FLORE
(Musée des Offices.)
équilibre du style. L'influence de FEcole romaine s'y fait sentir dans l'agrandissement héroïque de la forme et la disposition majestueuse des masses. Les personnages, plus grands que nature, s'y meuvent avec une aisance souveraine, emportés par un large souffle lyrique. En bas, les apôtres réunis autour de la tombe, se détachent en masse sombre sur l'horizon vide, groupe agité aux silhouettes parlantes, d'une tonalité sourde et vigoureuse. Ils s'étonnent et s'affligent, ils lèvent les mains et les yeux vers le ciel et suivent l'essor de la Vierge qui, portée par les nuages, soutenue, entourée d'une couronne d'anges, monte vers la gloire dorée du Paradis où l'accueille le Père.
\J Assomption est de ces œuvres parfaitement équilibrées qui représentent moins l'originalité propre du génie, que ses qualités de goût et de mesure, d'ordonnance et de raison. Et cependant une veine de naïveté persiste encore dans l'œuvre de Titien; on en retrouve les traces dans V Annonciation de la cathédrale de Trévise, qui date de 1519. La disposition en est fort imprévue. La Vierge, agenouillée au premier plan, sur le parvis de l'église, tourne vers le spectateur son visage modeste et charmant. Un ange adolescent qui vient du ciel et se pose d'un vol si léger, a je ne sais quelle grâce primitive ; et le donateur agenouillé à l'autre extrémité du parvis met aussi une note de candeur archaïque dans cette toile aux lignes simples et sévères.
Comme tous les grands artistes de son temps, Titien allie le paganisme au sentiment chrétien. Il donne aux
églises des œuvres somptueuses et graves où respire la poésie du christianisme ; aux grands seigneurs humanistes, des mythologies voluptueuses où s'expriment les ardeurs sensuelles de la Renaissance. Dès l'année 1516, Titien avait été appelé à Ferrare par le duc Alphonse d'Esté, protecteur utile mais exigeant et impérieux. C'est lui qui, pour décorer son studio, avait commandé à Giovanni Bellini une Bacchanale où le vieux peintre étonnamment souple et hardi pour son âge, avait mis à profit les conquêtes de la génération nouvelle. Il est probable que Titien, après la mort de son maître, dut mettre la dernière main à cette œuvre qui était restée inachevée. Ce qui est certain, c'est qu'il passa les mois de février et de mars 1516 à Ferrare. C'est alors sans doute qu'il peignit un très beau portrait d'Alphonse d'Esté, en costume violet sombre et or, qui, du cabinet ducal, passa aux mains de Charles-Quint et de là au musée du Prado. Il dut faire aussi un portrait de Lucrèce Borgia, cité par les contemporains, mais aujourd'hui disparu. Arioste, qui venait de terminer son Roland furieux^ était Thote de la cour ferraraise. Titien l'y connut, se lia avec lui, et ces deux charmants génies qui se ressemblent par tant de points éprouvèrent l'un pour l'autre une vive et profonde sympathie. On a tout lieu de reconnaître un portrait de l'Arioste, par Titien, dans un tableau de la National Gallery qui représente un homme jeune encore, aux traits fins, à l'expression rêveuse et presque maladive, aux yeux profonds, costumé avec une élégance sobre, dont la této
pensive et douce se modèle sur un fond orné de lauriers, ri est infiniment probable que dès 1516 Alphonse d'Esté avait chargé Titien de peindre les trois panneaux à sujets mythologiques qui devaient faire pendant à la Bacchanale. Nul mieux que Titien ne pouvait achever dans le même esprit que son maître, mais avec des richesses et des ardeurs insoupçonnées de lui, cet hymne aux énergies de l'a nature, à la liberté delà vie antique. Sans être un lettré, Titien avait un vif sentiment de l'antiquité. Chez Bellini, il avait appris à admirer la plénitude et la douceur de l'art grec, et souvent il a introduit, même en des sujets chrétiens, des bas-reliefs antiques. La tâche était faite pour lui plaire. Mais, sourd aux objurgations, aux menaces même de l'impatient duc de Ferrare, il la remplit lentement, à son heure. Titien n'était rien moins qu'un improvisateur. Gomme nous l'apprend un de ses élèves, il esquissait hardiment « par des coups résolus et par des touches épaisses », puis, laissant reposer ses esquisses, il les reprenait plus tard et les corrigeait sans pitié, « pour les pousser à la plus parfaite harmonie qui pût « rendre la beauté de la nature et la beauté de l'art. » Il lui fallait porter longtemps une œuvre pour qu'elle arrivât comme un fruit à la saison de la maturité. D'ailleurs, les commandes affluaient à l'atelier de Titien, et dans ces fécondes années, il menait de front plus d'une tâche. Le légat du pape à Brescia, Averoldo, lui ' démanda un triptyque pour l'église des saints Nazaire et Gelse. Le panneau central représente la Résurrection^ les
volets, VAnnojiciation, les Patrons de l'Église et Saint Sébastien. Cette figure nue, vue de profil, attachée à un arbre, la tête pendante, passait pour la plus belle que le maître eût encore conçue et exécutée, et Titien lui-même la déclarait telle. Le triptyque fut envoyé en lol9 à Brescia oii il se trouve encore.
