‹ TolstoiChapitre 4 sur 9 · LE MOI · texte numérisé non relu

LE MOI

Il faut haïr le moi; mais, d'abord, il faut le connaître, et qu'on le hait. On se trompe sans cesse sur ce fond de l'homme. On confond l'amour de soi avec la force, d'où il procède. L'égoïsmc fait honte à l'homme de l'homme même. On mêle au sentiment de soi l'idée du tort que

l'amour unique de soi fait aux autres. Enfin, on se sert de la morale pour avilir ce que l'esprit relève : car, bon gré, mal gré, jamais l'intelligence ne prendra parti dans l'homme contre ce qui fait sa force.

Tolstoï entant est égoïste, comme tous les enfants. Il ramène tout à soi. La plupart des hommes fait de même; mais elle se fait craindre ou haïr par là; car l'amour-propre des uns se heurte à celui des autres ; ils se combattent ; ils s'envient; ils se nuisent; et c'est proprement en quoi le moi est haïssable au moi. Tolstoï, sous la figure de Bésoukhow et de Lévine, fait encore assez souvent l'effet d'un homme plein d'amour-propre. Mais, en dépit de ses violences, on ne peut ni le mépriser, ni le haïr. On l'aime, au contraire. Comme le moi des enfants se fait aimer, le sien n'est point odieux; et, là même où il semble sans agrément, il est aimable. C'est que ce moi ne s'aime point. Avec tout son orgueil, sa violence et parfois sa brutalité, il n'a aucune complaisance pour lui-même.

Ici l'on voit comment ce que la morale condamne dans l'égoïsme n'est pas du tout ce qu'y connaît l'esprit.

Les égoïstes, selon l'opinion vulgaire, sont ceux qui n'aiment que leur intérêt propre ou le préfèrent atout. Avec plus ou moins de conscience, selon qu'ils ont plus ou moins de cœur et d'esprit. Mais, d'un enfant plein de vie, où tout l'être est en croissance, l'àme avec le corps, et la volonté propre comme le rôle marqué par le destin, on ne peut dire justement qu'il est égoïste. Il accroît et développe sa force. S'il n'en avait une. qui le défend contre la masse de l'univers, il ne pourrait jamais la porter à ce point de grandeur où quelques hommes ont atteint, et où ils ont su en faire le sacrifice à cet univers même. Ce qui est vrai de l'enfant l'est de certains hommes, et du génie. On appelle égoïsme ce qui n'est, en eux, que l'eifet de leur force, sans quoi ils ne seraient pas ce qu'ils sont; ni capables surtout, le jour venu, d'un parfait sacrifice. En quelque sorte, on ne peut immoler que ce qu'on a le plus. On n'est prodig ae que de sa fortune. Il faut un moi bien plein, grand et fort, pour un amour des autres grand, plein et fort. Et, enfin, il faut être égoïste, ou le pouvoir, pour pouvoir aussi ne pas l'être.

On condamne le moi sur l'arrêt que l'amour

rend contre l'égoïsme. Mais c'est confondre les espèces ; car l'égoïsme est l'objet d'un jugement moral; et le moi ne dépend que de la connaissance intellectuelle. Or, l'intelligence ne peut blâmer ce qu'elle sait être le puissant ressort de toute force pour le bien et pour le mal. Puis, l'esprit qui connaît véritablement ne condamne point. Condamner, c'est ne connaître pas.

Le Moi est le nœud de la force. Sans le moi, l'homme est une faible créature, qui n'a rien pour elle-même ni pour les autres. Sans un moi puissant, l'homme ne peut rien. La foule des hommes n'est que faible : et leur égoïsme confesse leur faiblesse.

Ils n'ont que de petits intérêts ; et il est naturel que ce soit uniquement les leurs. Ils ne sont capables que d'un très pauvre amour ; — et c'est celui-là qui est l'amour-propre. Ils ne sont pas égoïstes, parce que leur moi est grand; mais il faut dire que leur moi est tout égoïste, à cause que leur moi est petit. Si l'égoïste était celui dont

le moi est puissant, il faudrait croire que de tous les hommes le grand égoïste est le moins sujet à ce qu'on nomme égoïsme. Apprenez à réconcilier la grandeur de l'âme avec le cœur : il n'y faut, peut-être, qu'une divine imagination.

L'amour de soi et la force du moi ne se doivent donc pas confondre. Il est d'un dommage continuel, pour la raison, de ne point distinguer des objets si contraires. Que faire d'une âme sans force ? — Encore bien moins le meilleur que le pire des hommes. On n'aura jamais assez la crainte de la médiocrité du cœur. Il est vrai : le moi puissant ramène tout à soi, ou le semble ; comme l'enfant, il est le centre de l'univers : mais admirez qu'il puisse être celui des caresses. Il y a une plus belle vertu qu'on ne croit dans l'art qu'on a de se faire aimer. Et quoi qu'en disent les roués, — qui se fait beaucoup aimer, même s'il feint de n'aimer pas, il aime. Les roués, en conduite ou en esprit, ne voient que le moindre côté des choses. Ils ne connaissent que l'amour charnel. Mais le vaste amour de l'univers, l'idée même leur en est étrangère.

