‹ Titres et travaux scientifiques du Dr J.-L. FaureChapitre 2 sur 22 · DES · texte numérisé non relu

DES

Il y a treize ans, en 19*20, je me suis déjà présenté à l’Académie des Sciences. Douze suffrages se sont portés sur mon nom. C’est un témoignage d’estime qui m’a profondément touché, et qui m’engage à venir de nouveau présenter mon œuvre devant les mêmes juges.

J’arrive au bout de ma carrière, et je suis à l’âge où les hommes se retournent vers le passé.

Mon œuvre est terminée. Je la connais. Je la crois utile. Je voudrais l’exposer ici aussi brièvement que possible, mais assez clairement pour qu’elle puisse être comprise par tous ceux qui auront à se prononcer sur elle h

Il peut d’ailleurs paraître étrange qu’un gynécologue manifeste la haute ambition de représenter la Chirurgie Française à l’Académie des Sciences. Mais si, en 1919, les circonstances m’ont invinciblement désigné pour la chaire de Gynécologie à laquelle m’a appelé l’unanimité de mes collègues de la Faculté de Médecine, je n’en ai pas moins, pendant une grande partie de ma vie, travaillé de mon mieux pour le bien de la Chirurgie Générale. La gynécologie n’en est qu’une branche. Elle en est même de beaucoup la plus importante, et tout le monde sait que les trois quarts au moins des principales opérations sont constituées par ces belles interventions de la grande gynécologie abdominale, qui ont inauguré l’ère chirurgicale moderne, et sont restées l'élément le plus important de la chirurgie tout entière.

Il est d’ailleurs indispensable que le gynécologue ail une éducation

I. En dehors de mes titres d’ordre purement scientifique, je ne puis passer sous silence un grand nombre de travaux qui, presque tous, se rattachent de près ou de loin, soit aux fonctions que j’ai occupées dans diverses assemblées scientifiques, soit au journalisme médical, car je fais, depuis trente ans, partie du Comité de direction de la Presse Médicale,

chirurgicale complète. S’il veut être cligne de ce nom et capable d’enseigner son art, il doit posséder au plus haut degré toutes les qualités du vrai chirurgien : connaissance profonde de l’anatomie, calme, patience, jugement droit, vision claire des nécessités opératoires, esprit de décision, courage devant les responsabilités.

C’est donc en travaillant comme chirurgien, c’est en appliquant à la gynécologie les règles et les méthodes de la chirurgie générale, que j’ai pu faire accomplir à la technique de cette branche de notre art des progrès qui, je ne crains pas de le dire, lui ont donné sa forme définitive.

C’est ainsi qu’en dehors de mes études de gynécologie proprement dite, j’ai publié un assez grand nombre de travaux de chirurgie générale, qui ont surtout trait, soit à des opérations nouvelles ou à des procédés inédits, soit à l'exposé de mes idées personnelles sur divers points de la chirurgie active.

J’ai toujours eu peu de goût pour les mémoires et les compilations bibliographiques, estimant qu’une idée nouvelle, lorsqu’elle est bonne, ou un procédé opératoire inédit, lorsqu’il est bien conçu, sont plus utiles et plus intéressants que tous les travaux de bibliothèque.

Ces publications, que j’ai faites en grand nombre, comme tant d’autres chirurgiens, n’ont, à mes yeux, que peu d’intérêt. Elles n’ont rien de la Chirurgie véritable. Celle-ci ne commence qu’avec l'acte opératoire. Sans l’acte opératoire, elle n’est plus qu’une forme de la médecine. Elle n’est pas la Chirurgie.

C’est pour cette raison que j’ai conscience d’avoir été et d’être resté un chirurgien. Avant que les circonstances ne m’aient orienté vers la gynécologie, je me suis, pendant de longues années, appliqué avec une véritable passion aux grandes entreprises de la chirurgie du cancer. J'ai toujours cru, et le crois plus que jamais, pour avoir souvent publié des résultats qui le démontrent (voir p. 17, 29, 46, 49), que nous avons dans

soit enfin à des publications de l’ordre le plus varié et à de nombreux essais de critique et de philosophie médicales.

La plupart ont été réunies en volumes (En marge de la Chirurgie , 4 volumes).

D’autres sont épars dans divers journaux, en particulier dans la Presse Médicale , ou perdus dans des Bulletins de Sociétés scientifiques.

Certaines études, très importantes à mes yeux, ont trait aux préoccupations politiques et surtout financières qui ont agité le pays pendant ces dernières années. Elles ont paru dans quelques journaux et dans des revues diverses. Elles n’ont aucun caractère médical. Mais j’ai la faiblesse de les considérer comme sérieuses, et de penser que le fait de s’ètre préoccupé du bien général et des affaires de son pays ne saurait passer pour une tare aux yeux des ho. mues qui en symbolisent la gloire scientifique. (Voir p. 114 et suivantes.)

l’intervention précoce, nue arme souveraine qui nous permet bien souvent de guérir cette maladie, qui passe encore pour incurable aux yeux de bien des médecins, et même de bien des chirurgiens. Nous ne connaissions pas, il y a 25 ans, l’importance des agents physiques, et le radium était encore insoupçonné. 11 était donc, à cette époque, permis de demander à l’acte opératoire plus encore que nous ne lui demandons aujourd’hui, et pendant une dizaine d'années, de 1895 à 1905 environ, j’ai conscience d’avoir été non seulement en France, mais dans le monde entier, un des chirurgiens qui ont travaillé avec le plus de persévérance, et je dirai même avec le plus de courage, — car il faut du courage pour persévérer dans cette chirurgie sanglante et difficile devant laquelle reculent, souvent avec raison, la plupart des chirurgiens, — à lutter contre cette cruelle affection, et dans bien des cas à la vaincre, car maintenant, en particulier dans le cancerde l’utérus, nous l’avons vaincue.

