INTRODUCTION
Parler de soi est une épreuve pleine d’embûches, et celui qui l’imagina ne manquait ni d’humour, ni de finesse. Sans doute estimait-il, avec les philosophes de l’Antiquité, que la connaissance de soi-même est la plus difficile à acquérir et qu’on doit la tenir pour la suprême sagesse. Je m’y essaierai en toute simplicité.
En arrivant à Paris, en 1899, l’élève en pharmacie que j’étais avait l’intention bien arrêtée de poursuivre son instruction au delà de la conquête du diplôme donnant droit à tenir officine.
En janvier 19Ü0, M. Charles Modreü, récemment nommé agrégé à l’Ecole Supérieure de Pharmacie, inaugurait son enseignement par une série de conférences préparatoires au cours de chimie organique. Sa parole enthousiaste et la clarté de son exposition eurent une influence décisive sur l’orientation de mes études. Et c’est à lui que je m’adressai lorsque, mes derniers examens passés, je voulus m’initier aux méthodes de la chimie organique.
Mais il faut avant tout vivre. Les fonctions d’interne en pharmacie que je remplissais, à l’hôpital de la Maternité ayant pris fin en 1905, j’entrai comme chimiste chez un de mes parents, M. Alexandre André, directeur de la Société anonyme A. André fils pour l’importation des huiles de graissage. Il me traita toujours avec bonté et affection, et il sut fairè naître en moi des sentiments de gratitude durable. Le service des analyses que je devais assurer, très lourd, ne me laissait que de rares loisirs pour
la science. Néanmoins, je pus préparer le concours de pharmacien des hôpitaux et entreprendre, sous la direction de mon maître, M. le Professeur Moureu, des travaux sur les composés acétyléniques, que je présentai comme thèse de doctorat ès ociences physiques en 1912, et qui furent suivis peu après de recherches thermochimiques approfondies sur les mêmes substances.
Je quittai l’industrie en 1913. Les huit années que j’y avais passées n’avaient pas été perdues pour mon instruction scientifique. Pour résoudre tes problèmes d’analyse, souvent fort difficiles, qui m’étaient posés, aucun moyen ne me fut jamais refusé : ouvrages techniques, matériel et appareils de laboratoire, etc. Bien des fois cependant je dus me déclarer impuissant, et j'ai conscience qu’en plus d’une circonstance j’ai fourni des réponses dont l’exactitude m’apparaît aujourd’hui comme douteuse. Mais les « affaires « ont leurs nécessités, qui ne sont pas toujours compatibles avec le souci de la stricte vérité scientifique.
Services de guerre. — Je rejoignis, dès les premiers jours d’août 1914, le poste que m’assignait mon ordre de mobilisation. L’ambulance dont je faisais partie suivit, à la bataille de Charleroi et à celle de la Marne, la division d’infanlerie à laquelle elle était affectée; elle fut immobilisée au nord-ouest de Reims à la fin (le septembre. Bientôt c’était la stabilisation générale du front, avec la nécessité pour l’Etat-major de s’organiser pour une guerre de longue durée. On allait s’efforcer de tirer parti de tout.
Dans les centres d’abats qui assuraient le ravitaillement des troupes en viande fraîche, tous les produits secondaires, suifs, cuirs et déchets divers, étaient perdus. Il fallait d’urgence mettre fin à ce ruineux gaspillage. La question de la récupération des corps gras des issues d’abats fut mise à l’étude par le général Fbanchet d’EspÉREv, commandant de la Armée. Une Commission fut nommée; et l’un de ses membres, mon collègue M. IIérissey, demanda que j’en fisse partie. Un service spécial, dit « centre de fabrication de graisses », fut organisé. On mit à sa disposition
l’usine d’équarrissage de la ville de Reims, qui possédait un grand autoclave, où l’on put cuire les pieds de bœuf sous pression, tandis qu’un « fondoir' » était installé à Epernay pour le traitement des suifs. J’eus pendant trois ans la direction de ce service. L’usine d’équarrissage était installée à Tinqueux, près Reims. Bien que la zone, relativement tranquille au début, ait connu par la suite des périodes assez dures, on parvint sous la poussée des besoins, aux moments de grande affluence de troupes, à traiter quotidiennement jusqu’à quatre tonnes de suif et trois tonnes de pieds de bœuf.
Une grande partie des matières récupérées étaient transformées sur place en produits utiles : graisses alimentaires, graisses pour chaussures et objets de cuirs, graisses pour voitures, huiles pour mitrailleuses, etc., etc...
11 arriva que le service fut appelé à étudier la confection d’une masse combustible avec ses résidus de fabrication, auxquels on ajoutait du mazout, de la paille et de la sciure de bois. Elle était destinée à allumer des feux devant les tranchées en cas d’attaque par les gaz asphyxiants. Les essais, qui durèrent quelques mois et donnèrent de bons résultats, durent être abandonnés, parce que les feux facilitaient à l’ennemi le repérage de son tir.
Vers la fin de 1917, je dus être évacué sur l’intérieur. Le surmenage, une commotion violente consécutive à un éclatement d’obus, qui provoqua après coup des hématuries, avaient gravement atteint ma santé. La croix de la Légion d’honneur me fut décernée le 17 novembre 1917.