Ainsi, orgueilleux, violent et passionné, Tolstoï,

qu'assez bassement on a dit égoïste, n'est égoïste qu'au sens où il a l'âme puissante, qu'il le sait, et qu'il ne cache pas cette puissance. Supposé même qu'il l'oppose brutalement à la faiblesse d'autrui, ce n'est point égoïsme en lui, mais force. Ce l'est pourtant en vous. Veut-on que l'homme le plus fort du monde soit docile, humble, souple d'échiné, prompt à céder, sans instinct de domination ? — Mais, quand il devrait l'être, le pourrait-il, sans cesser d'être ce qu'il est ? — Ou attend-on de la force la plus grande qu'elle soit faible en effet ? — Elle pourra vouloir l'être ; elle pourra se donner un jour cette loi; et jamais elle ne saura s'y plier. Je sais que ce moi puissant effraye. Quand il a marqué ce qu'il veut, et qu'il y applique sa force, elle se fait jour avec violence. Elle n'a pas égard à ce qui l'arrête ; elle y va contre, sans mesure, quelquefois même sans pitié. Elle renverse les obstacles; elle les broie; ou le médite. Elle est pleine de heurts pour tout le monde ; elle semble insolente, et elle n'est pas toujours sans cruauté. La grande pluie d'avril, qui fait lever les blés, noie une foule d'insectes; et ces bestioles se plaignent d'une telle injustice. Mais le pain de la

vie est à ce prix. Jésus-Christ n'est pas sans pardon; mais il est sans mollesse pour les pécheurs endurcis. Les marchands du Temple l'ont dû juger violent et égoïste. La force est à toutes lins. C'est pourquoi elle peut avoir de mauvaises apparences. Mais ce qui en est l'âme, et qui l'est du moi puissant, est la source de tout bien.

Cette force, enfin, reste obscure en son dessein à la plupart des hommes. Ils la calomnient, parce qu'ils la craignent. Ils en sentent seulement la présence ; et, tant qu'ils ne sont pas sûrs qu'elle ne tend pas uniquement à leur nuire, ils la détestent, parce qu'ils l'en soupçonnent. Un grand moi passe aisément pour haïssable auprès de tous les moindres. S'il l'est, c'est en ce qu'il n'est pas grand. Encore préfèrent-ils se voir contraints d'y céder, à pressentir qu'ils devront le suivre. Il les humilie ; mais l'humiliation imposée à tous n'est plus si dure, et à la fin c'est une gloire subie.

Qu'ils s'en fient pounant à ce moi qui les domine, même s'il en a l'orgueil, de n'aimer pas sa domination. Ni surtout le fond caché qui l'a pu taire. Une tristesse invincible y est liée, comme Andromède au rocher battu de la vague. Il le sait

bien, ce moi, et qu'il ne cesse de se haïr, que s'il se donne tout à ce qu'il aime, en parùt-il le tyran.

Pendant longtemps il est à charge à tout le monde, et plus encore à lui-même, ou il le reste. C'est tant qu'il ne sait où s'exercer. Alors, il a beaucoup du commun égoïsme, du moins par le dehors. Il est brusque, irascible, mécontent de tous, d'apparence jalouse et querelleuse, dur et prompt à abaisser autrui, abondant en caprices, et, en lin de compte, avec un violent désir de s'imposer aux autres, réduit à les fuir sans trêve, pour ne trouver du reste aucun contentement en soimême. Tolstoï a paru pendant trente ans un homme insociable, tour à tour misanthrope et enthousiaste ; un esprit bizarre, tantôt hanté de chimères morales, et tantôt réaliste, rigoureux et pratique, presque insensible de parti pris ; comme un gentilhomme campagnard d'Angleterre, épris de jeux violents et d'économie rurale. Il aimait les courses et la chasse, les chevaux et les combats de coqs ; il était plus chaste par timidité que par froideur naturelle. Toutefois, comme quelques hommes le sont, passionnés d'amour jusques à la volupté

charnelle, la femme avilie et la caresse vénale les dégoûtent trop pour les laisser sensibles au plaisir même qu'ils y prennent. La pitié de leur mère les prend dans la souillure de cette chair souillée ; et la femme, qui sommeille enchaînée dans le cœur triste de chaque homme, se fait alors connaître, comme une mère, par ses larmes. La pitié et la chasteté se tiennent par la main, divines et douces prisonnières, retenues aux murailles de la caverne ; et leur parenté est un grand mystère. — Enfin, ce n'est pas seulement parce qu'il y réussissait peu que Tolstoï n'aimait pas le monde : c'est qu'une viande aussi creuse ne pouvait satisfaire la faim sauvage de cet esprit. Puis, nul homme, au milieu même de la débauche de la vie, n'était plus prompt que lui à la pudeur ^ Enfin il se jetait parfois, tête baissée, au fond du dégoût, pour l'oublier. La honte de vivre a son ivresse.