Je m’attaquais surtout alors aux cancers extérieurs et en particulier à ceux de la face et du cou, qui, de tous les cancers, donnent lieu aux opérations les plus difficiles, les plus graves et les plus émouvantes. J’ai fait, à cette époque déjà lointaine, d’innombrables opérations et écrit de nombreux articles sur Y extirpation des tumeurs du cou, de la langue, du pharynx et de /’ arrière-gorge, des maxillaires supérieur et inférieur. Pour l’extirpation des tumeurs du pharynx et de l’amygdale, j'ai décrit et exécuté bien souvent un procédé de résection de la branche montante du maxillaire inférieur, qui ne demandait que quelques secondes et facilitait singulièrement ces exérèses étendues. J’ai insisté plus tard sur l'utilité qu’il y a, dans l’extirpation du cancer de la langue et des ganglions qui l’accompagnent, à faire Y opération en deux temps, ce qui la rend beaucoup moins grave. J’ai décrit et exécuté des procédés originaux sur Y extirpation des tumeurs de la parotide, sur Y extirpation du rectum pur voie sacropérinéale (voirp. 65). Dans ces dernières années (voir p. 102), j’ai montré les bons résultats de l’extirpation abdomino-périnéale, à laquelle le drainage large de la cavité abdomino-pelvienne, pour lequel j’ai tant combattu, a enlevé presque toute sa gravité. J ai décrit la voie naso- maxillaire pour l’extirpation des tumeurs du naso-pharynx. Elle est actuellement acceptée de tous en rhinologie et considérée comme la meilleure. Elle permet, en effet, au prix d’une cicatrice peu importante et d’un délabrement osseux presque insignifiant, d’utiliser, pour arriver sur le nasopharynx, la cavité du sinus maxillaire. Elle donne, à très peu de frais,

Faure

beaucoup de jour, et il est souvent, grâce à elle, très facile d’extirper les tumeurs de l’arrière-cavité des fosses nasales (voir p. 04).

Enfin, en 1902, j’ai décrit et exécuté pour la première fois, dans deux cas de cancers de l’œsophage situés, l’un et l’autre, derrière la base du cœur, X extirpation de l'œsophage thoracique , opération qui passait jusqu’alors pour impossible, et que quelques rares chirurgiens avaient tentée sans pouvoir parvenir à la mener à bien (voir p. 02). Evidemment, c’était là une opération grave, mais dont, à cette époque où on ne connaissait pas encore le radium, le principe n’était pas discutable. 11 n’en est pas de même aujourd’hui. C’est pourquoi je suis venu au Congrès de Madrid de 1952, conseiller l’abandon de cette opération, que j’avais moimôme créée trente ans auparavant (voir p. 42). Elle n’en montre pas moins, en tout cas, qu’à l’époque où je l'ai exécutée, et où j’avais d’ailleurs déjà décrit les principaux procédés d’hystérectomie que j’ai inventés, la pratique de la gynécologie ne m’empêchait nullement de donner des preuves manifestes de mon activité chirurgicale.

Mais si j’avais, à cette époque, une prédilection marquée pour les grandes opérations dirigées contre le cancer, j’avais, en même temps, étudié, décrit et exécuté diverses opérations nouvelles ou procédés opératoires inédits, d’importance d’ailleurs très inégale : un procédé de cure radicale des hernies sans fils perdus, en utilisant, pour suturer les piliers, le sac herniaire lui-même convenablement traité; un nouveau procédé de gastro-entérostomie, la gastro-entérostomie par invagination, le plissement de l'estomac, dirigé contre la dilatation exagérée de cet organe, opération qui avait été exécutée, à mon insu, en Angleterre, quelque temps avant que je ne lisse la première en France, X allongement des tendons des péroniers destiné à remédier à la contracture de ces muscles; une nouvelle amputation ostéo plastique du pied, amputation de l’avant-pied, avec arthrodèse tibio-tarsienne qui donne un moignon excellent (voir p. 59).

Enfin j’ai décrit et exécuté en 1898 une opération très intéressante, qui a été pratiquée depuis un très grand nombre de fois, qui a donné de très nombreux succès, et qui est aujourd’hui devenue classique : il s’agit de X anastomose s pino- faciale, destinée à guérir la paralysie faciale due à la destruction du nerf facial dans le rocher, affection qui était jusque-là considérée comme absolument incurable et dont on trouvera plus loin la description (voir p. 61).

C’est une opération aujourd’hui acceptée de tous, consacrée par l’épreuve du temps, et qui a rendu service à de nombreux malades en les débarrassant d’une infirmité très pénible.

Voilà donc une douzaine de procédés opératoires originaux ou d’opérations nouvelles, qui, en dehors de la gynécologie, témoignent de mon labeur chirurgical.

