MASCULA
j XVIII (corr. XXVIII) j XXII
j XXII (corr. XIX) j XVIII (corr. XIV)
Lambèse.
Henchir Maâmra.
Timgad.
Khenchela.
Des deux tableaux qui précèdent, il résulte, en admettant du moins les corrections apportées par Tissot, que Thamugadi était séparée de Lambaese par la distance de 14 milles, ce qui correspond à la distance de 21 kilomètres qui se compte aujourd’hui entre les ruines de Lambèse et celles de Timgad, en passant par Henchir Touchin. Nous donnons à la page suivante un croquis de la région qui avoisine Timgad d’après la nouvelle carte, encore inédite, de l’Étatmajor ; nous en sommes redevables à la bienveillance de M. le général Derrécagaix, directeur du service géographique de l’armée.
Ainsi qu’on le voit, et que l’on s’en convaincra mieux encore en se reportant au plan qui forme la planche I, Timgad avait été bâti, sur les pentes extrêmes de l’Aurès, dans un renfoncement de la montagne, que M. Masqueray a fort justement comparé à un golfe dont le fond regarde le sud, tandis que l’ouverture, tournée au nord, se prolonge en une large plaine, sillonnée de l’ouest à l’est par un torrent, l’Oued-Stoutz. Dans sa plus grande dimension, la ville ne mesure pas plus de 800 mètres en tout sens, si on laisse de côté la forteresse byzantine, construite sur un mamelon qui domine la ville et les constructions suburbaines. Au centre, sur un petit plateau allongé dont la longueur n’atteint pas 400 mètres, sont
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massés les principaux édifices de la cité, le forum, le théâtre, le grand marché, le temple de Jupiter Capitolin et tous les monuments groupés aux environs; ce quartier était, sans contredit, le plus important de Timgad, celui où se traitaient toutes les affaires, publiques et privées. On y parvenait, du côté de Lambèse, en suivant une grande voie dallée, dont le tracé est parfaitement visible : celle-ci, avant d’arriver à la ville, franchissait deux petits torrents secondaires sur
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des ponts aujourd’hui détruits, et passait sous une porte monumentale, dont il ne reste plus que les soubassements ; elle avait ensuite à traverser le grand ravin qui limite le gros des ruines à l’ouest ; puis, laissant le marché et le Capitole à droite, elle s’infléchissait vers le nord-est; c’est à cet endroit que s’élevait le bel arc de triomphe encore bien conservé, qui est une des curiosités
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les plus célèbres de la localité. Quelques mètres plus loin, elle servait de bordure au forum, dont elle longeait les boutiques (planche II), puis se continuait vers Khenchela et Tébessa, après avoir dépassé une suite de constructions encore indéterminées et franchi sur des ponceaux, actuellement écroulés et ensablés, les petits ravins qui courent à l’est des ruines.
Comme toutes les colonies militaires, Thamugadi devait être traversée dans l’autre sens par une voie perpendiculaire à la première, dont le point d’intersection avec celle-ci était occupé par le forum(l). Elle n’a point encore été déblayée. Il semble bien pourtant que l’amorce en ait été mise au jour en face de l’entrée du forum, et que la direction en soit donnée, du moins de ce côté, par les restes d’une porte, qui se trouve à peu près dans l’axe du prolongement de cette amorce. Les tombeaux que l’on trouve au nord de la ville étaient sans doute disposés le long de cette voie. Au sud du forum, les fouilles sont trop peu avancées pour qu’il soit possible de savoir si elle existait encore au moment de la destruction de la cité et quelle était sa direction.
Les différentes constructions municipales ou particulières étaient accumulées dans les quatre angles de la croix formée par ces deux voies principales. Il n’y a à signaler, pour le moment, que trois ou quatre édifices arrondis en abside, dont la destination est encore indéterminée.