Quelques-uns disent qu'il est resté cet homme-

I. Bésoukhow, Nékhlioudow, Lévine ne peuvent s'empêcher de rougir à tout propos ; cette rougeur fait leur supplice. Image de leur •disparité avec le monde : ils sont hors de lieu, elle sentant. On rougit, on p.ilit, ou l'on se tait, selon les tempéraments.

là, et qu'en lui tout est volontaire, surtout la vertu.

Ils n'en voient que les apparences, sans le connaître plus en ce qu'il est qu'en ce qu'il fut. Le fond du cœur est le même, et il est admirable qu'on n'en puisse pas douter. De tout le fer qu'il avait pour le mal et pour la guerre, il a fait une charrue pour le bien et pour la paix. Ce Moi puissant enfin a trouvé sa vérité. La volonté seule fixe le sens de la force.

Tolstoï était sans cesse irrésolu et indécis. Sa volonté n'avait pas d'emploi. L'immense labeur qu'elle pouvait fournir dépendait de la raison, qui devait seule en régler l'usage. Il lui flillait la vérité, ou, comme on dit, une toi.

Il l'a eue. Dès lors, en lui tout a eu sa règle. Ce que cette force avait d'unique pour le bien et pour la vie s'est révélé.

Sa critique minait toute créance. La vie et la pensée lui semblaient justement inutiles; l'action et l'amour, sans objet. Il a dû paraître plus égoïste, quand il a embrasséunobjetunique; qu'il enadéfini l'utilité suprême; qu'il s'y est attaché de toutes ses forces, et a voulu y engager l'humanité entière. Il

n'est qu'une grâce : non pas même tenir la vérité, mais être la vérité. — Que sera-ce d'un homme sans vérité? Sans unité? c'est-à-dire enfin, sans moi ? — Un filet d'eau qui passe, en mirant des feuilles qui bruissent, et qui tombent, desséché par un peu de soleil plus tôt qu'elles ne sont tombées. Sort dérisoire; plus dérisoire encore qu'on puisse s'en contenter. Il y a de pauvres hères de savants, qui se tiennent pour les plus grands esprits du monde, et se jugent, avecgaîté, un jeu de sensations sans aucun lien : qu'ils se croient les meilleurs, en outre, c'est ce qu'il y a de plus bouffon. Il est doux de voir ces docteurs se faire justice, et qu'ils sont pareils dans leurs laboratoires à des Patagons sur leurs pirogues, dans le canal de Magellan, — ou même mieux, qu'ils ne diffèrent point d'un polypier. Il est vrai sans doute; mais qu'ils s'en contentent... Sans le moi, il n'y aura pas de vraie morale. Il faut porter le moi au plus haut, dans une perfection entière, pour le parfaitement immoler. \^oilà la morale. Les docteurs et les savants de trois kopecks n'auront jamais de morale. Ils n'y ont aucun droit. Ils n'ont besoin que d'arithmétique, et de balances. Leur moi pèse justement ce

que pèsent leurs doigts : il est bien connu que ce ne sont que des millièmes de milligramme. Un docteur très docte méprise toute pesée au-dessus de ce poids. Que j'aime les voir se rendre justice.

Voici donc les termes d'une grande conscience : où il n'y a point d'amour de soi^, il n'y a point d'égoïsme, et fût-ce dans le moi le plus tyrannique du monde. Il n'est pas égoïste, ce moi, qui ne peut se passer d'amour divin, et du bien où il se perpétue à l'infini, comme l'espèce dans le désir. Une faim ardente d'immolation y trouve son aliment, et, comme le désir, le moi se jette dans son cher abîme. Les générations de l'âme sont bien plus enivrantes que celles de la chair; et le moi s'y précipite.

La lumière du jour ne donne pas d'elle-même des preuves plus fortes, que Tolstoï de ce caractère. Il a le besoin perpétuel d'amour. Il a le regret de la parfliite innocence. Il a cet appétit de la vérité universelle, dont s'aiguise la faim de l'immolation. C'est alors que le vrai est le bien; et le bien, l'amour de toutes les créatures.

Qu'ensuite il plie son caractère tant qu'il voudra; qu'il contrarie ses mœurs, et rompe ses goûts. Quelle petitesse de croire, là-dessus, que la volonté y est pour tout : elle n'y est que pour le monde et la vie, qui ne sont rien; mais en rien, pour le fond même du moi, qui est tout. Et d'abord, qu'est-ce qu'une volonté hors de la nature ? On ne veut que comme l'on est.

La volonté, dans Tolstoï et ceux de son ordre, dépend étroitement de la raison. Quand il sait ce qu'il doit vouloir, il le veut aussitôt. La volonté est une vue profonde et vaste de l'univers. Il n'y a guère partout que des aveugles. Ils s'agitent honteusement; et ils s'imaginent qu'ils veulent. Et on le croit. Spectacle qui fait pitié.

