‹ Tom Jones, ou, L'enfant trouvé (volume 2)Chapitre 104 sur 163 · LIVRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE XI

maiu au soir à Londres, sans aucun événement digne de l'importance de notre histoire. Notre plume courra donc sur le papier aussi vite que nos vovageurs sur la route, et nous arriverons à Londres aussitôt qu'eux. Un sage écrivain doit imiter en cela le voyageur, qui voulant véritablement s'instruire , proportionne son séjour aux beautés , aux agréments et aux curiosités de chaque lieu. A Eshur, à Slowe, à Wilton, à Eastbury et au parc de Prior , l'imagination ravie ne trouve pas les jours assez longs pour contempler la nature embellie par l'art. Dans quelques-uns de ces lieux, c'est l'art qui excite notre admiration; dans d'autres, la nature le dispute à l'art: mais dans le dernier, c'est la nature qui triomphe; elle s'y montre dans sa plus riche parure, tandis que l'art n'est que son serviteur humble et modeste. Ainsi, tantôt la nature matérielle étale les trésors les plus précieux dont elle orne ce monde, tantôt la nature humaine vous offre un objet qui ne peut être égalé que dans l'autre.

Le même goût, la même imagination qui se

complaisent à la contemplation de ces beaux lieux , peuvent encore être amusés par des paysages d'un mérite inféiieur. Les bois, les rivières, les prairies de Devon et de Dorset attirent les regards et ralentissent la marche de l'ingénieux voyageur ; mais bientôt il regagne le temps perdu, en traversant au galop les tristes bruyères de Bagsbot , et cette agréable plaine qui s'étend à l'ouest de Stockbridge, où à peine si uu seul arbre se présente à la vue, dans l'espace de seize milles, à moins que, par pilié pour notre ennui, le ciel ne daigne permettre aux nuages de se dessiner en formes variées.

Ce n'est point ainsi que voyagent le commerçant qui rêve à l'argent, le juge subtil , le grave docteur, le marchand de bestiaux en habit de laine, et tous les nombreux enfants de l'opulence et de la sottise; ils se laissent cahoter sur leurs chevaux d'un pas constamment égal , à travers les prés fleuris ou les bruyères incubes; ceux-ci mesurant quatre milles et demi par heure avec la plus grande exactitude, les yeux de la bête et ceux de son maître di-

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rigés en avant, et occnpés à contempler les mêmes objets de la même manière. C'est avec une égale admiration que ces bons voyageurs voient les plus nobles chefs-d'œuvre de l'archilecture et ces lourds bâtiments dont quel que personnage ignoré a embelli nos villes à riches manufactures, et où des masses de briques amoncelées sont autant de monuments qui attestent que des sommes d'argent y ont élé autrefois amoncelées.

Mais, mon cher lecteur, comme nous avons hâte de suivre notre héroïne, nous laisserons à ta sagacité le soin de faire l'application de tout ceci aux écrivains de la Béotie (i), et à ceux qui ne leur ressemblent pas : tu t'en tireras très - facilement sans notre secours. Nous consentons à te prêter notre assistance dans les endroits difficiles , n'attendant pas de toi, comme quelques autres auteurs, que tu aies recours à la magie pour découvrir notre pensée; mais nous n'encouragerons pas ta

(i) La Béotte pour la sottise : Bœio aère natos.

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