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INTRODUCTION

Mes principaux travaux ont eu pour objet l’étude du paludisme ; j’ai fait connaître l’agent pathogène de cette redoutable endémie dont l’empire est immense et qui constitue le principal obstacle à l’acclimatement des Européens dans la plupart des pays chauds.

Les courtes analyses de mes publications sur le paludisme qui figurent dans cette Notice ne peuvent pas donner une idée exacte de l’enchaînement des faits qui m’ont conduit à découvrir l’hématozoaire du paludisme et à indiquer ensuite que ce microbe devait se trouver, dans le milieu extérieur, à l’état de parasite des moustiques, induction complètement vérifiée aujourd’hui, ce qui a permis d’instituer une prophylaxie rationnelle du paludisme ; j’ai donc pensé qu’il serait utile de mettre en tête de cette Notice un historique de mes travaux sur cette question.

Mes premières recherches sur le paludisme remontent à 1878; j’étais à ce moment chargé d’un service à l’hôpital de Bone (Algérie) et un grand nombre de mes malades étaient atteints de fièvres palustres. J eus l’occasion de faire l’autopsie de plusieurs sujets morts de fièvre pernicieuse et d’étudier la mélanémie qui déjà avait été observée mais qui n’était pas considérée comme une altération constante du paludisme, ni comme une altération spéciale à cette maladie. Je fus frappé des caractères singuliers des granulations de pigment noir, surtout dans le foie et dans les vaisseaux cérébraux,

et je cherchai à poursuivre, dans le sang des malades atteints de fièvre palustre, l’étude de la formation du pigment. Je trouvai dans le sang des leucocytes chargés de pigment, déjà vus par d’autres observateurs, mais, à côté de ces leucocytes mélanifères, des corps sphériques, de volume variable, pigmentés, doués de mouvements amiboïdes, et des corps en croissant pigmentés attirèrent mon attention ; je supposai dès lors qu’il s’agissait de parasites.

En 1880, à l’hôpital militaire de Constantine, je découvris suites bords de corps sphériques pigmentés, dans le sang d’un malade atteint de paludisme, des éléments filiformes ressemblant à des flagelles qui s’agitaient avec une grande vivacité en déplaçant les hématies voisines; dès lors je n’eus plus de doute sur la nature parasitaire des éléments que j’avais trouvés dans le sang palustre.

Des recherches ultérieures me montrèrent que lorsqu’on se plaçait dans de bonnes conditions (pendant les accès et avant l’emploi de la quinine), on trouvait toujours ces éléments parasitaires dans le sang des palustres et qu’on ne les trouvait jamais chez d’autres malades; j’arrivai ainsi à la conviction qu’il s’agissait bien du parasite du paludisme.

Cette opinion fnt accueillie avec beaucoup de scepticisme dans le monde savant.

En 1879 Klebs et Tommasi Crudeli avaient décrit sous le nom de Bacillm malariæ un bacille trouvé dans le sol et dans l’eau des localités palustres et bon nombre d’observateurs italiens avaient publié des travaux qui semblaient confirmer ceux de ces auteurs.

L’hématozoaire que je donnais comme le parasite du paludisme ne ressemblait pas aux bactéries, n’était pas cultivable comme elles; il sortait du cadre des microbes pathogènes connus, on ne savait où le classer, chose grave !

La technique histologique pour l’examen du sang et la coloration des parasites était très primitive, et, isolé comme je l’étais à Constantine, il m’était bien difficile de faire la preuve de ce que j’avançais et de convaincre mes contradicteurs.

En 1882 j’allai en Italie pour rechercher dans le sang des palustres de la campagne romaine le parasite que j’avais vu dans le sang des palustres d’Algérie, j’eus la satisfaction de l’y retrouver.

Les recherches confirmatives des miennes arrivèrent peu à peu ; en 1889 l’existence de l’hématozoaire du paludisme avait été constatée par un trop grand nombre d’observateurs et sur un trop grand nombre de points du globe pour qu’il fût possible de mettre plus longtemps son existence en doute.

L’Institut me décerna, cette année, le prix Bréant; qu’il me soit permis de transcrire quelques passages du rapport de la Com-

« La Commission, par un vote unanime, décerne le prix Bréant (rente de la fondation) àM. A. Laveran, professeur à l’École du Valde-Grâce, pour sa découverte des hématozoaires du paludisme. Cette découverte, qui date aujourd’hui de dix ans, a été contrôlée par les observateurs les plus divers dans presque tous les pays où règne la fièvre intermittente.

« Le parasite, agent pathogène de cette endémie, la plusancienne, la plus étendue et la plus grave de toutes celles qui ont affligé l’humanité, diffère radicalement des parasites actuellement connus des autres maladies infectieuses. C’est, chez l’homme au moins, le premier exemple d’une maladie causée par un sporozoaire....

