SCÈNE III
TIBÈRE, PISON, SEJAN, sénateurs, licteurs.
SÉJAN
Agrippine dans Rome arrive à l'instant même :
J'ai rempli de César la volonté suprême :
Deux cents prétoriens , sur mes pas réunis ,
Dans Brindes attendaient Agrippine et ses fils.
La lumière trois fois avait dissipé l'ombre ,
Lorsqu'aux premiers rayons d'un jour livide et sombre ,
Le vaisseau , traversant les flots silencieux ,
De ses voiles en deuil vient affliger nos yeux.
On voit avec ses fils Agrippine descendre :
L'urne où Germanicus n'est plus qu'un peu de cendre
Paraît ; le peuple accourt sur la rive des mers ,
Les chemins, les maisons, les toîts en sont couverts.
Il est muet long-temps, et long-temps immobile :
Mais quand le char funèbre a roulé dans la ville ,
Cent mille bras vers lui sont tendus à la fois :
Cent mille cris plaintifs ne forment qu'une voix.
Partout à la douleur la pompe est réunie.
Aux champs apuliens et dans la Campanie ,
Les organes des lois , les ministres du ciel ,
Laissant le tribunal , abandonnant l'autel 5
Vieux guerriers , villageois , d'une course empressée ,
Affrontant les rigueurs de la saison glacée ,
Au héros , à la veuve , aux trois jeunes enfans ,
i^ TIBÈRE.
Viennent offrir des pleurs , des vœux et de Fencens^*
Non loin de Tusculum , aux murs de Paleslrine ,
L'un et l'autre consul accueillent Agrippine ,
Et, durant la nuit même, elle marche avec nous ,
Toujours tenant ses fils dormant sur ses genoux j
Toujours à nos regrets oflrant l'urne adorée.
Le jour découvre enfin cette route sacrée ,
Où l'on vit son époux , au sein de nos remparts y
Rapporter de Varus les sanglans étendarts.
Elle entre : son cortège est bientôt Rome entière^
Et l'ombre du héros , près d'une épouse altière ,
Semble , se réveillant sous l'airain sépulcral , '
S'enorgueillir encor de ce deuil triomphal.
J'ai vu des légions les aigles renversées ,
Des vétérans en pleurs les piques abaissées ;
J'entendais à la fois , dans ce grand citoyen ,
Tous les infortunés regretter un soutien,
Tous les vieillards un fils , tous les enfans un père ,
L'armée un dieu vengeur, Rome un dieu tutélaire.
Si j'en crois les discours, la vestale a tremblé
Aux mourantes lueurs d'uu feu pâle et voilé ^
D'un son lugubre et lent les temples retentissent ;
Sous leurs tombeaux ouverts, nos ancêtres gémissent ^
Et , jusque sur l'autel , partageant nos douleurs ,
Les marbres sont émus, l'airain verse des pleurs.
Rendez-vous , sénateurs , où Rome vous appelle : Honorez Agrippine,* allez au-devant d'elle : Je vous attends. Pison, dans ces momens d'éclat, Vous n'êtes pas contraint de vous rendre au sénat ;