Au sud, s’élève la forteresse byzantine, oeuvre immense dont les murs renferment, comme toutes les constructions analogues de l’Afrique, un nombre considérable d’inscriptions et de documents figurés ; car les soldats de Justinien, pressés de couvrir de forteresses le pays qu’ils venaient de conquérir et qu’ils sentaient
(i) Hygin., De limit. const. (Ed. Lachmann), t. I, p. 180 : « Quibusdam coloniis postea constituas, sicut in Africa Admederae, decimanus maximus et kardo a civitate oriuntur et per quattuor portas in morem Castro r uni ut viae amplissimae lïmitibus diriguntur. Haec est consti-
tuendorum limitum ratio pulcberrima. Cf. Marquardt, Staatsverwaltung, I, p. 169 et suiv. de la traduction française ; Humbert, dans le Dictionnaire des Antiquités grecques et romaines de M. Saglio, s. v. Colonia.
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toujours menacé, ne se sont donné nulle part la peine de demander aux carrières les matériaux dont ils avaient besoin : ils ont puisé dans les ruines des cités qu’ils rencontraient, sans distinguer entre les différentes pierres qui leur tombaient sous la main, empruntant aux forums leurs bases honorifiques, avec les statues qui s’y élevaient, aux temples leurs architraves, leurs colonnes, leurs inscriptions votives, aux cimetières leurs tombes, et les entassant pêle-mêle dans leurs remparts, sans se douter qu’ils les sauvaient ainsi de la destruction et les gardaient intactes à la curiosité savante des siècles futurs. La forteresse de Timgad, malgré les injures du temps et des hommes, est un type intéressant de ces constructions militaires byzantines qui se rencontrent en Afrique, sur toute l’étendue de l’Algérie et de la Tunisie.
Il n’existe qu’un seul édifice plus récent que cette forteresse à Timgad ; c’est une église chrétienne, située sur un petit mamelon, au sud du Capitole. Elle date de la première partie du v i Ie siècle.
Au delà du fort, vers le sud, on ne trouve guère que de petites constructions suburbaines disséminées, et quelques tombeaux creusés dans le roc.
Si l’on ne savait sur Thamugadi que ce que nous en apprennent les écrivains anciens, l’histoire en serait bientôt faite. Cette belle cité est une des nombreuses villes africaines dont la vie s’est écoulée loin des luttes qui agitaient l’empire et dont la prospérité, toute locale, a été sans influence directe sur les événements qui fixent l’attention des auteurs. Jamais ou presque jamais son nom n’a été prononcé dans l’antiquité : les géographes la citent en passant (l) ; les écrivains ecclésiastiques la mentionnent à l’occasion de
(i) Ptolémée la nomme ©avouxaoa (IV, 3, 30). Les passages de l’Itinéraire d’Antonin
et de la table de Peutinger où elle est mentionnée ont été cités plus haut, p. VII et VIII.
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persécutions(I), de querelles religieuses (2) 3 ou de conciles ; aucun ne songe à nous la décrire ou même à en signaler brièvement l’importance. Procope est le premier qui lui ait consacré trois ou quatre lignes, et dont le témoignage soit quelque peu instructif ; encore ne nous en parle-t-il que pour nous en raconter la destruction. SI s’exprime ainsi (4) 5 : « La ville de Thamugadi s’élevait au pied de la montagne, à l’entrée de la plaine, du côté du soleil levant ; elle était très peuplée. Les Maures en chassèrent les habitants et la détruisirent de fond en comble, pour empêcher les ennemis de s’y établir » Sans cette circonstance, qui a frappé l’attention de Procope, nous posséderions seulement sur Timgad les renseignements fournis par l’étude de ses ruines ou par les inscriptions qu’elles renferment encore ; heureusement, la splendeur et la bonne conservation relative de celles-là, le nombre et l’importance de celles-ci peuvent nous consoler en partie du silence des écrivains.