Tolstoï, encore une fois, en juge comme Descartes et les anciens : c'est une bonne tête; mais qui veut être la servante, sans repos, de l'amour : Marie a choisi la bonne part, qui ne lui sera point ôtée. Il veut selon son cœur enfin, et non selon ses habitudes, ou celles que le monde a pour nous. Il nie qu'il soit bon, comme tous les moralistes ; et il en est sûr, comme bien peu : cette idée ravit. A l'égal de chaque grande conscience,

il voit combien il aurait pu taire de mal, s'il n'avait eu le bien. C'est le secret superbe de l'humilité des âmes orgueilleuses.

La religion de Tolstoï tue le moi : elle l'a d'abord vivifié. Est-ce donc qu'il faut le tuer ? Un si terrible meurtre est-il tout à fait nécessaire ? — Plus Tolstoï le dit, plus je vois combien le sien est grand. Les petits égoïstes ne pensent jamais à tuer le moi : tous les hommes sont de petits égoïstes. Or, c'est eux qui doivent tuer le moi, et s'instruire à perpétrer ce suave meurtre. Quant à Tolstoï, il est un maitre en cet enseignement : ne vous inquiétez pas s'il le suit, pourvu qu'il vous apprenne à le suivre. Si Tolstoï et ceux de sa sorte accomplissaient ce meurtre du moi, ce serait briser le nerf du monde.

Les Saints conduisent l'homme. Aussi, ils s'en méfient et le méprisent. Il ne leur reste qu'à l'aimer. Et infiniment mieux qu'il ne s'aime. Ils le mènent donc à tuer le moi. En efi'et, les petits n'ont rien de mieux à faire. Ils ne peuvent diriger ce moi, sous le fouet de la perfection, vers le bien et le plein sacrifice. Qu'ils le tuent donc. Qu'ils aient peur de le nourrir.

Cette force du moi, il faut une main puissante pour la brider : Comme Pégase qui emporte le char du soleil, par où le monde reçoit la lumière et la vie : Si c'est Phaëton qui tient les rênes, tout se brise; il sème l'incendie et la mort. Si c'est le dieu, le char parcourt la belle carrière : il l'a en main. Le dieu ne pense plus, un seul instant, que Pégase ne lui ait été donné que pour lui-même.

Guidant le soc, derrière le bœuf patiemment courbé sous le joug de la vie, Tolstoï s'avance le long d'une semblable route. Xi la mort, ni le désespoir de la vie ne l'occupent plus : il n'a pas le temps. Il a des hommes, qui faire vivre ; du pain à porter aux peuples en famine ; des enfants à nourrir; des sourds à qui rendre le son de la vérité, et tous ces aveugles à qui la faire entrevoir. Ses seuls doutes sont pour lui-même, et ses frissons. Voilà son égoïsme. Il a des disciples. Il est si resplendissant de foi, qu'il ne se sépare plus d'elle; et sans doute ses fidèles ne la séparent pas de lui. Il ne parle plus pour ce qu'il dit : mais pour ceux qui l'écoutent. Hommes comme lui, il les fait plus hommes. Il est humain, presque seul dans cette espèce, dont l'humanité

est le rêve troublé, douloureux et lourd, sans cesse étouffé par un sommeil accablant, dans son lit de ténèbres.

Et quand il triomphe dans son action, ce grand moi se supprime.

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aUEL HOMME IL EST SELON LUI

Jamais homme ne parla de lui avec moins d'indulgence : car il ne s'accable même pas ; il se rend justice; il ose se traiter avec vérité. Aller jusqu'à être vrai avec soi-même, — courage étonnant, qu'il a eu seul, peut-être, avec Montaigne, qui, pourtant, y met quelque coquetterie. Tolstoï semble se regarder avec les yeux d'un autre, — d'exquise sensibilité pour tout voir, — et d'un jugement détaché jusqu'à l'insensibilité parfaite. Des portraits de Tolstoï par lui-même, à ceux des autres, il y a la même différence que de ceux de Vélasquez aux portraits des autres peintres. C'est la vie offerte aux ^xux, — et qui se donne à juger. Rien n'indique le sentiment de l'artiste. Il a tout aperçu ; il tait tout apercevoir ; mais.

comme la vie même, il n'exprime pas le jugement, qu'elle implique toutefois. Ainsi, l'on peut différer de sentiment, en présence de ces images, comme devant la créature vivante. Taine a dit d'Innocent X, tel qu'il est à Rome, au palais Doria, toute sorte de faussetés, selon mon goût. On ne s'accorde qu'à convenir d'un talent miraculeux ; Vélasquez n'a pas laissé là un portrait de ce Pape, — mais le pape Panfili en personne.

