‹ Tombeaux de la cathédrale de RouenChapitre 65 sur 99 · TRANSIT, ET IN COELIS LAUREA FESTA COLIT · texte numérisé non relu

TRANSIT, ET IN COELIS LAUREA FESTA COLIT

« Généreux citoyens, donnez une larme à votre pontife, le moine Maurile. Reims lui donna le jour, Liège nourrice des études, le désaltéra à la triple fontaine philosophique 1 . Il acheva complètement pour vous cet édifice et en fit la dédicace avec une vive joie. 11 trépassa le jour où le péuple chrétien fait jeûne et veille en ton honneur, ô Laurent 2. Maintenant il assiste dans le ciel aux fêtes des martyrs célestes. »

Cette épitaphe nous apprend que Maurile était né a Reims et qu’il avait fait ses études à Liège. Nous savons, par les chroniqueurs anglo-normands, qu’il vint en Normandie, et entra comme moine à l’abbaye de Fécamp. Plusieurs années après, il en sortit, pour aller en Italie. De Florence, où il avait porté la crosse abbatiale, il revint en France et retourna à sa chère abbaye de Fécamp.

C’est là que Guillaume, qui connaissait sa piété et son haut mérite, fort de l’assentiment du pape Victor, alla le choisir, en 1035, pour le faire monter sur le siège archiépiscopal de Rouen, en remplacement de Manger, qu'il en avait fait honteusement chasser. Maurile l’occupa durant douze années et s’en montra digne, XII annos floruit.

Il agrandit et termina complètement son église métropolitaine, cœptam perduxit ad unguem, dont l’archevêque Robert, un de ses prédécesseurs, avait entrepris la construction. Maurile, dans le courant du mois d’octobre de l’année 1063, en fit la dédicace, en présence du duc Guillaume.

A trois années delà, en 1066, il allait s’asseoir, à côté de ce prince, dans la salle du conseil, tenu à Lillebonne, pour l’expédition d’Angleterre.

A son retour en Normandie, en 1067, Guillaume-le-Conquérant s’arrêta à Jumièges, et voulut qu’on fit, en sa présence, avec pompe, magno honore, la dédicace de l’église abbatiale. Ce fut l’archevêque Maurile qui, le 1er juillet de cette même année, présida à la cérémonie 3 .

Le vénérable prélat ne devait pas y survivre longtemps. A quarante jours de là, le 10

1 Le Trivium, nom d’un cours d’études au moyen-âge, comprenant la Grammaire, la Rhétorique et la Dialectique. — F. B.

1 Le 9 août, veille de la Saint-Laurent.

3 Anno MLXVII Kalendas julii ecclesia gemmeticensis dedicata est in honorem sanctæ genetricis mariæ aMaurilio archiepiscopo et quatuor episcopis præsente Guillelmo rege Anglorum.

chronico gemmeticensi.)

TOMBES

août 10G71, il rendait le dernier soupir. On raconte un fait assez curieux, à cette occasion. 11 était étendu, sans connaissance, sur son lit de mort, et l'on allait porter son corps à

1 église, lorsque, tout-à-coup, il se ranima et se prit adiré à ceux qui l’entouraient: « Le démon m’a terrifié, parce que je n’étais pas lavé de tous mes péchés ! » Puis, il poussa un soupir, ferma les yeux, pour ne plus les rouvrir.

La tombe de Maurile était en grande vénération à Rouen. « Le diacre, à certains jours, va, après l’offertoire, encenser le tombeau de ce saint prélat, » dit l’auteur des Voyages liturgiques en France, qui écrivait vers l’an 1718 3 .

11 existait, à cet endroit, une lame de cuivre portant cette inscription, en lettres dorées : « Pietate et sanctitate insignis in pontificali dignitate monachi rnodestiam et exercitia ret.inuit. » — « Remarquable par sa piété et sa sainteté, il conserva, dans la dignité pontificale, la modestie d’un moine et ses exercices. »

Les deux vers latins suivants se lisaient à la même place :

PRÆSUL MAURILIUS DOCTRINÆ LUGE REFECTUS MORIBUS EXIMIIS PRÆFULSIT ET ACTIBUS ALMIS.

