JEANNINE, GEORGES
GEORGES, SI ans. Joli garçon, blond, barbe longue et soignée, des dispositions précoces à la calvitie. Très élégant. Manières dégagées. Physionomie cordiale.
Bonjour, Jeannine.
JEANNINE, sur la défensive, mais sans raideur. Bonjour. -
GEORGES
Tu vas bien, depuis... l'autre jour?
JEANNINE
Voilà deux ans que je ne me porte pas mal. Merci.
GEORGES
Parfait. C'est vrai que tu ne changes pas.
JEANNINE
Toi non plus.
GEORGES
Oh ! tu dis ça pour me flatter.
JEANNINE
C'est surtout du moral que je veux parler.
Alors, je me défraîchis ?.. . (77 va devant la glace,) Tu as raison... Je paraîtrai bientôt mes trente-sept ans...
JEANNINE
Si tu les parais quand tu en auras quarante...
GEORGES
C'est peut-être ma barbe... J'ai eu tort de laisser pousser ma barbe, hein? Ce n'est pas qu'elle grisonne encore, non, mais ça ne fait rien... Si je la coupais, qu'en dis-tu? La moustache seulement... [Il replie sa barbe dans sa main.) comme ça... N'est-ce pas que la moustache m'allait mieux?
2(j TIERS ÉTAT
JEANNINE
Ne te gène pas, tu sais !...
GEORGES
Si je me gênais chez ma femme...
JEANNINE
Chez celle qui fut ta femme.
GEORGES
Voyons, à quoi servirait d'avoir fait un mariage d'inclination, d'avoir vécu ensemble, gentiment, pendant six ans, et de s'être séparés à l'amiable, somme toute, si l'on ne pouvait pas se rencontrer de temps en temps, comme de bons camarades? Il n'est pas possible que le souvenir de quelques mauvais moments t'ait fait oublier tant de bons quarts d'heure...
Non, et c'est bien pourquoi j'ai consenti à te recevoir. J'y ai d'autant plus de mérite que ce sont les moments qui furent bons avec toi, et les quarts d'heure mauvais.
GEORGES
Oh ! des quarts d'heure de Rabelais, que tu as toujours eu le tort de dramatiser. Notre brouille vient de ce que tu as pris au pied de la lettre le proverbe : Où il y a de la gêne, il n'y a pas de plaisir. Quelle blague ! Il doit y avoir d'autant plus de plaisir dans la gêne, qu'il s'agit de la faire oublier. Tout finit par s'arranger.
JEANNINE
(Test une opinion.
GEORGES
Enfin, lu n'as jamais eu une trahison, une brutalité à me reprocher. Tu as manqué de confiance en moi... et de patience, voilà tout. Oh ! je ne l'en veux pas !...
JEANNINK
Tu es bien gentil.
GEORGES
Je l'ai toujours été. [Il s'asseoit et tire de sa poche un petit nécessaire.)
JEANNINE
Gomment donc ! Tu Tétais déjà, quand tu dissipais ma dot en combinaisons destinées à t'enrichir par les voies les plus rapides et quelquefois les plus suspectes.
GEORGES
Je semais pour récolter.
JEANNINE
En attendant, tu nous laissais, la petite et moi, sans ressources pour ainsi dire, la plupart du temps. — C'était gentil de disparaître, quelquefois pendant plusieurs jours, censément pour conclure des affaires imaginaires, et, en réalité, pour te soustraire aux réclamations des créanciers dont, ta mère et moi, nous subissions l'assaut? Quand je pense que je n'osais plus sortir, de peur d'être arrê-
tée, dans le quartier, par les fournisseurs chez qui nous avions des dettes criardes !
Georges, peignant sa barbe.
Ah ! ça, est-ce que tu t'imagines encore que, de mon côté, je m'amusais ?
JEANNINE
Je ne sais pas si tu t'amusais, mais tu avais des conférences avec le tailleur, le chemisier et le bottier, qui te faisaient crédit sur ton beau nom et sur ta belle mine ; tu dînais au cercle, tu y passais tes soirées, tes nuits...