En dehors de ces travaux, dont quelques-uns sont très importants, j’en ai publié beaucoup d’autres, sous forme d’articles insérés soit dans la Presse Médicale , soi! dans d’autres journaux, ou de communications faites soit à la Société de Chirurgie, soit au Congrès français de Chirurgie, soit aux divers Congrès internationaux qui se sont succédé depuis plus de trente ans, à Paris, Berlin, Bruxelles, Londres, Borne, Budapest, Amsterdam, Lisbonne, Madrid, \ arsovie, etc., et auxquels je me suis fait une obligation d’assister, convaincu qu’il y a un véritable devoir patriotique à aller représenter à l’étranger la chirurgie française, et que ceux-là 11e font pas ce qu’ils doivent faire, qui laissent toujours aux autres le soin de le remplir. Pour moi, je l’ai rempli largement, et depuis trente-cinq ans, j’ai été parmi les premiers, j’ai quelque fierté à le dire et beaucoup de joie à m’en souvenir, à aller porter la parole française et, ce qui vaut mieux encore, l’exemple de notre technique, un peu partout à travers le monde (voir p. 16).

J’ai publié beaucoup d’articles, de communications, portant sur les questions les plus diverses de la chirurgie générale, et pour ne citer que ceux qui ont trait à la grande chirurgie, sur l’ liépatopexie (thèse, 1892), sur le traitement du goitre exophtalmique par la résection du grand sympatique, sur le traitement de l'hépatite aiguë par la dilacération du / oie , sur les pancréatites , sur la laminectomie , sur la résection des racines postérieures des nerfs de la queue de cheval, les plaies du canal thoracique, Ventrée de l'air dans les veines , la ligature temporaire de l'aorte abdominale et des grosses artères du bassin, la désarticulation de la hanche, l' appendicite , etc.

Beaucoup ont d’ailleurs été l’objet de leçons que j’ai faites soit à la Charité, quand j’ai remplacé le Professeur filiaux, soit à l’Hôtel-Dieu, lorsque j'y suppléais h* Professeur Duplay, soit ailleurs, jusqu’en Amérique, et qui ont été recueillies en un volume ( Leçons de clinique et de technique chirurgicales , 1905) (voir p. 106).

Enfin, j’ai collaboré aux grandes publications didactiques parues

depuis trente-cinq ans et écrit de nombreux chapitres qui n’ont, eux, aucun caractère original.

Ce sont : les Maladies chirurgicales de l'appareil tégumenlaire , dans le Traité de Le Dentu et Pierre Delbet.

Les Maladies chirurgicales du joie et des voies biliaires , dans le même ouvrage.

Enfin, les Maladies de l'anus et du rectum , dans le Traité de Chirurgie de Duplay et Reclus.

Ce sont là des ouvrages de longue haleine, qui ont pu avoir leur utilité, mais qui ne présentent aucun intérêt particulier.

Tels sont mes principaux travaux en chirurgie générale. Mais parallèlement, au cours de ces mêmes années, les événements m'avaient conduit à approfondir d’une façon de plus en plus précise la technique de la grande gynécologie, et en particulier de V hystérectomie.

Et c’est parce que, au cours des années passées dans des services généraux, je m’étais efforcé, au milieu d’autres travaux, d’apporter quelques perfectionnements aux méthodes opératoires de la grande gynécologie, que j'ai peu à peu pris la résolution de persévérer dans cette voie. J’ai progressivement accru mon expérience, perfectionné mes méthodes, développé mes idées et mûri les règles d’une technique dont j’avais étudié et parfois découvert les éléments au temps où, travaillant dans des services de chirurgie générale, je ne songeais nullement à me renfermer dans l’étude spéciale de la gynécologie.

Cette technique ne changera plus. Elle est définitive, — et quelque dangereux qu’il puisse être de ce servir de ce mot, — je n’hésite pas à l’employer parce qu’il y a tout de même, en chirurgie, des techniques qui ne changent plus.

Depuis 28 ans, elle est restée immuable — et si je faisais filmer au jourd'hui une hystérectomie régulière, elle serait superposable à celles qui ont été tirées il y a 20 ans — et que j’ai de temps en temps l’occasion de voir se dérouler sous mes yeux.

Mes premières publications gynécologiques ayant quelque importance datent de plus de 55 ans. C’est en 1896 que je décrivis un nouveau procédé d’hystérectomie vaginale, la segmentation transversale de l'utérus et des ligaments larges, procédé qui, sans être d’une application générale,

ni même commune, peut, dans certains cas difficiles, trouver des indications précieuses.

L année suivante, en 1897, j exécutai pour la première fois, à l'hôpital Laënnec, et je décrivis, dans la Presse Médicale, Y Hystérectomie abdominale par section médiane , qui, dans les cas d'annexites bilatérales difficiles, rend chaque jour les plus grands services, et est actuellement adoptée par les chirurgiens du monde entier (voir j». 07). Peut-être y a-t-il encore quelques réfractaires, principalement en France, comme il est naturel, la plupart des hommes étant surtout ignorants de ce qui se passe à côté d eux. Ils disparaîtront comme nous tous, mais, tant qu’on exécutera des hystérectomies, l’hémisection utérine vivra.

