I. Orientation générale
Au cours des études secondaires, l’enseignement des sciences naturelles développa le goût qui me portait vers la biologie et, comme nombre de médecins et de naturalistes, je débutai par l'entomologie. Cette distraction me conduisit à la Faculté des sciences de Paris, où je m’orientai rapidement vers l’histologie ; la licence obtenue, Georges Pouchet me choisit comme préparateur au Laboratoire d’histologie zoologique de l’Ecole pratique des hautes études, annexe de la chaire d’anatomie comparée du Muséum d’histoire naturelle C’est à l’école de ce Maître que je me formai à la méthode scientifique et à la technique histologique ; je complétai mon instruction par la fréquentation des laboratoires renommés à cette époque, en particulier ceux de Balbiani, de Cornil, de Dastre, de Mathias-Duval, de Malassez, de C. Weigert, de W. Flemming et de P. Ehrlich. Ultérieurement, A. Laveran m’associa à ses travaux.
Au cours des recherches que j’effectuai d’abord pour G. Pouchet, ensuite pour moi-même, je me rendis compte de l’influence favorable qu’exercent réciproquement l'une sur l’autre la médecine et l’anatomie générale et cela par deux moyens différents, soit par la constatation de faits qui sont une source d’informations nouvelles, soit par des techniques qui, transposées d’une discipline à l’autre, en accroissent le pouvoir de pénétration ; on est ainsi conduit, d’après l’ingénieuse pensée de Louis Liard, à travailler « sur ces confins des sciences où se rencontrent parfois les coins les plus fertiles. C’est là que se forme, comme dans la dépression des vallées, l’humus le plus fécond ; c’est là souvent que germe et pousse avec le plus de vigueur la moisson nouvelle. »
La plupart de mes recherches se rapportent à quelques questions que j’ai étudiées avec prédilection, dont je poursuis encore l’étude et qu’à de multiples reprises, je m’efforce d’aborder à nouveau avec méthode et continuité, en variant les moyens d’investigation et les matériels qui en font l’objet ; toutes se réclament de la même conception : envisager les phénomènes de la vie des êtres unieellulaires et des métazoaires, en reliant les phénomènes normaux aux processus pathologiques qui, bien souvent, n’en sont en quelque sorte que le terme ultime. En effet, suivant la forte expression de Claude Bernard : « La science ne s’établissant que par voie de comparaison, la connaissance de l’état pathologique ne saurait être obtenue sans la connaissance de l’état normal, de même que l’action thérapeutique sur l’organisation des agents anormaux ou médicaments, ne saurait être comprises scientifiquement sans l’étude préalable de l’action physiologique des agents normaux qui entretiennent les phénomènes de la vie. »
Aussi, mes recherches n’ont-elles point été bornées au seul point de vue morphologique ; elles ont été poursuivies avec le souci constant de dégager, des images artificielles fournies par la technique, les processus réels de l’organisme vivant et de rechercher, au delà des faits de structure, les fonctions de la cellule et des tissus. Actuellement, l’histologie descriptive ne peut guère prétendre à des résultats importants ; la conception physiologique doit la guider, la vivifier et faire de la morphologie microscopique une physiologie cellulaire ; c’est cette nécessité qui m’a déterminé à appliquer la méthode expérimentale à tous ceux de mes travaux qui la comportaient. Dans les travaux morphologiques, c’est encore le point de vue physiologique qui m’a guidé.
Mes fonctions dans les cliniques de la Faculté de médecine et dans la chaire d’anatomie comparée du Muséum m’ont permis d’aborder, dans des conditions
favorables, diverses questions d’anatomie pathologique et, dans ce domaine encore, je me suis appliqué à envisager les processus à l’échelle cellulaire, à les relier les uns aux autres, à les enchaîner, à les élucider par l’expérimentation ; il en est résulté une longue série de constatations par lesquelles je me suis progressivement acheminé vers l’étude de l’immunité cytologique. Mais, la pathologie cellulaire ne devient compréhensible et explicative qu’à la clarté de la doctrine pasteurienne ; elle ne se peut concevoir qu’en fonction de l’organisme qui a parasité la cellule et en raison des réactions dont celle-ci subit le contrecoup. L’étude des processus infectieux et toxiques, avec les réactions tissulaires et humorales qui en résultent, constitue une des questions les plus importantes de la biologie, puisque ces notions aboutissent finalement à la détermination des conditions qui permettent de réaliser expérimentalement ou thérapeutiquement les conditions de l’immunité.
En parcourant ce domaine, on se convainc combien sont artificielles les frontières qu’on a prétendu élever entre les phénomènes normaux et les phénomènes pathologiques : « Ne croyez pas, écrivait Claude Bernard, qu’il y a deux physiologies, deux chimies, celle de l’état normal et celle de la maladie ; les lois sont les mêmes. »