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Non, Tibère n’a pas été initié aux crimes de Livie. Elle lui est trop supérieure pour le compromettre ; elle est trop prudente pour se laisser compromettre par lui. Elle fait tout pour lui et pour elle , à son insu. Le rôle du fils qui est poussé par de tels moyens est tout tracé *. il attend , se tait, juge et profite.

En effet, messieurs, comparez les dates.

C’est l’an 755 de Rome , c’est-à-dire l’an 2 de Père chrétienne , que Tibère revient h Rome. La même année, au mois d’août, Lucius César meurt à Marseille d’un mal sans gravité, inconnu , mais qui l’emporte. L’année suivante , l’an 3 de Père chrétienne, Caïus César, son frère aîné, qui a vingt et un ans, est blessé en Asie par une flèche. La blessure est légère, les soldats en reçoivent tous les jours de pareilles, la flèche n’est point empoisonnée; mais Caïus languit, un mal inconnu l’envahit, et il

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