RUE BONAPARTE
La publication dont ces quelques lignes forment fAvant-propos a été commencée en 1891. Les fouilles du Service des Monuments historiques à Timgad duraient déjà depuis une dizaine d’années; le forum était presque entièrement déblayé, ainsi que le théâtre; mais, si les cartons des Monuments historiques étaient pleins de dessins et de photographies, rien n’avait été écrit sur les fouilles et personne, en dehors des architectes qui les conduisaient et de quelques érudits d’Algérie, n’en connaissait et n’en pouvait connaître les résultats, pourtant si intéressants pour l’histoire de la vie en Afrique à l’époque romaine. Frappé de cet état de choses j’allai trouver Larroumet, alors directeur des Beaux-Arts, et je lui exposai les faits; je n’eus pas de peine à le convaincre; il voulut bien me charger d’aller étudier sur place les ruines de Timgad, m’autoriser à puiser, pour l’illustration du volume qui devait être la suite de cette mission, dans les cartons du ministère et obtenir pour moi la collaboration précieuse de E. Bœswillwald, inspecteur des Monuments historiques, qui avait fait entreprendre les fouilles de Timgad et qui les suivait depuis lors avec passion. Je n’ai pas besoin de dire ce que je dois à cette collaboration ; tous ceux qui ont connu et estimé à sa juste valeur le talent consciencieux et la science architecturale de Bœswillwald le devineront aisément. La mort l’a enlevé au milieu de la publication, en 1896.
Il a été remplacé dans l’œuvre commune par mon excellent ami Alb. Ballu, qui dirigeait alors depuis plusieurs années les fouilles de Timgad, qui en a fait son domaine propre et qui a écrit plusieurs livres ou brochures sur ses trouvailles. Sa coopération effective commence avec la page 153.
J’ai expliqué dans /’Introduction le plan que j’avais cru devoir adopter et les raisons qui me l’ont dicté: il fallait mettre le public savant au courant des découvertes , à mesure qu’elles se produisaient.
Le présent volume s’arrête avec les trouvailles de l'année 1903. Nous parlerons, s’il y a lieu, de celles que réserve l’avenir dans un volume supplémentaire.
R. Cagnat.
Paris, décembre 1904.
INTRODUCTION
Parmi tous les pâtés montagneux de l’Afrique septentrionale, celui de l’Aurès est un des plus importants par la puissance de sa masse et par l’élévation de ses sommets. C’est en même temps un des plus remarquables par sa situation : il s’élève à la limite du Sahara et du Tell, et dresse entre ces deux régions une barrière naturelle et comme une muraille de rochers.
De tout temps, il a joué le même rôle dans les luttes des peuples qui se sont disputé l’Afrique : obstacle pour les uns, il
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sert aux autres de rempart ; tandis que ses flancs méridionaux arrêtent l’effort des envahisseurs et des pillards du désert, son versant septentrional est un abri derrière lequel se fortifient les défenseurs du nord. Quand les Romains voulurent étendre leur domination, non plus seulement sur les plaines voisines de Carthage et de la côte tunisienne orientale, mais sur toute la région qui constituait l’ancien royaume numide, ils durent pousser jusqu’à l’Aurès et s’y arrêter quelque temps ; c’est la première grande étape pour tout peuple qui veut conquérir le pays, venant de la côte, qu’il ait pris terre à Carthage ou à Bône.
Mais si l’Aurès est une protection contre les invasions du sud pour ceux qui tiennent la partie septentrionale du pays, il est aussi pour eux un danger permanent ; car il renferme dans ses vallées fertiles une population vigoureuse, sauvage, turbulente, trop souvent prête à s’élancer dans les plaines environnantes par les issues naturelles que forment ces vallées mêmes. D’autre part, le pâté n’est point tellement étendu qu’il ne puisse être tourné à l’est ou à l’ouest par ceux qui ont intérêt à le franchir, les armes à la main ; c’est donc un rempart qui offre des points faibles et derrière lequel il faut disposer, à certains endroits, des postes de surveillance. Une telle nécessité n’avait point échappé aux Romains, quand ils avaient organisé, au Ier siècle ap. J.-C., la défense militaire de leur province d’Afrique.