I n peu plus tard, en 1900, je décrivis Y Hystérectomie subtotale par section première du col , procédé auquel je donnai plus tard le nom, aujourd’hui consacré, de décollation utérine (voir p. 70). Dès cette époque, je montrai comment la section, du col utérin , qui est, par sou insertion vaginale, le moyen de fixité principal de tout l’appareil utéro-annexiel, est la manœuvre capitale de toute hystérectomie, et comment, lorsque le col esl sectionné, l'opération est pour ainsi dire terminée. Ce procédé répond à des indications Irès différentes suivant qu’on attaque le col par derrière, décollation postérieure, qui permet d’enlever l’utérus en quelques secondes, ou suivant qu’on l’attaque par devant, décollation antérieure, qui facilite énormément l'extirpation de 1 utérus fixé en rétrollexion adhérente. Certains chirurgiens, Picard, Louis Bazy, de Martel, enthousiasmés par ce procédé, ont voulu l’ériger en méthode générale et l’appliquer à tous les cas d'hystérectomie pour annexites. Je suis très fier de cet honneur, mais ils exagèrent : dans les cas ordinaires il y a des procédés meilleurs, — procédé de IL A. Kelly, hémisection, — et la décollation antérieure doit être réservée aux an nexites bilatérales avec utérus en rétrollexion adhérente. Dans la plupart des autres cas, ce procédé ne vaut pas les autres (voir p. 94).

Dès cette époque, dans de nombreuses opérations, dans des leçons cliniques faites principalement à la Charité et à l’Hôtel-Dieu, dans divers articles, et enfin dans un ouvrage assez important publiéen 1902 (Chirurgie des annexes de l'utérus) (voirp. 100), je me suis attaché au perfectionnement de la technique de l’hystérectomie abdominale. J’avais mis en pratique les procédés existant avant moi et créé des procédés nouveaux, mais, au début, je n’avais pas d’idées très précises sur la supériorité relative de ces divers procédés suivant les cas en présence desquels ou se trouve.

Peu à peu la lumière s’est faite dans mon esprit et je suis arrivé à poser des règles extrêmement claires sur la façon dont doit être conduite une hystérectomie, et sur les divers procédés à employer suivant les circonstances. Les diverses règles de cette « tactique de l’hystérectomie » ont été condensées dans un livre paru en 1906 : U hystérectomie. Indications et technique (voir p. 106).

Dans ce livre que l’Académie de Médecine a honoré du prix Tarnier (1910), l' hystérectomie est étudiée sous toutes ses faces et j’y ai posé, pour la technique générale et pour le choix des procédés, des règles précises auxquelles je n’ai depuis lors apporté aucune modiiication et dont on trouvera plus loin la démonstration (voir p. 84).

L’application de ces règles si simples a opéré une véritable révolution dans la technique de l’hystérectomie abdominale.

Mais on ne peut pas toujours créer des choses nouvelles. Depuis celte époque, j’ai surtout travaillé à développer par la parole, par la plume et plus encore par l’exemple de tous les jours, ces vérités techniques qui ont à mes yeux une importance capitale. Je les ai répandues dans le monde par des leçons, par des articles, par des opérations exécutées dans les pays étrangers et enfin par un livre important, le Traité de gynécologie médico-chirurgicale (1911) dont mon collègue A. Sircdey a écrit la partie médicale, et dans lequel j'ai donné tous mes soins à la description technique des procédés opératoires et à la discussion de leurs indications (voir p. 108). Ce livre en est aujourd’hui à sa quatrième édition.

A côté de ces travaux principaux, mes autres publications gynécologiques, articles, leçons diverses, communications et rapports dans les sociétés scientifiques (Société de Chirurgie, Société d’Obstétrique, Gynécologie et Pédiatrie, Académie de Médecine), dans les Congrès français ou internationaux (Congrès français de chirurgie. — Congrès de gynécologie de Home, d’Amsterdam, de Bruxelles, de Lille, de Toulouse, d’Alger, de Berlin, de Genève, de Bordeaux. — Réunions de la Société internationale de chirurgie à Bruxelles, à Londres, à Rome, à Varsovie, à Madrid. — Grands congrès internationaux de Paris, de Madrid, de Lisbonne, de Budapest, de Londres^, n’ont que bien peu d’importance. Autant dire qu’ils ne comptent pas. .Je n’en dirai donc rien, non plus que des nombreux articles de gynécologie que j’ai publiés dans la Pratique médico-chirurgicale, de Reclus, Pinard et Brissaud.

Enfin en 1925, j’ai publié dans la collection Doin, un livre sur le Cancer de l'utérus, qui a été traduit en russe, ainsi que la partie purement technique de mon livre avec Siredey, également traduite en russe par le professeur Arkangelsky, sous le litre : Gynécologie opératoire . Enfin dans le bel ouvrage de vulgarisation scientifique dirigé par Henry Bouquet : Tout le corps humain, j’ai rédigé, dans une forme un peu spéciale, les Maladies de la mère et de l'enfant.

On parle beaucoup, aujourd’hui, de l’enseignement par le cinéma.

On a parfaitement raison, car un bon film est un incomparable moyen d’éducation. Doyen qui fut l’initiateur, peut-être un peu théâtral, de cette méthode nouvelle, l'avait dit et l’avait montré, il y a une trentaine d années, non sans soulever de vives oppositions.

Aujourd'hui ce mode d’enseignement a fait ses preuves. Grâce à la courageuse initiative de mon collègue Gosset, il a franchi, l’année dernière, les portes de l’Académie, qui l’a définitivement consacré.

