PREFACE XV
soif de vie, aller jusqu'aux sources religieuses, qui seules sont des sources vives. Et là encore, une religion donnée ne lui suffit pas. Il les lui faut toutes, confondues en une immense sphère de vie, où il distingue deux pôles, deux contrastes suprêmes dont il rêve l'union et qu'iî appelle Christ et Antéchrist.
Ce sont surtout ces deux principes de sa religion nouvelle, de sa religion intégrale, pourrait-on dire, qu'il étudie dans Tolstoï, l'homme consciemment chrétien et inconsciemment païen, et dans Dostoïevvsky, l'homme dont l'apparence, dans sa vie comme dans son œuvre, a si souvent quelque chose de satanique, tandis que le fond de son ârnej est un des plus chrétiens qu'on puisse imaginer.
Le titre même de l'ouvrage original, dont nous n'avons voulu, par crainte d'obscurité, conserver que le sous-titre, est : « Le Christ et l'Antéchrist dans la littérature russe. »
L'idée que ce titre indique est surtout exposée dans une seconde partie qui, nous a-t-il semblé, touche trop aux inquiétudes religieuses qui travaillent la Russie contemporaine pour intéresser le lecteur français au même degré que les questions d'art et de psychologie traitées dans la première partie et avec lesquelles il s'est depuis longtemps familiarisé. Nous avons aussi crubien faire en omettant une introduction qui s'adresse trop spéciale-
XYI PREFACE
ment à la société russe et dont les parties essentielles se retrouvent, au surplus, dans la conclusion de l'œuvre.
J'ai voulu, en revanche, dans ces quelques pages, déterminer la place précise que l'étude de Mérejkoswky a, me semble-t-il, le droit d'occuper dans la critique contemporaine. Pour dire toute ma pensée,cette étude est digne de figurer au premier rang parmi les œuvres de combat qui font aujourd'hui de la grande critique un agent de plus en plus puissant de vie sociale et de régénération humaine.
Quant à ceux qu'elle scandaliserait dans leur culte pour Tolstoï, j'espère avoir répondu d'avance à leurs protestations, s'il s'en produit. A mes yeux, la figure de l'illustre vieillard ne peut que grandir, présentée dans sa vérité intégrale, dont il n'a pas lui-même conscience. Et pour ce qui est de Dostoïewsky, si ce livre ramenait sur l'auteur des Frères K a ramazoff l'attention qui n'aurait pas dû se détourner de lui, ce serait un des plus beaux résultats qu'aurait obtenus le pénétrant critique, le poète inspiré qui l'a si profondément compris et si lumineusement analysé.
M. Prozor.