« La découverte de M. Laveran constitue, à elle seule, toute la pathogénie de la fièvre intermittente ; on peut dire qu’elle a transformé l’anatomie pathologique de cette maladie. En effet, le pigment caractéristique des lésions de l’infection palustre est fabriqué par le parasite et inclus dans le parasite même* ».

valeurs niaient la nature vivante de ces éléments; on devait surtout se demander à quel état le parasite se trouvait dans le milieu extérieur et comment se faisait l’infection.

C’est dans l’espoir d’élucider les problèmes que soulevait la morphologie si compliquée de l’hématozoaire du paludisme que j’entrepris l’étude des hématozoaires endoglobulaires des animaux et en particulier celle des hématozoaires endoglobulaires des oiseaux qui se rapprochent beaucoup de l’hématozoaire du paludisme. J’étudiai aussi les Coccidies qui sont les Protozoaires les plus voisins de l’hématozoaire du paludisme comme Metchnikoff l’a reconnu le premier.

Les recherches de Simond, de Schaudinn et de Siedlecki ont montré que des flagelles analogues à ceux du paludisme existaient chez bon nombre de Coccidies et qu’il s’agissait d’éléments mâles destinés a féconder des éléments femelles. Peu après Mac Callum observait dans le sang d’oiseaux infectés par des parasites très voisins de l’hématozoaire du paludisme la fécondation des éléments femelles par les flagelles.

L’hématozoaire dupaludismea. comme les Coccidies, deux formes de reproduction : une reproduction asexuée représentée par les corps en rosace ou segmentés et une reproduction sexuée qui s’opère par l’action des flagelles (éléments mâles) sur des éléments femelles.

La question de savoir à quel état l’hématozoaire du paludisme existait dans le milieu extérieur et comment se faisait l’infection a nécessité de longues et laborieuses recherches.

Après avoir tenté vainement de déceler le parasite dans l’air ou dans l’eau des localités palustres et de le cultiver dans les milieux les plus variés, je suis arrivé à la conviction que le microbe se trouvaitdéjà, en dehors du corps de l’homme, à l’état parasitaire et très probablement à l’état de parasite des moustiques.

J ai émis cette opinion dès 1884 dans mon 'fraité des fièvres palustres et j’y suis revenu à plusieurs reprises.

En 1894 dans un rapport au Congrès international d’hj’giène de Buda-Pest sur l’Étiologie du paludisme, j’écris : « Les insuccès des essais de culture m’ont conduit à croire que le microbe du paludisme vivait dans le milieu extérieur à l’état de parasite et j’ai soupçonné les moustiques qui abondent dans toutes les localités palustres et qui jouent déjà un rôle très important dans la propagation de la filariose. »

Cette opinion sur le rôle des moustiques était considérée à cette époque, par la plupart des observateurs, comme très peu vraisemblable.

En 1892 deux auteurs italiens, qui sont devenus depuis de grands partisans de l’infection par les moustiques, écrivaient : « Laveran suppose que les moustiques sont les hôtes intermédiaires du parasite palustre. Nous objectons que les moustiques ne s’attaquent pas aux oiseaux... et en outre qu’il y a beaucoup de localités salubres où abondent les moustiques. En dehors de ces objections il a été constaté par Calandruccio que les parasites du paludisme meurent dans l’intestin des moustiques sans développement ultérieur. L’opinion de Laveran reste donc sans fondement et l’hypothèse émise par nous que les parasites existent dans le milieu extérieur sous forme d’amibes se confirme*».

King’en imérique avait émis, dès 1883, l’idée que les moustiques jouaient un rôle dans l’étiologie du paludisme, mais King ne connaissait pas mes travaux sur l’hématozoaire du paludisme et ne pouvait pas spécifier quel était ce rôle des moustiques. En disant que le moustique servait d’hôte temporaire au parasite du paludisme je serraisévidemment le problème de plus près que n’avait pu le faire King; j’indiquais clairement la route qu’il fallait suivre pour arriver au but : chercher ce que devenait le parasite dans le corps des moustiques qui avaient sucé du sang palustre.

Ayant quitté les pays palustres, il ne me fut pas possible de vérifier l’hypothèse que j'avais faite sur le rôle des moustiques. C’est au docteur R. Ross que revient le mérite d’avoir démontré que l’hématozoaire du paludisme et un hématozoaire endoglobulaire des oiseaux se transforment dans le corps des moustiques et donnent naissance à de petits éléments (blastes) qui, mélangés au produit des glandes vénimo-salivaires, sont inoculés par ces insectes.

Le docteur Ross a bien voulu reconnaître qu’il avait été guidé dans ses recherches par mes inductions et par celles, postérieures, de Manson sur le rôle des moustiques dans l’infection palustre '.

Les recherches de R. Ross ont été confirmées et complétées par Koch et par des observateurs italiens.