Ils n’avaient point hésité à concentrer toutes leurs forces au nord-est de l’Aurès, à Tébessa, autrefois Theveste : là, ils avaient massé la légion IIIe Auguste et établi le quartier général de l’armée d’occupation(l) ; de là, ils détachaient toute une série de postes
(i) C’est un fait que M. Mommsen a établi et qu’il ne semble pas possible de révoquer en doute. La présence des castra hiberna de la légion IIIe Auguste à Theveste, ou dans le voisinage immédiat, à la mort d’Auguste, est établie par des bornes milliaires trouvées entre Gabès et Gafsa (C. I. L., VIII, 10018,
10023). De plus, le récit des opérations militaires conduites contre le rebelle Tacfarinas, sous le règne de Tibère (Tac., Ann., III, 74), ne se comprend bien que si l’on suppose la légion établie à Theveste (cf. C. I. L., VIII, p. XXI, et note 3).
INTRODUCTION
chargés de couvrir, à l’est la province d’Afrique et la Tripolitaine(,), à l’ouest l’ancien pays des Cirtésiens, le territoire de Constantine, avec les contrées qui y confinaient au midi. Cette dernière ligne défensive suivait précisément les pentes septentrionales de l’Aurès. Telle est l’origine des établissements romains qui ont nom aujourd’hui Khenchela(2), Timgad et Lambèse, qui s’appelaient jadis Mascula, Thamugadi, Lambaesis.
Croquis du massif de l’Aurès et des régions voisines.
Tandis que le choix de Tébessa était surtout dirigé contre les nomades du sud qui devaient forcément déboucher sur ce point, s’ils essayaient de tourner par l’est le pâté de l’Aurès, le poste de Khenchela et celui de Timgad avaient été établis pour tenir en respect les indigènes de la montagne. La situation de l’un et de l’autre était fort
(i) Ces différents postes étaient échelonnés, au premier siècle, le long de la route militaire qui joignait Tébessa à Gabès par Gafsa (C. I. L., VIII, p. 860) et suivait ensuite la côte jusqu’à Leptis Magna (Ibid.)
(2) Khenchela fut sans doute, vers la fin du Ier siècle, le lieu de campement de la légion IIIe Auguste, ainsi que nous le dirons ailleurs ; mais il n’est pas douteux pour nous que la position était occupée antérieurement.
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heureuse. Khenchela est un des points de départ qu’une colonne doit choisir si elle veut envahir les plateaux fertiles qui entourent le pic du Chelia ; c’est en même temps celui où aboutit une troupe qui cherche à franchir la chaîne aurasienne en remontant la vallée de l’Oued-el-Arab. Timgad est la base d’opérations nécessaire à qui se propose de pénétrer dans cette chaîne par l’Oued-Abdi ou l’Ouedel-Abîod ; Romains, Byzantins et Français, tous l’ont reconnue telle et l’ont occupée tour à tour. Quant au poste de Lambèse, il avait la même raison d’être que notre poste de Batna ; il barrait la route aux envahisseurs sahariens, qu’aucun obstacle naturel n’arrêtait plus s’ils avaient eu la bonne fortune de franchir sans encombre le défilé d’El-Kantara.
Ces trois établissements arrivèrent à une égale fortune lorsque, grâce aux progrès de la conquête romaine, l’Aurès cessa de former la frontière méridionale de la province, et que les postes qui y avaient été établis devinrent des places de seconde ligne.
Ce qu’en fit la colonisation, aidée de la protection impériale et favorisée par la fertilité du sol, il faut le demander aux restes imposants qui en subsistent encore aujourd’hui et aux documents archéologiques de toute sorte qui y ont été recueillis. Les petits fortins primitifs firent place à des cités grandes et prospères, riches en hommes et en monuments, où les arts fleurirent, autant qu’ils le pouvaient faire en cette terre qui fut toujours barbare et loin de tout centre de rayonnement artistique.
De ces différentes cités, la plus intéressante à suivre dans ses développements est peut-être Timgad. Tébessa au premier siècle, Khenchela probablement au début du second et Lambèse ensuite ont été le quartier général de la légion IIIe Auguste ; leur accroissement est donc le résultat de l’agglomération en un seul point de la plus grande masse de citoyens romains qui fût alors en Afrique, leur floraison comme un prolongement spontané de la vitalité légionnaire. Timgad n’a point eu la même destinée : sans doute, elle est une création de la volonté impériale; sans doute, aussi, l’armée
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d’occupation a contribué à sa fondation, puisqu’une colonie militaire y a été installée par les soins du légat P. Munatius Gallus ; mais, une fois établie, la cité n’a point puisé dans le voisinage de la légion des forces nouvelles — du moins aucun document ne permet de le croire et ce n’est point pour nous une médiocre surprise de constater sur tous les monuments honorifiques du forum de Timgad, sur toutes les épitaphes de ses cimetières qui nous sont parvenues, l’absence totale du nom de la légion 1 1 Ie Auguste. Chose plus surprenante encore, on n’y a même pas rencontré la mention d’un de ses vétérans, alors que nous savons, par les listes de soldats de Lambèse, que Timgad fournissait de nombreuses recrues à l’armée d’occupation. Il est vrai que les nécropoles de la cité ont été à peine explorées jusqu’ici; il y a là pourtant, semble-t-il, autre chose qu’un effet du hasard.