Tolstoï traite ses personnages avec la même liberté dominatrice : il n'est pas croyable qu'il en fasse autant de soi-même. Le génie de Montaigne, qui décompose et qui analyse sans cesse les éléments d'une vie, est tout opposé, dirait-on, au génie de Shakespeare, qui ne se lasse pas de créer des êtres vivants, par un prodige de force et de sensibilité, où la raison jugeante semble ne pas avoir de part. Le fait est que Montaigne était le philosophe de Shakespeare : il le lisait assidûment. Et le fait est encore qu'il n'y a point de portrait de Shakespeare par lui-même. — Tolstoï, qui n'inter^'ient jamais dans son récit, pour le compte de ses personnages; qui ne loue ni ne condamne; qui laisse parler uniquement la vie; — ne paraî-

trait pas devoir s'être pris pour modèle. Or, il l'a, au contraire, toujours fait. Il a ce don extraordinaire de se voir dans tous les détails, et dans les plis les plus secrets de l'àme, — sans jamais se reconnaître. Il ne se quitte, pour ainsi dire, point, — et n'est pas à soi-même attaché. De là, cet air incomparable de vérité mis en tout. Les Anciens nous peignent ainsi la simplicité grecque, Œdipe, Ulysse, Philoctète; mais ils ne se sont jamais peints.

Point d'image de Tolstoï, qui vaille donc celles qu'il en a données. Il n'est que d'aller à son œuvre, et de les y prendre. On le suit de l'enfance à la vieillesse. Il n'y manque pas, non plus, les traits du visage. Ce n'en est pas un des moindres mérites, que ce portrait ait été tracé peu à peu, avec le temps, au cours d'un demisiècle. Rousseau vieillard parle de Rousseau jeune homme. Mais c'est Tolstoï jeune homme, qui peint Tolstoï adolescent. Outre les dons d'une mémoire admirable, Tolstoï, s' observant sans relâche, n'a pas remis à plus tard de fixer ses impressions.

Ses Souvenirs d'Enfance sont le seul livre, au monde, où l'àme et l'esprit de l'enfant s'offrent

aux yeux, comme on les trouve dans le regard, le sourire, les caresses, les paroles de l'enfant. X^^ulle ironie : elle est trop déplacée en la matière. Xulle comparaison à l'âge mûr : elle détruit cette fleur impalpable de la naïveté. Et nulle afl"ectation de puérilité : c'est un jeu qui sent le vieillard. Un tel ouvrage, avec le charme du chef-d'œuvre, a la. portée d'une étude unique pour la science. La con~ fidence de l'être enfantin, que nul enfant ne fait,, parce qu'il manquerait précisément à l'enfance, s'il pensait à la faire, — Tolstoï l'a faite. Qui veut connaître les idées de ce raccourci d'homme, tout barbouillé encore du lait de la femme, sa méthode sentimentale, sa logique propre, absolue et instinctive, son être passionné et léger, où les pensées mêmes se jouent à l'état d'émotions, — n'a qu'à lire ce livre, — et n'a, du reste, à lire que celui-là.

Dès le début, on voit une nature puissante, rebelle à toute contrainte, sinon l'amoureuse, qui porte à l'extrême limite les forces mises en elle : avant toutes, une sensibilité en continuel mouvement, une sincérité de cœur qui n'a d'égale que la sincérité de l'esprit. Il éprouve, avec une rare plé-

nitude, les alternatives de la vie sentimentale, — ^ et d'abord les sentiments tendres. Mais il paraît les juger avec non moins d'ai'deur, qu'il les sent : enfant ou homme, il applique tout ce qu'il a de réflexion aux intrigues, par où son cœur et son âme passent. Il est curieusement avide de se rendre compte de lui-même et des autres. Le goût de la vérité lui est, de bonne heure, si intime, qu'il se confond entièrement avec le goût de la justice ; et, si cette disposition est enfantine, il n'a pas cessé d'être enfant sur ce point. Il souff"re, jusque dans l'âge mûr, de cette timidité ombrageuse, presque maladive, qui est comme la peau presque toujours froissée à nu, d'un amour-propre toujours blessé. Il semble n'avoir jamais été content de lui. Sa manie de raisonner l'a éloigné de tout le monde : car, dans une âme violente, raisonner c'est vouloir avoir raison. Bientôt, les autres hommes nous font l'effet de ne vivre que d'à peu près, et de n'aller au fond ni des idées, ni de ce qu'ils sentent. S'il arrive qu'on attache une valeur morale à l'examen de sa pensée, — le peu de profondeur qu'on voit à l'intelligence d'autrui, vous en dégoûte plus que ne feraient même de graves

fautes. Beaucoup de grands amis de l'Humanité ont été misanthropes pour cette raison.

