INTRODUCTION
En dehors des travaux divers, dont les sujets m’ont été fournis par le hasard des observations journalières ou par les nécessités de l’enseignement et dont on trouvera l’analyse dans cet exposé, je me suis, depuis-longtemps, imposé une tâche que j’ai poursuivie sans interruption : c’est de reprendre l’ancienne doctrine de la diathèse et d’essayer de la rajeunir avec les données de la chimie biologique. Qui dit diathèse dit, en effet, altération humorale d'ordre chimique.
Or, il ne reste plus grand’chose des anciennes diathèses. La syphilis est une infection chronique ; la scrofule a disparu pour faire place à la tuberculose locale et â la syphilis héréditaire tardive ; ce qui subsiste de la scrofule et qu’on ne peut rattacher à ces deux maladies est distingué aujourd’hui sous le nom de lymphatisme et relève vraisemblablement aussi d’une infection, dont le point de départ est habituellement dans le cavum et dans les végétations adénoïdes.
Le parasitisme a donc envahi et accaparé à son profit la diathèse syphilitique et la diathèse scrofuleuse. Mais la diathèse dite arthritique ou herpétique ou dartreuse a résisté à l’invasion progressive et justifiée, d’ailleurs, des théories microbiennes.
Certes; il n’y a pas de partie de la pathologie dans laquelle la notion du parasitisme soit plus importante que la dermatologie ; le champ des recherches et des découvertes bactériologiques, dans l’étiologie des maladies cutanées, s’étend et s’étendra de plus en plus chaque jour(l). Mais, à côté des altérations produites par les microbes ou leurs toxines, il y en a d’autres qui résultent des conditions défectueuses de la nutrition, des modifications morbides des échanges organiques. L’économie n’est pas seulement troublée par la pénétration des agents extérieurs, elle peut l’être aussi parles produits de la désassimilation, lorsque ceuxci dévient de leur type normal ou que leur élimination est imparfaite et insuffisante.
J’ai donc été amené d’abord à étudier l’élimination rénale et l’action des matières azotées désassimilées sur les épithéliums du rein. Dans une série do travaux sur la pathogénie des néphrites, j’ai montré qu’à côté des néphrites toxiques par poisons minéraux et végétaux, il y avait des néphrites par auto-intoxication (2).
Ces néphrites auto-toxiques ont pour facteur étiologique la production excessive de matières extractives azotées, la transformation incomplète de l’azote, qui, au lieu d’évoluer complètement à l’état d’urée, s’arrête à une phase intermédiaire d’oxydation ou d’élaboration organique et reste à l’état d’acide urique, de leucine, de tyrosine, de créatine, de créatinine, de xanthine, d’hypoxanthine, etc. Or, tandis que l’urée est très soluble, facilement dialysable et non toxique, les matières extrac-
lives azotées, dontje viens d’énumérer les principales, sont peu solubles, difficilement dialysables et toxiques. Que leur présence dans l’économie résulte de leur introduction exagérée par l’alimentation ou d’une production anormale résultant d’un vice général de la nutrition ou d’un état pathologique du foie, dans les trois cas le résultat est le même et ces matières extractives portent en premier lieu leur action toxique sur le rein, qui est l’organe éliminateur par excellence.
La première conséquence de la présence des matières extractives en excès dans la circulation est donc la genese d une néphrite chronique, qui est dégénérative et épithéliale comme toutes les néphrites toxiques et qui réalise le type anatomo-pathologique du gros rein
Çette néphrite épithéliale par auto-intoxication est comparable à toutes les néphrites toxiques ; c’est une néphrite toxique animale, semblable aux néphrites toxiques minérales et aux néphrites toxiques végétales ou microbiennes, les microbes étant des végétaux. Les poisons animaux ont la même influence morbide sur le rein que les poisons minéraux et les poisons végétaux ; toutes les intoxications, de quelque nature qu’elles soient, arrivent an même résultat. La néphrite auto-toxique, qui résulte de l’irri tation des épithéliums rénaux par les matières extractives azotées, est la même que la néphrite de l’intoxication par le sublimé ou par le phosphore ou que la néphrite toxi-microbienne de la scarlatine ou de la fièvre typhoïde.
Cette étude complète et nouvelle, à l’époque où je l’ai fait paraître, des néphrites par auto-intoxication constitue le premier stade de mes recherches, le stade préliminaire, si je puis dire; car la connaissance de l’action des matières azotées incomplètement transformées sur le rein n’était, dans mon esprit, que le prélude d’une étude analogue que je pro-
jetais, relativement à l’action de ces mêmes matières sur la peau, par l’élimination cutanée.
