LIVRE VII, CHAPITRE IT
monte à Tinstant chez sa fille, et lui notifie, en jurant, qu'il faut se disposer à recevoir dans le moment la visite de M. Blifil , ou s'exposer à tous les traits de la vengeance d'un -père justement indigné contre elle.
Sophie, comme sa tante l'avait très-sarg^nent prévu, était dans un étal d'accablement qui ne lui laissait guère la force de résister à un père qu'elle aimait, et auquel elle n'avait jamais désobéi : son silence et son trouble furent interprétés .comme un aveu. On fit entrer Blifil. Le détail de cette entrevue n'intéresserait que peu de lecteurs : suivons donc la règle d'Horace, qui con> seille aux écrivains sensés de supprimer toutes les situations qu'ils ne pourront placer dans un beau jour.
L'art avec lequel Blifil se conduisit dans cette seconde visite aurait pu engager toute autre que Sophie «i l'estimer assez pour lui confier l'état de son cceur: mais elle avait conçu des idées si justes du caractère de ce jeune homme, quelle aima mieux se contraindre avec lui que de risquer en de pareilles mains le plus mince de ses secrets.
î6o TOM JONES.
Elle n'en fut pourtant pas plus heureuse.
Blifil , guidé par Fintérêt, poussé par la vengeance, et bi*ûlant d'enlever à Tom une maîtresse aimable , ne manqua pas de tout interpréter en sa faveur : les mépris même de Sophie n'étaient selon lui que les effets de la pudeur ordinaire aux personnes bien nées , à la vue d'un futur* époux.
C'est du moins ce qu'il fit entendre à M. Western , à la sœur de ce gentilhomme, et à M. Alworthy même, au sortir de cette \ visite, dont il feignit d'être fort content.
L'inclination que Sophie avait paru avoir pour Jones n'était, à l'entendre, qu'un goût frivole et passager, dont elle rougissait maintenant au fond de l'âme, et d'où naissaient son embarras et sa contrainte aux yeux de son nouvel amant.
M. Western et sa sœur, quoique un pen mieux instruits, étaient trop intéressés à le confirmer dans cette opinion, pour n'y pas employer tous leurs «ffoMs, et ne le pas seconder auprès de son oncle , dans l'esprit duquel il subsistait encore quelques res de défiance.