Tolstoï n'est pas indulgent. Un amour ardent de la vérité ne va guère avec l'indulgence : il faut la laisser aux âmes molles, ou à celles qui sont revenues de tout, et de la vérité même. Tolstoï ne s'abandonne de bon gré qu'à la terrible innocence de la nature : il ne discute pas avec elle; de là, que les plus simples créatures l'ont conquis et retenu : les enfants, les hommes du peuple, les paysans, les bêtes, les arbres, et les femmes pures. Sa mère est la seule personne de sa famille, avec une vieille servante, qu'il n'ait jugée que du fond de son amour. Son esprit démonte les ressorts de tous les autres êtres, de ceux-là même qu'il aime le plus : d'un frère, d'une femme, de sa sœur, de ses enfants. Il ne les flatte point parce qu'ils lui tiennent; mais plutôt il les dessert, parce qu'il les connaît mieux. Sa sincérité brutale le pousse à montrer cette cruelle connaissance, qu'il pourrait cacher. Il est bien difficile, ayant une vue perçante des hommes, et un cœur assez entier pour ne pas les ménager, de ne pas se faire, à la longue, une espèce de mérite d'être

sans ménagement. L'orgueil nous dupe où il veut. Puis, il faut en convenir, la connaissance des hommes en inspire le mépris; et l'habitude d'être vrai ne va presque nulle part avec la politesse. On ne se police, qu'à force de mentir. Les victimes d'un grand homme à l'humeur rude ou morose, devraient la lui pardonner, en partie, s'ils savaient de quel prix il la pave : le don funeste de pénétrer les caractères, et d'en discerner les mobiles, n'est pas un jeu : ne s'y amusent que des âmes assez légères, eussent-elles beaucoup de poids par ailleurs. Au surplus, il n'est pas possible de ne point taire d'amers retours sur soi-même : cette faculté d'une seconde analyse, où la connaissance des autres vous rejette à vous seul, est proprement la revanche du cœur sur l'intelligence. Il n'est pas d'homme aimant sans cette faculté des retours. Elle est le signe qu'une vaste imagination ne s'arrête point à ses conquêtes ; elle passe de là au conquérant; et s'acharne sur lui à de nouvelles découvertes.

Voilà où réside la source du bien : c'est une compassion des autres, qui nait du dégoût de soi, où l'on fut conduit par le dégoût d'eux. Un Tolstoï

a toute la capacité qu'il faut pour contenir un mal presque illimité : il y pourrait être puissant; je m'assure que souvent il lui en souvint. Mais la compassion l'en empêche; elle le défend de cette violence sans pitié, où le mépris d'une intelligence, qui ne se peut refréner en ses jugements, nous entraine contre les objets de son dédain. Tolstoï a fui les hommes, par accès, à toutes les époques de sa vie, quand il avait 15 ans; quand il en avait 30; Lévine est une sorte de solitaire : c'est qu'il les aimait ; par crainte de les juger et de les haïr. Il n'était pas agréable à ses parents, ni à ses amis. Il n'en a eu qu'un, au temps de la première jeunesse, où l'on aime son ami à la manière d'une maîtresse ou d'un amant, sans qu'on ait, pour se quitter, la ressource des trahisons charnelles. Et Tolstoï a fait un tableau lamentable de cette amitié, où les esprits devant seuls se déprendre, il y a toujours l'un des deux qui va au-devant, et qui dupe Fautre : celui-ci prête à celui-là toutes les perfections, qui se les laisse prêter, et ne pardonne point ensuite aux 3'eux dessillés par lui-même, de ne les lui plus trouver.

Sensible à l'excès; prompt aux larmes, comme peu d'hommes le sont, moins par tendresse de cœur que par rapidité d'imagination; plein d'amour-propre, et ne s'aimant pas; d'une vivacité extrême d'esprit, de cœur, de parole, de geste, mais non de résolution; non moins timide que violent, selon que son amour-propre le bride, ou ■qu'il en rompt l'entrave; insatiable curieux des sentiments et des mobiles humains; malgré lui, juge absolu de ce qu'il analyse; témoin défiant qu'on ne trompe, ni ne corrompt pas; raison toujours armée contre la vanité de T homme, et qui se désarme elle-même, en en touchant le fond; très instruit des passions, très propre à en éprouver de fortes, dont la connaissance et la crainte accroissent beaucoup la force; avide <i'amour, et incapable de ne pas peser ce qu'il aime; sans patience; uni au monde entier des •créatures sans pouvoir accepter le commerce des hommes comme ils sont; fort jaloux de tendresse; implacable au mensonge; épris sur toutes choses de pureté : telle est la riche substance de ce caractère redoutable, dont l'équilibre ne s'est établi que dans la sainteté.

L'amour de la vérité a fondé cet établissement. Ceux qui aiment la vérité, et ceux qui n'en sont que curieux, font deux espèces différentes. Les curieux de vérité n'y mettent pas du leur : elle leur sert, esclave humiliée, pour l'excellent et pour le pire. Ceux qui aiment la vérité ont tous une morale : et ils l'auront tôt ou tard, si d'abord la vérité les fuit, et s'ils la cherchent seulement, pourvu que ce soit avec amour. Les règles pour la conduite de l'esprit suppléent longtemps aux règles pour se bien conduire. La pensée droite est une caution de toute sorte de droiture. Le premier usage d'une bonne pensée est de reconnaitre que l'homme n'est pas, comme on dit, « un empire dans un empire ». Et, de quelque côté qu'on incline cette pensée, dès qu'elle est sentie par le cœur, elle est le fondement de la morale. Pour l'amour, elle est une vérité de fait. Avec Tolstoï il en est allé de la sorte. Il a commencé par être tout à soi. Il s'est dégoûté de soi-même, et du reste, après s'en être épris par instinct, par devoir, par compassion. Enfin, quand il lui semblait que le monde fût vide, la vérité, qui ne l'avait point laissé se satisfaire d'une réponse médiocre, lui a découvert

que le Bien était le plan réel de la compassion universelle. Elle l'a persuadé que ce Bien seul donne une réalité, à ce qui n'en a pas sans lui; qu'il la crée incessamment; qu'il est par là le divin, ou la réalité même; et que, n'y ayant rien autre de vrai que lui, c'est pour lui seul qu'il faut vivre, puisque, lui ôté, il n'est point de vie.