La peau est, en effet, après le rein, l’émonctoire principal de l’organisme. Ces deux appareils d’élimination se prêtent un mutuel appui et peuvent suppléer l’un à l’autre. Ce n’est pas le lieu d’insister ici sur la théorie physiologique des sécrétions vicariantes et sur l’importance du rôle éliminatoire de la peau, quand le rein est insuffisant (i). Qu’il me suffise de rappeler qu’au point de vue physiologique, les glandes cutanées et la glande rénale sont des organes de même ordre.
Ces notions précédemment acquises sur la pathogénie des néphrites par auto-intoxication m’ont conduit naturellement à l’étude de l’influence pathogénique de l’auto-intoxication sur les affections cutanées. C’est là le deuxième stade de mes recherches, dans lequel j’ai cherché à déterminer la pathogénie des grandes dermatoses chroniques : l’eczéma, le psoriasis, le prurigo, etc. (2).
Dans Xeczéma, qu’on peut prendre pour type, le rapport azoturique ést abaissé et la production des matières extractives azotées est supérieure à la normale. Parfois même, ces principes azotés toxiques portent, en même temps, leur action sur le rein et on constate une légère albuminurie. Dans ces cas-là, la lésion rénale augmente encore la nécessité de l’effort éliminateur de la peau, et est une cause d’aggravation de l’affection cutanée.
Cette conception de l’origine auto-toxique de l’eczéma nous amène à considérer cette dermatose comme une toæfdemîe autogène. Je pourrais invoquer la même pathogénie pour les autres dermatoses chroniques et
notamment pour le psoriasis. Mais, l’influence des matières extractives azotées éliminées par la peau est surtout évidente dans Xn prurigo senilis ou prurit sénile. Cette affection est fréquemment accompagnée d’albuminurie et, même quand l’albumine fait défaut, elle est due à l’insuffisance de l’élimination rénale. C’est pourquoi tous les traitements locaux sont insuffisants pour guérir le prurit sénile, qui est surtout justiciable d’un régime diététique approprié ; le régime lacté pur ou lacto-végétal.
Cette notion étiologique de l’auto-intoxication dans la genèse des dermatoses chroniques a des conséquences thérapeutiques de premier ordre. Ce n’est pas seulement dans le prurit sénile, c’est dans le psoriasis et surtout dans l’eczéma qu’il convient d’écarter de l’alimentation les aliments riches en matières extractives azotées, de manière à ne pas augmenter encore la source de l’intoxication de l’organisme (1).
Au point de vue pathogénique, on peut comparer les dermatoses chroniques aux éruptions médicamenteuses ; les unes et les autres sont des toxidermies : autogènes dans le premier cas, exogènes dans le second (2). De même que, dans le traitement d’une éruption médicamenteuse, il convient, en premier lieu, de supprimer le médicament nocif, de même, dans l’eczéma, il faut, tout d’abord, supprimer l’introduction des principes azotés toxiques contenus dans les aliments.
La connaissance de l’origine toxique des dermatoses chroniques permet d’éclairer la pathogénie des métastases, dont la réalité est évidente et qui n’ont été niées que parce qu’on n’en saisissait pas le mécanisme (3).
Tou» les poisons de la désassimilation et, en particulier, les matières extractives azotées, peuvent s'accumuler dans les organes internes, quand leurs émonctoires naturels ne fonctionnent plus. Si la diurèse et l’élimination rénale sont supprimées, l’urémie apparaît, nerveuse, respiratoire ou digestive; si l’acide urique n’est plus brûlé ou éliminé, la goutte viscérale se manifeste. De môme, la suppression de la dermatose apour conséquence la rétention des matières extractives, qui, ne pouvant plus s’éliminer par la peau, se portent sur un autre organe, sur le poumon, sur l'intestin ou sur le rein.
Tous les organes de l’économie peuvent donc être troublés dans leur fonctionnement par l’existence des matières extractives azotées en excès et c’est pourquoi les eczémateux sont, en même temps et si souvent, des dyspeptiques, des asthmatiques ou des lithiasiques. Or, c’est cette adultération des humeurs, cette intoxication générale do l’organisme qui constitue la diathèse, que j’ai définie : une auto-intoxication chronique par les matières extractives azotées.