Les inscriptions actuellement découvertes à Timgad sont au
(1) Acta Sancti Mammarii, loc. cit.
(2) Augustin, Enarr. in Psalm., XXI, 2, 26; Epïst., 108, 5 ; 204, 3.
(3) C’est ainsi que l’on connaît le nom de quelques-uns de ses évêques : Novatus, qui prit part au concile de Carthage en 258; Sextus, en 320; Faustinianus, qui combattit au concile de 41 1 le donatiste Gaudentius ; Secundus, mentionné dans la Notice des évêques de Numidie de 484. On sait aussi que c’était la patrie d’Optat le donatiste, surnommé Gildonianus à cause de ses relations avec Gildon, qui fut tué en prison après la défaite de celui-ci en 398. Cf. Morcelli, Africa Christiana, III, p. 305.
(4) Procop., de Bell. Vand., II, 13 : ’A XXà y. 7.1 tcoXiv Ta[j.o6yao'.v, 4 Tîpo; xw cpst èv aq/4 tou tîsoiou orpoç avîcr/cyxa 4X10V iroXuavGpau 005 outra oy/,Y]TC, epvjp.ov àvOpw-wv et Maupoûatot irstYjaajjtevoi k: soatpcç xaGeïXov, otwç 44 âvxaüôa 4 ouvaxà ÈvoTpaTOTCSOcûaaaOat toîç — oXôp.totç.
(5) M. Masqueray (Rev. afr., XX, p. 466) met en doute le témoignage de Procope dans ce passage. Il fait remarquer que cet historien
tend à rendre les Maures responsables de tous les ravages commis en Numidie, tandis que les vrais coupables ont été bien souvent les Byzantins. Pour Timgad notamment, ajoutet-il, ce sont bien plutôt eux qu’il faut accuser de ‘la ruine de la ville, car celle-ci a été détruite par des hommes munis de moyens puissants et les Maures n’en avaient aucun. D’ailleurs, Procope ne s’est-il pas contredit lui-même dans un autre passage ( ibid ., 19), où il raconte que Solomon se dirigea sur la ville de Thamugadi et « y ht entrer son armée » ? C’est donc que la ville n’avait pas été détruite par les Maures. Cette dernière assertion n’est point admissible. Le texte de Procope est ainsi conçu : SoXgjj.cov oà... p.aOwv xà àfjupt tcôXiv T 7.40047.047 -iîsola gttou àyy.aÇcvtoç qj.TïXea eîvai èç a'jtà £-44$ xo oxpax£U47.. Il est évident que les campagnes voisines de Timgad pouvaient être prospères et cultivées sans que la ville subsistât. Il y a là deux faits distincts, qui ne paraissent nullement contradictoires. Rien n’empêche d’admettre le témoignage de Procope.
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nombre de plus de i$o, parmi lesquelles il n’en est presque pas dont on ne puisse tirer quelque donnée instructive pour l’histoire intérieure de la cité, de son développement, de ses édifices. Rapprochées de celles qui ont été recueillies dans l’étendue de l’Algérie et de la Tunisie et comparées à celles que l’on a trouvées en d’autres parties de l’empire, elles nous permettront de tracer, dans la suite de ce travail, une esquisse de la vie municipale dans l’Afrique romaine, de saisir sur le vif cette existence de petites gens, dont les plus ambitieux, sauf de rares exceptions, pouvaient rêver de représenter leur cité dans l’assemblée provinciale, ou même seulement d’arriver aux fonctions de duumvirs et de décurions dans leur patrie, dont la majorité ne demandait qu’à vivre tranquilles dans leurs foyers, quand ils ne s’engageaient pas dans les rangs de la légion voisine. Les textes épigraphiques nous les montreront ornant leurs places et leurs rues de statues et d’inscriptions en l’honneur des patrons de la colonie, couvrant les murs de leur curie municipale des noms de leurs magistrats et ceux de leurs temples d’ex-voto ; élevant à leurs frais, de toute part, les monuments nécessaires à la vie de chaque jour, depuis des bains et des marchés jusqu’à des arcs de triomphe et à des théâtres ; faisant graver sur la pierre, pour les vivants des éloges, pour les morts, des regrets ; nous les surprendrons même traçant, sur le pavé, des jeux de marelle pour occuper leurs loisirs. Ainsi, parviendrons-nous à esquisser l’histoire de Timgad, qui n’est, au reste, à quelques détails près, que celle de toutes les municipalités africaines ; car, comme l’a fort bien remarqué M. Masqueray(l), « ce n’est pas une ville isolée, c’est le monde romain tout entier qui nous apparaît à Timgad, avec ses constructions et ses lois, sur les premières pentes des montagnes sauvages de l’Aurès. »
Mais cette vie municipale, telle que nous la font connaître les inscriptions, ne saurait être vraiment attachante, que si l’on replace
(i) Revue africaine, XX, p. 353.