« Le prélat Maurile, fort de la lumière de la doctrine, brilla par d’excellentes mœurs et de belles actions. »

Une charte, émanée de Maurile et portant sa signature (sa croix f), que nous avons sous les yeux, va nous mettre à même de le montrer sous un jour nouveau : comme originalité et comme peinture de mœurs, elle mérite d’être citée.

11 s’agit d’un accord passé entre Maurile et l’abbé de Saint-Oucn de Rouen, Nicolas. L’archevêque, par cet acte, s’engage à assister, dans l’église de Saint-Oucn, à la solennité du saint patron, en compagnie de ses clercs, et à y chanter la messe, sous la condition que l’abbé, ce acceptant, lui donnera sept sous, septem solidos, et à ses clercs quatre fai— saunes, un cochon, et une vache avec son cuir, cum corio, 40 poules et 100 œufs, 120 pains et un muid et demi de vin.

Décidément le bon archevêque était moins exigeant pour lui-même que pour ses clercs, traités en vrais chanoines. Aussi sera-t-on moins étonné de voir les historiens anglo-normands vanter la sobriété de l’archevêque Maurile : « Maximâ abstinentiâ laudalus, » disait

’ L’épitaphe dit : « la vëille de la Saint-Laurent, » c'est-à-dire le 9 août, comme on l’a vu plus haut, et cette date est répétée par plusieurs historiens. — F. B.

2 Le Brun des Marettes, ibid., p. 274. — F. B.

ET INSCRIPTIONS DIVERSES

Guillaume de Malmesbury ; « Maximâ abstinentiâ, » répétait, après lui, Alberic de Trois- Fontaines.

A quelques pas du pilier sur lequel nous venons de lire l’inscription moderne de notre archevêque (p. 165), dans la ligne médiale de la nef, entre les deux derniers piliers, près du transept, on voit, à F endroit où l’archevêque Guillaume Bonne-Ame avait inhumé la comtesse Sibylle de Conversane, une vaste dalle, de 3m,13 de long sur 2 mètres de large, bien qu’étrangère à cette sépulture. Par un heureux hasard, en soulevant celte dalle par suite de réparations à faire, on découvrit les restes de la comtesse Sibylle, ses ossements et son cœur, renfermés séparément dans deux petits caveaux superposés ; le premier, celui des ossements, ayant lm,30 de longueur sur Om, 80 de largeur et 0m,50 de profondeur; le second, en dessous, celui où se trouve le cœur, n’ayant que 0m,40 en carré.

Sibylle, fille de Geoffroy, comte de Conversane, neveu de Roger Guiscard, duc de la Pouille, mariée, en 1100, à Robert II, duc de Normandie, qu’elle avait séduit, dit-on, à son passage en Italie, par ses charmes, ne jouit pas longtemps de son bonheur. Deux années s’étaient à peine écoulées qu’elle mourait à Rouen.

Deux historiens contemporains, Orderic Vital et Guillaume de Jumièges, s’accordent à vanter la beauté, l’amabilité, la vertu, le mérite, la haute intelligence de Sibylle, que l’un d’eux fait mourir empoisonnée ', et que l’autre nous montre exposée à la jalousie des grandes dames de son temps : « Quarumdam nobilium feminarum. »

L’archevêque Guillaume Bonne-Ame, qui venait de baptiser le fds de Sibylle, auquel il donna son nom de Guillaume, présida aux funérailles de la mère, dont les restes furent inhumés au milieu de la nef de l’église cathédrale, sous une dalle de pierre blanche polie, in navi ecclesiœ de albo lapide lamina tumulum operit , raconte Orderic Vital, sur laquelle, ajoute-t-il, on peut voir gravée cette épitaphe, in quâ sculptum hoc modo epitaphimn solerter intuentibus patescit 1 :

Page 1