Les moustiques du genre Ànopheles paraissent seuls susceptibles de servir au développement de l’hématozoaire du paludisme.cequi m’a conduit à étudier les Culieides dans des régions salubres et insalubres et à rechercher si, dans ces dernières, on trouvait toujours des Ànopheles.

Bon nombre d’observateurs admettent l’existence de plusieurs espèces d’hématozoaires du paludisme : hématozoaires delà tierce, de la quarte et des fièvres tropicales. A mon avis, il ne s’agit pas d’espèces, mais de variétés susceptibles de se transformer ; j’ai cité des faits nombreux à l’appui do cette opinion.

Je me suis occupé en dernier lieu de la prophylaxie du paludisme basée sur les notions nouvelles que nous avons acquises sur le mode de propagation de la maladie, et j’ai rédigé une Instruction sur la prophylaxie du paludisme qui a été adoptée par l’Académie de médecine et envoyée dans toutes nos colonies.

Mes principales publications sur le paludisme sont les suivantes : Traité des fièvres palustres{iSM), Du paludisme et de son hématozoaire (1891), Traité du paludisme (1898).

Qu’il me soit permis, en terminant ce résumé de mes travaux sur

le paludisme, de citer le passage suivant emprunté au discours que M. le professeur Marey,mon vénéré maître,a prononcé à l’Académie de médecine le 8 janvier dernier. «"La grande découverte faite par notre collègue Laveran de l’hématozoaire de la malaria n’est plus discutée aujourd’hui ; la prévision qu’il avait émise avec Patrick Manson et Ronald Ross sur le rôle des moustiques pour inoculer à l’homme ce redoutable parasite a été pleinement confirmée ».

A la suite de mes travaux sur le paludisme et son hématozoaire, j’ai placé dans cette Notice mes travaux sur les hématozoaires endoglobulaires des animaux,sur les Sporozoaires et sur les flagellés pai'asites du sang connus sous le nom de Trypanosomes.

Parmi les hématozoaires endoglobulaires,j’ai étudié spécialement; Hæmamosba Dmilmskyi (chez l’alouette, le geai, le pigeon et chez Padda orynvora), Piroplama bigeminum (parasite de la maladie des bovidés connue sous le nom de fièvre du Texas), Piroplasma avis, Hæmogregarina Stepanowi et Drepanidiumranamm. J’ai donné un essai de classification des hématozoaires endoglobulaires dont le nombre s’accroît sans cesse, depuis la découverte de l’hématozoaire du paludisme. Enfin j’ai indiqué une méthode de coloration des noyaux des hématozoaires qui m’a donné d’excellents résultats et qui a été adoptée par un grand nombre d’observateurs.

J’ai décrit une nouvelle Coccidie chez le goujon {Coccidium Metolinikovi), une nouvelle Mposporidie des reins de la tortue {Myxidium Danilewskyi) et une nouvelle Myxosporidie des voies biliaires de l’hippocampe (en collaboration avec M. Mesnil). J’ai étudié les formes de reproduction asexuée et sexuée de Khssia helicina et de Isospora rara et retrouvé chez ces Coccidies les éléments mâles homologues des flagelles de l’hématozoaire du paludisme.

Nous avons signalé, M. Mesnil et moi, quelques détails nouveaux de la structure des Sarcosporidies (parasites des muscles des vertébrés supérieurs) et fait l’étude delà toxine que l’on peut extraire de ces parasites. La sarcocystine, c’est le nom que nous avons donné à ce poison, se rapproche des toxines microbiennes (poisons diphié-

rique et tétanique), et du venin des serpents ; la chaleur, les antiseptiques l’atténuent ou la détruisent ; le lapin seul y est très sensible. C’est la première toxine extraite des Sporozoaires.

Au sujet des Trypanosomes dont l’étude est devenue si importante pour la médecine vétérinaire, nous avons constaté, M. Mesnil et moi, que les Trypanosomes du rat se conservent longtemps à la glacière et qu’ils s’agglutinent dans certaines conditions, notamment lorsqu’on mélange le sang contenant des Trypanosomes à un peu de sérum provenant d’un rat qui a acquis l’immunité contre ces parasites. L’agglutination se fait dans des conditions remarquables. Les amas de Trypanosomes sont décomposables en rosaces régulières pour la formation desquelles les parasites s’accolent toujours par leur extrémité postérieure, les flagelles restant libres et mobiles à la périphérie.

Nous avons constaté que le sérum des rats immunisés est préventif à des doses variant de 1/2 à 1 centimètre cube ; enfin nous avons étudié avec soin le mécanisme de l’immunité active et de l’immunité passive.

Il me faudrait donner à cette Introduction beaucoup trop de développement si je voulais résumer mes travaux sur la Pathologie interne, sur la Clinique médicale et sur l’Hygiène, je crois d’ailleurs que les indications sur ces travaux qui se trouvent dans les chapitres III et IV de cette Notice sont suffisamment explicites.

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