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les hommes dans le milieu où ils se mouvaient, si l’on éclaire l’étude des textes par celle des monuments. Il faut pouvoir suivre ces Africains du IIe et du IIIe siècle sur le forum, parmi les statues et les colonnes, au pied du tribunal où on leur rendait la justice, de la basilique où ils traitaient de leurs affaires, dans la salle de délibération de leur conseil municipal; au milieu des boutiques du marché, et sous les portiques garnis de magasins où ils achetaient, flânaient ou causaient; dans leurs maisons, dans leurs cimetières, partout où ils ont laissé quelque chose de leur personnalité ; il faut avoir devant les yeux le pavé qu’ils ont foulé, les murs auxquels ils se sont appuyés. C’est ce qu’il est particulièrement facile de faire pour l’ancienne ville de Thamugadi, dont les ruines comptent aujourd’hui parmi les plus vivantes de l’Algérie, et qui sont, depuis plusieurs années, l’objet de fouilles importantes.
Il y a longtemps, à vrai dire, que les explorateurs les avaient signalées à l’attention du monde savant. Si les écrivains arabes et la plupart des anciens voyageurs, comme Shaw ou Peyssonnel, les ont ignorées complètement, parce qu’elles étaient, naguère encore, éloignées de tout centre de communication et perdues au pied de la montagne, d’autres, comme Bruce, n’ont point négligé de les visiter et même de les étudier. Nous traduisons ici les lignes qu’il a consacrées à leur description et que nous empruntons au voyage en Algérie et en Tunisie de M. Playfair(l).
« Quitté Tezzoute (c’est-à-dire Lambèse), le 11 décembre (1765) et campé dans un douar à huit milles au sud-est.
« Le 12 au matin, arrivé à Timegad, situé à sept milles du douar et à quinze de Tezzoute, à l’extrémité méridionale de la vallée qui est bornée un peu plus loin par le Djebel-Madjibah, la
(1) Playfair, Travels on the footsteps of Bruce, p. 83 .
INTRODUCTION
montagne des Ouled-Abdi, qui y forment, à eux seuls, vingt-trois villages.
« C’était une petite ville, mais pleine de constructions élégantes. Dessiné l’arc de triomphe et couché cette nuit, non loin des ruines, dans un douar.
« Le 13, dessiné le grand temple corinthien(l); l’arc de triomphe est au nord-estde celui-ci, les ruines de l’amphithéâtre au nord-ouest. Entre l’arc et l’amphithéâtre sont les restes d’un temple dont un pan de mur latéral seul est debout (2). Copié là deux inscriptions.
« Il y a peu de temps, l’on a trouvé à cet endroit deux statues en beau marbre de Paros, juste au-dessous du piédestal qui porte la seconde de ces inscriptions. Il semble qu’elles représentaient Antonin le Pieux et Faustine, celui-ci en habit de paix, mais entièrement mutilé. Le buste de l’impératrice était entier et d’une beauté parfaite ; je l’ai dessiné, puis enterré dans le trou que j’avais fait pour découvrir la longue inscription de Martialanus (3).