Timgad, malgré son origine, paraît avoir été essentiellement un établissement civil, par opposition à sa voisine Lambèse, qui resta toujours et avant tout une ville militaire.
On peut donc la considérer comme un type de ces cités de droit romain qui se développèrent au Ier et au IIe siècle, dans les différentes parties de l’Afrique et de la Numidie, sous l’influence de la politique impériale, et qui étaient destinées, dans la pensée des princes qui en provoquaient ou en favorisaient l’éclosion, à devenir une pépinière de citoyens romains aptes à remplir les vides de la légion d’Afrique, en même temps qu’un foyer de civilisation pour le pays encore à demi sauvage où elles s’élevaient. C’est là, pour l’historien, l’intérêt capital que présente l’étude de ses ruines.
Le vrai nom de la ville dont les restes portent celui de Timgad était non Thamugas, mais Thamugadi. Le mot ne s’est pas encore ren-
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contré au nominatif, mais on le trouve écrit ainsi à l’ablatif dans la Table de Peutinger, dans l’Itinéraire d’Antonin, dans les Actes des martyrs (l) et, ce qui est plus important, à l’accusatif dans une inscription, celle qui surmontait jadis l’arc de triomphe(2) 3. On y lisait, en effet, à la quatrième et à la cinquième lignes, nous disent ceux qui l’ont copiée :
col. marCiANAM -TRmANAM THamugaOX .
Il faut en conclure que la forme Thamugadi convenait à tous les cas et, par conséquent, que c’était celle du nominatif. Cette terminaison en i est fréquente dans les ethniques africains et l’on peut en citer de nombreux exemples : Furni, Gigthi, Gunugi, Lambafudi, Lambiridi, Mididi, etc. Mais, comme un mot de cette sorte se prêtait aisément à la déclinaison latine, par sa ressemblance avec certains datifs, on fut amené à varier la désinence de Thamugadi suivant les cas. On écrivit Thamugadis au génitif Thamugade à l’ablatif (4), Thamugadem à l’accusatif(5) ou ToqxouyaSiv quand l’auteur qui avait à parler de la ville était un Grec. Mais on n’a pas. encore rencontré Thamugas au nominatif ; et, même si on le rencontrait, ce n’en serait pas moins une forme obtenue par analogie. Nous garderons donc à cette cité, dans tout le courant de ce travail, son nom indigène (7).
Thamugadi était située sur une voie romaine qui joignait Lambèse à Théveste, et dont le tracé, entre cette dernière ville et Timgad même, est indiqué différemment par la Table de Peutinger et par l’Itinéraire d’Antonin. Notre dessein étant de borner cette
(1) Acta Sancti Mammarii (Mabillon, Analecta, p. 178).
(2) Renier, Insc. rom. de l’Algérie , 1479 ; C. I.L., VIII, 2355.
(3) C. /. L., VI, 1803 (b).
(4) August., Enarr. in psalm., XXI, 2, 26 ; Act. concil. (Labbe) I, 787 C, 806 B.
(5) August., Epist., 204, 3.
(6) Procop., de Bel. Vand., II, 13.
(7) Le nom se trouve assez fréquemment en abrégé sous la forme Tham. ou Thamug. dans les inscriptions de Timgad et sur les listes militaires de Lambèse. Les abréviations Thamog. ou Thamg. sont moins fréquentes (C. L L., VIII, 2387, 2403, 2699, 2700).
INTRODUCTION
étude aux ruines de Timgad, nous nous contenterons de transcrire le texte des deux routiers, en indiquant, d’après Tissot, les synonymies les plus vraisemblables ; le lecteur pourra se reporter pour plus de détails aux auteurs qui se sont occupés spécialement de la question et dont nous indiquons en note l’énumération (I).