J’ai été l’un des premiers à m'en rendre compte. En mai 1914, il y a près de 20 ans, à l’hôpital Cochin, j’ai l'ail exécuter plusieurs films représentant les divers procédés d’hystérectomie abdominale. Toutes ces opérations étaient, bien entendu, exécutées par moi-même.

Ces films montrent, avec la plus grande clarté, toute la technique de ces opérations, telles que je les ai décrites ou renouvelées. Sur l’image vivante de ces opérations, chacun peut se rendre compte de leur simplicité et des mille détails que ne peut préciser aucune description et qui, cependant, contribuent à leur réussite, à leur perfection, à leur élégance, et parfois même à leur véritable beauté.

Ces projections constituent donc un moyen d’enseignemenl que rien ne saurait remplacer, et des documents durables sur lesquels pourront nous juger les chirurgiens qui viendront après nous.

Après la guerre, en 1922, j’ai complété cette série par un film d’hystérectomie large pour cancer du col utérin. Ce film, admirablement réussi, est certainement le plus beau qui existe de cette opération difficile, si tant est qu’il ne soit pas le seul, comme je le crois. Il présente une valeur éducative incomparable et mieux vaut peut-être, pour un chirurgien, le voir une seule fois qu’assister à dix opérations successives.

Je l’ai donc emporté au cours de mes voyages, et j’en ai fait beaucoup, ne faisant en cela que mon devoir. C’est ainsi que j’ai été conduit à faire

1 1 1 1 peu partout des conférences, des opérations, des projections, el quelquefois les trois ensemble, dans les pays les plus divers. En Europe : à Bruxelles, à Amsterdam, à Genève, à Dublin, à Madrid, à Saragosse, à Valence, à Barcelone, à Lisbonne, à Parme, à Belgrade, à Athènes, à Bucarest, à Cluj, à Budapest, à Varsovie el jusqu'à Moscou. En Algérie el au Maroc. En Amérique du Nord, en 1904, alors que je n’avais pas encore mon film, à New- York, à Philadelphie, à Baltimore, à Mexico, à San Erancisco; en 1950, avec mon filin, à Niagara Palis, à Montréal, à Bochester. En Amérique latine, en 1922, à Bio, St-Paul, Montévidéo, Buenos Aires, Santiago du Chili, et en 1927 à Bio encore, à Bel-Horizonte, à Juiz de Fora.

11 n’est presque pas d’année où je n’aie été quelque part vagabonder à travers le monde.

J’ai sous ce rapport, avec quelques autres, de plus en plus nombreux, largement rempli mon devoir de représentant actif de la Chirurgie de notre pays, hors des frontières de la France. Et j’ai la certitude que, si ces voyages m’ont profondément instruit, ils n’ont pas été inutiles à la propagation de nos méthodes et au bon renom de la Chirurgie française.

Tel est l’ensemble de mes travaux, mais dans ce résumé de quelques pages je ne puis ni ne veux passer sous silence, à cause de leur importance, deux questions qui, dans ces dernières années, ont tenu la plus grande place dans mon activité, je dirai presque dans ma vie. La première est le Traitement du Cancer du col de l'utérus , l’autre celle du Drainage du péritoine infecté. Celle-ci a soulevé à la Société de Chirurgie des discussions passionnées, qui ont eu des répercussions dans le monde entier Je la résumerai brièvement ici, renvoyant pour plus de détails à la suite de cet exposé (voir p. 95).

Voilà 57 ans que je bataille contre le cancer utérin. Dès 1890, alors que l’hystérectomie vaginale était le seul traitement radical du cancer utérin, je commençai à l’attaquer par la voie abdominale. J'ai pratiqué, à cette époque, la troisième opération faite en France, les deux autres ayant été faites quelques mois auparavant, sans d’ailleurs que je les connusse, par Terrier et par Chaput, qui se sont ensuite à peu près désintéressés de cette question. Wertheim, dont cette opération porte le nom, n’a commencé à la pratiquer qu’en 1898. La première avait été faite par Clarck, à Philadelphie, en 1895.

Depuis celle époque lointaine, je n ni jamais cessé d'y avoir recours. Dans les années qui oui suivi, j ai été de ceux qui, sans se décourager, ont entrepris de lutter contre cette affection que nos maîtres tenaient pour incurable.

Cependant, à I étranger paraissaient des publical ions qui annonçaient des guérisons durables, accueillies ici avec quelque scepticisme. Mais moi aussi, de temps en temps, je reneonl rais de mes opérées guéries, el qui restaient guéries après 5, 1, a et li ans. (Test alors qu’en MJOfi, je voulus en avoir le cœur net. Je me mis a la recherche de mes opérées et,- à ma grande surprise comme à ma grande joie, j’en retrouvai le plus grand nombre. Je communiquai mes observations à la Société de Chirurgie, el, dès ce moment, je m’attachai de plus en plus à l’étude de cette question passionnante.

Depuis celle époque, et en grande partie sous l’inlluence de cette communication el des discussions qui suivirent, un certain nombre de chirurgiens énergiques et courageux ont, en France, entrepris une lulle de tous les jours contre lapins cruelle désaffections dont puissent souffrir les femmes.

Mais j’ai conscience d’être celui qui a lutté avec le plus de constance et d’acharnement. V l’heure où va se terminer ma carrière hospitalière, je suis encore sur la brèche et j’y resterai jusqu’au bout.