« Huit autres piédestaux étaient encore en place et les statues étaient probablement enterrées à côté. En essayant de dégager l’une d’elles, je rencontrai le pavé du temple à vingt-huit-pouces delà surface du sol. 11 consiste en un dallage de marbre blanc et bleu, coupé en carrés de dix pouces de côté, épais d’un demi pouce. De gros morceaux de marbre calciné que j’ai trouvés là me font supposer qu’un des éléments employés pour détruire le temple a été le feu. Les têtes, les bras et les jambes de ces statues ont été brisés et réduits en chaux; elles étaient presque entières au moment de leur découverte. »
Deux des dessins de Bruce ont été insérés dans le livre de
(1) Il s’agit du temple de Jupiter Capitolin reproduit à la page I.
(2) M. Playfair fait remarquer avec raison que la construction signalée ici par Bruce n’est autre que le forum (p. 87). Par « amphithéâtre » il faut entendre également « théâtre. »
(3) Cette inscription « de Martialanus », dont la copie ne paraît pas avoir été retrouvée
dans lespapiersde Bruce, est le texte qui porte le nom de Julius Ccmicianus Martialianus (C. I. L., VIII, 2405) ou plutôt la dédicace faite au légat de Numidie P. Julius Junianus Martialianus (Ibid,., 2392). Quant à la statue, c’est sans doute une de celles que les fouilles des monuments historiques ont mises au jour et dont nous parlerons plus loin.
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M. Playfair ; l’ un représente Tare de triomphe, l’autre le Capitole; nous avons fait photographier et reproduire ce dernier en tête de notre Introduction.
Pendant les cent ans qui suivirent le voyage de Bruce, aucun explorateur ne s’arrêta à Timgad. Lors de la conquête de l’Algérie, nos troupes ne pénétrèrent de ce côté qu’assez tardivement; et nous n’avons pu trouver, parmi les correspondances manuscrites que possédait L. Renier, aucun document relatif à cette localité antérieurement à l’année 1 8 ç i .
En cette année, L. Renier partait pour l’Algérie afin de relever les nombreuses inscriptions qui jonchaient le sol du pays ; il s’était donné surtout pour mission d’explorer Lambèse ; mais il ne pouvait passer aussi près de Timgad sans s’y arrêter quelque peu. Aussi n’hésita-t-il pas à abandonner pendant plusieurs jours son travail, pour aller examiner des ruines qui lui promettaient une riche moisson d’inscriptions romaines. Voici ce qu’il a écrit à ce sujet dans son rapport au Ministre de l’Instruction Publique:
« L’état de l’atmosphère nous promettant une assez longue série de beaux jours, nous avons cru devoir en profiter pour aller visiter les ruines de Thamugas. Cette ville était la plus riche colonie romaine de ce pays ; son territoire s’étendait jusqu’aux portes de Verecunda et l’un des arcs de Lambèse, celui qui est dédié à l’empereur Commode, avait été élevé à ses frais et par les ordres de ses décurions ; nous ne pouvions nous dispenser d’en explorer les ruines. Nous sommes donc allés nous y établir avec une nombreuse escorte de travailleurs, que M. le colonel Carbuccia avait eu, comme toujours, l’obligeance de mettre à notre disposition.
«Je suis resté cinq jours à Timegad et j’en ai rapporté soixantedix inscriptions fort importantes pour la plupart .
