CHAPITRE IX
Amoon raisonnables.
Miss Brigite, à qui les vues du capitaine ne furent pas long-temps douteuses , et qui sentait combien son but était légitime, n'en fut ni honteuse ni effrayée. Elle avait pourtant le goût extrêmement délicat; mais les charmes de la conversation de son amant n'avaient pas tardé à lui faire oublier ce que le premier coup d'œil lui avait montré de peu prévenant dans sa figure. Le capitaine, de son côté , calculait les avantages solides qu'il pouvait rencontrer dans ce mariage , et s'embarrassait peu desautres, qu'il croyait clignes de n'occuper que les amans vulgaires. Pour n'en pas imposer au leeteur, disons-lui nettement que le capitaine, depuis son arrivée au château, ou, pour le moins, depuis l'instant que son frère lui avait fait quelques ouvertures de son projet, était déjà trèsamoureux, c'est-à-dire de la maison de
M. Alworthy, de ses jardius, de ses terres et de ses riches possessions.
Comme M. Alworthy avait déclare au docteur qu'il ne se remarierait jamais, et qu'il lui avait laissé pressentir que son intention était d'instituer pour son héritier l'un des enfans que sa sœur pourrait avoir, le docteur et son frère crurent faire une "trèsbonne action en se hâtant de contribuer à donner l'être à une créature qui devait se voir si libéralement partagée des dons de la fortune. ^
On vient de voir que cette même fortune était si propice aux louables intentions du capitaine, que, tandis qu'il dressait son plan d'attaque vers miss Brigite, cettse demoiselle nourrissait dans son cœur les mêmes intentions et les mêmes désirs, n'ayant de son côté d'autre crainte que celle de laisser trop éclater ses séniîmens aux yenx du capitaine, et voulaht pourtant en laisser assez entrevoir pour fencolirager dans son entreprise. Cette conduite devait réussir avec un homme à qui rien n'échappait : aussi réussitelle.
^ LIVRE li CHAFITRK 1$. 89
Mais si le capit^ne était comblé du succ^ de ses espérabces auprès de miss Brigite, il n'était pas sans inquiétude du côté de M. Alworthy. Quel que fût le désintéressement de ce seigneur, le capitaine imaginait qu'il en serait de lui comme de tous les autres hommes, et qu'un mariage si disproportionné pour la sœur ne pourrait certainement plaire au frère. Il se déterminii donc à ne laisser échapper aucune occasion de'mai^cr en ^ret sa tendresse à miss firigite., sailf.à étre^ toujours sur ses gardes en présSice ide M. Alworthy; et cette règle de conduite, qui fut très- approuvée par le docteur, eut toute la réussite que l'un et l'autre en attendaient. En moins d'un mois , le capitaine et miss Brigite étaient mari et femme sans que M. Alworthy se doutât bernent qu'ils s'aimassent
/lO TÔM JONES.