En l!)k20, après un silence de 14 ans, car je voulais être sur de mon fait, et il faut l’épreuve du temps lorsqu'on parle de la guérison du cancer, je fis une nouvelle communication à la Société de Chirurgie (voir p. al) démontrant que, dans les lions cas, 80 "/„ des opérées demeuraient guéries. Cette communication avait, à cette époque, fai I une assez grande impression. Mais il y avait toujours contre l'opération, une objection de grande valeur. ( Fêtai l sa gravité certaine : 10 à la n/0 dans les meilleures mains. C’esI quelque chose. C’est beaucoup, même pour combattre une affection toujours mortelle, el la plupart des chirurgiens hésitaient encore devant cette opération difficile.

D’ailleurs, enta1 moment même, tout était remis en question parles résultats que donnaient les applications de radium. Celles-ci, avec les perfectionnements de la technique, avec l'augmentation constante des ressources en radium, donnaient de tous côtés des résultats extraordinaires, des guérisons fréquentes, des améliorations à peu près constantes et de Faure

longue durée, même dans des mauvais cas, inaccessibles à la Chirurgie.

D’immenses espérances se faisaient jour de tous côtés, et je les partageais moi-même.

Mais bientôt vint l'heure des désillusions : les échecs, les aggravations, les morts même, d’ailleurs rares, mais surlout les récidives à échéance plus ou moins lointaine, vinrent, à côté de guérisons incontestables et souvent presque merveilleuses, montrer que le dernier mot n’était pas dit, et qu’il fallait travailler encore!

On travaille toujours et le dernier mot n'est toujours pas dil !

C’est qu’entre temps, un fait nouveau s était produit qui bouleversa tout le problème, qui unit l’une à l’autre d’une façon indissoluble, qui fusionna pour ainsi dire, les deux grandes questions auxquelles j’ai consacré mes dernières années, le traitement chirurgical du cancer du col utérin, et le drainage du péritoine infecté.

Entraîné par les controverses soulevées à la Société de Chirurgie par la question du drainage du péritoine — par cette discussion sur le Mikulicz qui a fait tant de bruit et par l'histoire de laquelle je terminerai cet exposé (voir p. 95) — j’avais longuement réfléchi au moyen d’abaisser la mortalité opératoire dans l’hystérectomie pour cancer, que les chirurgiens, entraînés eux-mêmes vers le traitement par le radium abandonnaient de plus en plus.

Je m’étais dit que, puisque toutes les malades qui mouraient succombaient à l’infection, il fallait les considérer toutes comme de grandes infectées et les traiter comme telles, en terminant toutes les opérations d’une façon systématique par un drainage à la Mikulicz1.

Pendant trois ans, j'appliquai systématiquement cette méthode si simple — et j’eus la grande satisfaction de voir se réaliser toutes mes prévisions. Je lis successivement 75 opérations avec seulement 2 morts,

1. Le Mikulicz est constitué par un sac de gaze inuni d'un lil de soie solide attaché à son fond, du côté de l’intérieur. Au moment voulu, par traction sur le fil, on l’extrait facilement en le retournant en doigt de gant. Ce sac est rempli de mèches sortant à l’extérieur. Le tout constitue une masse d’un certain volume, qui remplit le bassin et sortant à l’extérieur, laisse le ventre ouvert et permet aux liquides septiques de s’écouler au dehors par capillarité, tout en s’opposant à l’issue de la masse intestinale Le ventre restant ouvert, des adhérences se forment rapidement autour du sac, isolant la grande cavité péritonéale et constituant une barrière à l’infection. Les mèches intérieures sont enlevées progressivement dans les premiers jours, et le sac est extrait par traction sur le lil au bout d’une dizaine de jours. C’est une pratique ancienne renouvelée par Mikulicz en 1887, et qui a rendu de grands services aux temps héroïques de la Chirurgie nouvelle.

soit 2, 00 °/0. La mortalité tombait donc au-dessous de 5 "/0 et l’hystérectomie abdominale, jusqu alors si redoutable, devenait aussi bénigne que l 'hystérectomie commune pour fibromes ou pour annexites.

Ces résultats communiqués d’abord à la Société d’obstétrique et de gynécologie (voirp. 55), puis à la Société de Chirurgie (voir p. 53), firent une grande impression. La bénignité maintenant démontrée de l’hystérectomie pour cancer, enlevait la plus grosse objection, à vrai dire justifiée, que l’on put faire à l’opération. Llle donnait en même temps des arguments puissants pour soutenir avec plus d’ardeur que jamais la bataille pour le Mikulicz engagée à cette époque depuis 7 ans! (voirp. 95). Car tout le monde put constater en même temps, et les avantages du drainage à la Mikulicz et ceux de l’hystérectomie pour cancer, devenue maintenant bénigne.

C’est ainsique, malgré le radium, l’ hystérectomie pour cancer connaît une nouvelle fortune, et remonte aujourd'hui la pente qu’elle descendait peu à peu.

Les choses en étaient là lorsque se déroula, l’année dernière à l’Académie de Médecine, une discussion dont je ne puis donner ici que la substance, mais qui mérite d’être connue, à cause de son importance.

La thèse d’un de mes élèves, le D‘ Fermoselle, faite d’après les malades opérées dans mon service en 1924, 25 et 20, c’est-à-dire avec un recul de plus de 5 ans, nécessaire pour affirmer la réalité de la guérison, me permit de constater que sur mes opérées, 94°/0des bons cas, c’està-dire de ces cas bien mobiles, étaient restées guéries.