« Le principal objet de ma mission étant d’explorer les ruines de Lambèse et de transcrire les nombreuses inscriptions qu’elles renferment, j’ai dû me hâter d’y revenir aussitôt que je crus avoir achevé ma moisson épigraphique à Thamugas. Mais les monu-
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ments d’architecture de cette dernière ville étaient trop nombreux pour que mon compagnon de voyage, M. Delamare, pût les dessiner en cinq jours. Un mois entier du travail le plus assidu lui a suffi à peine pour l’accomplissement de cette tâche et ce temps ne vous paraîtra pas exagéré, Monsieur le Ministre, si vous voulez bien parcourir l’énumération des principaux de ces monuments, et réfléchir que des fouilles considérables ont souvent été nécessaires pour avoir une idée exacte de leurs dimensions et des détails de leur architecture ; ce sont un arc de triomphe, le plus beau peutêtre de tous ceux de l’ancienne Numidie ; un temple de Jupiter Capitolin, dont les colonnes cannelées et d’ordre corinthien avaient im$o à la base et dont nous avons retrouvé la dédicace, datée du règne d’un empereur chrétien et, qui plus est, d’un empereur qui persécuta le paganisme, Valentinien Ier ; un théâtre, une forteresse byzantine, dont les murailles et les tours sont encore debout ; une église chrétienne construite, ainsi que cela semble résulter d’une inscription découverte par M. Delamare, sous l’administration du patrice Grégoire, qui, nommé en 646, préfet du prétoire d’Afrique, se vit, l’année suivante, enlever son gouvernement par l’invasion musulmane (l). »
Quelques-uns seulement des dessins faits à Timgad par le commandant Delamare nous sont parvenus : ce sont ceux de l’arc de triomphe et de l’église chrétienne mentionnée en dernier. On les a retrouvés dans les papiers de L. Renier; ils appartiennent aujourd’hui à l’État. Nous ignorons ce que sont devenus les autres. C’est une perte d’autant plus fâcheuse que tous les monuments de Timgad ont fort souffert des tremblements de terre depuis quarante ans et qu’ils étaient sans doute beaucoup mieux conservés en 1851, qu’ils ne le sont actuellement. On peut dire pour Timgad comme pour Lambèse : il est à jamais regrettable que Delamare n’ait pas publié, dans un supplément à son Exploration scientifique
(1) Archives des missions scientifiques, ire série (1851), p. 182 et suiv.
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de l’Algérie, les croquis, les plans et les vues de toute sorte qu’il avait recueillis dans cette partie du pays, ou que L. Renier n’ait pas pris sur lui de les faire connaître à sa place, avec ceux qu’il avait fait exécuter parle dessinateur qui l’accompagnait dans ses missions.
Le voyage de L. Renier et ses belles découvertes à Timgad avaient appris à tous ceux qui, en Algérie, s’intéressaient aux choses anciennes l’existence de la ruine et la richesse des documents qu’elle renfermait. Les officiers de la garnison de Batnà ne manquèrent pas d’y faire, dans la suite, plus d’une excursion. Quelques-uns en rapportèrent des résultats heureux pour la science. Je citerai seulement ici les noms de MM. Becker et Toussaint qui, en 18^3, mirent au jour l’inscription de l’arc de triomphe, aujourd’hui complètement disparue.
Mais le soin de couronner l’œuvre de L. Renier, par de nouvelles trouvailles épigraphiques, était réservé à un ardent ami de l’Algérie, aujourd’hui directeur de l’École des Lettres d’Alger, à M. Masqueray. En 1 8 y y , au cours du grand voyage d’exploration qui le conduisit jusqu’au centre du massif de l’Aurès, il alla s’établir quelque temps au milieu des restes de Thamugadi et en exhuma bon nombre d’inscriptions, quelques-unes du plus haut intérêt ; les résultats de son voyage, avec une description très exacte et très vivante des ruines, furent insérés, l’année suivante, par lui dans un périodique algérien. A la même époque, un savant allemand, qui a beaucoup fait pour l’étude des antiquités africaines, Wilmanns, venu en Algérie pour préparer, par une révision générale des inscriptions, l’édition du VH Ie volume du Corpus inscriptionum latinarum, était amené de son côté à visiter Timgad. Il a raconté avec une aigreur quelque peu exagérée, dans les quelques lignes qu’il a consacrées à l’histoire de Thamugadi, les incidents regrettables qui marquèrent cette visite ; nous n’avons à les rappeler ici que pour déplorer un malentendu, presque inévitable au lendemain de la guerre de 1870, dont les conséquences ont longtemps pesé sur les études d’épigraphie africaine.
