BA CC II. US ET ARIANE
(Londres.)
brillantes et voulut le décider à se fixer à Rome. Titien refusa de quitter Venise. Mais il entendait bien aussi être payé de son dévouement. Prenant texte des propositions -du pape et du refus qu'il y avait opposé, il adressa une requête au Grand Conseil pour demander le paiement de deux aides et de ses frais, et la promesse qu'on lui réserverait la première place vacante de courtier d'Etat (sensere) au Fondaco dei Tedesc/u\ sinécure lucrative à laquelle avait droit le peintre officiel de la Seigneurie. Travaillant, disait-il, pour l'honneur plus que pour le gain, il serait heureux de prendre part à la décoration de la salle du Grand Conseil, et d'y peindre un tableau de bataille que nul encore n'avait osé traiter. L'espace nous manquerait pour suivre les fortunes diverses de cette requête, bien accueillie d'abord, puis repoussée, sans doute à l'instigation de Bellini. Qu'il nous suffise de dire qu'à la mort du vieux maître, Titien fut installé dans la fonction désirée. Il se mit d'abord à l'œuvre avec ardeur et dut restaurer quelques toiles dans la salle du Grand Conseil ; mais ce zèle ne dura guère, et c'est seulement vingt ans plus tard, après des avertissements réitérés et des menaces de reprises, qu'il acheva cette fameuse Bataille de Cadore, si malheureusement détruite avec d'autres chefs-d'œuvre dans l'incendie de 1577.
Dès maintenant les grands travaux et les œuvres de haut vol se succèdent rapidement. L'Assomption de Venise -est de 1515. Mais la veine doucement émouvante et poétique n'est pas tarie pour cela. Deux élégies charmantes,
l'une profane et l'autre chrétienne, le Noli me langer er de la National Gallery ; les Trois Ages de la Vie, de la collection Ellesmere, datent de cette époque. Toutes deux s'encadrent en de merveilleux paysages. La clarté vaporeuse d'un ciel matinal baigne dans un vallon solitaire l'apparition lumineuse et pâle du Christ. Nu dans les plis flottants de son linceul, un hoyau à la main, il écarte doucement la pécheresse agenouillée qui vient de reconnaître son dieu, et, timide, extasiée, lève la main vers lui pour s'assurer de sa présence. La nature joue aussi un rôle capital dans les Trois Ages de la Vie. Sous un ciel tendu de nuages et traversé de lueurs, une prairie parsemée de bouquets d'arbres, descend mollement; à gauche,, un Daphuis brun et la blonde Ghloé, à droite, deux enfants dormant sur l'herbe aux bras l'un de l'autre; un petit amour mutin les enjambe et se hâte vers le couple innocent; au bas de la pente herbeuse, un vieillard assis, tête chenue et tristement penchée vers la terre, contemple des crânes blanchis ; plus loin, un berger garde son troupeau, et dans l'orageuse et molle atmosphère, les ivresses pressenties se mêlent aux mélancolies du passé.
En 1516, Titien avait reçu la commande d'un grand tableau d'autel pour l'église des Frari. Il y travailla deux ans. Cette puissante composition peut être considérée comme son chef-d'œuvre classique. Elle n'est cependant ni la plus piquante, ni la plus belle. Mais pour la première fois, il y établit magistralement sa méthode ; il ajoute à ses dons naturels la force de la réflexion et le pariait
Uuciie Aiiuersun.