Le Prof. Regaud, directeur de l’Institut Curie, apporta ses chiffres et ses statistiques, et une discussion serrée se poursuivit entre nous.

C’est alors que le Prof. Gosset vint déclarer d’une façon catégorique, que la chirurgie avait fait son temps, qu’elle devait être rejetée d’une façon définitive et abandonnée en faveur du traitement par le radium. Je m’élevai énergiquement contre celte manière de voir — et je portai cette discussion d'ordre purement chirurgical dans le milieu compétent de la Société de Chirurgie, où une controverse assez vive s’éleva entre le Prof. Gosset et moi-même. Je montrai que, si la Curiethérapie devait effectivement être réservée aux cas médiocres et mauvais, les bons cas, c’est-à-dire les cas mobiles, devaient, eux, être réservés à l’opération, qui donnait 90 °/0 de guérisons, alors que, dans les cas analogues, et

d’après la statistique de Regarni lui-même, la Curiethérapie n’en donnait que 48 °/o — ce qui d’ailleurs est déjà très beau!

Je montrai, d’après les chiffres du service même du Prof. Gosset, où d'ailleurs l’opération n’est pratiquée qu’après application préalable de radium, — ce qui interdit toute comparaison et toute conclusion précise,

— je montrai, dis-je, que toujours dans les cas comparables, c’est-à-dire les cas bien mobiles, l’opérai ion large donne actuellement un chiffre de guérison très supérieur (90%) soit à la Curiethérapie seule (48 %> service de Regarni), soit à la Curiethérapie suivie d’hystérectomie simple (42,8%, service de Gosset).

Intervenant dans cette discussion, le Prof. II. Hartmann, qui avait jusqu’alors une tendance à se prononcer en faveur de la Curiethérapie, ayant, après des recherches consciencieuses, retrouvé la plupart des malades qu’il avait opérées autrefois (12 sur là) vint loyalement à l’Académie de Médecine, comme à la Société de Chirurgie, dire ses hésitations et se prononcer, en somme, dans les cas favorables, pour l’intervention chirurgicale.

Je n’ai pas besoin d’insister sur l’importance que prend, dans cette question difficile, l’opinion d’un homme comme lui ! Les choses en sont là. L’avenir seul dira le dernier mot. et si je résume mon action de 57 ans dans cette grande question du cancer de l’utérus, je puis dire avec une satisfaction profonde qu’étant parti de rien, — car en 1890, il n’y avait rien, qu’une atmosphère hostile et la conviction générale que le cancer du col utérin était incurable, et que les opérations destinées à le combattre étaient téméraires, pour ne pas dire davantage,

— j’en suis arrivé à obtenir les résultats que je viens d’exposer.

D’étape en étape, par un travail obstiné et une persévérance dans

l’action sur une série de plus de mille opérations, je suis arrivé à guérir dans les cas mobiles — et ils le sont tous dans les deux ou trois premiers mois, 90 % de ces pauvres femmes, autrefois abandonnées à leur triste sort. J’ai travaillé jadis, quand je n’avais que l’espérance! Aujourd’hui, c’est la certitude que je laisse derrière moi. C’est quelque chose! Et malgré les fatigues renouvelées et les angoisses incessantes d’opérations parfois terribles, je ne regrette pas d’avoir consacré à cette grande œuvre une partie de ma vie.

La question du drainage du péritoine infecté, par laquelle je désire

terminer ce résumé déjà trop long, est à mes yeux beaucoup plus importante encore (pie celle du cancer utérin, parce quelle est d’une application universelle, extrêmement commune, et qu’il n’y a pas de joui’ peut-être, où dans le inonde entier, elle ne se pose pour des centaines et des centaines d'opérés.

Elle a surgi subitement, au hasard d’une discussion à la Société de Chirurgie, le 2 juillet 1019. Elle a pris un développement et une importance extraordinaires, et s’est poursuivie depuis lors, dans le calme ou dans la tempête. Cette « bataille pour le Mikulicz, » comme j’ai coutume de la désigner, me semble aujourd’hui terminée, et terminée parla victoire. On en trouvera plus loin toutes les péripéties, qui méritent d’être connues (voir p. 95), et je n’en puis donner ici qu’un 1res pâle reflet.

La bataille commença en coup de foudre : comme mon collègue Pierre Delbet disait dans un rapport, à la Société de Chirurgie, que lorsque deux ou trois jours après une opération abdominale les choses semblent mal tourner, il ne faut pas hésiter à rouvrir le ventre. Je pris la parole dans le même sens, disant qu’en effet on trouvait souvent, dans ces conditions, un début de péritonite et qu’il suffisait de drainer avec un sac de Mikulicz pour voir les accidents d'infection s’arrêter el la malade guérir.

A peine eus-je prononcé le mot de Mikulicz que M. Quénu, avec une vivacité qui ne fut pas sans me surprendre, déclara « qu’il ne comprenait pas qu’on fit, à la Société de Chirurgie, l’apologie du Mikulicz, qu’il croyait cette mauvaise pratique abandonnée depuis 20 ans et supplantée par la péritonisation, etc. » (voir p. 97).

