‹ Titon du TilletChapitre 1 sur 9 · BEAUX-ARTS · texte numérisé non relu

BEAUX-ARTS

Bibliothèque, Archives ET Musée de l'Opéra

Paris, le.ZP M^L /9 *Vh

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A propos de TArc de Triomphe de l'Éloile

Il semblait que rien ne put augmenter le prestige d'un monument élevé « à la gloire immortelle de Napoléon le Grand, premier empereur des França'is x»; cependant un des faits les plus considérables que l'histoire de France ait eu à enregistrer est venu lui apporter une lueur intérieure si puissante que le célèbre édifice resplendit plus merveilleusement que jamais, et que cette incandescence nouvelle irradie sur le monde entier.

Le « défilé de la Victoire », qui passa sous le grand arc de l'Arc de Triomphe, a tracé un sillage tellement profond que la terre en restera à jamais creusée, et que, dans ces temps mémorables, rien autre ne pouvait y trouver place que les restes sublimes du « Poilu inconnu ».

Au cours d'un article fort intéressant, paru dans le Bulletin de la Société Historique et ArcJiéologique des VHP et XVIP arrondissements de Paris, 1917-1919, M. Jean Dejamme a fait un historique précis du monument dont Chalgrin fut le premier architecte '. L'histoire de ce monument devrait être connue de tous.

« Dès avant la Révolution, nous dit M. Dejamme, on songeait à élever sur la Butte de l'Etoile quelque monument sensationnel. Il s'en fallut de peu qu'un ingénieur, nommé Ribart, ne fit réussir le projet burlesque d'un éléphant colossal

I. Par une pièce signée Gossec, et appartenant aux Archives de l'Opéra, nous voyons que Cbalgrin avait le titre d' " Architecte du Direcloire exécutif*.

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dont le corps eût contenu une salle de bal, une salle de jeu, etc. Une décoration analogue fut, on le sait, projetée pour la place de la Bastille, Cette dernière place, de son côté, fut proposée pour l'Arc de Triomphe lorsque l'érection en fut décidée par le décret du i8 février 1806 qui n'en fixait pas l'emplacement. Ce fut le ministre Champagn}^ qui, le premier, suggéra l'idée de la Butte de l'Etoile, qui était certainement le choix le plus heureux ».

Quelques jours après le décret qui ordonnait la construction de l'Arc de l'Étoile, Napoléon rendait un autre décret a3'ant pour objet l'édification de l'Arc du Carrousel, 26 février 1806.

Il est intéressant et curieux de voir quel était le but principal que Napoléon poursuivait en faisant élever, à Paris, des monuments romains ou néo-romains du genre de ceux-ci, et quel rôle il entendait leur assigner, cela avec l'habituelle vision, à la fois complexe et nette qu'il avait des choses les plus diverses : « Les Arcs de Triomphe, disait-il, seraient un ouvrage futile et qui n'aurait aucune espèce de résultat, que je n'aurais pas fait faire, si je n'avais pensé que c'était un moyen d'encourager l'architecture. Je veux, avec les Arcs de Triomphe, alimenter l'Architecture de France pendant vingt ans ».

M. Dejamme nous fait assister en partie aux difficultés que rencontra la construction. L'édifice, commencé en 1806, ne fut terminé qu'en 1836, ayant eu successivement Goust, Ha3'ot et Blouet pour en diriger les travaux.

Nous n'avons pas l'intention d'ajouter quoi que ce soit de neuf à l'article cité ; nous croyons cependant utile d'apporter une contribution, non pas à l'histoire du monument de Chalgrin, mais à celle de l'emplacement sur lequel il fut élevé : la Butte de l'Etoile.

Au début du XYIII^ siècle, la Butte de l'Étoile, ou mieux le Rond de r Étoile, attira l'attention et fixa le choix d'un biographe éminent doublé d'un homme de goût.

Voici dans quelles conditions Evrard Titon, sieur du Tillet, ancien officier dans les armées de Louis XIV et Maître d'Hôtel

de Madame la Dauphine. mère de Louis XV, né, à Paris, le i6 janvier 1677 et mort, à Paris, le 26 novembre 1762, imagina d'élever un monument « à la gloire de la France et de Louis le Grand, et, à la mémoire immortelle des illustres poètes et des célèbres musiciens français ».

Dans son ouvrage le Partiasse Frafiçots, dont nous avons fait la bibliographie dans notre livre : les Couperin^ Titon du Tillet décrit longuement le projet qu'il avait formé, en indique avec soin tous les détails, s'étend sur les avantages qu'il présente, et s'efforce de montrer combien il serait nécessaire d'en voir la réalisation.

Son projet était double et même triple. Il mena à bien les deux premières parties du programme qu'il s'était tracé ; quant à la troisième, qu'il ne pouvait exécuter sans le secours de l'Etat, il dut y renoncer, cette aide lui ayant été refusée.