GEORGES
Pour entretenir mes relations et m'en créer de nouvelles.
Parlons-en! Parlons de tes amis qui t'avaient surnommé... comment donc déjà?... Tape-dur?...
GEORGES
Gomme c'est spirituel!...
JEANNINE
Moins spirituel assurément que de te commander des pelisses de 1,500 francs, que tu engageais au Mont-de-Piété, après les avois mises deux ou trois
fois...
GEORGES
Et mises utilement, j'ose m'en flatter. Mais tu n'as jamais rien entendu aux affaires. Tu n'as jamais voulu comprendre que j'ai un nom à porter.
JEANNINE
Où ça ?
Georges, haussant les épaules.
Enfin, vaut mieux faire envie que pitié.
JEANNINE
L événement a bien mal vérifié ce beau précepte, car c'est plutôt de la- pitié que tu m'inspirais à la fin.
GEORGES
Je ne m'en suis pas aperçu, car tu ne vas pas me reprocher un divorce que tu as été la première à me proposer.
JEANNINE
Sans conviction, et pour mettre ton affection à l'épreuve. La conviction ne m'est venue que de ton empressement à réaliser un projet qui n'était pas arrêté dans mon esprit. En me prenant au mot, tu m'as confirmée dans mes craintes, dans mes soupçons... Ta femme et ta fille étaient devenues un embarras pour toi. En te rendant ta liberté, je t'ouvrais la ressource d'une spéculation lucrative, je veux dire d'un second mariage avantageux. Et si juste était cette prévision que, moins d'un an après notre divorce, tu m'avais remplacée.
GEORGES
Il me serait facile de te prêter les mêmes calculs ayant abouti au même résultat.
JEANNINE
Oui, si j'avais eu des torts envers toi ; mais je n'en avais pas. Je ne t'ai jamais trompé ; j'ai été
bonne épouse et bonne mère. Tu me reproches d'avoir manqué de patience... Ah ! je voudrais bien connaître la femme qui aurait vécu, comme moi, pendant cinq ans au milieu des duperies, des mensonges et des expédients continuels. J'avais fini par avoir l'air d'être ta complice, tandis que j'étais la plus malheureuse et la pius innocente de tes victimes. Tu m'opposais comme une digue au papier timbré. Nous avons déménagé sept fois en quatre ans. Notre dernier domicile conjugal a été l'hôtel!...
GEORGES
Un hôtel de premier ordre.
JEANN1NE
Où Ton a retenu nos malles, et où j'étais en butte aux mêmes obsessions que partout ailleurs. Car, pendant cinq ans, je puis dire que l'huissier nous a suivis comme notre ombre.
L'huissier ne fait pas le malheur.
JEANNINE
Il Taccompagne. Oh ! je sais bien que, personnellement, tu ne te frappais pas pour si peu. Tu étais peut-être le seul qui ne risquât rien, en parlant de temps en temps de te faire sauter le caisson. Aussi cette menace m'effrayait-elle moins que les coups de sonnette, car je tremblais toujours qu'on ne vînt t'arrêter.
GEORGES
Il n'y a plus de prison pour dettes, Dieu merci!
JEAN M Ni:
Non, mais il y en a pour l'escroquerie ei l'abus de
confiance.
GEORGES
Tu es sévère.
JEANNINE
Sévère, mais clairvoyante. Enfin, qu'est-ce que lu veux ? Après cinq ans de ce supplice, j'ai senti que je ne pourrais jamais m'habituer à ton inconscience et à ton égoïsme, plus redoutables peut-être que les brutalités. Car c'est vrai, tu n'étais pas méchant et il a fallu une réelle persévérance de ta part dans les déceptions que tu m'infligeais, pour lasser ma tendresse et mon indulgence. Je n'étais pourtant pas exigeante. De la patience j'en aurais montré si, au lieu de passer ta vie à chercher un million, tu avais rapporté seulement dans notre ménage 500 francs par mois.