Je me défendis de mon mieux. Mais je sortis de cette séance profondément surpris de ce que j’avais entendu. Opérant souvent des cas très graves et en particulier des salpingites très infectées, j’avais toujours conservé la pratique du Mikulicz. Je ne savais pas que la plupart des chirurgiens l’avaient abandonnée, et que nombre de jeunes ignoraient jusqu’à son nom. Et cependant, j’avais la conviction absolue que beaucoup de mes grandes opérées lui devaient la vie. « Si vous pouvez péritoniser tous vos cas, avais-je dit à Quénu, c’est que nous n’opérons pas les mêmes malades. »

A partir de ce jour, je fus profondément absorbé par cette question, dont j’entrevoyais l’importance, parce je me rendais comple que si celle pratique était pour ainsi dire oubliée, il y avait cependant encore, malgré

la transformation de la Chirurgie abdominale, un grand nombre de cas infectés oh elle devait être employée — parce que, tout de même, elle empêchait les malades de mourir.

La discussion s’était d’ailleurs étendue, et je l’avais portée sur le terrain de la Chirurgie intestinale (voir p. 100). Il y eut à ce sujet de très vives controverses, auxquelles prirent part contre moi, pour n’en pas citer d’autres, des hommes comme Pierre Duval, et le grand chirugien que nous avons perdu, Paul Lecène.

Je montrai, par les résultats de ma pratique personnelle que l’application du Mikulicz aux opérations abdominales sur l’intestin et le rectum avait abaissé la mortalité des deux liers. Un certain nombre d’observations de Chirurgie de guerre, envoyées de Syrie et du Brésil, vinrent montrer que la même pratique avait complètement transformé, comme je l'avais prévu, le terrible pronostic des blessures de l’intestin (voir p. 105).

Enfin, comme je l'ai dit plus haut, les admirables résultats obtenus par l’application systématique du Mikulicz dans l’hystérectomie abdominale pour cancer du col, résultats qui se confirmaient de toutes parts, vinrent convaincre tous ceux qui, à part quelques irréductibles, étaient jusqu’alors restés hésitants.

Cette discussion a dépassé les frontières de la France et ceux qui, à l’étranger comme ici, ont consenti à suivre mes conseils, se sont ralliés à ma manière de voir. S'il reste encore des réfractaires ce sont ceux qui, pour une raison quelconque, et avant tout par la difficulté que nous éprouvons tous à changer des habitudes dont nous nous déclarons satisfaits, se sont refusés à faire l’expérience. Us sont d’ailleurs de moins en moins nombreux et l’apaisement s’est fait aujourd’hui. Et il en sera ainsi, je ne crains pas de l’affirmer, tant que de nouvelles découvertes d’ordre bactériologique, biologique ou biochimique ne mettront pas les opérés à l’abri des complications infectieuses. Nous n’en sommes pas encore là! Y serons-nous jamais ? Après les miracles que nous avons vus, qui pourrait dire non? Mais, en attendant ce grand jour, sachons nous servir de nos armes!

J’ai conscience que cette longue discussion, au sujet de laquelle la dernière escarmouche a eu lieu le 1er juillet 1931, douze ans, à un jour près, après son début, j’ai conscience, dis-je que cette dure bataille n’a pas été vaine. Car c’est elle qui m’a entraîné dans une série de méditations et de recherches qui, parmi les travaux que j’ai pu faire, sont

ceux qui ont donné les plus grands résultats et rendu le plus de services. Et lorsque je nie dis que cette résurrection du Mikulicz fait que chaque jour, dans le monde entier, quelques centaines d'opérés vivent au lieu de mourir, je bénis, après quatorze années de luttes pour cette question, le hasard qui l'a soulevée.

J’éprouve seulement un regret profond . (l’est que cette discussion n’ait pas eu lieu dix ans plus tôt, car j’ai la conviction que l’application de ces principes aux blessés de la Grande Guerre, aurait sauvé des milliers de soldats frappés au ventre, et qui dorment depuis quinze années sous l’herbe des champs de bataille! Puissent le malheur des temps et la folie des hommes ne pas nous donner quelque jour l'occasion douloureuse de démontrer la vérité de ce que j’avance.

J’ai fini! je m’excuse de n avoir pu résumer plus brièvement les quelques points qui, dans un labeur de quarante années me paraissent devoir être mis en relief, et dominer les autres. ( le sont ceux qui présentent un caractère personnel, et qui ont ajouté quelque chose à la puissance de la Chirurgie. Dans l’immense travail qui nous submerge tous, les articles, les analyses, les mémoires, les livres eux-mêmes, comptent peu — ou ne comptent pas — à côté des armes nouvelles ajoutées à celles que nous possédons déjà contre la maladie et contre la mort ! Les premiers passent, emportés par le temps dans l’océan des documents qui vieillissent et disparaissent, ou restent à jamais perdus dans la poussière des bibliothèques! Les autres demeureront vivantes, quand nous n’y serons plus, et travailleront après nous au bien des malades et au salut des opérés.

Telle est, brièvement résumée, mon œuvre chirurgicale. J’ai travaillé sincèrement, j'ai fait ce que j’ai pu etdu mieux quej’ai pu. J'ai conscience, en tout cas, d’avoir, dans la lutte contre le cancer, comme dans la bataille pour le Mikulicz, donné un exemple durable d'énergie qui a trouvé sa récompense dans le salut de malades innombrables, et d’avoir, dans celle admirable Chirurgie Gynécologique, qui m’a depuis si longtemps passionné, découvert des principes et établi des règles qui lui ont donné une sécurité et une précision qu’elle ne perdra plus.

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