Cette théorie, que j’ai émise, je crois, le premier, il y a plus de dix ans (i), a été adoptée parM. Tommasoli (2) et par d’autres, dont quelques-uns ont oublié do me citer, ce qui a peu d’importance ; l’important est seulement que la doctrine soit admise : la diathèse est une intoxication, avec toutes ses conséquences.
Je dis : la diathèse, car il n’y en a plus qu’une, qu’on l’appelle l’arthritisme, avec Bazin, l’herpétisme ou la dartre, avec Hardy, le ralentissement de la nutrition, avec M. Bouchard, ou Talloxurie.
La dénomination d’arthritisme est la plus ancienne, si elle n’est pas
(1) V. E. Gaucher. - Pathoginie et métastases de l'eczéma. Congrès de dermatologie, 1889.
(2) V. Tommasoli (de Palerme). — Origine alloxurique de Teczéma, Annales de Dermato
la plus exacte ; on peut la conserver à condition d’admettre deux types d'arthritiques : les arthritiques gras, à tendance goutteuse ; les arthritiques maigres, à tendance scléreuse, qui correspondent aux herpétiques de Bazin (1). Sous l’influence de modifications secondaires, il y a, entre ces deux types, de nombreux intermédiaires, qui restent, néanmoins, tous soumis à la mémo cause générale.
Ce qui prouve bien que la diathèse est une intoxication, c’est que les altérations humorales de l’arthritisme, qui sont à leur maximum dans la goutte, se retrouvent dans certaines intoxications chroniques exogènes, notamment dans Vintoxication saturnine, comme je l’ai montré en 1881 (2). Chez les saturnins, la matière azotée est incomplètement comburée ou transformée ; la nutrition est ralentie, ainsi que l’avait constaté déjà M. Bouchard. Parallèlement à la diminution d’excrétion de l’urée, on trouve une augmentation de l’acide urique et des matières extractives.
On retrouve egalement cette élaboration incomplète de la matière azotée dans une toxi-infection, dans laquelle l’intoxication prédomine sur l’infection proprement dite : je veux parler de la syphilis (3). C’est ce qui tait que, jusqu’à un certain point et en considérant seulement la maladie dans ses effets et non dans sa cause, les anciens avaient raison de regarder la syphilis comme une diathèse.
Dans l’étude que j’ai publiée avec M. Crouzon sur l’urologie de la syphilis (4), nous avons trouvé, dans la majorité des cas, un ralentissement de la nutrition et une transformation imparfaite de l’azote. Dans la
(1) V. E. Gaucher. - Traité des maladies de la peaa, t. II, p. SIS.
(2) V, E. Gaucher. - Des troubles de la nutrition dans l'intoxication saturnine. Revue de
(3) V. E, Gaucher. — Traitement de la syphilis, p. 2.
(4) V. Gaucher et Crouzon. - Des troubles do la nutrition dans la syphilis, Journal de Physiologie, janvier 1902.
période secondaire, notamment, qui est la période active de l’infection syphilitique, le rapport azoturique est abaissé et la proportion des principes extractifs azotés est augmentée.
Ces mêmes matières extractives, résultant d’un trouble préalable de la nutrition, peuvent agir non plus directement, mais par l’intermédiaire du système nerveux, qu’elles intoxiquent, en donnant lieu à des névrites périphériques terminales. Ces névrites terminales constituent la lésion anaromique du vitiligo. Or, j’ai montré que, dans le vitiligo, on trouvait constamment un abaissement du rapport azoturique et, par conséquent, une augmentation des matières extractives, et que souvent, il y avait, en même temps, une légère albuminurie dyscrasique(i). Les anciens avaient bien observé que le vitiligo, quand il n’est pas sous la dépendance d’une lésion nerveuse primitive, appartient à l’arthritisme.
On voit, par cette synthèse rapide, combien est prépondérante la notion de l’auto-intoxication en dermatologie. C’est pourquoi il m’a semblé important de mettre en relief, au début de cet exposé, les travaux que j’ai consacrés à cette question et qui, bien que semblant porter, au premier abord, sur des sujets différents, sont réunis par un lien commun, sont dirigés par une idée commune et s’enchaînent, pour arriver à cette conclusion que la diathèse est une intoxication, que cette intoxication résulte d’une élaboration imparfaite de la matière azotée dans l’économie et que les dermatoses diathésiques ne sont que les manifestations cutanées de cette auto-intoxication chronique.
(1) V. E. Gaucher. — Etiologie du vitiligo. Revue de médecine, décemlire, 1900,
INDEX CHRONOLOGIQUE de 1878 à 1902.