GEORGES
J'ai rapporté davantage.
JEANNINE
Quand donc ?
GKORGES
Tu ne te rappelles pas ? Le jour où j'ai gagné 10,000 francs aux courses. Je me vois encore les étalant devant toi, sur la table. Si ce n'était pas gentil, ça ! Je t'ai emmenée dîner au cabaret. On a fait des folies... Tu ne voulais pas... En ai-je eu de la peine
à te décider !... Et nous n'avons pas eu à nous en repentir...
JEANNINE
En effet. Dès le lendemain, ce qui venait de la pelouse retournait au tapis vert.
GEORGES
Vert, couleur de l'espérance, que de dupes on fait en ton nom ! Peu importe, va. Je te répète que je ne t'en veux pas de m'avoir chanté la Périchole conjugale :
Oh ! mon cher mari, je te jure Que je t'aime de tout mon cœur, Mais vrai, la misère est trop dure Et nous avons trop de malheur !
jeannine, riant.
Ah ! le jour où tu seras sérieux, toi !
Allons, sois franche : tu as manqué d'estomac.
JEANNINE
C'est le mot. Colette et moi nous avions un estomac réfractaire aux privations quotidiennes.
GEORGES
Je disais bien : tu as toujours été popote... Tu aimes tes aises, la sécurité, un train de vie régulier, monotone, sans imprévu... bourgeois î Ça n'est pas de ta faute. C'est de la faute de tes parents, qui t'ont mal élevée.
JEANNINE
Il y a un grain de vérité dans ce que lu dis légèrement. Il est certain que mes parents m'auraient fait un meilleur sort en me donnant, plutôt que de l'argent, les moyens d'en gagner honorablement. C'est après notre divorce que j'ai compris mon incapacité et leur erreur. ST encore tu l'avais réparée... Mais tu m'as rendue bonne tout au plus à faire un clerc d'huissier... et c'est une conquête dont le féminisme ne s'est pas encore préoccupé.
GEORGES
Allons, tu t'es tout de même tirée d'embarras. (Mouvement de Jeannine.) Oh ! ce que j'en dis n'est pas pour te désobliger, mais surtout pour atténuer mes remords. Car j'en ai eu, ma petite Jeannine, n'en doute pas. [Elle s'est assise; il passe derrière elle et lui parle à V oreille). Crois-tu donc que je me pardonne d'avoir laisser s'envoler un joli petit oiseau comme toi ? Ma mémoire est pleine de toutes les joies que tu m'as données... toutes... si vives qu'il me semble impossible de retrouver les mêmes. Tu ne peux pas dire le contraire, je t'en défie... Nous avons été heureux... nous avons eu des minutes de bonheur qui suffisaient pour dissiper les contrariétés d'une vie difficile... Te souviens-tu, quand je te disais, après une avalanche de papier timbré : brûlons du sucre!... et comment nous en brûlions ?
jeannine, surmontant son émotion.
Oui... oui... [Elle se lève et s'éloigne de Georges.)
GEORGESJ contrarié qu 'elle se dérobe, mais se reprenant aussitôt.
Enfin, quoi qu'il soit arrivé, cette consolation nous reste dépenser que nous nous sommes quittés sans nous détester... que nous nous sommes quittés proprement.
JEANNINE
Tu appelles se quitter proprement, en être réduit, comme tu l'as été, à te faire prendre en flagrant délit d'adultère simulé ?
GEORGES
Aurais-tu mieux aimé qu'il fût réel ? Permetsmoi, sur ce point, de te trouver injuste..., pour ne pas dire ingrate. Car enfin, si j'ai consenti à jouer cette comédie d'un goût douteux, j'en conviens, c'était pour que le divorce, prononcé à ton profit, te permît de garder la petite... Il faut dire les choses comme elles sont, que diable !
jeannine, redevenue maîtresse d'elle-même, considérant Georges.
Tu es extraordinaire !... Mais je te préfère ainsi... maintenant.