VI PREFACE
le vitriol et le sucre », il s'appliquait à l'étude de ces produits et quand il croyait avoir décomposé l'âme d'un Cervantes, d'un Rabelais, d'un Michel- Ange et en avoir précipité les éléments au fond de sa cornue psychologique, relevait fièrement la tête et, les manches retroussées, promenait sur l'assistance un regard de triomphe.
Taine n'avait devant les yeux qu'un but : l'histoire, la philosophie de l'histoire. Pour cette étude, passionnante entre toutes, il demanda à la littérature des matériaux qu'elle lui livra en abondance. Tous se mirent à la besogne. Les plus empressés furent les critiques , qui , depuis quelque temps déjà, manifestaient un scepticisme croissant à l'égard de leur mission spéciale. Heureux de pouvoir, en s'en acquittant, être enfin utiles à quelque chose et même à une très belle chose, ils acceptèrent avec enthousiasme le rôle que leur offrait un maître séduisant : un rôle de préparateur dans son grand laboratoire de psychologie historique. Ils ne mirent aucune répugnance à ceindre un tablier que les railleurs comparent volontiers au tablier du concierge, étant donné l'empressement de ces auxiliaires à recueillir les racontars, les propos surpris, à épier les allées et venues, les secrets, les faiblesses de ceux dont ils s'occupent et à en faire un ragoût qu'ils s'offrent les uns aux autres avant d'en régaler le public.
P REFACE VII
La raillerie a tort, comme toujours. En s'exposant à elle, le critique qui ceint ce tablier de concierge fait une aussi noble besogne que le sculpteur qui ceint celui du maçon, le peintre celui du teinturier ou l'anatomiste celui du boucher. Il est beau de voir des esprits graves ne dédaigner aucun labeur, si simple, si vulgaire, si ridicule même qu'il soit en apparence, pour servir une œuvre, personnelle ou collective, d'où l'humanité peut attendre plus de lumière. En apprenant avoir comment les forces qui la dirigent et qui s'appellent « esprit de race », « esprit du siècle x>,« hérédité »,« conditions naturelles », comment ces forces, dis-je, opèrent par l'organe de quelques êtres plus aptes que d'autres à les manifester, l'humanité prend, en quelque sorte, conscience du travail qu'elle poursuit. Elle prend conscience de ses énergies les plus généreuses et les plus productives. Il est, de plus, consolant pour elle de constater que forces et faiblesses, vertus et vices, « sucre et vitriol », collaborent pour produire dans ces êtres, qu'on a appelés représentatifs, l'impulsion irrésistible qui les contraint à remplir leur rôle d'agents de l'évolution. L'humanité acquiert ainsi une conception plus vraie et plus juste des conditions où se meut le génie. Elle devient moins prompte à la censure., elle ne se contente pas de la remplacer par l'analyse, elle passe de celle-ci à un point de vue synthétique qui lui