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Il y a une solitude plus profonde que la nuit arctique, plus étendue que la banquise du pôle. Il y a un désert plus vaste et plus immobile que la glace sur le toit de l'Asie, quand la lune de l'hiver l'illumine. C'est l'homme parmi les hommes; et la volonté d'un seul homme, aux prises avec le monde durable et les jours éphémères, voiLà l'abîme de Pathmos, où la solitude est parfaite.

Qui doit le savoir mieux que Tolstoï ? Le grand vieillard a voulu le règne de Dieu sur la terre, — et ce n'est pas d'aujourd'hui. Il a mis toute la force d'une logique puissante, au service de ce

grand dessein. Il ne doute plus, depuis longtemps. 11 peut s'en prendre, du moins, à la folie, à l'égarement des hommes, à la mortelle lenteur de la vérité, aux peines qu'elle a toujours eues à se faire une route. Car un Tolstoï vit, grandit, s'élève sans cesse pour cette vérité qu'il porte ; et, pourtant, son tour vient de vieillir, de voir la neige des ans couvrir peu à peu sa perspective ; et de regarder la tombe qui se creuse, et qui ferme l'étape à rhorizon.

La comtesse Tolstoï a dit un jour : « Le comte ne travaille plus pour la Russie, maintenant, mais pour le monde. « C'est quand on est le plus séparé des siens, qu'on se fait tout à tous ; et celui qui se quitte lui-même est plein de l'univers. Tolstoï a toujours été solitaire; il est de ces hommes à qui il faut un trop grand espace : ils prennent tout l'air autour d'eux ; et à mesure qu'ils se répandent, ou ils attirent les environs, ou ils y font le vide. Il faut leur appartenir, ou les fuir. Il faut un peuple à Tolstoï. Puis il est rebuté d'eux; il s'emporte contre leur mauvaise volonté : dans la Guerre et la Paix, dans Anna Karénine, et ailleurs, Tolstoï passe aussi souvent pour misanthrope que pour

dévoué et charitable. Il leur demande trop, diton. Non : bien moins qu'à lui. Il ne leur demande que de le croire. — Il leur fait un faux reproche, dit-on encore, de ne pas lui obéir, de ne pas se laisser convaincre : mais pourquoi lui céderaientils ? — Parce qu'il est le plus fort; qu'ils le savent; et qu'il ne peut faire lui-même de ne le savoir point.

Tolstoï parle au monde entier, selon le mot de sa compagne. Mais c'est qu'il ne peut enseigner son peuple, ses voisins, ni même sa compagne. Que je le vois isolé ! Son isolement est aussi vaste que lui. Nul homme ne peut se vanter d'avoir été compris d'un seul autre homme, durant cette si courte et si longue existence. Que sera-ce de l'homme qui en vaut une infinité d'autres ? Il n'aura pas seulement l'ennui de ne pouvoir se faire comprendre. Il aura la sombre tristesse de savoir jusqu'où il n'a pas été compris. Allons plus outre : de savoir qu'il ne pouvait pas l'être. Or, cette certitude n'ôte rien à la passion de se communiquer, car elle est proprement celle d'agir, pour les esprits, et leur vie. L'homme ordinaire n'est séparé des autres que par l'étendue d'un moi

ordinaire comme lui, pour ainsi dire : c'est une épaisseur de rien, un voile mince ; il peut cacher une souffrance réelle, mais elle est vite dissipée. L'autre homme est divisé de tous par un espace immense : par toutes les forces, et toutes les décisions d'une volonté presque infinie. L'Eghse voit l'orgueil à la base de l'hérésie; c'est la volonté qu'il faut mettre, le nerf même de l'esprit. Que Tolstoï me touche, adolescent et même déjà avancé en âge : Bésoukhow et Lévine semblent parfois peu volontaires ; cependant, ils n'en font qu'à leur tête; rien ne les réduit. Ils sont de cet ordre des âmes, expressément nées à la fois pour sentir, pour comprendre, et pour vouloir : mais la volonté ne leur vient qu'ensuite. Il ne leur faut qu'une foi définie : alors, ce qu'elles ont de puissance pour agir se révèle. A peine agit-il, Tolstoï se trouve plongé dans cette solitude sans fin, comme la passion d'excellence qui l'anime. Il y a tant de vérité dans son âme, qu'on ne lui fait pas un moindre tort de la méconnaître toute, que de la décomposer en vérités particulières, et d'y choisir la sienne entre mille. Ainsi, quand il est compris sur un point, il sent encore bien plus

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l'impuissance où il est de se faire comprendre. Qui dira la mélancolie de Tolstoï, quand on le loue d'avoir écrit les plus beaux romans du monde ? — On doit sentir dans son âme de tels dégoûts : combien peu les éprouvent ? On vante Tolstoï auteur, quand il est, et veut être apôtre ; et l'on daigne lui pardonner ses œuvres,. en faveur de ses livres. En secret, comme il rougit, l'admirable vieillard, de cet éloge : Ici, il y a un homme, — et l'on veut un auteur. Pascal l'eût pris d'une autre sorte.