D'ailleurs, s'il attendit longtemps l'exécution des promesses du peintre, Alphonse d'Esté, lorsqu'en 1523 les trois panneaux furent en place dans son cabinet d'études, put se vanter de posséder les plus belles œuvres que le paganisme eût inspirées à Titien. Ces trois panneaux représentaient V Offrande à Venus, \di Bacchanale^ Bacchm et Ariane. Les deux premiers sont passés de Ferrare au Musée du Prado, le dernier est à la National Gallery.
Le sujet de \ Offrande à Vénus est tiré de Philostrate, un rhéteur grec du troisième siècle de l'ère chrétienne qui avait décrit sous le nom de « tableaux » une collection napolitaine. Mais ce qui sous la plume de l'écrivain de décadence est d'une préciosité raffinée et jolie, traduit par le pinceau de Titien, regorge de naïveté exquise. Dans une prairie en pente, abritée de pommiers touffus, sous un ciel léger de printemps, se dresse la statue de Vénus, au piédestal de laquelle des nymphes viennent appendre leurs offrandes. Mais ce qui attire et captive les regards, au centre de la toile, c'est une cascade de corps potelés et roses, c'est le peuple ailé des petits amours nus et bondissants qui s'ébattent en mille manières, se poursuivent et se culbutent, luttent et s'embras-
Cliclié Alinari.
LA MADONE DE S A I > T->' I C 0 L A S. (Rome.)
sent, s'cittaquent à coups de pommes et de (lèches innocentes, saisissent un lièvre effaré. Titien a mis là toute la science et tout le sentiment délicat qu'il avait de la vie enfantine, rieuse, abondante et fraîche.
La volupté païenne et sa naïve impudeur triomphent dans l'ardent poème de la Bacchanale. Ivresse des sens au plein de l'été radieux, danse bondissante des ménades et des satyres, puissance mystérieuse des rythmes qui éveillent dans les cœurs des transports sauvages, tout ce qu'avaient chanté les poèmes dionysiaques, retentit dans la modulation des formes et des couleurs, dans les sonorités sombres ou claires de l'airain, du cuivre et de l'or. Dans la pénombre transparente et chaude où passent des rayons d'or filtrés par les branches, bacchants et bacchantes sont couchés ; au centre, deux femmes, dont le visage, la gorge et les épaules sont fleuris de lumière errante; de grands corps souples et bruns s'étirent et se renversent; les silhouettes d'un profil faunesque, d'un bras musculeux et d'une aiguière découpées sur le ciel font une gracieuse arabesque; à droite, la ronde bacchique tourne en bonds mesurés, la beauté demi-nue se dresse, des rouges, des bleus, des safran s sonnent clair ; au premier plan, un faune enfant relève impudemment sa chemise; une bacchante a roulé endormie sur le sol et sa beauté dévoilée frissonne dans un flot de lumière blonde ; peut-être est-ce Ariane abandonnée, car une voile apparaît au loin sur le bleu sombre de la mer entrevue sous les feuillages, et Silène aviné
est étendu sur Fherbe non loin delà. Cela est dense et fluide, étouff'é et sonore, tout imprégné de joie et de langueur, et d'une extrême élégance dans le plus mol abandon.
Le « Bacchus et Ariane » de Londres n'est pas une œuvre moins savoureuse. Ici, Titien suit de près l'admirable poème où Catulle a dit Ariane abandonnée sur la grève déserte de Naxos, son désespoir, sa plainte emportée sur les flots que le traître Thésée fend de ses rames et l'arrivée triomphale de Bacchus consolateur escorté des bacchantes et des satyres de Nysa. Sur la grève qui dessine au bord de la mer bleue sa courbe longue, Ariane demi-nue, les cheveux épars, s'arrête éperdue en voyant Dionysos qui bondit de son char traîné par des panthères et semble voler vers elle, son manteau de pourpre déployé dans l'air. Avec lui s'élance hors de l'ombre des grands arbres, le cortège bondissant ; un petit faune mutin rit et danse aux abois d'un chien; une bacchante va, dressée sur la pointe des pieds, rythmant son allure élastique au tintement des cymbales, un faune cornu porte des serpents noirs enroulés sur sa peau brune, un autre brandissant la cuisse d'un taureau dépecé dans l'orgie, poursuit une ménade rieuse qui fuit et l'agace du son d'un tambourin ; Silène vacillant sur son âne apparaît sur l'épaisseur des taillis où se perd le reste du cortège. Là-dessus rayonne la calme splendeur d'un jour d'été et le parfum de la mer Ionienne.
Peu d'artistes ont senti et traduit la beauté de la femme