SOS
Tibère.
la représentent dans sa maturité. Le profil est toujours pur, le nez d’une belle courbe et aquilin ; les lèvres sont moins acérées, plus souples que dans sa jeunesse, parce que le naturel est pour les grands acteurs le dernier mot de l’art. Elle a pris de l’embonpoint ; le cou est puissant et solidement attaché; il a quelque chose de viril, car la tête qu’il supporte roule depuis un demi-siècle les fortes résolutions et les hautes pensées.
Au contraire, nous savons par les historiens que Tibère a vieilli plus vite, que son crâne s’est dénudé , que ses traits sont altérés par une décrépitude précoce, qu’il a des éruptions plus fréquentes, je ne sais quelle hideuse jpoussée de pustules, et même des ulcérations qui le forceront un jour à se cacher, symbole du flot d’âcreté morale et de fiel concentré qui lui monte au visage. Ainsi se réalise cette loi, si souvent
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observée, de la dégénérescence immédiate d’une race. L’humanité serait trop heureuse si aux génies bienfaisants succédaient des génies bienfaisants qui les surpassent ; elle serait trop malheureuse et trop vite décimée, si à des monstres devaient succéder d’autres monstres plus funestes. Par conséquent, il faut presque se féliciter de ce que Livie ait été la digne mère d’un fils indigne d’elle.
Mais ce fils, Livie le connaît; elle lit dans les profondeurs de son âme; elle devine ses mobiles; elle joue avec ses mauvais sentiments, elle sait surtout qu’il a contracté envers elle une habitude invétérée d’obéissance, inveleratum erga matrem obsequium. Elle en profite immédiatement, sans questions, sans délais, sans discussions; elle agit comme un général avec son soldat. A peine Auguste est-il mort, qu’elle
s’empare des rênes flottantes; à peine Tibère
TIBÈRE
est-il arrivé, qu’elle lance vigoureusement le char dans la carrière et s’empresse de conduire l’empire à sa forme définitive.
Il est un acte que je n’ai fait que vous indiquer, mais qui a eu aux yeux des Romains une gravité singulière et, dans l’histoire, une singulière portée. Cet acte, c’est le testament privé d’Auguste. Par ce testament, Livie était son héritière, comme Tibère; elle était adoptée, comme Tibère ; elle représentait le choix d’Auguste, comme Tibère. Si vous voulez mesurer l’importance de l’adoption dans la loi romaine , songez que l’empire s’est presque uniquement perpétué par l’adoption. Livie, adoptée par Auguste, n’était plus seulement sa femme et sa veuve, elle devenait sa fille, elle entrait dans la famille des Jules, elle prenait leur nom, elle appartenait au sang de César, elle perdait le nom de Livie pour prendre celui de
LE REGNE DE LIVIE
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Julia Augusla. Tacite, l’écrivain qui respecte la légalité et les convenances officielles, ne la désigne jamais autrement dans ses Annales que par le nom d’Augusta. Elle acquiert par là un double prestige : le prestige de cinquante années passées dans l’intimité et dans la confidence d’Auguste, le prestige d’une adoptioi qui l’égale à Tibère et semble commander au> Romains le même respect et la même obéissance. Ce n’est pas assez, Livie le comprend, et elle se ménage un troisième prestige qui rejaillira sur Tibère et sur ses successeurs , mais qui rejaillira surtout sur elle.
11 est assez difficile, messieurs, de vous définir ce nouvel élément d’influence, parce qu’il faut entrer dans une idée religieuse de l’antiquité qui, pour nous, n’a qu’un sens purement politique. Cependant, ce qui nous doit mettre à l’aise , c’est la conviction que Livie,
TIBÈRE
quand elle inaugurait ce qu’on peut appeler le fétichisme impérial , avait bien plus une idée politique qu’une idée religieuse. En voulant qu’ Auguste fût un dieu, que ce dieu pesât, même après sa mort , sur les cœurs et sur les consciences, Livie comprenait que cette puissance surhumaine, prolongée dans l’éternité, allait accroître la puissance réelle des héritiers d’Auguste et consacrer ses plus indignes successeurs ; elle savait comment on intimide les hommes et comment on leur impose à l’égal d’un dogme le principe même de leur servitude. D’abord, elle allait occuper les esprits, les concentrer par une série d’actes extérieurs sur un seul point, qui était toujours Auguste. Les prêtres, les poètes, les artistes, les constructeurs et les ouvriers de toute sorte, la multitude qui aime les cérémonies et les fêles, étaient tenus en éveil par les consécrations incessantes
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de temples, de statues et d’autels. En second lieu, la divinité nouvellement proclamée fournissait les moyens assurés d’intimider les Romains. La loi de lèse-majeslé, créée jadis sous la république afin de réprimer les attentats contre la patrie . et contre la liberté, devenait une arme terrible. Il n’y avait plus de liberté, il n’y avait plus de patrie, ou plutôt la patrie < et la liberté étaient incarnées dans un seul homme : l’empereur. Cet empereur devenant en outre un dieu, le moindre doute était une impiété, le moindre oubli un crime. La mort était trop douce pour punir la faute la plus innocente envers une idole qui n’était que la déification du pouvoir absolu. Plus le culte sera absurde, plus l’humanité sera avilie, mais soumise; plus les châtiments seront odieux et violents, plus ils assureront la foi, ou la peur, qui aide singulièrement h la foi. Des témérités de ce genre en politique n’admettent pas les
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demi-moyens. Livie, qui n’est pas sanguinaire, frappe, dès le premier jour, à bon escient.
Peu de temps après la mort d’Auguste, les legs aux citoyens romains n’étaient pas encore payés; un plaisant, voyant emporter un mort, s’écria du milieu de la foule : « Raconte donc au divin Auguste que nous attendons toujours son argent. » On le saisit , on lui compta la somme qui lui revenait et on le tua, en l’exhortant à témoigner lui-même dans l’autre monde de l’exactitude du payement. Cet exemple de férocité in animâ vili n’était point inutile : il imprimait une salutaire terreur. La loi, du reste, avait une élasticité singulière et des retours imprévus, même contre les flatteurs.
Malheur à ceux-là mêmes qui érigeaient dans leur maison une statue d’Auguste! Battre un esclave, changer de vêtement en présence du dieu, méritait la mort; se baigner et garder au
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doigt une bague représentant Auguste, la mort ; aller dans un mauvais lieu avec une pièce de monnaie portant l’effigie d’Auguste, la mort 1 . Une telle rigueur était insensée, ridicule, exécrable, mais profondément politique. Livie et son fils n’ont eu besoin que de faire trois ou quatre exécutions de cette sorte : la consécration était définitive , et le retour à la clémence devenait facile.
Enfin, après avoir entraîné la foule par les
fêtes et la nouveauté, intimidé les esprits
sérieux, écrasé les frondeurs, Livie savait comment les mythes les plus puérils conduisent de la peur à l’habitude, de l’habitude au fanatisme. L’espèce humaine est un tel mélange de sottise et de bassesse, à certaines époques, qu’on voit se renouveler en politique l’enthou-