Voilà bien l'isolement profond, celui dont on ne peut sortir, où il faudrait amener les autres, n'y ayant point d'autre moyen de s'unir à autrui, et n'y servant de rien d'aller aux autres : Isolé par les pensées mêmes qu'on a le plus longtemps couvées, et qu'on caresse le plus, de la communion humaine. Une vue étendue du monde est un spectacle sans merci de notre propre solitude. Je pense toujours à Jésus sur sa croix, ou même à Socrate dans sa prison. Jésus peut douter de tous les hommes. Socrate peut douter de la Cité. Pourtant, Socrate a ses amis, et il sourit à la ciguë, en faisant vœu à Esculape : c'est pourquoi Socrate

meurt si sereinement. Il est admirable de sagesse; mais déjà en lui perce Epicure, si triste, selon moi, étant tout raison, et le plus résigné des hommes : mieux vaut encore une vie, qui est agonie, qu'une vie qui est la mort même. Mais vous, Jésus, pour tout ami vous avez l'éponge et le vinaigre sur la bouche, et vos lèvres sont brûlées par la dérision ; l'ironie amarifie votre soif agonisante. Il n'est point permis de vous rien comparer. Cependant, la puissante solitude suce aussi son vinaigre, et en rend sa soif plus acide. Point d'amis : car l'ami est celui qui nous comprend assez pour nous chérir, et je le trouve plus sûr que celui-là même qui nous aime assez pour nous comprendre. Nos cœurs sont de viande : ils se gâtent, ils se corrompent; ils se déchirent aussi. Tolstoï est donc .seul, en dépit de sa gloire. Il vit retiré. Il n'a pas même conquis ceux de son sang : quelques-uns lui résistent. L'admiration l'accompagne, qui croit bon de se corroborer de blâme : car ce qu'elle admire surtout en lui, c'est qu'il lui reste incompréhensible. Les puissances de la terre honorent en lui une puissance, mais ne l'aident pas. Il avait un compagnon : il l'a perdu.

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Tolstoï, qui aime l'univers, est en lutte avec l'ordre universel : car il ne fliut pas le vouloir à sa manière. Il n'est pas en prison, parce qu'il n'y en a pas une assez grande pour lui.

Mais il est plongé dans le profond cachot de sa condition d'homme, — au milieu du monde, et parmi cet amour de la vérité, qui est le désert infranchissable à presque tous. Qui ose y entrer? Qui a le courage d'y poursuivre sa route ? Qui, surtout, honore assez la lumière aveuglante, et sans douceur peut être, qui baigne cet aride et sublime espace ? — Aux champs, Tolstoï parle donc volontiers à ceux de Yasnaïa Poliana, ouvriers et paysans ; il prend son plaisir avec les plus simples; ils ont le cœur droit et fort : du moins, il est plus facile de le leur prêter et l'àme fraîche de l'enfant; ils vénèrent la grandeur naïve; et ils aiment comme ils admirent. Ils croient. Or, pour Tolstoï, comme pour tous ceux de son ordre, l'orgueil et la volonté sont d'être crus. On croit, grâce à ceux qui croient; et ce, sont eux qui nous rendent sûrs enfin qu'on est digne de se faire croire.

On a toujours besoin d'affirmation. Le plus

grand des hommes ne dépend pas de l'approbation d'autrui, mais son œuvre en dépend ; il ne peut se le nier. Les t}Tans le savent bien, qui forcent l'assentiment. Ils y emploient des moyens à eux, qui touchent à la folie, à demi absurdes, — comme le semble toujours la violence exercée sur la pensée, — qui, par nature, lui échappe. On n'agit point dans le monde, s'il ne prend sa part de votre affirmation. C'est pourquoi la solitude, si nécessaire à l'homme de génie, finit par lui être une nécessité si terrible. Elle ruine en lui la crovance à sa propre action. Elle la réduit, en quelque sorte, à devenir négative.

Or, qu'est-ce bien qu'une action négative ? Il n'y a rien de vivant dans une négation. Il vaut mieux se tromper sur ce qu'on affirme, que nier à bon escient, — et par principe. Une grande pensée, qui n'agit pas, solitaire par contrainte, après l'avoir été par goût, faute de l'affirmation d'autrui, devient insupportable à elle-même : car il lui semble qu'elle nie. — Tolstoï a longtemps connu ce supplice ; peut-être, le connaît-il encore.

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