INTRODUCTION
Mais, si toutes ces explorations enrichissaient singulièrement les recueils d’inscriptions, elles n’amenaient aucun résultat pour la connaissance des monuments d’architecture ou pour l’archéologie figurée, puisque, ainsi qu’il a été dit quelques lignes plus haut, le seul qui ait pris la peine de relever et de dessiner les édifices de Timgad, Delamare, n’a pas cru devoir publier le résultat de son travail. Il y a plus : on ne pouvait guère, avant le développement du centre de Batna, tenter de fouiller sérieusement les ruines de Thamugadi, qui demandent, par leur étendue et leur importance, un effort continu et un nombre de travailleurs assez considérable ; il n’y avait même à espérer un déblaiement complet et méthodique des parties importantes de la cité, que le jour où une organisation archéologique régulière aurait été établie en Algérie : il était réservé au service des Monuments historiques de nous rendre la ville antique et les richesses scientifiques qu’elle renferme.
En 1880, les Chambres, émues de l’abandon dans lequel se trouvaient les monuments anciens de l’Afrique du Nord, votèrent un crédit important pour en assurer la conservation. Aussitôt le vote émis, M. le Ministre de l’Instruction publique et des Beaux- Arts invita M. Bœswillwald, inspecteur général, à visiter avec M. Duthoit, architecte attaché à la Commission des Monuments historiques, les différents édifices de l’Algérie, romains ou arabes, afin de reconnaître leur état de conservation et de décider quelles mesures il convenait de prendre à leur égard. Tous deux furent d’accord pour désigner Timgad comme un des points dont il fallait s’occuper tout d’abord. On décida donc que les ruines en seraient déblayées; M. Duthoit fut nommé, dès le mois de juillet de la même année, architecte en chef des monuments historiques de l’Algérie et chargé de diriger les fouilles qui allaient commencer.
Né en 1837, Edmond Duthoit s’était fait remarquer, dès son jeune âge, par son goût pour le dessin et pour l’architecture. Il en avait appris les éléments de son père et de son oncle, aussi passionnés l’un que l’autre pour leur art ; puis il était entré à l’atelier de
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Viollet-le-Duc, où il s’était fait distinguer bien vite par ses connaissances solides et par son talent. Il avait déjà rempli plusieurs missions à l’étranger, bien qu’il eût à peine vingt-cinq ans, quand il devint le compagnon de voyage de M. le marquis de Vogué : c’est ainsi qu’il visita la Syrie, la Palestine et File de Chypre, où il étudia et releva un grand nombre de monuments. Enfin, en 1872, l’administration des Beaux-Arts lui avait confié le soin de dessiner les édifices arabes de Tlemcen ; ce qui lui avait été une nouvelle occasion de se faire apprécier.
On ne pouvait donc choisir un homme mieux préparé à l’œuvre qu’on voulait entreprendre en Algérie. Il allait y apporter les rares qualités qui distinguaient son caractère, modestie, conscience, érudition, ardeur au travail, dévouement entier à l’art.
Il partit dans les derniers jours de l’année 1880 pour commencer les fouilles, accompagné de deux de ses jeunes élèves architectes, MM. Bernard et Maintenay. C’est à eux qu’est dû le plan général des ruines que nous donnons à la planche I ; nous avons eu soin de le tenir au courant des découvertes récentes. Malheureusement, M. Maintenay contracta, pendant les premières fouilles, le germe d’une maladie mortelle, qui l’enleva dès son retour en France; en même temps, M. Bernard était atteint, de son côté, de fièvres malignes, qui le mirent pendant deux ans dans l’impossibilité de surveiller les travaux ; c’était un mauvais début.