L'effort personnel de Titon fut considérable, puisque, d'une part, il établit V Ordre chronologique des poètes et des musiciens, et que, d'autre part, il arriva à faire construire, à ses frais, un groupe en bronze sur lequel étaient rassemblées trente-six figures, dont quatorze principales, savoir : Apollon (Louis XIV), les trois Grâces, (Mesdames de la Suze, des Houlières et Mademoiselle de Scudéry) ; la Nymphe de la Seine ; huit poètes : Pierre Corneille, Molière, Racan, Segrais, La Fontaine, Chapelle, Racine et Despréaux ; un musicien : Lully portant sur un bras le médaillon de Quinault, son parolier ; et vingt-deux plus petites figures représentant des génies. On y voyait aussi les médaillons de quinze autres poètes, de deux musiciens et d'une musicienne, exécutés par Cure ; le cheval Pégase et quelques petits animaux servant d'attributs pour le genre pastoral et celui de la fable. '(

Pour nous rendre compte de ce que devait être, au point '

de vue esthétique, le monument à la fois allégorique et analogique du Parnasse de la Grèce, qu'imagina si ingieusement Titon du Tillet, nous possédons plusieurs sources de rcnseinements.

C'est, d'abord, une grande estampe ' que Titon fit graver, par Jean Audran, et qui parut au mois d'août 1723, c'est-àdire quatre ans avant la première édition du Parnasse François (in-i2, 1727), estampe d'après le bronze, exécuté et sculpté par Louis Garnier, « élève du fameux Girardon ». Ce bronze, commencé en 1708, ne fut achevé qu'en 1718. Suivant la coutume, courante à l'époque, Jean Audran ne fit pas le dessin de cette estampe, c'est Nicolas de Poilly qui l'exécuta. Puis une autre estampe, gravée par Nicolas Tardieu, aussi graveur du Roi, qui sert de frontispice à la seconde édition du Parnasse (in-fol. 1731-1732). — Voilà déjà des documents iconographiques intéressants ; il en est un autre plus important encore : c'est le groupe hii-même, dont il sera question plus loin ainsi que d'un tableau se rapportant au même sujet.

Titon du Tillet rêvait de voir ce groupe, agrandi, érigé sur une des places du Paris d'alors, ainsi qu'il ressort de l'extrait ci-après :

« Peut-être, me dira-t-on, où prétendez-vous donner ces charmans spectacles sur le Parnasse en bronze ?

« Je répondrai poétiquement, et laissant libre carrière à mon imagination, qu'on élève ce Parnasse dans quelque bel endroit et spacieux, par exemple sur une monticule agréable, qui se présente en face du Château des Thuilleries entre les Champs- Elisées et le Bois de Boulogne, au sommet de laquelle est un grand rond, appelle Rond de l'Étoile, où aboutissent les belles allées du Roule ; qu'on place dans ce rond le Parnasse en bronze (sur le modèle de celui que j'ai fait exécuter) dont la hauteur seroit d'environ soixante pieds, et dont le tour, comprenant les quatre faces du Parnasse, auroit environ cent soixante pieds par sa base, et s'éleveroit toujours en diminuant en forme pyramidale ; les principales figures rassemblées sur ce groupe auroient dix à douze pieds de haut ou de proportion, et les Génies, les Médaillons, les arbres et tout le

I. Haut. 0.80, larg. 0.55. Bibl. Nat., Cab. des Est. : AA5, supplément relié, Garnier Louis. — Sur la famille Titon, cf. G. Hartmann, Bul. de la Soc. hist. La (^.ité, oct. 1908. On prétend que Titon aurait été conseillé par son ami Boileau pour la composition du Parnasse François.

reste y seroient proportionnez. Ce Groupe scroit vu d'une bonne partie de la Ville de Paris, et de plus de trois et quatre lieues dans les campagnes des environs ; le penchant de la monticule dont on vient de parler, et la plaine agréable qui est au pied, et qui se trouve plantée en partie de beaux arbres, pourroient facilement être ornez et arrosez de'plusieurs cascades et canaux, qui prendroient naissance du Parnasse même, oîi la Nymphe de la Seine, qui y tient lieu de la Fontaine de Castalie ou du fleuve Permesse, porte une urne, d'oii sortiroit une vraye nappe d'eau, laquelle après avoir formé diverses cascades sur le bronze, et l'avoir entouré d'un grand et magnifique bassin, se répandroit ensuite dans la plaine en formant plusieurs jets et autres pièces d'eau : ce lieu en deviendroit plus charmant et plus délicieux. Qu'on suppose que les hommes célèbres représentés sur le Parnasse en bronze, ou dont les noms y sont écrits, ayant la faculté de renaître en personne, ou de paraître sous la figure de Génies ou d'Ombres respectables, de se promener dans les Champs-Elysées, dans le jardin des Thuilleries, dans le Bois de Boulogne, et dans tous les cantons rians et aimables qui les environnent, ou les allées découvertes et les allées en berceaux, les bois et les pièces de gazon fourniroient des scènes agréables, qui seroient encore décorées par les ordres et sous la conduite d'Apollon, de grands et de beaux morceaux d'architecture et de machines surprenantes, exécutées par les Sourdéacs, les Vigarinis, les Hesselius, les le Febvre, les Bérins, les Servandonis, afin de faire représenter ces spectacles avec toute la grandeur et toute la magnificence possible I ».

Ainsi, modifier, transformer le Rond de r Étoile, y édifier un magnifique monument, faire de cet endroit, continuation et aboutissant des Champs-Elysées, un lieu enchanteur hanté par les ombres errantes des grands morts. . . et servant aussi à l'agrément des vivants, tel était, de Titon du Tillet, le grandiose projet qui ne manquait certes pas d'ampleur et méritait qu'on s'en occupât.

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