Au début de 1918, je fus attaché comme chimiste-conseil au service des vaccins huileux (lipo-vaccins), que dirigeait à l’Institut Pasteur le médecin principal de la marine Le Moignic. Mais je fus, après quelque temps, obligé de cesser tout travail pour prendre une longue convalescence.
Lorsqu’au milieu de 1919 la démobilisation me rendit à la vie civile, bien précaire était encore mon état de santé. Mes forces revenant cependant peu à peu, je pris la ferme résolution
de consacrer les loisirs que me laisseraient mes fonctions de pharmacien des hôpitaux et de préparateur à la Faculté de Pharmacie, à l’étude chimique des corps gras, dont une pratique de quinze années m’avait, à de multiples points de vue, montré tout l’intérêt.
Les méthodes de travail dans l’étude chimique des graisses, l’étude particulière de certaines huiles végétales et de quelques huiles d’animaux marins, ont jusqu’ici fait l’objet de mes recherches.
Entre temps, M. le Professeur Moüreu me priait d’exposer en conférences, à ses auditeurs du Collège de France, l’état actuel de la chimie des corps gras et, plus particulièrement, certaines découvertes faites à l’étranger dans cet important domaine de principes immédiats.
De son côté, M. le Professeur Simon, en qualité de président de la Société de Chimie biologique, m’invita à faire une conférence devant les membres de cette Société. Je répondis à son appel en traitant une question qui intéresse à la fois la physiologie animale et la physiologie végétale : le rôle physiologique de la fonction éthylène.
M. Dior, président de la Société de Chimie industrielle, m’ayant demandé, d’autre part, une conférence de technologie, je saisis cette occasion pour insister, devant un nombreux auditoire de praticiens, sur tout l’intérêt qu’il y aurait à reprendre dans notre pays les recherches chimiques sur les graisses, qui avaient été si brillamment inaugurées par Chevreul il y a plus d’un siècle. Ce chapitre est, en effet, à tel point délaissé chez nous que les découvertes françaises applicables à l’industrie des corps gras et aux industries annexes sont presque toujours exploitées en premier lieu à l’étranger, d’où elles nous reviennent ensuite protégées par des brevets.
Ces conférences ont rencontré dans nos milieux scientifiques et industriels une faveur particulière, et l’on m’encourage de tous côtés à les continuer. Telle est bien mon intention, certain d’ailleurs que je rassemblerai ainsi de nouveaux et précieux documents pour un Traité général des corps gras dont j’ai entrepris la composition, et trop heureux si je puis, en quelque
mesure, seconder' les efforts que déploie le Professeur Mourku, par la parole et par la plume, dans le monde savant et dans les sphères industrielles, pour créer un mouvement d’opinion qui fera revivre en France la tradition de Chevreul.
Amené ainsi par les circonstances à me spécialiser dans une branche de la chimie qui ne compte en France que peu d’initiés, i’ai dû acquérir seul, par un travail persévérant, les connaissances que je possède. Les travaux que j’ai publiés, peut-être me sera-t-il permis d’en faire ici la remarque, ont le mérite d’être entièrement originaux et de n’avoir puisé leur inspiration qu’en moi-même. J’ajouterai que je possède sur le sujet une documentation considérable (plus de 20.000 fiches), sans parler d’une nombreuse collection de corps gras naturels que j’ai constituée.
Mon souhait le plus cher serait de pouvoir former quelques jeunes chimistes spécialement instruits dans le vaste champ de la chimie des corps gras. Déjà, j’en exprime ici toute ma reconnaissance, des encouragements, officiels et privés, me sont venus :
L’Office national des combustibles liquides m’a accordé récemment une subvention (13.000 francs), grâce à laquelle j’ai pu m’adjoindre un préparateur et subvenir à des dépenses de première nécessité.
Sur la suggestion de M. le Professeur Gruvel, les Sociétés franco-norvégiennes « Gabon » et « Congo » ont bien voulu s’associer à mes travaux en m’allouant un crédit spécial (10.000 francs).
M. Gruvel vient de me donner une nouvelle preuve de sa bienveillanle estime en prélevant sur les sommes dont il disposera cette année pour son laboratoire, un crédit qui permettra à une de mes élèves, François, de continuer sous ma direction les recherches qu’elle a commencées sur les huiles de baleines et qui feront l’objet de sa thèse de doctorat ès sciences.
A diverses reprises, la Caisse des recherches scientifiques a subventionné mes travaux.
Le ministère des Colonies, enfin, a délégué deux fois dans mon laboratoire, pour y accomplir un stage d’instruction, un pharmacien-major des troupes coloniales. Le pharmaciemmajor Alexis, mon collaborateur actuel, a commencé l’étude des huiles retirées des graines de divers Hydnocarpus du Cambodge. On sait qu’elles' constituent avec l’huile de chaulmoogra de l’Inde, un des rares remèdes de l’affreuse maladie.de la lèpre, encore très répandue dans les populations indigènes de nos colonies.
On voit ainsi tout l’intérêt que dans les milieux les plus divers on attache à l’étude méthodique des matières grasses. C’est que, comme l’assure M. le Professeur Modreu parlant de Chevreul et de ses découvertes : « Dans nul domaine, science et applications ne se tiennent plus étroitement que dans cette chimie des corps gras créée par son génie. »