En 1883 seulement, on put se remettre à l’œuvre; on poussa activement le dégagement du forum, qui se poursuivit et s’acheva en 1 88 7 . M. Bernard venait de céder la place de directeur du chantier à M. Milvoy, auquel nous devons, non seulement le déblaiement méthodique d’une partie des ruines, mais aussi, ce qui en est le complément essentiel aux yeux des archéologues, le récit des fouilles et la description des trouvailles. Nous aurons l’occasion, dans la suite de ce travail, de faire plus d’un emprunt aux notes et aux souvenirs de M. Milvoy.
Les années suivantes virent le déblaiement de l’arc de triomphe
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avec la voie qui le relie au forum, du théâtre, de tous les édifices voisins du forum, que nous étudierons successivement et qui constituent un ensemble unique en Afrique.
En 1887, M. Milvoy abandonnait à son tour l’inspection des travaux des monuments historiques, où il était remplacé par M. Sarrazin. Celui-ci fut appelé presque aussitôt sur un autre chantier ; il eut le temps néanmoins de mettre au jour un marché fort intéressant, dont les parties essentielles furent retrouvées en place ; il reste chargé de la continuation des fouilles, qui vont reprendre plus actives que jamais ; nous prononcerons plus d’une fois son nom au cours de notre étudç.
C’est au milieu de ces déblaiements, si habilement dirigés, si féconds en résultats, que la mort vint frapper Duthoit. Ce qu’il aurait fait, s’il avait pu continuer son œuvre, son passé nous en est garant ; mais le lecteur en jugera plus sûrement encore, en examinant les dessins qu’il a laissés sur Timgad et que nous reproduisons tous dans nos planches.
Sa succession est échue à M. Alb. Ballu, dont le nom est trop connu pour qu’il soit nécessaire d’y insister. Il a bien voulu nous promettre, pour la suite de cette publication, le concours de son expérience et de son talent ; nous l’en remercions d’avance.
Timgad est devenu aujourd’hui, grâce à la proximité du chemin de fer de Constantine à Biskra, un but de promenade pour les voyageurs ; il n’est guère plus difficile d’y séjourner que d’y aller ; aussi ne comprendrait-on pas que la science française se désintéressât plus longtemps d’un si beau sujet d’études et laissât occuper la place par de plus actifs ou de plus courageux. Telle a été la pensée qui nous a fait entreprendre cette publication, celle aussi qui a engagé M. le Ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts à en approuver et à en encourager l’exécution. Nous nous sommes
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donc mis à l’œuvre sans tarder davantage, sans attendre que les travaux de déblaiement soient plus avancés : ils continueront pendant la publication de ce livre, et nous enregistrerons les découvertes au fur et à mesure qu’elles se produiront. Cette circonstance légitime le plan que nous nous proposons de suivre.
Si la ville avait été entièrement mise au jour, nous aurions dû en diviser l’étude en un certain nombre de chapitres, où les différents monuments semblables par la destination ou contemporains auraient été successivement examinés ; c’eût été un ordre rationnel, auquel nous n’aurions pas songé à nous soustraire. Dans l’état actuel des fouilles, nous avons dû y renoncer pour adopter l’ordre topographique. Nous nous occuperons successivement de chacun des édifices ou des ensembles de monuments de Thamugadi, en commençant par le forum et ses alentours, et en allant toujours devant nous, à la manière des touristes qui considèrent chaque objet à mesure qu’ils le rencontrent et sans prendre souci de diriger leur examen d’après une méthode raisonnée. Nous nous réservons, au reste, de réparer le mal dans les considérations plus générales qui termineront le livre et qui en formeront la conclusion naturelle.
Mars 1891.